‹ Flore des dames, ou, Nouveau langage des fleursChapitre 18 sur 23 · LE DA G U ER ROT Y PE · texte numérisé non relu

LE DA G U ER ROT Y PE

Ü y a peu de temps encore , le procédé de M. Daguerre , à l’aide duquel les rayons du soleil font eux-mêmes, et par leur seule puissance, l’office d’un peintre, a mis tout Paris en émoi. Cette découverte importe directement au sujet traité dans ce livre, en ce qu’elle pourra servir à fixer, avec la plus grande exactitude possible, la forme délicate et légère des fleurs, et à saisir les nuances capricieuses de leurs colorations diverses.

Mais laissons IM. J. Jamn expliquer lui-même dans ce style descriptif et plastique qu’il possède si bien, les inappréciables avantages de la découverte récente de M. Daguerre.

A force d’études, ce peintre célèbre était parvenu à être un grand chimiste 5 il avait

observé, sans nul doute, que telle nuance, vigoureuse au grand jour, s’effacait à mesure que s’effacait la lumière, et disparaissait complètement. Il savait, en outre , ce que nous savons tous, l’action du soleil et de la lumière sur la couleur. Il se proposa donc, avec cette persévérance acharnée qui est le génie, la solution du problème suivant : Trouver une couleur ainsi faite, que le soleil, bien plus que la lumière seule, enlève en partie pendant que l'autre partie résiste et reste immobile à sa place ; forcer le jour à frapper sur cette ombre donnée , comme ferait le burin divin de quelque Morghen invisible , et ainsi jeter sur cette planche unie et sombre la forme et la vie -, forcer le soleil, cet œil du monde, à n’être plus qu’un ingénieux ouvrier sous les ordres d’un maître! Voilà , sans contredit, le plus étrange, le plus difficile, le plus incroyable problème qu’un homme se soit proposé de nos jours. Pour la difficulté, nous ne disons pas pour l’utilité de l’œuvre, l’inventeur de la vapeur ne vient que le second.

Par quellesuite incroyable d’essais, de tentatives, de recherches, de péripéties de tout genre, Fauteur du Daguerrotype est arrivé au résultat que nous allons exposer, c’est encore un secret; plus tard il l’expliquera luimême à toute l’Europe, quand la France, libérale et désintéressée entre toutes les nations du monde, lui aura fait, à l’Europe, ce noble présent. Toujours est-il qu’à force de persévérance et de génie, et par une suite infinie d’essais, M. Daguerre est arrivé au résultat que voici : Il a composé un certain vernis noir* ce vernis s’étend sur une planche quelconque ; la planche est exposée au grand jour, et aussitôt, et quelle quesoit l’ombre qui se projette sur cette planche, la terre ou le ciel, ou l’eau courante, la cathédrale qui se perd dans le nuage, ou bien la pierre, le pavé, le grain de sable imperceptible qui flotte à la surface, toutes ces choses, grandes ou petites, qui sont égales devant le soleil, se gravent à l’instant môme dans cette espèce de chambre obscure qui conserve foules les empreintes. Jamais le

dessin des plus grands maîtres n’a produit de dessin pareil. Si la masse est admirable, les détails sont infinis. Songez donc que c’est le soleil lui-même, introduit cette fois comme l'agent tout-puissant d’un art tout nouveau qui produit ces travaux incroyables. Cette fois, ce n’est plus le regard incertain de l’homme qui découvre au loin l’ombre ou la lumière, ce n’est plus sa main tremblante qui reproduit sur un papier mobile la scène changeante de ce monde, que le vide emporte.

