DISPOSITION
400. — On entend par disposition la division méthodique des végétaux en classes, en ordres ou en familles, en genres, en espèces et en variétés. Parmi toutes ces collections, la nature n'avoue que les espèces ; toutes les autres sont artificielles, arbitraires ou accidentelles, et elles n’ont été établies que pour faciliter l'étude de l’histoire naturelle (1).
1. — L'espèce elle-même est maintenant contestée. Le principal caractère par lequel on la distingue de tous les autres groupes, c’est que la fécondation ne peut s’opérer qu'entre individus de la même espèce, mais il y a des exceptions et elles peuvent suffire, avec le concours du temps, pour expliquer l’évolution des espèces. Comme c’est par centaines ou par milliers de siècles qu’on peut compter l’âge de la terre, il suffit qu’une très petite différence nous apparaisse dans les quelques années dont nous connaissons un peu l’histoire pour qu’il soit permis d’en inférer de très grands changements à la longue.
401. — Lorsqu'on s'arrête au milieu d'une campagne fleurie, on aperçoit une multitude innombrable de plantes variées dans leurs formes, parmi lesquelles il y en a plusieurs qui se ressemblent exactement. Chaque plante est un individu qui représente une des formes données à la matière au moment de la création des végétaux. Tous les individus semblables proviennent d’un seul individu, créé sous une forme particulière avec le pouvoir de se reproduire et de se multiplier (1). Cette forme donnée au premier individu créé, qui se reproduit et qui se conserve dans tous les individus engendrés, est ce qui constitue une espèce particulière. Il y a autant d'espèces qu'il y eut de formes distinctes créées par l’auteur de la nature (2). (Il résulte d’un grand nombre d'observations que plusieurs espèces ont été détruites par les grandes révolutions qui ont changé la face du globe terrestre.)
402. — Les anciens eurent de bonne heure une idée nette et distincte des espèces ; mais il leur était impossible d'en connaître un grand nombre, au milieu d'un monde d'individus dont il est si difficile de saisir la différence ou l'exacte ressemblance sans le secours des divisions méthodiques, qui leur étaient inconnues. Aussi les anciens n'ont-ils fait que peu de progrès dans la science des végétaux : Théophraste n’a parlé que de quatre à cinq cents espèces ; on n'en trouve qu'environ six cents dans les ouvrages de Dioscoride ; Pline n'a fait mention que d'un millier de plantes, simplement nommées ou imparfaitement décrites, et la botanique est demeurée dans cet état d'imperfection jusqu'a la renaissance des lettres (3).
403. — Des savants qui se livrèrent, à cette époque, à l'étude des végétaux sentirent la nécessité d’un moyen propre à en faciliter la connaissance. Ils imaginèrent de réunir plusieurs espèces en un seul groupe, auquel ils donnèrent un nom commun. Ce groupe, distingué de tous les autres par des signes particuliers, fut désigné sous le nom de genre. Par cette opération fondamentale et très ingénieuse, quinze ou seize cents noms furent réduits à deux ou trois cents. Le nom du genre, commun à toutes les espèces du même genre, fut accompagné d’une épithète ou d’une courte description propre à distinguer toutes les espèces entre elles. L’attention ne fut
1. — Il n’est pas nécessaire qu’ils proviennent d’un seul individu ; plusieurs individus semblables peuvent aussi bien avoir été créés en même temps. Il paraît même probable que les circonstances qui ont provoqué ou permis l'apparition d'un premier individu ont dû donner naissance à plusieurs. On ne comprend pas pourquoi, par exemple, il n’y aurait eu qu’un premier homme.
2. — Si l’on fait intervenir ici l’auteur de la nature, sa volonté n'est pas incompatible avec l’évolution des espèces. S'il a permis que plusieurs espèces fussent détruites, il a pu entrer dans son plan que les espèces originairement créées par lui se transforment peu à peu.
3. — Il faut lire dans Rabelais les chapitres 49 à 52 relatifs au Pantagruelion pour se faire une idée de l'étrange amalgame d'observations et de bourdes dont se composait la botanique au commencement du xvie siècle.
plus partagée entre une multitude accablante d'objets et la mémoire, qui commençait à succomber sous le nombre des espèces, fut extrêmement soulagée ; carilest évident qu'on retient plus facilement vingt noms que trois ou quatre cents.
404. — Mais bientôt après les genres se multiplièrent tellement, par les découvertes de Gesner, de Matthiole, de Clusius, de Columna, des deux Bauhin et autres botanistes du seizième siècle, que le besoin d’une nouvelle réunion ne tarda pas à se faire sentir. On fit sur les genres la même opération qu'on avait faite sur les espèces ; on en forma différents groupes, auxquels on donna le nom de classes, et l'étude des végétaux devint encore plus facile.
405. — Enfin les méthodistes introduisirent des divisions intermédiaires, formées par la séparation des genres de chaque classe en plusieurs groupes. Ces nouvelles divisions, qui portent le nom de sections dans la méthode de Tournefort, sont nommées ordres dans le système de Linné.
406. — Lorsque toutes les plantes distribuées dans plusieurs genres se ressemblent par un grand nombre de caractères, elles forment naturellement un groupe, auquel on a donné le nom de famille (1). Le froment, par exemple, le seigle, l'orge, l’avoine et plusieurs autres plantes ont à peu près la même forme et la même disposition dans toutes leurs parties. Leurs racines sont fibreuses, leurs tiges articulées, leurs feuilles vaginales, leurs fleurs glumacées, leurs graines farineuses ; on prendrait toutes ces plantes pour les enfants du même père, et elles composent la famille des graminées. Il faut convenir que la nature a rapproché les genres de la même famille, mais les lois rigoureuses d’une méthode exigent quelquefois leur séparation et leur introduction dans les classes dont ils portent le caractère.
