XII — PRÉFACE
diverses additions ou corrections aux descriptions déjà faites. Dans plusieurs excursions aux Pyrénées et surtout au cours de ses déplacements quand il allait, à cheval, visiter les malades jusque dans les communes les plus reculées et les moindres hameaux du canton de Morlaàs et des cantons limitrophes, il a récolté nombre d’espèces qu’il a décrites avec le soin le plus consciencieux. Je n’ai pas voulu distinguer par le caractère typographique ce qui lui appartient en propre dans la Flore ; il aurait tenu lui-même à confondre son œuvre dans celle de son père. |
A plusieurs reprises on lui a demandé de publier la partie de la Flore restée inédite, c'est-à-dire les onze dernières classes de Linné. C'était son vœu, comme celui de mon père, qui a caressé ce projet jusqu’à la fin de sa vie sans que les circonstances lui aient permis de le réaliser.
Aujourd’hui que les deux premiers volumes sont devenus à peu près introuvables, si je ne publiais que la seconde partie, l’ouvrage resterait incomplet. J’offre au public une édition intégrale de la Flore des Basses-Pyrenées. Bien qu’elle ait plus de cent ans de date, elle n’a pas beaucoup vieilli. La période qui comprend la fin du dixhuitième siècle et le commencement du dix-neuvième est la grande époque de la botanique. C’est au moment où la scène du monde était remplie des événements les plus tragiques que le goût de la nature a pris tout son développement. La botanique a été fondée alors sur ses bases définitives ; il n’y a pas été apporté au cours du dernier siècle de ces modifications qui bouleversent une science. Il est vrai que le système de Linné a été abandonné. J'aurais pu remanier le classement pour présenter les plantes dans l’ordre adopté par la classification actuelle, mais cela eut altéré la physionomie de l’œuvre sans profit appréciable, car le botaniste peut toujours, après avoir déterminé une plante par la méthode qui lui est familière, en trouver la description dans un volume autrement construit. Je me bornerai à indiquer les principes de la méthode qui me paraît la plus rationnelle.
Les observations agricoles, qui abondent dans la Flore, seront encore consultées avec fruit. Quelques cultures d’alors ont été délaissées, comme le lin, le colza, la garance, mais elles pourraient être reprises et, en tout cas, elles intéressent l’histoire. Au point de vue thérapeutique, la Flore est riche en traditions et en observations ; elle fait justice de beaucoup de recettes populaires dont l’inanité était déjà reconnue par les médecins sérieux, mais elle laisse encore une large part à la médecine végétale. Actuellement la pratique médicale, non sans raisons, préfère les alcaloïdes, plus faciles à doser, aux végétaux eux-mêmes ; on sait mieux ce qu'on fait avec un centigramme de morphine qu’avec une tête de pavot. Mais il n’en reste pas moins utile de connaître l’action curative des plantes. Enfin, au point de vue purement botanique, on trouvera dans les descriptions une abondance, une précision, une minutie de détails qui n’ont pas été dépassées dans les travaux plus modernes.
Ne sachant pas la botanique; je ne me suis pas permis de rien corriger, ajouter ni retrancher. J’ai trouvé un innocent plaisir à mettre en notes, en dehors du texte, les réflexions que m'a suggérées la revision du manuscrit, mais le lecteur est prévenu que ce qu’il y trouvera d’inexact ou d’insuffisant ne doit pas être attribué à l’auteur de la Flore des Basses- Pyrénées.
Tout homme qui a le Aoisir et le goût de penser à autre chose qu’à gagner de l’argent se fait une conception de l’univers. La Flore des Basses- Pyrénées proprement dite
FLORE DES BASSES-PYRÉNÉES en
est précédée d'un discours préliminaire, d'une introduction et d’un cours élémentaire de botanique, On y trouve, comme entrée en matière, des idées générales qui ne sont plus de mode.
L'enseignement moderne a une tendance à la leçon de choses : il-va du fait au principe. Par exemple, dans un cours de chimie, on parle d’abord du sel marin, on en fait connaître les propriétés, les usages, le mode d'exploitation, toutes choses fort utiles sans doute. Cela fait, on explique que le sel est un composé de chlore et de sodium, on étudie ensuite le chlore et le sodium, et on termine par la théorie des chlorures. C’est la méthode des découvertes : on a connu le sel avant de connaître le chlore et le sodium. Mais est-il nécessaire de faire passer l'élève par les recherches, les tâtonnements et les difficultés qu'ont dû franchir les inventeurs de la science ? Il y a des esprits qui s'accommodent mieux de la méthode inverse, On commençait naguère la chimie par l'étude des corps simples, on faisait connaître les lois de leurs combinaisons : quand on arrivait aux chlorures on mentionnait le chlorure de sodium et l’on faisait remarquer incidemment que le chlorure de sodium n’est autre chose que le sel marin. On allait du principe au fait.
