CHAPITRE V
fleur ; elle semblait une jeune fille aux yeux bleus pleins de larmes. »
On ne s’étonne point de voir qu’une aussi modeste fleurait éveillé la veine poétique des Orientaux, mais la froide et philosophique Allemagne, après avoir vu introduire la violette chez elle par le célèbre Conrad Gesner, a trouvé aussi des poètes pour la chanter. Voici une charmante parabole due à la plume de Krummacher :
« Un matin de printemps, Maria se promenait avec son père et sa mère dans la campagne , et ieur dit :
— Pourquoi aime-t-on tantla violette ? Jesais qu’on l’a souvent placée dans beaucoup de jolies chansons, et aussitôt qu’elle fleurit, on la cherche avec empressement, et 1 on se réjouit de la trouver.
— Songe, répondit la mère , que cest le premier don que le printemps nous apporte après le triste hivei. On a dautant plus de joie de voir le bien elle beau, qu’on les a désirés plus longtemps.
— Ne nomme-t-on pas aussi, demanda la jeune fille, la violette fleur de modestie ?
Oui, et elle mérite bien ce nom, dit la mère; car elle croît en secret, humble et timide, et cependantelle
est belle et répand un parfum aussi doux que quelque autre fleur que ce soit.
NOUVEAU LANGAGE DES FLEURS
— Et voilà pourquoi, dit le père, ou 1 estime, on la recherche, et l'on se réjouit quand on la trouvée.
Si la modeste violette
Sous l’herbe se voile en naissant,
Son mérite perce en cachette Comme l’esprit en se montrant.
Un peu après, Maria trouva entre des épines une violette épanouie, mais une large goutte de rosée remplissait le calice de la petite fleur et la faisait pencher vers la terre.
Alors la jeune fille s’arrêta et dit :
Cette lourde goutte de rosée va renverser notre
violette !
Oh non ! répondit la mère; nebrille-t-elle pas dans
le calice comme une perle ? Bientôt le soleil s élèvera, et alors tu verras la violette s’épanouir encore plus belle et exhaler un parfum plus doux ; car la rosée du ciel nourrit et rafraîchit les fleurs.
Remarque aussi, dit le père, que la violette croît
entre les épines; mais elles ne lui nuisent pas; au contraire, elles la protègent contre le souffle trop froid de la nuit et contre le vent orageux. C’est là encore une prévoyance de la Providence.
CHAI'nïlB Y.
Et là-dessus Maria répondit en regardant la petite fleur :
— Eh bien, je ne cueillerai pas la violette avant que la goutte de rosée ne Tait embellie et fortifiée.
— Oh ! dit la mère, comme la simplicité de l’enfant est prompte à sentir ce qu’il y a de céleste dans les choses du monde !
— C’est que, répondit le père, cette simplicité se rapproche du ciel.
D’après la loi sublime annoncée dans l’Evangile, et qui veut que ceux qui s’abaissent soient élevés, la violette fut arrachée à sa condition médiocre par les sept hommes de bon goût qui fondèrent, en 1323, l’Académie toulousaine des jeux floraux. Ils invitèrent les poètes provençaux à venir leur soumettre leurs travaux, promettant a celui qui aurait surpassé ses rivaux une simple violette d’or. Le prix fut décerné à Arnauld Vidal, de Castelnaudary, en 1324, pour un sirvenle en l’honneur de la vierge Marie. Le sujet était en eflet bien touchant et bien inspirateur, et ce qui le prouve, c’est que cinq cents ans après, la même Académie dut couronner une nouvelle pièce sur le même sujet, composée par M me Amable Tastu.
Tous nos poètes ont chanté la violette; Béranger a dit :
NOUVEAU LANGAGE DES FLEURS
Avant que la première feuille Ait couronné nos églantiers,
Avec quel plaisir je te cueille Le long des champêtres sentiers.
Enfin M. le baron de Stassart n’a pas dédaigné de prendre cette fleur pour sujet d'un apologue que vous aimerez à méditer.
De Flore une prêtresse, ou si vous l’aimez mieux, Une gentille bouquetière Avait rassemblé sous nos yeux Les brillants trésors du parterre.
La noble marguerite avec la primevère S’unissaient agréablement ;
Venaient ensuite l’auricule,
La tulipe et la renoncule ;
Bref, c'était un bouquet charmant.
Ou l’avait parsemé d’élégantes pensees,
Au velours doux et fin, aux couleurs nuancées.
Sur ce pompeux assortiment Chacun jette un coup d’œil et passe froidement.
« Eh quoi ! dit Fanchette étonnée,
Mes jolis bouquets restent là!...
Je n’en vendrai pas un de toute la journée !
Qu’y manque-t-il ? Eh ! m’y voilà...
CHAriTUE V.
J’ai négligé la violette ! »
Elle répare cette erreur.
Chaque passant pour lors, attiré par l’odeur,
Paya son tribut à Fancliette.
Cherchons une moralité,
Jeunes filles, par vous elle sera sentie :
La violette ici nous peint la modestie,
Qui seule donnera du prix à la beauté.