407. — Les variétés ne sont autre chose que des individus qui ont subi quelques changements par l'effet de quelques causes accidentelles, comme le climat, le sol, la lumière, la chaleur, les vents ou la culture (2). La variété
1. — Cette division en classes, ordres, tribus, familles, est évidemment arbitraire. Il n’y a pas plus de raison pour diviser une classe en ordres que pour diviser un ordre en classes. Quel est le degré de ressemblance qui est nécessaire pour faire partie de la même famille ? Il y a des familles où l’on trouve réunis des genres très différents, et des familles très voisines sont réparties dans des classes éloignées l’une de l’autre. Il y a des familles, celle des ombellifères, par exemple, dont tous les genres se ressemblent tellement que c’est plutôt un seul genre. Dans la famille des rosacées, au contraire, on a groupé des genres très différents qui n’ont guère d’autre trait commun que l'insertion des étamines sur le calice.
L'idée de donner le nom de famille à un ensemble de genres qui ont une certaine ressemblance est un peu enfantine. En réalité, il n’y a que des divisions et subdivisions si l’on va du général au particulier et des groupements de groupes quand on va du particulier au général.
2. — Ce sont cependant ces changements qui, en se fixant à la longue, peuvent expliquer l’évolution des espèces dans la théorie de Darwin.
diffère de l'espèce en ce qu'elle ne conserve ses formes accidentelles qu’autant qu'elle éprouve l’action des mêmes causes qui l'ont produite : lorsque ces causes cessent d'agir, la plante reprend ses formes naturelles. L’œillet des fleuristes est la même plante qui croît naturellement sur les murs et sur les rochers ; mais quelle différence dans les couleurs, dans le nombre des pétales et dans le volume de la fleur ! Transportée dans nos jardins et dans nos parterres, les soins, le fumier, les irrigations ont multiplié prodigieusement les pétales et les ont décolorés et recolorés de mille manières. Qu'on transplante une de ces plantes dégénérées sur un mur ou sur un rocher, les pétales se réduiront bientôt à cinq et ils reprendront peu à peu la couleur rouge qui leur est naturelle (1). « Les variétés, dit le célèbre Linné, pourraïent être bannies de la botanique. » Mais comme leur multiplication est d'une très grande utilité dans la culture des champs et des jardins, les botanistes auraient tort de négliger tout à fait les variétés. Cependant la botanique serait bientôt un vrai chaos s'ils se livraient à ces détails en imitant les fleuristes, qui comptent pour autant d’espèces particulières une multitude innombrable de fleurs ne se distinguant les unes des autres que par une légère différence dans la grandeur, dans les nuances ou dans le mélange des couleurs.
408. — Une classe est donc un assemblage de plusieurs genres réunis par quelques signes communs. Les classes sont divisées en ordres. Chaque ordre est un assemblage de plusieurs genres de la même classe, réunis entreeux et distingués des autres par quelques signes particuliers. Une famille est une réunion de plusieurs genres qui se ressemblent par un grand nombre de caractères. On nomme genre un assemblage de plusieurs espèces réunies par plusieurs signes communs. Une espèce est la collection de tous les individus semblables qui existent en même temps sur la surface du globe. Un individu n’est autre chose qu'un être unique appartenant à une espèce déterminée. Un poirier de mon jardin est un individu de l'espèce du poirier ; tous les poiriers de l'univers forment l'espèce du poirier. Les variétés sont des individus qui ont subi quelques changements par quelques causes accidentelles.
409. — La définition du genre est désignée par le nom de caractère. Linné distingue quatre sortes de caractères, savoir : le factice, l'essentiel, le naturel et l’habituel. Le caractère factice est celui qui distingue un genre d'un autre genre du même ordre artificiel. Le caractère essentiel est un signe qui convient tellement aux plantes qui le portent qu'il les distingue de toutes les autres ; il distingue essentiellement les genres dans tous les ordres et les genres du même ordre. Le caractère naturel est celui qui se tire de tous les signes possibles que les plantes peuvent fournir ; on s’en sert pour distinguer
1. — Les fleurs doubles, et surtout pleines, qui font la joie des amateurs, soulèvent l'indignation des botanistes. Elles ont cependant leur utilité, comme toutes les monstruosités. L'observation tératologique a souvent mis sur la voie d’une découverte et révélé une loi de l’organisation normale.
les classes, les genres et les espèces. Enfin le caractère habituel est celui qui résulte de l’ensemble et de la disposition de toutes les parties. Ce dernier caractère est ce qu’on nomme le port ou la physionomie d’une plante.
410. — Le choix des caractères est arbitraire pour les classifications méthodiques qui sont purement artificielles ; mais la perfection d'une méthode exige qu'on préfère les parties les plus générales et les signes les plus constants : or, ces deux conditions ne se trouvent que dans les parties de la fructification dont toutes les plantes sont pourvues (1). Ces parties, dans leurs formes constantes et très variées, offrent un grand nombre de signes certains et faciles à observer. Aussi les meilleures méthodes sont-elles généralement fondées sur les différentes parties de la fructification. Tournefort a fondé la sienne sur la configuration de la corolle. Linné a établi son système sur la considération des étamines et des pistils. La méthode de Jussieu est fondée sur l'absence ou sur le nombre des cotylédons et sur la différente insertion des étamines relativement au pistil.