DANS LA SÉANCE DU 10 FLORÉAL AN X
Les sociétés civiles ne sauraient exister ni prospérer sans une application continuelle au travail, qui a pour objet la multiplication, les différentes préparations et le transport des substances propres à satisfaire nos besoins, les agréments et les commodités de la vie. Les richesses des nations, comme celles des particuliers, sont proportionnées à la quantité des matières brutes ou manufacturées provenant du sol ou de l'industrie. L'abondance des choses
1. — On trouvera À la suite de l’article Ajonc un discours prononcé au Conseil d'agriculture et ensuite le Mémoire dont il est ici question.
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qu'on possède procure la jouissance des objets qu’on désire. L’abondance est le produit du travail et le travail, toutes choses égales d’ailleurs, est d'autant plus productif qu'il est conduit avec plus d'intelligence et plus convenablement divisé et subdivisé en plusieurs branches. Le travail de la terre multiplie les végétaux utiles. Les soins de la vie pastorale multiplient les animaux ruraux. Les substances minérales, animales et végétales, rarement employées telles qu'elles sortent des mains de la nature, doivent passer dans les mains d’une multitude innombrable d'ouvriers, dont les uns s'occupent de la préparation des aliments et des boissons, les autres de la construction ou de l’'embellissement des habitations, les autres de la fabrication des vêtements et des parures, les autres enfin du transport des matières d’un lieu à un autre. Ces différentes occupations exigent des forces plus ou moins considérables, un plus ou moins grand nombre d'instruments, des machines plus ou moins compliquées ; elles peuvent être exécutées avec plus ou moins de célérité et les produits du travail sont susceptibles d’une plus ou moins grande perfection, ce qui suppose la nécessité des méthodes et des règles pour la direction du travail et par conséquent le besoin de l'instruction et des révélations de l'expérience. |
L'agriculture, les arts et le commerce, avilis autrefois par les préjugés des classes oïsives, n'ont point suivi parmi nous les progrès qu'ils ont faits depuis un siècle dans les autres parties de l’Europe ; cette langueur dans les trois principales branches de la prospérité publique doit être attribuée à l'indifférence de nos concitoyens pour les sciences, à une longue privation de tous les moyens d'instruction relatifs aux arts et à l’agriculture, et à l’isolement des hommes instruits dispersés dans les campagnes lorsqu'ils étaient réunis ailleurs en Sociétés savantes.
Plutarque dit que l’agriculture exige trois choses essentielles : une bonne terre, un bon cultivateur et des semences convenables (Ilsot 7adGy 4ywyñç.) Les bonnes terres ne nous manquent pas, mais nous n'avons pas encore des cultivateurs intelligents pour les utiliser et pour choisir les semences appropriées à la nature du sol, au climat, à nos besoins, à la consommation des arts et des manufactures locales.
La surface du département des Basses-Pyrénées offre des montagnes et des vallées, des collines et des vallons, des plaines et des marais, une multitude innombrable de sources, des rivières et des torrents.
Le terreau qui se forme annuellement des débris des végétaux et des animaux, qui forme partout la première couche ou l'enveloppe du globe terrestre, et qui contient les principes de la nutrition des végétaux, est continuellement enlevé aux hauteurs par les eaux pluviales qui vont le déposer dans les profondeurs. Il résulte de ce travail constant de la nature que la couche végétale est très mince sur les crêtes et sur les plans inclinés des collines et qu’elle acquiert une grande épaisseur dans les plaines et dans les vallons. Cependant nos bons ancêtres ayant formé leurs établissements sur les hauteurs pour éviter les surprises de leurs ennemis, on voit presque partout les coteaux en culture et les plaines en friche. Or il est évident que la
bonne terre ne se trouve pas dans la plupart des endroits cultivés. Le soc soulève l'argile, qui se mêle à la petite couche de terreau, ce qui rend en général nos terres maigres, compactes et incapables de rien produire sans fumier et sans addition de substances calcaires. Les plaines et les vallons, dominés par des terrains argileux ou siliceux, sont arrosés par des rivières qui traversent des pays incultes et qui ne communiquent point avec la chaîne actuelle des Pyrénées ; il en est ainsi dans les parties du département comprises entre le gave et l'Adour. L'addition des terres enlevées aux hauteurs, qui sont en partie argileuses ou siliceuses, corrige efficacement les vices d’une couche trop épaisse de terreau pur, dont les principaux sont la légèreté, la friabilité et l'aridité, extrêmement nuisibles à la culture des plantes céréales. Il résulte de ces observations que nos terres sont excellentes dans nos plaines et dans nos vallons et qu'elles donneraient les récoltes les plus abondantes si on pouvait les cultiver sans nuire à la prospérité des bestiaux et à la confection des fumiers.
