XXI — PRÉFACE
naison. Mais il n'est pas besoin de la mort pour cela. Combien de fois ne sommesnous pas déjà morts, sans nous en faire tant de chagrin ! Dans notre corps actuel il ne reste rien de ce que fut notre corps autrefois, et par conséquent notre âme aussi a été bien des fois renouvelée. Quand on se revoit tel qu’on a été, en retrouvant par exemple son portrait ou des lettres qu’on a écrites, on ne se reconnait pas, on se fait l’effet d’un étranger. C'était un autre être, qui a accompli sa destinée, qui est remplacé par un être nouveau ; bien que le remplacement se soit fait pièce à pièce, par substitutions successives, en sorte qu’à aucun moment l'être n’a été complètement renouvelé en bloc, à peine a-t-on gardé le sentiment de son identité. Et quand on retrouve, après une absence d’une trentaine d'années seulement, une personne qu’on a aimée, n’éprouve-t-on pas l’impression qu’elle est morte et que c’est une autre qu’on a sous les yeux ? La mort finale est une désagrégation brusque, qui se fait d’un seul coup, mais elle n’atteint que la combinaison, elle ne détruit pas les éléments qui vont entrer dans de nouvelles formations et continueront à faire partie, sous une autre forme, du monde animé. On peut croire qu'ils trouveront une certaine satisfaction à être enfin libérés d’un organisme vieilli et caduc pour entrer rajeunis dans la composition de corps nouveaux. Ils n’auront pas conservé la mémoire de leur vie antérieure, mais ils l'avaient déjà si peu ! Et n'est-ce pas le propre de la jeunesse d’oublier vite ce qu’elle quitte pour s’élancer avec joie vers l'avenir ?
Dans le retour annuel du printemps, dans le retour quotidien du jour on sent le frémissement joyeux de la nature qui se dégage de sa vieille dépouille pour fleurir et fructifier à nouveau. Sans aller chercher le ciel si haut, on peut le trouver ici dans le renouvellement de la vie par la mort. Notre corps peut être détruit, mais il continue à faire partie de la terre ; la terre elle-même fût-elle détruite un jour, ce qui est dans les prévisions raisonnables, nous n’en continuerions pas moins à faire partie, sous une forme ou sous une autre, de l’univers vivant, et toutes les âmes successives des groupements auxquels nous avons appartenu ont toujours leur part dans l’âme universelle. La certitude de cette participation indéfinie à la vie du monde matériel offre même à l'esprit quelque chose de plus précis, de plus réel, de plus enviable que la vague éternité d’une âme pure, dont il est impossible de se représenter les conditions d'existence.
Ne restera-t-il donc rien de ce que nous avons été ? Il en reste l’action que nous avons exercée sur les autres, l'impression que nous avons produite sur eux, le souvenir que nous leur avons laissé. C’est une impression qui dure un certain temps et qui, peu à peu, devient insensible sans pourtant s’annuler. Il paraît subsister bien peu de chose des hommes qui ont vécu il y a plusieurs siècles ; cependant certains personnages historiques existent encore dans notre mémoire et leurs actes ne sont pas sans action sur les nôtres. Mais surtout les hommes que nous avons connus, les êtres que nous avons aimés nous laissent longtemps après leur mort, non seulement un souvenir, mais une empreinte qui se manifeste dans nos propres actions. A qui n’estil pas arrivé de sentir, de penser, d'agir même sous l'influence d’un être disparu depuis des années? Et n'est-ce pas une immortalité suffisante, celle qui se proportionne à la valeur de chacun, qui fait vivre le souvenir d’un homme dans l’âme des autres avec d’autant plus de force et détendue que son action aété plus intense et plus générale ? Il dépend ainsi de nous de prolonger l'existence de ceux que nous avons perdus en entretenant leur mémoire.
Si cette persistance de l’individualité d'un homme ne peut avoir qu’une durée limitée, qui ne dépasse guère quelques générations, le temps d'un éclair dans l'histoire, par contre l’action anonyme de tous les êtres qui ont vécu avant nous se fait sentir actuellement dans le monde tel qu’il existe. Il ne tombe pas un caillou dans un océan sans que l'onde en transmette la répercussion dans l'univers entier ; il n'y a pas un acte d’un être quelconque qui ne contribue, dans sa mesure, à la constitution du monde tel qu’il est et n'ait par conséquent son retentissement sur ce qu'il sera. Comme le sol sur lequel nous vivons est fait des squelettes de tous les êtres qui nous ont précédés, le monde moral dans lequel se meut notre pensée est fait de tout ce qui a été pensé avant nous.
Tout cela est de la métaphysique. On rassemble sous le nom de métaphysique l’ensemble des connaissances qu'il est impossible d'avoir. La science, au contraire, a pour objet la connaissance des objets et des faits qui tombent sous l'observation. Ce n'est pas à dire que l'hypothèse en doive être exclue. Elle précède et elle prépare l'expérience ; au besoin, elle en tient lieu.
