XXVII — PRÉFACE
celle du végétal le plus simple. S'ils ont, au contraire, la chance d’être choisis comme aliments, ils redeviennent partie intégrante d’un végétal ou d’un animal, jusqu’à une nouvelle mort.
L'ancienne division de l’histoire naturelle en corps bruts et en corps vivants n’est donc plus soutenable. Un minéral est un être vivant : il est sensible au froid et à la chaleur puisqu'il se contracte ou se dilate suivant la température ; l'humidité modifie sa cohésion ; il est le siège de phénomènes électriques qui exaltent prodigieusement son action. On lui connaît au moins une passion, la pesanteur, force aveugle et irrésistible qui le pousse invinciblement vers le centre de sa sphère. Bien plus, il a des affinités, des répulsions et des indifférences ; il entre dans des combinaisons où il est plus ou moins énergiquement retenu d’après la nature de l’autre élément, et il quitte ces combinaisons pour d’autres vers lesquelles il est plus impérieusement attiré. Suivant la combinaison dont il fait partie, il cristallise dans un système ou dans un autre, qui lui est aussi propre que la forme spécifique est propre à un végétal ou à un animal. Sans doute la vie minérale est moins complexe, moins variée que la vie végétale ou animale, mais peut-on nier que ce soit de la vie ? Il n’y a rien qui ne soit vivant dans l'univers vivant. |
S'il faut renoncer à savoir des étoiles autre chose que leurs rapports de situation, nous pouvons connaître un peu mieux le système solaire. Alors que nous ne percevons les étoiles que par la vue, nous percevons le soleil à la fois par la vue et par le toucher : il est pour nous à la fois lumineux et calorifique. La chaleur est considérée comme nous arrivant par ondes vibratoires. Il n’y a cependant rien d’absurde à penser qu’elle est produite par des particules matérielles infinitésimales dont le soleil lancerait continuellement des myriades qui viendraient entrer en combinaison avec l’atmosphère terrestre. Ce serait cette combinaison qui serait productive de chaleur, comme toutes les combinaisons. La chaleur solaire serait plus intense dans la région tropicale que dans les régions polaires parce que les particules calorifiques y arrivent en plus grand nombre sur une même surface. D'autre part, on sait que la chaleur diminue à mesure qu'on s'élève sur une montagne ou en ballon bien qu’on se rapproche du soleil ; cela s’expliquerait par la raréfaction de l'air qui est l’un des deux éléments de la combinaison. En dehors de l'atmosphère terrestre, dans la région qui s'étend entre le soleil et la terre, où il n’y a pas de combinaison possible, règnerait - le froid absolu. |
La lumière aussi peut être une combinaison des mêmes particules avec les liquides de l'œil, et l'œil ne serait pas moins nécessaire que le foyer lumineux à la production de la lumière. Ce n’est pas nier la clarté du soleil de dire que des yeux lui sont nécessaires. S'il n’y avait d’yeux nulle part, la lumière existerait-elle ? Dans les espaces interplanétaires où nuls yeux ne sont ouverts, c'est nécessairement la nuit noire.
On croit généralement que la terre s'est séparée du soleil, qu’elle s'échapperait par la tangente, sous l’action de la force centrifuge, si elle n'était retenue par l'attraction centripète, et que son orbite est une résultante des deux forces qui la sollicitent. Cela n’a rien d’impossible. On pourrait croire aussi que la terre est venue d’une région de l’espace extérieure au système solaire et qu'en entrant dans la sphère d'attraction du soleil elle a adopté une direction qui est la résultante de cette attraction et de la force de propulsion initiale qui l'avait lancée dans l’espace. Enfin il est encore soutenable
que la terre ne s’est jamais détachée du soleil, qu'elle fait partie du système solaire à la place qu’elle y a toujours occupée et que la sphère solaire, comprenant le soleil et ses planètes avec toute la matière impondérable interposée, forme un bloc tournant sur lui-même avec des différences de vitesse comme il s'en produit dans une masse liquide qui tourne dans un verre en entraînant des particules en suspension.
La terre est souvent représentée comme un globe de matière incandescente dont la surface s’est refroidie, par rayonnement dans l’espace, en formant une croûte solide qui est l’écorce terrestre. Parce qu’en creusant on trouve une température toujours croissante, on est porté à s’imaginer que cet accroissement de température continue jusqu’au centre de la terre, où tout devrait être alors, non seulement liquéfié, mais vaporisé. Et ce serait l'explication des volcans. L’explication est peut-être bien grosse pour un phénomène bien petit.