L'éducation des bestiaux constitue une des principales branches de la richesse du département, comme elle forme une partie importante de l’économie rurale. Mais les bestiaux ne sauraient prospérer sans pâturages herbeux et étendus. Télémaque n'accepte point les chevaux qui lui sont offerts par Ménélas, et les motifs de son refus sont qu'il n’y a point dans l'ile d’Ithaque de vastes plaines ni des herbes en abondance.
Non est aptus equis Ithacæ locus ut neque planis Porrectus spaltiis nec mullæ prodigus herbæ.
(Horace, Epist. 7, lib. 1.)
Nous avons dans nos montagnes des pâturages de cette espèce et nos bestiaux y trouvent une nourriture abondante pendant l'été, mais la diffculté de les nourrir pendant l'hiver ne nous permet pas de donner à cette branche importante de l'industrie locale tous les développements dont elle serait susceptible. Nous pourrions nous procurer une grande quantité d’excellents fourrages par la méthode des prairies artificielles : il serait facile d'y consacrer les terres abandonnées en guéret et de profiter d'une bonne récolte, avec la certitude d'améliorer la terre, bien loin de l'épuiser ; mais nos cultivateurs sont opiniâtrement attachés à la méthode des guérets et les prairies artificielles sont encore extrêmement rares dans ce département.
Nos fumiers, préparés avec la dépouille des touyas, sont peu substantiels, mal conditionnés et remplis de mauvaises graines ; en effet les meilleurs fumiers sont un mélange de substances animales et végétales détruites par la putréfaction et réduites aux principes élémentaires propres à la nourriture des plantes cultivées. Leur perfection dépend : 1° du choix de substances facilement putrescibles ; 2° des précautions tendant à retenir les principes formés par la putréfaction ; 3° enfin de l'absence de toutes les mauvaises graines. Or :
1° L'ajonc récolté dans nos touyas est un sous-arbrisseau épineux sans
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feuillage, dont le bois extrêmement dur résiste pendant longtemps à la putréfaction et ne fournit au fumier qu'une très petite portion de sa substance ; et comme les tiges de l’ajonc forment à peu près les quatre cinquièmes de la dépouille des touyas, il est évident que nos fumiers sont beaucoup moins substantiels que si l’on employait des plantes herbacées, dont l'entière destruction peut fournir la grande quantité de carbone qui fait le mérite d’un excellent fumier.
2° Nos fumiers sont encore épuisés par une longue exposition au soleil et aux météores pendant l'été. Toutes les substances volatiles se convertissent en gaz et se dissipent dans l'atmosphère. Les matières salines et gommeuses sont dissoutes et entrainées par les eaux pluviales, et nos fumiers, déjà très pauvres en principes végétatifs, sont encore épuisés par les évaporations, par les dissolutions et par les écoulements.
3° Nos fumiers sont remplis des graines des plantes récoltées dans nos touyas et de celles qui se trouvent dans les excréments des animaux ruraux. Ces graines germent bientôt au milieu des blés, et comme elles ont sur ces derniers l'avantage d’être indigènes elles croissent plus promptement, tallent plus vigoureusement et s'emparent exclusivement du terrain en étouffant les plantes cultivées.