Cette fois, il n’est plus besoin dépasser trois jours sous le même point du ciel ou de la terre pour en avoir à peine une ombre défigurée. Le prodige s’opère à l’instant même, aussi prompt que la pensée , aussi rapide que le rayon du soleil qui va frapper là-bas l’aride montagne ou la fleur à peine éclose. Il y a un beau passage dans la Bible ; Dieu dit : Que la lumière soit , la lumière fut. À cette heure, vous direz aux tours de ISotre-Damc : Placez-vous là, et les tours obéiront; et c’est ainsi qu’elles ont obéi à Dagucrre, qui, un

beau jour, les a rapportées chez lui tout en lières, depuis la pierre formidable sur laquelle elles sont fondées, jusqu’à la flèche mince et légère qu’elles portent dans les airs, et que personne n’avait vue encore aussi complètement, excepté Daguerre et le soleil.

Ce que nous disons là est bien étrange, oui ; mais rien n’est incroyable comme certaines vérités. Napoléon lui-même, cet homme qui comprenait toute chose, n’a pas voulu croire qu’une légère vapeur enfermée dans un tube de fer pouvait soulever le monde, et il appelait un jouet d’enfant ce bateau à vapeur qui fonctionnait sous ses yeux. 11 faudra bien cependant qu’on croie au Daguerrotype; car nulle main humaine ne pourrait dessiner comme dessine le soleil ; nul regard humain ne pourrait plonger aussi avant dans ces flots de lumières, dans ces ténèbres profondes.

Nous avons vu ainsi reproduits les.grands monuments de Paris , qui, cette fois, va devenir véritablement la ville éternelle. Nous avons vu le Louvre , l’Institut, les Tuileries,

le Pont-Neuf, Notre-Dame de Paris -, nous avons vu le pavé de la Grève, l’eau de la Seine, le ciel qui couvre Sainte-Geneviève, nous avons vu des arbres, et jusqu'aux ileurs les plus légères.

L’art n’a plus rien à débattre avec ce nouveau rival 3 il ne s’agit pas ici, notez-le bien, d’une grossière invention mécanique qui reproduit tout au plus des masses sans ombre , sansdétail, sans autre résultat qu’un bénéfice de quelques heures d’un travail manuel. Non, il s’agit ici de la plus délicate, de la plus fine, de la plus complète reproduction à laquelle puissent aspirer les œuvres de Dieu et les ouvrages des hommes. Et notez bien encore ceci, que cette reproduction est bien loin d’être une et uniforme, comme on pourrait le croire encore. Au contraire, pas un de ces tableaux, exécutés d’après le même procédé, ne ressemble au tableau précédent : l’heure du jour, la couleur du ciel , la limpidité de l’air, la douce chaleur du printemps, la rude austérité de l’hiver, les teintes chaudes de l’automne.

le refletde l’eau transparente, touslesaccidenis de l’atmosphère se reproduisent merveilleusement dans ces tableaux prodigieux, qu’on dirait enfantés sous le souffle desgénies aériens. C’est ainsi que, dans une suite de tableaux créés par le Daçjuerrotijpc, nous avons vu Paris reproduit par un chaud rayon de soleil ; le soleil avait déteint sur ses vastes murailles, (jui ressortaient vigoureusement de cette ombre fantastique ; après quoi, nous avons vu Paris reprodui t sous son voile de nuages, quand l’eau descend Iristcmcntgoutteàgoutte, quand le ciel est couvert du crêpe mouille, quand le froid resserre tristement les moindres pierres de la ville. Ainsi cette manière de reproduire le monde extérieur ajoutera, au grand mérite d’une fidélité de détail impossible à dire , le grand mérite d’une incroyable fidélité de la lumière. Il arrivera donc qu’au premier coup d’œil vous reconnaîtrez le dessin reproduit par le pâle soleil parisien et le dessin exécuté par l’ardent soleil d’Italie. Vous direz à coup sur : Voici un paysage rap

porté des froids vallons de la Suisse ; voici un aspect emprunté aux déserts de Sahara ; vous distinguerez le campanile de Florence des tours de Notre-Dame , par la seule inspection du ciel dans lequel se lèvent l’une et l’autre , les deux tours élégantes ou terribles. Merveilleuse découverte, en effet, qui conserve nonseulement l’identité des lieux, mais encore l’identité du soleil.

