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XVII — PRÉFACE

sont pas communes à tous les corps, on n’a pu conserver que l’étendue et l’impénétrabilité. L'étendue est la propriété qui consiste à occuper une place dans l’espace, et l’impénétrabilité est la propriété en vertu de laquelle la place occupée par un corps ne peut pas être occupée par un autre. Ce n’est assurément pas cela qui peut donner une idée de la matière à qui ne l’aurait pas.

En réalité la matière n'existe pas plus que l’amour, la guerre ou le son. Ce qui existe, c’est des êtres qui s’accouplent, des hommes qui se battent, des substances qui vibrent. Les mots « amour, guerre, son » expriment les états relatifs de ces corps, et le mot « matière » n’est que la synthèse des différents états des corps que nous pouvons observer. Nous ne saurions constater l'existence de la matière : ce qui est perçu par nos sens, c’est l’existence de corps matériels. Nous ne connaissons pas la matière absolue, abstraction faite de ses modes contingents et c’est par une généralisation illimitée que notre esprit conçoit la matière comme l’universalité des corps matériels.

Quand on dit que la matière est infinie, cela né signifie pas seulement que, si loin qu’on pût aller, on rencontrerait toujours de la matière ; cela signifie aussi qu’il n'y a pas de vide. En effet le vide ne se conçoit pas. Ni au delà du monde que nous voyons ni en lui nous ne pouvons imaginer un espace où il n’y aurait rien. Si un espace quelconque était inoccupé, comment nous viendrait l'impression des objets situés au delà ? Pour que nous ayons connaissance du monde qui nous entoure, il faut qu’il soit plein, de matièfe plus ou moins dense. Et comme nous ne pouvons qu’étendre au delà du monde connu la notion que nous nous faisons de lui, nous sommes amenés à admettre que l’univers est plein, qu’il n’y a aucune place où il n'y ait de la matière. Nous n’en savons rien, mais c’est la seule notion qui concorde avec ce que nous pouvons savoir. Cette plénitude n’est pas un obstacle au mouvement : le poisson se meut dans l’eau, l’oiseau dans l'air ; tout corps peut se mouvoir dans un milieu fluide. Il y a de la matière partout, mais elle n’est pas partout à la même densité.

De même que l’espace apparaît comme nécessairement plein de matière, le temps doit être plein de faits. Il y a au moins un fait que nous constatons partout, c’est le déplacement. Aucun des objets que nos sens perçoivent n'est immobile et, ne pouvant juger des autres faits que par ceux que nous connaissons, nous arrivons à croire que le mouvement est universel. Nous ne saurions imaginer ni qu’ilaitpu commencer ni qu'il puisse finir, personne ne pouvant assigner une date plausible à ce commencement et à cette fin, et rien ne donnant l’idée de ce qui aurait pu fournir la première impulsion. Si Dieu a créé le monde, qui a créé Dieu ? Toutes les raisons qu’on peut alléguer pour démontrer que le monde a dû être créé s’appliqueraient à plus forte raison au créateur. L'idée de mouvement est indissolublement liée à l’idée de matière ; on ne peut pas plus concevoir de la matière sans mouvement que du mouvement sans matière. La matière et le mouvement sont infinis et éternels, ce qui peut s’exprimer sous cette autre forme : la matière en mouvement est infinie et éternelle.

La matière ne peut s’accroître ni se restreindre : elle ne peut que se déplacer et elle se déplace sans cesse. Les éléments groupés se dissocient et se groupent autrement. Ce sont des changements, mais non des progrès ou des décadences. Un groupement peut s'améliorer ou se détériorer et ce que l’un gagne est toujours perdu par un autre. Mais l’univers ne peut rien gagner ni perdre : il n’est ni perfectible ni des-

tructible, ce qui ne veut pas dire qu’il soit immuable. Peut-on concevoir que parmi les groupements possibles des éléments de l'univers il y en a de meilleurs les uns que les autres, qu'il y en aurait un meilleur que tous ? Le meilleur groupement possible est toujours celui qui existe au moment où on le constate ; et les groupements qui succèderont à celui-là seront aussi les meilleurs possibles pour leur moment, S'il y avait un groupement absolument préférable à tous les autres, le jour où il se réaliserait il se fixerait ; car on ne peut admettre qu’un groupement moins bon se substituerait au meilleur : ce serait reconnaître l’imperfection du meilleur. Et si un groupement quelconque des éléments de l’univers, fût-ce le meilleur, était fixé, l'univers serait mort. ;

Et l'âme ? Ce qu'est l'âme, on ne saurait le définir ; à peine peut-on le décrire. On né définit que des idées abstraites, on ne définit pas des êtres vivants. Il y a une définition du triangle parce que l'esprit peut isoler, dans une surface triangulaire, les propriétés qu’il lui plaît de considérer ; il n’y a pas de définition de l’animal, de la plante ou même du minéral parce que ce sont des êtres complexes, dont toute définition laisserait forcément de côté une foule d’aspects.

