CHAPITRE va
officier de cavalerie, fils d’un riche et puissant voisin du comte de Crépières. Georges apprit cette nouvelle d’une manière singulière. Depuis son retour à la santé, il avait voulu revoir dans son atelier la vierge qui avait été son premier ouvrage sérieux. Un domestique vint demander la permission de replacer ce tableau dans la chapelle pour le dimanche suivant, jour où devaient venir au château plusieurs personnes de distinction ; Georges parut étonné, et le domestique communicatif crut devoir dire ce qu’il avait appris, sans doute en écoutant aux portes, sur le rang des visiteurs et 1 objet de leur démarche. Georges n’en demanda pas davantage ; enfermé seul pendant tout un jour, il substitua à la tète rayonnante du saint François l’expression douloureusement résignée de son visage ; il imprima sur son front le stigmate de la couronne d’épines, et perça ses pieds et ses mains des plaies sanglantes du Sauveur.
Quand il eut accompli celte triste métamorphose, il essaya mille fois d’écrire un éternel adieu à celle qui était pour lui la source de l'existence ; mais enfin, déchirant ses pages incohérentes: de quel droit, se ditil, viendrais-je troubler une âme aussi pure par de tristes plaintes ? que suis-je ? quels sont mes droits sur vous? ô ma Béatrix! Vous étiez mon idole, ma
nouveau langage des fleurs.
joie, voire regard élait mon génie; mais je savais très bien quenlre vous et moi s’étendait un gouffre immense qui devait un jour m’engloutir... je ne chercherai point à vous y entraîner avec moi.
Il ouvrit un tiroir secret, et tirant d un portefeuille la Heur fanée que Béatrix lui avaii donnée dans le parc pendant la promenade que je vous ai racontée, il l'enferma dans un reliquaire byzantin en argent émaillé, puis il grava sur le couvercle : Ora jvo nobis.
Pendant la nuit tout fut enlevé de batelier du peintre par des hommes de confiance, agissant avec la plus grande précaution ; trois tableaux seulement restèrent comme un hommage de Georges à son bienfaiteur, et le lendemain le comte apprit avec une stupéfaction mêlée d'effroi que son protégé avait fui son toit hospitalier. Béatrix reçut dans la matinée le reliquaire où se trouvait la pensée fanée, dernier don de 1 année, premier gage de l’amitié. Les larmes de la jeune fille arrosèrent ce triste témoignage du souvenir d'un homme qu’elle aimait comme un frère, qu’un seul mot eût pu lui faire chérir comme époux.
Des exprès avaient été envoyés à Toulon 5 ils surent de M. M***, que son fils était venu l’embrasser à la bâte, disant qu'il s’embarquait pour 1 Italie. Depuis ce