Et notez bien que l’homme reste toujours le maître même de la lumière qu’il fait agir ; une seconde de plus ou de moins consacrée à cette œuvre compte pour beaucoup. Tenezvous aux détails plus qu’à la masse . en deux minutes vous avez un dessin comme les fait Martynn- confusion poétique et tant soit peu voilée, dans laquelle l’œil devine plus de choses qu’il n’en voit en effet. Voulez-vous, au contraire , comme l’architecte, que le monument vienne en relief et se montre à vous tel qu’il a été construit, et dégagé de tout entourage qui pourrait en diminuer l’effet ?

Cette fois encore, le soleil obéira , il dévorera

tous les accessoires, et votre monument restera isolé, comme la colonne au milieu de b place Vendôme. Vous obtiendrez par le mêm N procédé tous les effets que vous voudrez obtenir , depuis l’aube naissante jusqu’aux derniers crépuscules du soir.

Ce qui n’est pas un de nos moindres sujets d’admiration, c’est qu’une fois l’œuvre accom plie par le soleil ou la lumière , le soleil ou la lumière n’y peuvent plus rien. Ce frêle vernis, sur lequel le soleil avait tant d’empire tout à l’heure, maintenant vous l’exposez en vain au grand jour ; il est durable , impérissable comme une gravure sur acier. Il est impossible de commander d’une façon plus impérieuse c’est dire vraiment à la lumière : « Tu n’iras pas plus loin. »

Vous avez vu l’effet de la chambre obscure.

Dans la chambre obscure se reflètent les objets extérieurs avec une vérité sans égale ; mais la chambre obscure ne produit rien par ellemême j ce n’est pas un tableau, c’est un miroir sur lequel rien ne reste. Figurez-vous main-

tenant que ce miroir a gardé l’empreinte de* tous les objets qui s’y sont reflétés, vous aurez une idée à peu près complète du Dagucrrot vpe.

Mais bien plus : la lune elle-même, celte incertaine et mouvante clarté, ce pâle reflet du soleil , dont il est éloigné de quarante millions de lieues ; la lune mord aussi sur cette couleur, qu’on peut dire inspirée. Nous avons vu le portrait de l’astre changeant se refléter dans le miroir deDaguerre, au grand étonnement de cet illustre Arago, qui ne savait pas tant de puissance à son astre favori.

Soumettez au microscope solaire l’ailed’une mouche, et le Daguerrolype, aussi puissan l que le microscope , va reproduire l’aile de cette mouche dans ces dimensions incommensurables, qu’on dirait empruntées aux contes des fées. Maintenant est-il besoin de vous dire toutes les applications sans fin de cette immense découverte, qui sera peut-être l’honneur de ce siècle? Le Daguerrotypeestdeslinéàreproduirc les beaux aspects de la nature et de l’art, à peu près comme l’imprimerie reproduit les chefs-

d’œuvrede l’esprit humain .C’est une gravure à la portée de tous et dechacun j c’est un crayon obéissant comme la pensée ; c’est un miroir qui garde toutes les empreintes ; c’est la mémoire fidèle de tous les monuments, de tous les paysages de l’univers ; c’est la reproduction incessante, spontanée, infatigable, des cent mille chefs-d’œuvre que le temps a renversés ou construits sur la surface du globe.