L'idée la plus générale que nous puissions nous former de l'univers par le témoignage de nos sens est celle qui résulte de la contemplation des astres, sur lesquels nous n'avons que des notions bornées, puisqu'un seul de nos sens, la vue, est en mesure de nous les fournir. Cela suffit cependant pour se rendre compte de la place qu’ils occupent les uns par rapport aux autres, ce qui permet de calculer leurs distances respectives, leurs trajectoires ou leurs orbites. Pour les plus rapprochés on peut se faire quelque idée de leur volume, de leur densité ; la spectroscopie fournit même des indications sur les éléments dont ils se composent. L'homme est en droit de tirer quelque orgueil d'avoir su, avec de si faibles moyens, déterminer les lois de la gravitation ; mais combien ce qu'il sait des astres paraît peu de chose auprès de ce qu'il en ignore ! Nous n'avons aucune idée de ce que peut être la constitution individuelle de chaque astre, le genre de vie des êtres qui l’habitent. Nous supposons que les corps célestes doivent être habités par des êtres vivants ; il n’y a, en effet, aucune raison de penser que la vie ait été réservée exclusivement à une aussi misérable planète que la terre, mais nous ne savons rien des conditions d'existence qui peuvent être propres à chaque étoile ou même à chaque planète. Et il paraît impossible que nous en sachions jamais davantage : pour percevoir les phénomènes qui s'y passent il faudrait sans doute d’autres sens que les nôtres. Comme il y a des êtres qui ne possèdent pas nos sens, il doit y en avoir d'autres doués de sens que nous ne possédons pas. Même sur la terre où nous vivons, il doit se produire journellement une foule de phénomènes dont nous n'avons aucune idée parce qu'ils ne tombent sous aucun de nos cinq sens. Nous n'avons probablement la notion que d’une très petite partie de ce qui nous entoure. Quand nous nous croyons les êtres les plus parfaits de la création, c'est parce que nous ne possédons pas les organes qui nous permettraient de constater l'existence d'êtres supérieurs. C'est pourquoi il nous est impossible de comprendre à quoi sert l’univers.
Il faut cependant nous contenter de ce que nous révèlent nos sens, et nos idées sur l'univers ne sont, ne peuvent être que la généralisation, l'extension indéfinie des idées que fait naître en nous la vue du monde matériel à notre portée. La matière, l'infini, l'éternel, le mouvement, la vie, ce n'est que l'agrandissement des objets que
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nous avons vus animés d'un mouvement à petite distance dans un temps limité. A mesure qu'on restreint le champ de l’investigation, on peut acquérir des connaissances plus précises ; l’infiniment petit nous est plus accessible que l’infiniment grand. Nous arriverons plus facilement à voir l’organisation d'une cellule microscopique que celle d'un système d'étoiles, et ce n’est ni plus ni moins intéressant.
Dans la conception de l’univers plein, on est obligé d'admettre l'existence de l’éther, matière amorphe interposée entre les corps matériels qui ont une forme perceptible pour nos sens. On ne se fait aucune idée concrète de l’éther, mais on est forcément conduit à croire qu'il est de plus faible densité que tous les autres corps. Il est impondérable, non seulement parce qu'aucun de nos instruments ne serait assez sensible pour le peser, mais parce qu’il est impossible de l’isoler : on ne pèse un corps que par comparaison. Il est, par définition, partout où il n’y a pas autre chose ; il remplit les intervalles entre les corps figurés. Il est invisible puisqu'il est amorphe : nos yeux ne voient que les formes et leurs couleurs. Rien ne prouve donc son existence. C'est une hypothèse, une hypothèse indispensable. S'il n’y avait que de la matière à l’état de corps figurés, si petits qu’on les suppose, leurs formes variées ne pourraient s'adapter exactement les unes aux autres, il y aurait des intervalles vides.
L'hypothèse de l’éther une fois admise, en attendant qu'on ait trouvé mieux, rien ne s'oppose à ce qu'on admette l’unité de la matière, cette unité, d’ailleurs, n'excluant pas la diversité. On peut se représenter l’éther amorphe comme l’état le plus simple de la matière et l'univers comme formé d'éther à divers états de concentration et de combinaison. C’est un champ ouvert à toutes les formes que l'esprit peut imaginer, et à bien d'autres. En se concentrant plus ou moins, l’éther affecte des formes sous lesquelles nous apparaissent les corps simples, et ces différents corps simples, en se combinant entre eux dans des proportions variables à l’infini, réalisent tous les corps que nous pouvons connaître et les autres. Ces états de concentration et ces combinaisons sont, d’ailleurs, variables et c'est la mobilité de ces divers états qui constitue le spectacle éternellement changeant de la nature.