Si l’on veut appliquer cette méthode dans son ensemble, la première notion à préciser, avant d'aborder l'examen des sciences naturelles, est la notion générale de l'univers. Et c'est bien ainsi qu’on a procédé pendant des siècles. La première chose qu'on apprenait aux enfants, c'était le catéchisme. Tout catéchisme est une vue générale de l'univers. On peut changer le catéchisme quand on trouve mauvais celui qui existe, on peut lui en substituer un autre, celui qu’on voudra ; il n’est même pas indispensable que ce soit le meilleur, pourvu que ce soit un catéchisme, c’est-à-dire un ensemble de principes résumant l'idée qu'on peut se faire de l'univers. Puis on partira de là pour aborder l’étude des sciences. L'essentiel n’est pas d’avoir une bonne cosmogonie, mais d’en avoir une, offrant à l'esprit une base d'opération sur laquelle prendront pied toutes les connaissances à intervenir. S'il ne fallait se tenir en garde contre l'attrait des généralisations, on pourrait dire que cette méthode, la méthode abstraite et dogmatique, est celle des races latines, tandis que l’autre méthode, la méthode concrète et empirique, est celle des races anglo-saxonnes. Toutes deux sont bonnes assurément, mais peut-être est-il plus avantageux d'employer la méthode de sa race.
La Flore des Basses-Pyrénées débute donc par un aperçu de l’univers, tel que le concevait, il y a un siècle, un esprit cultivé de la classe moyenne. Je voudrais essayer de formuler l’idée que s’en fait un esprit moyen d'aujourd'hui.
On peut admettre sans discussion l’explication qu’on a reçue : Dieu infini, éternel et tout puissant, ayant créé le monde et continuant à le diriger. Évidemment ce n’est pas complet, mais c’est simple, cela coupe court à beaucoup de questions, et bien des gens, qui n'étaient pas des sots, ont vécu là-dessus pendant des siècles. Il y a des personnes qui veulent plus de détails et qui surchargent Dieu d’attributs discutables, jusqu’à lui prêter les passions humaines et à le faire intervenir dans les moindres incidents de l’histoire ou même de l'existence individuelle. D’autres, au contraire, craignant de soulever d'autant plus de contradiction qu’ils seront plus affirmatifs, s'attachent à ne conserver de l’idée de Dieu que ce qu’elle a de plus vague et de plus imprécis, jusqu’à réduire la formule de leur foi religieuse à la croyance en un être
PNR ee PRÉFACE
suprême; sans plus. Beaucoup aiment à croire qu’il y a une vie future, où se trouve la peine ou la récompense de la vie actuelle, mais il ne faut pas essayer de s’expliquer sur ce que pourra être cette vie future : l’homme, qui a tant de besoins, tant de désirs et d’aspirations, est impuissant à formuler le programme de son bonheur, et quand il lui faut dire ce qu’il voudrait pour être infiniment heureux, il est tout de suite au bout ; à peine a-t-il exprimé son vœu qu’il y renonce et tout paradis lui semble niais où pour le moins monotone. Le mirage s’évanouit à mesure qu’on marche vers lui, et cependant il n’est pas inutile s’il a fait marcher dans une bonne direction. On a dit des méthodes scientifiques qu’elles n’ont pas de valeur intrinsèque et qu’il faut les juger aux découvertes qu’elles ont fait faire. La croyance à la vie future, même si elle est une erreur, a pendant des siècles fourni une base à la morale, une consolation aux malheureux, une sorte de recours contre les cruautés de la mort, et si on la juge à ses résultats elle mérite encore le respect. Avec la croyance à Dieu et à la vie future, l'existence de l'âme complète le faisceau des idées fondamentales sur lesquelles l’homme vit depuis des siècles. Et dans le sens où on l'entend couramment il s’agit d’une âme dont l'existence est indépendante de celle du corps, une âme qui pour le moins survit au corps si elle ne l’a précédé, et qui garde le principe de a personnalité à travers tous les changements, même après la destruction totale du corps.
Tout cela se tient. C’est un corps d’idées, qui a reçu la consécration du temps, qui a pris une forme réelle dans les pratiques du culte, qui rattache chaque homme aux souvenirs de son enfance, à la religion de ses pères et à la tradition historique, c'està-dire à sa famille, à sa patrie, à sa race, à tout ce qui compte dans la vie, et c’est ce qui explique pourquoi, s’il y a des croyants qui ne pratiquent pas, il y a beaucoup plus d’incrédules qui pratiquent. Il est assez vain de chercher à démontrer qu’une religion est fausse ; l'essentiel est qu’elle soit utile.
Cependant ce sont des idées qui s'en vont. Timidement d’abord, librement ensuite, despotiquement bientôt, une autre conception s’est fait jour qui ne garde rien des idées du passé.