Le Daguerrotype sera le compagnon indispensable du voyageur qui ne sait pas dessiner, et de l’artiste qui n’a pas le temps de dessiner. Il est destiné à populariser chez nous, et à peu de frais , les plus belles œuvres des arts dont nous n’avons que des copies coûteuses et infidèles : avant peu, et quand on ne voudra pas être soi-même son propre graveur, on enverra son enfant au musée, et on lui dira : Il faut que, dans trois heures, tu me rapportes un tableau de Murillo ou de Raphaël. On écrira à Rome : Envoyez-moi, par le prochain courrier, la coupole de Saint- Pierre, et la coupole de Saint-Pierre vous ar-

rivera courrier pour courrier. Vous passez à Anvers, vous admirez la maison de Rubens, et vous envoyez à votre architecte cette maison sans rivale dans le caprice des Flamands. Voilà, dites-vous, la maison que je veux bâtir -, et, sur ce dessin fidèle, l’architecte retrouve un à un tous les ornements de celle pierre devenue dentelle sous le ciseau du sculpteur. Désormais, leDaguerrotype suffira à tous les besoins des arts, à tous les caprices de la vie. Vous emporterez avec vous , et sans qu’elle le sache, la blanche maison sous laquelle se cache votre maîtresse. Vous ferez vousmême la copie d’un beauportraitde M. Ingres, et vous direz : Que m’importe à présent que ce portrait n’ait point été livré à la gravure? j’ai beaucoup mieux qu’une gravure, j’ai aussi bien qu’un dessin de M. Ingres. Mon Dieu , pour se servir de cet ingénieux miroir, il ne sera pas besoin d’être un grand voyageur dans les pays déserts comme M. Combes, d’être un grand poëte comme M. de Lamartine , de marcher, comme M. le comte Demidoff, à Ira-

vers les déserts de la Russie méridionale , à la tête d’une armée de savauts et d’artistes ; dans les plus simples et les plus douces passions de la vie, le Daguerrotype aura son utilité et son charme ; il reproduira à l’instant toutes les choses aimées : le fauteuil de l’aïeul, le berceau de l’enfant, la tombe du vieillard.

M. Daguerre espère bien qu’avant peu il parviendra à obtenir le portrait sans qu’il soit besoin du portrait préalable de M. Ingres. Il est déjà en train d’inventer une machine à l’aide de laquelle le sujet restera parfaitement immobile ; car telle est la puissance de ce reproducteur acharné, le Daguerrotype, qu’il reproduit à l’instant même le coup d’œil, le froncement du sourcil, la moindre rive du front, la moindre boucle de cheveux qui s’agite. Prenez la loupe -, Yoyez-vous sur ce sable uni ce quelque chose d’un peu plus obscur que le reste? c’est un oiseau qui aura passé dans le ciel.

Nous vivons dans une singulière époque ; nous ne songeons plus, de nos jours, arien

produire par nous-mêmes; mais, en revanc he, nous recherchons avec une persévérance sans égale les moyensde faire reproduire pour nous et à notre place. La vapeur a quintuplé le nombre des travailleurs; avant peu, ies cheminsdefer doubleront ce capital fugitif qu’on appelle la vie ; le gaz a remplacé le soleil ; on tente à cette heure des essais sans fin pour trouver un chemin dans les airs. Cette rage de moyens surnaturels a passé bientôt du monde des faits dans le monde des idées , du commerce dans les arts. Il n’y a pas déjà si longtemps qu’a été inventé le Diagraphe Gavard, au moyen duquel les plafonds obéissants du palais de Versailles viennent d'eux mêmes se poser sur le papier, reproduits par la main d’un enfant sans expérience. L’autre jour encore , un homme de génie, le même qui a trouvé le moyen de reproduire en relief tou les les médailles antiques ou modernes, M. Colas inventait une roue à l’aide de laquelle il a reproduit, avec une admirable et incroyable vérité, la Vénus de Milo. Voici maintenant

qu’avec col enduit, étendu sur une planche de cuivre, M. Daguerre remplace le dessin et la gravure. Laissez-les taire, avant peu vous aurez des machines qui vous dicteront des comédies de Molière, et feront des vers comme le grand Corneille. Ainsi soit-il.

DES FLEURS dans l’époque actuelle.