L'éther, matière universelle à l’état amorphe, doit être indéfiniment divisible et indéfiniment compressible. Si petites que soient les particules en lesquelles a été divisée une quantité quelconque d’éther, il n’y a aucune raison pour que chacune de ces particules ne soit pas encore divisible.
La question n’est pas aussi simple pour la matière figurée. Les corps que nous connaissons affectent toujours une forme qui est constante pour chacun d’eux ; à quelque état de division qu’on amène un corps, ses molécules se présentent sous la même forme, et si la molécule elle-même est dissociée en éléments envisagés comme simples, on considère chacun de ses éléments ou atomes comme ayant une forme constante pour chaque corps, mais on dit que la division ne peut pas aller plus loin. En effet les formes sous lesquelles se présente un atome sont, par exemple, la forme prismatique ou pyramidale, cylindrique ou sphérique. Ainsi l’atome de carbone semble devoir affecter la forme d’une pyramide à quatre faces dont chacune est un triangle équilatéral. C'est la forme qui se concilie le mieux avec la nature tétratomique du carbone. Or une telle pyramide peut bien se diviser en d’autres pyramides, mais elles ne seraient plus à faces équilatérales, de sorte qu'en divisant l'atome on en changerait la nature : il n’est pas admissible que par simple division un corps puisse devenir un
autre corps. C’est pourquoi l’on admet qu’il y a des atomes, c’est-à-dire des particules de corps simples indivisibles.
Cette objection n’a cependant qu'une valeur mathématique : un géomètre envisage les formes des corps sans tenir compte de leur vitalité ; un naturaliste, sachant que les corps n’obéissent pas aux seules lois de la mécanique, ne sera pas arrêté par l'objection de la pyramide. 11 y a, pour fixer les idées sur ce sujet, une expérience facile ; quand on divise une masse quelconque de mercure, toutes les fractions obtenues ont la forme sphérique. Qu’on prenne une de ces gouttes et qu'on la divise, par exemple en la comprimant dans un linge, toutes les gouttelettes obtenues auront la forme sphérique, indéfiniment. Si l’on coupait en deux, avec un couteau, une sphère solide on aurait deux hémisphères ; quand on coupe en deux une sphère liquide on a deux sphères. Il ne serait pas plus étonnant que, si l’on pouvait couper en deux un atome de carbone, les deux parties de l'atome prissent chacune la forme d'une pyramide à faces équilatérales, comme le mercure prend toujours la forme sphérique. ,
Rien n'empêche donc d'admettre que la matière est indéfiniment divisible, L’atome n’est qu’une conception de l’esprit. Cela n'empêche pas l’idée de l'atome d'être utile pour faciliter les raisonnements et les recherches. Seulement elle ne répond pas à une réalité ; il ne faut y voir qu’une monnaie de compte, représentant l’unité de chaque corps. Quand on dit, par exemple, qu’un atome d'oxygène s’unit à deux atomes d’hydrogène pour former une molécule d’eau, il faut entendre simplement que pour former un volume d’eau il faut employer deux volumes d'hydrogène pour un volume d’oxygène, et c'est aussi vrai pour un mètre cube que pour un atome.
L'éther, considéré comme l'état le plus simple de la matière, n’est pas seulement divisible, il est aussi compressible à l'infini, et l'on peut dire qu’il n'y a aucune partie de l’éther qui ne soit plus ou moins comprimée, par la résistance de tout le reste. Aucune particule d’éther n'occupe toute la place qu’elle occuperait si elle existait seule. Chaque particule, prise isolément, est en relations au moins avec les particules limitrophes et forme avec elles une communauté qui est le premier degré de la vie. Ce groupement par simple juxtaposition ne représente qu’une organisation précaire et lâche ; les éléments en contact ont cependant une certaine cohésion, ils peuvent plus facilement réagir les uns sur les autres que sur des éléments plus éloignés. Si la pression extérieure augmente, la communauté devient plus étroite. C'est un degré de vie de plus.
S'il n'y a en contact que des éléments identiques, c’est ce que nous appelons un corps simple, mais le nombre des corps simples va toujours diminuant à mesure que les moyens d'analyse se perfectionnent, et peut-être n'y a-t-il qu'un corps simple, celui dont tous les autres sont composés par des agglomérations ou des combinaisons infiniment variées.
Le corps simple serait l’éther.
Aucun corps n’est seul. Chaque corps subit l’action d’autres corps et exerce son action sur eux. Tout ce qui existe est associé, tout corps se présente à l'état de combinaison. Aucune parcelle de l'univers n'échappe à l’action et à la réaction des parcelles qui l’avoisinent ; il n’y a pas un être qui, de près ou de loin, plus ou moins
étroitement, ne fasse partie d’un groupement faisant lui-même partie d’autres grou- |