Et cependant il y a une différence essentielle entre le corps vivant et le corps qui vient de mourir, avant même qu'aucune décomposition apparente se soit produite. La forme extérieure peut subsister encore quelques instants, mais déjà les éléments ne tiennent plus entr'eux que faiblement ; il y en a qui sont partis dès le premier moment. La force qui retenait ensemble tant d'organes divers, composés eux-mêmes de tissus, de cellules concourant à une action commune, était-ce l’âme? Mais quand on aura dit que l’âme est une force, saura-t-on mieux ce qu’elle est ? Ce n’était pas une force extérieure au corps ; elle en dirigeait les mouvements dans une certaine mesuré, non pas qu’elle fût capable d'imposer ses volontés propres, ni même d’en avoir, mais à la manière du pilote, qui dirige un peu le bateau dont il fait partie, à condition de suivre le courant, de se servir du vent et de se laisser porter par les vagues. Ce qu’on appelle l'âme, c'est la volonté qui résulte de toutes les actions physiologiques en jeu dans le corps, la volonté moyenne de l’ensemble.

Dans cette conception, que devient le libre arbitre ?

Il faut bien admettre que nos résolutions sont déterminées par des motifs et que ce sont lés motifs les plus forts qui l’emportent. On n’a pas son libre arbitre quand on cède sans réflexion à un seul motif ; on a son libre arbitre quand on cède au motif le plus fort, en ayant connaissance des autres.

Car l’âme n’est pas seulement une volonté, elle est une volonté consciente. Elle se rend compte de ce qui se passe dans les diverses parties du corps, et plus elle a la notion claire des phénomènes internes dont il est le siège, plus elle est une âme d'ordre élevé. L'âme complète serait celle qui saurait à tout instant tout ce qui se passe dans toutes les parties de son corps et qui serait en même temps aussi renseignée que ses organes lui permettent de l'être sur les phénomènes du monde extérieur,

Il s'en faut de beaucoup que l'âme de l'homme soit arrivée à ce degré de perfection : elle n’a qu'une connaissance grossière des faits dont son propre corps est le théâtre ÿ à peine se rend-elle compte de quelques-uns des plus violents, de ceux qui lui arrachent un cri de douleur ou de joie. On ne sait pas exactement où l’on a mal ou plaisir, on ignore de quoi l’on souffre ou l’on jouit, on en discerne encore moins la

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cause, on est trompé à chaque instant sur les faits extérieurs par les illusions des sens. Combien nous sommes inférieurs à ce que nous pourrions, à ce que, semble-t-il, nous devrions être ! Mais aussi combien supérieurs à tant d’autres êtres qui en savent encore moins que nous !

Car, si nous avons une âme, il n’y a aucune raison pour que tous les autres êtres n’en aient pas une aussi, plus simple, plus confuse et moins consciente, mais enfin quelque chose qui soit pour eux ce que notre âme est pour nous. Moins il entre d’éléments dans la composition d’un être, moins il est complexe et moins le champ de ses sensations est étendu. L'âme qui résulte d’un petit nombre de phénomènes simples est une âme réduite à peu de chose ; chaque être a une âme proportionnée à ses facultés.

Quand on se fait de l’âme une idée exagérée, quand on se la représente comme ayant une vie propre, indépendante de celle du corps, quand on va jusqu'à croire qu’elle est immortelle, il se comprend qu’on hésite à donner une âme aussi éminente aux animaux, aux végétaux et aux minéraux. Mais si l’on se représente plus modestement l'âme comme la résultante des fonctions de la vie, une résultante variable comme le corps lui-même, naissant et se développant avec lui, capable d’évolutions variées, sujette enfin à la vieillesse et à la mort, on peut accorder une âme de ce genre à tous les êtres de la nature.

Et si, au lieu de partir de l’homme pour descendre vers les organismes les plus infimes, on remonte au contraire de l’homme à des êtres d’une organisation plus élevée, car rien ne nous autorise à croire que nous sommes le chef d'œuvre de l’univers et le dernier mot de la création, il ne répugne pas à l'esprit d'admettre qu’il peut y avoir, sans que nous soyons en état de les connaître, pas plus que nous ne sommes connus des champignons, des êtres d’une organisation plus élevée que la nôtre, ayant par conséquent une âme supérieure. Chaque globule de notre sang fait partie sans le savoir d’un corps qui a une âme et chacun de nous peut, misérable cellule, faite partie d'un vaste corps dont nous ne connaissons pas la physiologie, doué d’une âme lui aussi, et d’une âme proportionnée à ses facultés, c’est-à-dire infiniment supérieure à la nôtre. Pour aller jusqu’au bout, l'univers lui-même, synthèse vivante de tous les êtres vivants, conscient de toutes les actions et réactions qui s’opèrent en lui, sensible à tout ce qui se passe dans toutes les parties vivantes de son corps sans limites, ne peut pas ne pas avoir une âme, l’âme du monde, ce qui est peut-être l’idée la plus - précise qu'on puisse se faire de Dieu.