Les fleurs ont jeté plus d’éclat dans les annales amoureuses du siècle passé que dans celles de notre histoire toute moderne. Elles occupaient plus de place dans l’existence de nos pères que dans la nôtre. Autrefois, s’il arrivait à quelque jeune et élégant marquis

... de rencontrer, par un hasard extrême,

Quelque femme à l’œil noir jetant la volupté,

Quelque femme à la bouche où règne ce sourire,

Dans un muet langage, un cœur disant : Soupire (*), Quelque femme en un mot comme on en trouve peu, Mais comme en sait rêver l’artiste au cœur de feu...

Tout aussitôt, notre inflammable marquis de s’élancer sur les pas de la belle, de l’assié' ger de soins empressés, de vers galants et de bouquets aux vives couleurs, composés des fleurs les plus rares et les plus recherchées.

Aujourd’hui, au contraire, les amants se contentent de soupirer, soit en prose, soit en vers; mais les doux tributs de Flore sont le plus souvent exclus de leur correspondance amoureuse. D’où vient cette différence? de Fusage.

Cependant il ne faut pas conclure de là que le culte des fleurs soit moins vif parmi nous qu’il ne l'était jadis; seulement les fleurs ont un peu perdu de leur représentation érotique. La fleur est toujours aussi aimée, aussi adulée pour elle-même; seulement, l’emblème est

(*) Imitation du Dante.

oublié. La jeune élégante qui paye cent francs par mois son abonnement de fleurs naturelles, pour orner et renouveler chaque jour scs jardinières nombreuses, n’y attache de prix que pour leur valeur et leur beauté naturelles, et non pour leurs significations emblématiques; autrefois, au contraire, Ninon ou Marion Delorme auraient estimé les bouquets de chaque matin, moins à cause de leurs parfums et de leurs vives couleurs que parce que celui-ci était l’envoi de tel jeune duc aux riches espérances, et celui-là le riant et naïf emblème du premier amour de quelque frais jouvenceau.

Malgré ces observations, on donne et on reçoit encore des fleurs; mais on en achète encore plus qu’on n’en reçoit. Le bouquet de fête commence à disparaître des mœurs de la famille pour faire place à quelque présent plus utile ; il n’est pas même jusqu’au simple petit bouquet de violette que, dans la belle saison, un homme du monde offrait aux femmes de sa connaissance, il n’est pas même jusqu’à ce

tribut sans conséquence qui ne commence à tomber en désuétude, malgré les efforts de nos bouquetières.

Par une autre bizarrerie plus inconcevable, les fleurs, que l’on cultive avec tant de soin dans l’intérieur des appartements, sont pour ainsi dire dédaignées à la campagne. Vous avez été, pendant l’hiver, chez madame D... ou madame B... ; maintes fois, vous les avez entendues exprimer leur goût, leur fanatisme pour les fleurs : elles en portent à leur main -, leur coiffure en est ornée ; elles ont payé cinq cents francs leur parure de fleurs naturelles à la célébré fête des roses à l’ambassade d’Angleterre (*). Fort bien : l’été vient, et avec lui la villégiature à Àuteuil, ou aux environs de Boulogne, ou ailleurs : vous suivez votre amphitryon à la campagne, et vous vous at-

(*) Cette annëe, à la célébration de la fête de la reine Victoria, à l’ambassade anglaise, toutes les dames étaient coiffées de roses naturelles, et ces fleurs avaient été choisies, à l’exclusion de toutes autres, pour orner les appartements.

tendez, comme de raison, à y trouver enfin une culture en harmonie avec cette grande passion florale... Erreur! la mode anglaise impose des gazons verts et des arbustes étrangers au lieu de fleurs, et, comme avant tout, on sacrifie à la mode, vous passerez un été à la campagne sans même apercevoir dans le jardin de votre hôtesse une rose ou un arbuste en fleurs. Et à propos de campagne, s’il nous était permis de terminer par une citation satirique ce petit ouvrage conçu dans l’esprit le plus pacifique du monde, nous ajouterions le tableau suivant, qui est esquissé d’après nature, et auquel on peut donner ce titre : Paris à la campagne.