4° Enfin, les tiges de l'ajonc, des bruyères et des genêts sont encore dans leur intégrité à l'époque de l'ensemencement ; elles forment des mottes ou des carcasses au milieu desquelles les blés germent sous la terre dont elles - sont couvertes. Les gelées et les pluies font ensuite couler ces terres, les racines exposées à l'air et au soleil se déssèchent, les plantes languissent et la récolte, qui avait la plus belle apparence pendant l'hiver, se perd pour ainsi dire sous les yeux au printemps.
Tels sont les principaux vices de nos fumiers, dont la perfection serait d'autant plus désirable que nos terres cultivées sont en général argileuses ou siliceuses. Quelques-uns de ces vices avaient été aperçus par de bons esprits, qui ont proposé quelques moyens d’y remédier. Les uns ont fait creuser des fosses carrées ou en entonnoir afin de retenir les eaux chargées des principes nutritifs ; les autres ont fait construire des hangars pour garantir les fumiers de l’action de l'air et du soleil. Mais le vice radical a toujours été méconnu et nos cultivateurs sont persuadés qu’il est impossible de faire des fumiers sans la dépouille des landes ou des touyas. Nous nous proposons de leur prouver qu'ils sont dans l'erreur et nous profiterons d’une autre occasion pour leur indiquer les moyens de se procurer des engrais d’une qualité supérieure sans employer le produit des touyas.
La plupart des plantes céréales sont cultivées dans le département, mais la culture du froment est si bornée, si contrariée par le climat et si mal dirigée qu’il s’en faut bien que nous en récoltions assez pour notre subsistance. Le maïs comble heureusement ce déficit et nos cultivateurs pourraient en augmenter considérablement le produit en corrigeant les vices de la culture de cette plante d’après les observations que nous avons consignées ‘ dans le Journal des Basses - Pyrénées.
Les arts et les manufactures emploient plusieurs substances végétales, et des sommes très considérables sont exportées annuellement pour acheter et pour faire venir de l'étranger des huiles et des drogues pour la teinture, parce qu'on ne sait pas cultiver dans nos contrées toutes les plantes utiles. |
Notre climat n'est pas propre à la culture de l'olivier, mais on pourrait cultiver d’autres plantes huileuses, le colza, le pavot et l’arachis hypogea, qui réussiraient parfaitement dans nos contrées. On peut voir dans le jardin botanique le pastel, la garance et la gaude, très employées pour teindre en bleu, en rouge, en jaune et en vert. Leur vigueur prouve que nos terres et notre climat sont favorables à la culture de ces plantes précieuses ; mais nos cultivateurs ne se sont pas encore avisés de les cultiver et, quoique nous ayons de bonnes terres, il est évident que nous n'avons pas encore de bons cultivateurs, puisqu'ils ne savent ni les utiliser ni choisir les semences convenables.
Il était réservé à la Société d'agriculture et à l’enseignement des sciences physiques et mathématiques de combattre les erreurs et les préjugés qui s'opposent au perfectionnement de l’agriculture et de former de bons cultivateurs. Les cultivateurs intelligents corrigeront ensuite les vices du sol, du climat et de la culture. Ils cultiveront les plantes les plus utiles pour la nourriture des hommes et des bestiaux, pour les besoins des arts et des manufactures locales. Ils se procureront ainsi le moyen d'augmenter le nombre des animaux ruraux et d'améliorer les espèces dégénérées. Ils parviendront à obtenir de leur propre sol et de leur propre industrie tous les objets de première nécessite, avec la faculté de vendre aux étrangers des grains et des bestiaux. Ces avantages seront liés au souvenir d'un administrateur distingué par ses lumières et par son zèle pour la prospérité du département. Le général Serviez a su gagner l'estime et la confiance de tous les partis par des vertus extrêmement rares, la générosité, l'affabilité, l'impartialité. Nous lui devons la réparation des chemins vicinaux, des plantations très considérables d'arbres forestiers et des écrits lumineux sur la culture des communaux.
Citoyen préfet, la Société naissante avait besoin de votre concours et de votre protection. Si nos vœux avaient été exaucés, nous aurions travaillé de concert au perfectionnement de l’agriculture, des arts et du commerce, et les fonctions législatives n'auraient pas eu la préférence sur les fonctions administratives (1).
1. — Le général Serviez était à la veille de quitter le Département.
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