Il n'est pas établi que l'accroissement de température soit indéfini. C'est à peine si l'on a creusé quelques kilomètres. Il est possible que l'accroissement de température ne se produise que pendant la traversée de l'écorce : après avoir perforé cette enveloppe, on arriverait à une masse liquide de température uniforme. Cette température, encore très élevée si on la compare à celle de la surface, ne serait cependant qu’une température d’incubation, et"le liquide remplissant l'enveloppe, formant la plus grande masse du globe terrestre, serait quelque chose d’analogue à un protoplasme au sein duquel se forme l’embryon terrestre qui éclora quelque jour.
Car la terre n’est pas seulement habitée par des êtres vivants, elle est elle-même un être vivant. On a quelque peine à se faire à cette idée parce qu'on ne reconnaît pas dans la terre des organes semblables à ceux dont nous paraît muni tout être vivant. Mais ces organes ne sont pas encore apparents dans le premier rudiment d’un embryon, et il est admissible que la terre soit un être vivant encore à l’état embryonnaire. Au surplus, il serait de courte vue de n’admettre la vie que sous les types qui nous sont familiers. Un être peut n'avoir pas d'estomac ni de cerveau et vivre autrement, même d’une vie supérieure.
Il y a notamment dans le globe terrestre un élément, encore peu connu, qui doit jouer un rôle capital. C’est le fer magnétique. La terre est un immense aimant, dont nous soupçonnons à peine la fonction. On a observé l'effet produit par cet aimant sur l'aiguille de la boussole, mais combien d’autres effets peuvent être encore cachés ! Sans vouloir étendre l’analogie plus que de raison, on est tenté de faire un rapprochement entre les phénomènes magnétiques dont la terre est le sujet et les phénomènes nerveux que nous connaissons.
Un autre fait de nature à manifester le caractère d'être vivant qui appartient à la terre, c'est qu’elle a une température propre. Elle ne reçoit pas toute sa chaleur du dehors. Quand on voit pousser les plantes tous les ans, on en fait gloire au soleil. Sans dénigrer le soleil, dont l’action bienfaisante n’est pas en cause, il est permis de penser que la chaleur propre de la terre est bien pour quelque chose dans le renouveau du printemps : les graines pour germer, les bourgeons pour s’enfler n'attendent pas le soleil, qui est parfois en retard; par les printemps même les plus rigoureux, la végétation s’éveille, la sève se met en mouvement, les bois verdissent, avec de faibles différences de date. Pendant l'hiver même, alors que le soleil ne paraît pas du tout, que la neige couvre le sol, les racines ou les graines continuent leur œuvre de préparation pour l'éclosion
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à venir. C'est la terre qui fait végéter les plantes ; le soleil les aide à fleurir et à fructifier.
La terre vit pour son propre compte. Quant aux êtres qui vivent à sa surface, le peu de place qu’ils occupent et le peu de temps qu'ils durent par rapport au volume et à la durée de la terre permet de leur attribuer un rôle accessoire : peut-être leur destination est-elle de former les os, les squelettes, les carapaces dont se compose déjà en grande partie l'enveloppe terrestre ; ils travaillent à constituer la coque de l'œuf, et quand nous pensons c’est pour fournir à cette œuvre la contribution nécessaire de phosphore. Ou bien, au contraire, la terre pourrait être imaginée comme une cellule mâle : anthérozoïde émis par quelque mâle ultra-céleste, il tourbillonne avec les autres planètes de même origine autour de l’archégone solaire jusqu’au jour où, s’il pénètre le premier dans sa masse, il fécondera cette puissante femelle.
Si l’on admet que le germe de la vie est tombé sur la terre, venant des espaces célestes, il est inutile de chercher à en savoir davantage. Il faut prendre la vie telle qu’elle est et renoncer à en connaître les origines : rien n'indique que nous puissions jamais apprendre d’où est venue la vie, quand et comment elle a fait son apparition sur notre globe, pourquoi elle suit telles règles plutôt que d’autres. C’est le développement d’un phénomène dont la cause est trop éloignée de nous pour que nous en puissions rien soupçonner et toutes les hypothèses métaphysiques où pourrait s’égarer notre esprit manqueront à jamais des moyens de contrôle sans lesquels il n’y a pas de science. Mais il est difficile de croire que la terre ait commencé par être un bloc de matière inerte sur lequel la vie aurait pris naissance à un moment quelconque ; rien n’expliquerait que cette transformation de la matière inerte en matière vivante se fut produite à ce moment-là plutôt qu’à tout autre.
Il est plausible que la terre, dès le moment où elle a eu une existence distincte dans le monde, soit qu’elle ait été détachée d’un astre plus volumineux, soit qu’elle ait pris corps par la condensation d’une matière plus éparse, portait en elle le germe de vie dont tout ce que nous voyons est la manifestation infiniment variée. La terre est née vivante ; elle n’a depuis lors ni acquis ni perdu une parcelle de vie, mais sa vie prend tour à tour des formes différentes. Ce n’est qu’une hypothèse, mais c'est la seule sur laquelle on puisse fonder une doctrine.