— Comment, c’est vous, ma chère? déjà de retour à Paris ?

— Ne m’en parlez pas (locution à la mode) :

j’y meurs d’impatience, de chaleur, dépoussière et d’ennui; mais vous-même, ma belle, comment n’èlcs-vous pas sur les bords de l’Orme, dans ce bel respiro, où nous avons passé, l’année dernière, un mois si délicieux ?

— Que voulez-vous? (le maudites affaires très-importantes, vrai !

— C’est comme moi, des signatures à donner à un notaire, un enfant malade.

— Sans doute, sans compter qu’Àlfred ne peut pas souffrir la campagne.

— Sans compter que votre mari n’en sort pas.

— N’importe, je n’attends plus qu’une dernière représentation d’Armidc, et je revoie aux champs.

— Il n’y a que cela de bon, ma chère, les prés, les bois, les fleurs! Alfred suit exprès pour moi un cours de botanique.

Ce commencement de conversation , que le hasard me mit à portée d’entendre, se passait entre deux jeunes dames aux Champs-Elysées :

malheureusement quelqu’un les aborda et leur entretien fut interrompu -, mais la note était prise, et devait servir de texte à quelques observations que j’ai recueillies sur le goût de nos belles pour la campag ne.

Pendant tout l’hiver, et sans rien perdre

des plaisirs de ccttc saison brillaute, elles soupirent après le retour du printemps, ne rêvent que promenades au clair de la lune, déjeuners dans les laiteries, bals champêtres sous le vieux chêne : le mois de mai arrive enfin ; mais les beaux jours sont encore incertains, les matinées sont fraîches (pour des gens qui ne se lèvent jamais avant midi), et d’ailleurs on ne veut pas perdre les derniers concerts du Conservatoire, qui valent bien, après tout, les premiers champs du rossignol.

On voulait partir au 1 er juin, mais les ouvriers n’avaient pas encore posé le nouveau billard que l’on fait monter dans le salon même, pour la commodité de la conversation.

Tout est prêt pour le 15 ; les chariots, partis la veille, sont chargés de tables, de jeux de trictrac, de jeux d'échecs et de dames, de sixains de cartes, etc. -, le précepteur des enfants a fait la provision de romans -, il a complété la collection des proverbes de Carmontcl : rien n’est oublié, comme on voit,

pour jouir avec délices des beautés de la nature et des plaisirs de la campagne. Le départ est déjà une fête. En avant : les jeunes gens, à cheval ou sur de légers bokeys, précèdent la brillante calèche où sont réunies toutes les jeunes femmes ; les grands-parents et les marmots suivent derrière dans la pesante berline.

On arrive au château : les premiers moments sont délicieux ; on les emploie à la distribution des logements, travail essentiel et qui suppose dans une maîtresse de maison une finesse de tact, un sentiment de convenances, une expérience du monde qui ne s’acquièrent qu’à Paris.

Dès le lendemain, on ne pense plus qu’aux moyens d’oublier la campagne et d’y rappeler les amusements de la ville. A onze heures, la cloche sonne le déjeuner 3 mais il est rare que les dames y paraissent : l’une a si mal dormi qu’elle s’est recouchée en sortant du bain ; l’autre boude ; celle-ci a son courrier à faire; celte autre, un roman a finir. La plupart du

temps, il y a une bien meilleure raison que tout cela, mais on ne la donne pas ; et, d’ailleurs, n’est-ou pas convenu, en arrivant, que la plus entière liberté est le privilège de la campagne? Il est tout simple qu’on en use, et que chacun passe sa matinée comme il l’entend. A cinq heures, le premier coup du dîner avertit les hommes qu’il est temps de songer à leur toilette (car, quelle que soit la liberté dont on jouisse à la campagne, malheur à qui se laisse entraîner par le charme de la promenade jusqu’au point d’arriver au moment où l’on se met à table! il ne peut décemment s’y présenter dans le négligé du matin, et doit perdre à s’habiller un temps dont son appétit réclame un autre emploi); à six heures, tout le monde est réuni au salon, paré comme dans une soirée d’hiver.