Une âme est d'autant plus parfaite qu’elle a une connaissance plus complète de ce qui se passe dans son propre corps et dans les autres corps, en sorte que plus on s'élève dans l’échelle des êtres, plus on subit d’influences, et par conséquent plus on est solidaire des autres. L'âme qui résulte de la centralisation dès sensations de l’univers est l’âme par excellence, on peut dire l’âme divine ; ayant conscience de tout ce qui s’accomplit dans l’univers, souvenir de tout ce qui s’est fait et pressentiment de tout ce qui se fera, elle réalise la solidarité de tous les êtres et de tous les temps.

Si l’âme est la résultante des actions en jeu dans le corps, elle ne peut ni lui préexister ni lui survivre. L'âme de l’univers peut seule être éternelle, sans être immuable.

On soutient que l'existence d’une âme indépendante du corps et même immortelle est le fondement indispensable de la morale, Quand même la morale devrait y suc-

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comber, on ne peut pas admettre la réalité d’un fait pour la seule raison que ce fait serait commode, voire de première utilité. L’utilité d’une doctrine dans l’application ne prouve rien pour la vérité de cette doctrine. Les faits sont ce qu’ils sont et on en tire ce qu’on peut. Si l'âme n'est pas immortelle, s’il faut par conséquent renoncer aux sanctions de la vie future, on s’arrangera autrement, on fera en sorte de trouver des bases à la morale dans d’autres idées et d’établir des sanctions dans la vie présente.

Il n'est d’ailleurs pas impossible de trouver ces sanctions, soit positives, soit morales : la crainte du gendarme pour ceux qui ne sont pas accessibles à d’autres sentiments, et pour tous ceux qui ont une valeur sociale la crainte du blâme, la recherche de l'approbation auprès de ses proches, de ses amis, de ses connaissances, du public, suivant la portée plus ou moins générale des actes. Dans une société complètement constituée le sentiment de l'honneur suffirait à maintenir le bon ordre et à généraliser la bienveillance. Un homme poli est déjà presque un honnête homme.

Il ne s’agit pas de savoir s’il serait utile que l’âme füt immortelle, mais de savoir si elle l’est. Aucun fait n’a été relevé qui soit de nature à le faire croire. Et le raisonnement n’y conduit pas plus que l'expérience. L’âme de l'enfant est incomplète et rudimentaire ; celle du vicillard est affaiblie et vacillante. Étrange sort pour un être immortel que d’être soumis à de pareilles vicissitudes ! L’éternité après suppose l’éternité avant. Qui se souvient sérieusement d'une existence antérieure ? Et si l’âme ne doit pas se rappeler plus tard son existence actuelle, que parle-t-on de lui en faire supporter la responsabilité? Même au cours de notre fugitive existence, l'âme ne reste pas identique à elle-même ; nous n'avons de ce qui s’est passé autrefois que des souvenirs confus ou déformés, nous apprécions les mêmes faits de façons différentes suivant notre âge, notre santé, notre genre de vie, notre milieu. Aussi changeante que le cours des eaux ou l’état du ciel, notre âme en perpétuelle transformation s'adapte tour à tour, non seulement aux modifications de notre organisme intime, mais aux conditions ambiantes, et personne ne peut dire qu'il ait une âme absolument à lui, car elle subit toutes les actions et réactions des autres âmes avec qui elle est en rapport, à la fois opprimée et oppressive, secourue et secourable, résultante variable d’éléments mobiles. Ah ! la pauvre immortalité, qui ne dure pas seulement le temps de se reconnaître !

Et en vérité est-il à regretter que notre âme ne soit pas immortelle ? De quelle utilité serait-il qu’une durée illimitée fût assignée à tant d'âmes médiocres, incomplètes et grossières, qui ne sont pour ainsi dire que des ébauches de la nature, des essais vite abandonnés qu’en effet il vaut mieux effacer pour faire place à d’autres combinaisons qui auront quelque chance d'être mieux réussies. Quand on contemple sa propre âme, on peut concevoir l’orgueilleux désir qu’elle soit indéfiniment conservée ; il suffit d’arrêter un ‘instant son attention sur tant d’âmes qu’on connaît pour comprendre ce qu’il y aurait d’excessif à ce qu’elles fussent immortelles.

On se désole à la pensée que rien de nous ne nous survivra, que la mort est définitive et sans recours, qu’il n’y a aucun espoir de revoir jamais ce qu'on a aimé. Quand même ce serait désolant, ce ne serait pas une raison pour que ce ne fût pas. Mais est-ce même aussi triste qu’on le dit ? La mort nous désagrège, et jamais sans doute les éléments dont nous étions formés ne se retrouveront dans la même combi-

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