Pour beaucoup d’esprits parmi ceux qui réfléchissent à ces choses, il n’y a pas de Dieu si l’on entend par là un être personnel, distinct du monde qu’il a créé. Et c’est ainsi qu’il faut l’entendre; car si un homme appelle Dieu la force qui meut l'univers, cet homme-là peut bien se dire athée. Il n’y a donc pas eu d'intervention divine dans la création et il n’y en a pas davantage dans la direction du monde, qui a toujours existé et qui se comporte suivant des lois que nous essayons de connaître. Il en va de même de la vie future : c’est une hypothèse invérifiable, qui n’est pas nécessaire au développement de l'humanité. Chaque action porte en soi sa peine et sa récompense, l’homme devant trouver dans sa conscience ou dans la conscience d’autrui la satisfaction du bien, le remords du mal accompli. Que s’il en est dont la conscience obtuse se dérobe à ces sanctions, les lois positives sont là pour les maintenir ou les ramener dans le respect du droit social, ou du droit individuel des autres. Pourquoi chercher un paradis incertain dans une vie future problématique ? C’est sur terre qu’il faut réaliser le ciel en mettant à la portée de chacun tous les bonheurs qu'il est capable de goûter. Quant à l’âme, il est trop difficile de la concevoir sans corps. Comment imaginer des relations entre des êtres qui n'ont pas d'organes ? Même pendant
FLORE DES BASSES-PYRÉNÉES x
le cours de sa vie, l'âme de l'homme n’est pas indépendante de son corps ; au contraire, elle en est la résultante. Contrairement à la vieille idée d’après laquelle le corps périt et l’âme seule est éternelle, c’est l’âme qui périt au moment où le corps se désagrège, mais les éléments constitutifs du corps ne périssent pas, ils sont seulement dispersés. C’est la matière qui est éternelle.
Éternelle ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Quand on considère deux faits successifs, un temps les sépare ; si l’on considère une série de faits, il y a entre chacun de ces faits et le suivant un temps qui peut s'ajouter au temps précédent. Nous pouvons imaginer qu’à la suite des faits connus il s’en produira d’autres, analogues ou différents, ce qui donne lieu à une suite de temps dont il nous est impossible d’entrevoir le terme. C’est ainsi que nous concevons l’idée de l'éternité. Après l'avoir appliquée aux temps à venir nous l’appliquons aux temps passés en imaginant par un retour en arrière des #mps antérieurs auxquels il n'y a pas de limite. Nous pouvons appliquer aux objets l’idée que nous appliquons aux faits. Quand nous considérons deux objets qui existent simultanément, un espace les sépare ; si l’on regarde plusieurs objets il y a entre eux des espaces plus ou moins
grands. Nous pouvons toujours imaginer d’autres objets, ce qui comporte d’autres espaces, et comme il n’y a pas de limite à cette conception, l’espace est infini comme le temps est éternel.
L'infini et l’éternel ne sont que la même idée appliquée à l’espace et au temps ; l'infini, c'est l'éternel dans l'espace, et l'éternel, c’est l'infini dans le temps. Mais l’espace et le temps sont des notions relatives : elles s'appliquent avec précision à des rapports de distance et de durée que nous pouvons constater entre des objets ou des faits, mais quand notre esprit généralise ces notions pour concevoir l’espace et le temps sous forme absolue, il se livre à une opération abstraite qui ne repose sur aucune donnée réelle.
Il ne faut donc pas se faire d'illusions sur la valeur de ce qu’on pense au sujet de l'éternel et de l'infini. Il serait puéril de rien affirmer à cet égard. Comme il n'y a aucun objet, si éloigné qu’il soit de nous, au delà duquel on ne puisse en supposer un autre, comme il n’y a aucun fait après lequel il ne puisse s’en produire un autre, nous admettons que l’espace est infini et que-le temps est éternel, en avant comme en arrière, Mais dire que la matière est infinie et éternelle, c’est dire simplement qu'on ne lui connaît de limite ni dans l’espace ni dans le temps, et personne n'y peut contredire. Si quelqu'un prétendait que la matière est finie et temporaire, c’est à lui qu'il appartiendrait de dire où il en place la limite dans le temps et dans l’espace, et il ne le pourrait.
La matière n'est pas susceptible de définition ; elle comprend tout ce qui tombe ou qui peut tomber dans le champ de nos perceptions. Si l’on pouvait définir la matière, il resterait quelque chose en dehors de la définition et l’on n’imagine pas ce que ce pourrait être. Serait-ce précisément tout ce qui échappe à nos perceptions ? Mais de cela nous ne pouvons rien penser et il serait aussi oiseux de nier que d’affirmer l’existence de quoi que ce soit en dehors de ce que nous pouvons connaître.
On a essayé de définir la matière en lui donnant pour attributs caractéristiques les propriétés communes à tous les corps, mais cela se réduit à si peu que ce n’est guère la peine d’en parler ; après avoir éliminé successivement les propriétés qui ne