On annonce à madame quelle est servie:

on passe dans la salle à manger, où les lambris de marbre, les surtouls de vermeil, ornés de Heurs artificielles, ne vous rappellent encore que le luxe de la ville; mais au dessert, la

beauté des fruits amène naturellement l’éloge de la campagne, sur laquelle on se prépare «à dire les plus jolies choses du monde, lorsque le maître de la maison, espèce de sénateur pococurante, déjoue toutes les prétentious en apprenant à ses convives que ces fruits magnifiques ont été achetés à la halle, et que, grâce à madame, il n’a dans ses jardins que des arbres fruitiers à fleurs doubles.

On se lève de table, et l’on va prendre le café dans une espèce de kiosque, d’où l’on découvre Paris dans toute son étendue, et dont on peut même s’amuser à compter les maisons au moyen des télescopes braqués à toutes les fenêtres.

C’est l’heure delà poste -, on se dépêche de redescendre au salon pour recevoir les lettres et lire les journaux, que l’on s’arrache comme au café Yalois. Après cette lecture et les discussions qui en sont ordinairement la suite, on se décide enfin à faire un tour de promenade ; mais il est déjà huit heures, le temps est humide, le serein a ses dangers : les jeunes

gens restent au billard, les dames n’iront pas loin.

On rentre à neuf heures; que faire jusqu’à une heure que l’on se couche? Les jeux innocents sont bien niais, les cartes bien tristes, la conversation bientôt épuisée : on joue la comédie; on fait choix d’un proverbe deCarmontel; on se dispute les rôles; les démêlés de coulisses s’établissent dans le salon; et, s’il est permis de le dire, c’est à ces petites tracasseries qu’on doit les moments les moins ennuyeux que l’on passe à la campagne. Mais celte ressource s’use, l’ennui gagne, chacun se crée des affaires pour avoir le prétexte d’aller passer un jour à Paris ; les voyages deviennent plus fréquents, et les premiers jours de septembre ramènent définitivement à leur hôtel du faubourg Saint-Germain des gens qui pouvaient se dispenser d’en sortir.

La plupart des pièces de Dancourt frondent des mœurs, des usages et des ridicules particuliers à l’époque où l’on écrivait; et l’on doit convenir que si la gaîté, la franchise de

son dialogue sont de tous les temps, scs sujets ont perdu la plus grande partie de leur mérite , celui de l’à-propos. Dans le très-petit nombre de pièces où il a peint des ridicules plus durables, il en est une (/a Maison de campagne ) dont le front et les caractères conviennent en tout point au moment actuel. Que messieurs Bernard, dans Paris, qui, sans aucun goût pour la campagne * sans aucun moyen de le satisfaire (supposé que ce goût leur vienne), se croient obligés d’avoir une maison de campagne pour se délasser de leurs affaires, et pour y recevoir un ou deux amis à la fortune du pot! rien de plus risible, à l’examen, que cette manie qui descend aujourd’hui jusqu’à la classe bourgeoise la moins aisée. Le plus petit mercier de la rue Quincampoix, le plus mince employé d’une administration subalterne veut pouvoir dire : Ma campagne, il est vrai qu’il n’entend pas là ni une jolie habitation sur les bords de la Seine ou de la Marne, ni une bonne ferme dans la forêt de Saint-Germain ou de Fontainebleau,

ni meme un pied à terre dans les bois de Mcu don, dans la vallée de Montmorency ou sur la colline d’Àutcuil. Ce que notre petit bourgeois entend par sa campagne, c’est environ quatre toises carrées de marécage dans l’allée des Veuves, ou, le plus souvent, une chambre garnie au second dans la grande rue de Chaillot.

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