PREMIÈRE QUESTION
Si, dans l’état actuel de la population, la culture des terres incultes serait possible sans négliger les terres cultivées.
L’extraction ou la collection des produits de la nature, l’agriculture et les soins de la vie pastorale, les manufactures et les fabriques, le commerce de terre et de mer, les arts libéraux, chimiques ou mécaniques, les exercices
militaires occupent tous les hommes destinés au travail dans les quatre parties du monde. Depuis l'abolition du régime féodal, les individus, libres sur le choix d'un état, se fixent partout où les circonstances locales sont favorables au développement de quelque genre d'industrie, et la population y prendrait un accroissement rapide si les lois religieuses, civiles ou militaires ne s'opposaient trop souvent à la multiplication des familles. Les terres sont en général fertiles et susceptibles de plusieurs genres de culture dans la partie méridionale de l'Europe. Les peuples y sont essentiellement agricoles et lorsque nous voyons des terres incultes ou mal travaillées dans quelque partie de cette lisière il est évident que la population n’y est pas en proportion de l'étendue du territoire. Voilà, si je ne me trompe, la véritable cause de l'abandon des trois quarts de nos meilleures terres et de l’imperfection de la culture, dont on se plaint avec raison dans le département des Basses- Pyrénées.
Si nous examinons ce qui se passe dans nos campagnes, nous verrons la moitié des terres des particuliers réservées pour des touyas, les terres labourables abandonnées en guéret la troisième année, ce qui réduit les travaux de la culture au tiers des terres en valeur ; et cependant nous voyons dans presque toutes les communes les travaux négligés et retardés : on se plaint partout de la disette et de la cherté des ouvriers. Si quelques bandes de faucheurs partent annuellement, vers la fin du printemps, pour aller travailler dans les départements des Landes et de la Gironde, les départements de l'Ariège et de la Haute-Garonne nous envoient pendant l'hiver un plus grand nombre de fossoyeurs : les Espagnols se répandent comme des nuées dans les cantons de l'arrondissement de Pau. Ils trouvent du travail partout et leurs salaires sont inférieurs au taux courant de la journée des ouvriers du pays, à raison de la supériorité de leurs forces. Il résulte de ces faits incontestables que la population du département n'est pas en proportion de l'étendue des terres en valeur et qu'il serait impossible de travailler les terres incultes sans négliger les terres cultivées.
L'énorme disproportion entre la population et l'étendue du territoire dans la plupart des cantons annexés au département des Basses-Pyrénées doit être attribuée aux lois qui réglaient autrefois l’ordre des successions. Les cadets, qui n'avaient qu'une très faible portion dans l'héritage de leurs ancêtres, ne se mariaient que très rarement : les uns s'expatriaient pour aller chercher fortune en Espagne ou dans le nouveau monde ; les autres demeuraient attachés à la famille et travaillaient au profit de l'ainé. Celui-ci, dispensé de leur payer leur légitime, s'enrichissait encore de leur travail ; les cadets, nourris et entretenus dans la maison paternelle, se livraient à quelque genre d'industrie, le chef de la famille leur donnait quelques têtes de bétail dont les profits augmentaient leur pécule, et l'espoir de leur succession, joint à l'utilité de leurs forces et de leur expérience, les rendaient également chers à leurs frères et à leurs neveux. Les veuves et les orphelins trouvaient parmi les cadets un nouveau chef, un nouveau père ; ils vivaient heureux et respectés jusqu'à la plus extrême vieillesse. (J'ai vu, l'année dernière, une veuve
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pleine de sens et de raison refuser pendant longtemps de recevoir un enfant qu’elle chérissait, pour avoir manqué de respect envers son oncle, et elle ne lui permit de rentrer dans la maison qu'après avoir réparé sa faute.)
Ces avantages réciproques nous avaient depuis longtemps inspiré l'amour des anciennes lois coutumières, et le principe de l'égalité dans le partage des successions s’est trouvé en opposition avec l'intérêt réel des familles et avec les idées de bonheur les plus familières aux individus ; mais si nous considérons les nouvelles lois dans l’ordre politique, leur utilité ne sera plus un problème : elles favoriseéront évidemment la multiplication des familles et l’accroissement progressif de la population, qui donnent la mesure des forces et des richesses d’un état. Si quatre enfants ont un droit égal à une succession, ils se marieront et ils formeront quatre familles séparées. Un bien divisé en quatre lots sera mieux travaillé, mieux fumé, mieux amendé, et il rapportera quatre fois plus que si les quatre frères le travaillaient en commun. La division du travail est le grand principe de l'abondance et de la perfection de tous les produits de l’industrie et du génie. Quels sont les biens ruinés dans nos contrées ? Ceux des grands propriétaires. Quelles sont les terres cultivées jusqu’à la bordure, fumées et ensemencées tous les ans ? Celles des petits propriétaires. Où voyons-nous des récoltes extraordinaires, cinquante et cent mesures de grain, huit et dix barriques de vin par arpent ? Dans les enclos des petits proprétaires. Ne voyons-nous pas tous les jours un grand bien ruine, vendu à plusieurs particuliers qui l’améliorent et qui s'y enrichissent en peu de temps ? Ainsi la multiplication des familles sera nécessairement l'effet des nouvelles lois sur les successions ; les terres actuellement en valeur seront mieux travaillées ; les touyas, inutiles pour la composition des fumiers, seront convertis en labourables et en prairies artificielles. Les nouvelles familles, devenant de jour en jour plus populeuses, chercheront à agrandir leurs domaines, et c'est alors qu’une administration éclairée pourra diriger l’industrie agricole vers les plaines, demeurées incultes par l’établissement de nos pères sur les hauteurs.