Comme on ne saurait assigner aucune origine à la vie, l’esprit étant incapable de concevoir comment un corps immobile pourrait se mettre en mouvement, ou comment un corps en mouvement pourrait s'arrêter, le plus simple est de penser que la terre, comme les autres corps, a toujours été en mouvement et toujours vivante. Elle n'a pas pu être un corps sans vie sur lequel la vie aurait apparu un jour. La vie ne commence ni ne finit, elle se transforme, Au cours des siècles, la terre a pu recevoir du soleil ou d’ailleurs des apports de lumière et de chaleur, elle a pu aussi subir des déperditions par rayonnement dans l’espace, et ces échanges ont créé des conditions différentes d'existence, en sorte que tour à tour ce sont les uns ou les autres des éléments terrestres qui ont trouvé des circonstances favorables à leur développement.
Il y a des algues, des champignons dont chaque cellule peut devenir une spore ; la terre est composée d'éléments qui peuvent tous, après une plus ou moins longue période de vie latente, donner naissance à un être individuel, et qui, en attendant, remplissent leur fonction vitale dans l’ensemble et concourent à la vie commune du
grand être collectif qu’est la terre en évolution. Des transformations profondes et multiples se sont réalisées dans le sein et à la surface de la terre. A peine pouvons-nous en soupçonner quelques-unes. Suivant les conditions géologiques ou climatériques, la vie a pris simultanément et successivement des formes différentes, et c’est par une série d’adaptations que les espèces d'autrefois ont pu évoluer de façon à devenir les espèces d'aujourd'hui.
Nous nous représentons sans trop de peine comment un être d'organisation complexe peut dégénérer en être plus simple, comment les éléments dont il se compose peuvent, en se dissociant, se résoudre en algues ou en champignons capables de végéter chacun pour leur compte. Nous nous figurons moins facilement comment des êtres très simples, comme l’algue ou le champignon, peuvent se grouper de façon à constituer des êtres d’une organisation supérieure, Il y en a cependant un exemple, c’est le lichen, où la symbiose de l’algue et du champignon est aujourd’hui un fait reconnu. Il y a encore loin de 1à à la formation des êtres complexes qui occupent le sommet de l’échelle. Mais il peut y avoir dans la vie de la terre comme dans celle des autres êtres des périodes de plus grande activité et nous sommes peut-être actuellement dans une période d’accalmie. Il y a eu une époque, des époques où se sont formées les chaînes de montagnes, les océans, les grands continents. Nous n’assistons pas à d'aussi grands faits, qui cependant peuvent se reproduire un jour. Il y a eu sans doute des époques de rut terrestre où les cellules organiques se sont groupées en animaux et végétaux de toute sorte, dont quelques-uns se sont perpétués jusqu’à nos jours par divers procédés. Quand ils auront fini de disparaître, ou même auparavant, il peut survenir un nouvel accès de vie intense, un retour de printemps, un flux électrique qui favorise le groupement des éléments, toujours les mêmes, en formes nouvelles qui évolueront à leur tour à travers les âges. La terre n’a pas dit son dernier mot.
Sans attendre jusque-là, l’esprit ne se refuse pas à entrevoir la formation d'êtres nouveaux par le groupement de ceux qui existent. Une plante phanérogame, par exemple, a plusieurs étamines, plusieurs ovaires, c’est-à-dire qu'elle est composée de plusieurs individus végétaux. L'homme lui-même semble résulter de l’accolement de deux êtres qui auraient fusionné leur tube intestinal et ses annexes. Tous ses autres organes sont en double : deux hémisphères du cerveau, deux yeux, deux oreilles, deux narines, deux oreillettes et deux ventricules au cœur, deux poumons, deux glandes séminifères, deux bras et deux jambes. C’est par l’union de deux êtres doubles, soit en réalité de quatre êtres, que s’accomplit l'œuvre de la génération, et tous les bénéfices de la vie de famille proviennent de ce que ses membres restent unis pour une action d'ensemble. La famille est un perfectionnement de l'homme : elle retient les individus pour leur profit commun. D’autres groupements, de plus en plus complexes, constituent des êtres de plus en plus élevés, commune, patrie, humanité. Un jour viendra sans doute où l'humanité, ayant pris conscience d'elle-même, se sentant, ayant une pensée et une volonté propres, aura une vie collective : elle est appelée à devenir le cerveau de la terre.
L'étude de la terre, de tous les corps, de tous les êtres qui la composent, c’est l’objet de l'histoire naturelle. Étude infiniment trop vaste pour qu’un homme puisse prétendre à la poursuivre toute à la fois. On l’a divisée en trois sections : la géologie,