‹ Flore des dames, ou, Nouveau langage des fleursChapitre 3 sur 23 · PARTIE POETIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE POETIQUE

Les fleurs, ce peuple ami du peintre et du poêle,

De tous nos sentiments est l’aimable interprète : Couronne du plaisir, il charme le malheur,

Embellit les tombeaux et fait croire au bonheur;

Il donne au papillon son aile colore'e,

Lui prodigue les flots de sa cotipe embaumée ;

Et l’abeille à son tour, cette fdle de l’air,

Y butine son miel, provision de l’hiver.

Les fleurs! rien ici-bas n’êgale leur magie,

Et reines des doux jeux, ou reines de l’orgie ,

En tous lieux et toujours, leur éclat, leur odeur Captiveront les sens du peintre et du penseur.

Aimé Martin a dit aussi dans l’un de scs plus jolis ouvrages :

Que j’aime à voir la fleur sur sa tige légère ,

Renaître pour charmer, pour embellir la terre ,

La couvrir de parfums, annoncer les moissons,

Et servir de parure à toutes les saisons !

Le papillon , l’abeille et le zéphyr volage L’animent par leurs jeux et par leur badinage.

C’est peu de nous montrer les plus vives couleurs , Et de remplir les airs de suaves odeurs.

Le voile parfumé de cette fleur brillante

Cache un fruit savoureux pour la saison suivante.

Elle nous l’offrira ce fruit plein de fraîcheur,

Quand des feux du soleil la dévorante ardeur Dessèche les ruisseaux, les champs et les ombrages , Elle nous l’offrira sur de riants feuillages.

Renaissez, belles fleurs, embellissez nos champs! Dons charmants de Zéphyr, de Flore el du printemps, Le plaisir avec vous se hâte de paraître :

Un souffle vous détruit, un souffle vous fait naître. Venez dans nos bosquets inspirer la gaîté,

Venez orner le sein delà jeune beauté.

C’est peu de couronner nos vallons solitaires ,

Votre trône est encor sur le sein des bergères.

O quelle douce joie inspirent vos couleurs !

Votre vie est d’un jour, mais elle est sans douleurs. De la félicité vous nous offrez l’image;

Et quand vous couronnez les cheveux blancs du sage. Il songe, en vous voyant prêtes à vous flétrir,

A la fuite du temps, à celle du plaisir.

Il en jouit alors, et dans sa douce ivresse Il invoque Bacchus, il chante la tendresse ,•

Et l’aspect d’une fleur lui donne tour à tour Des leçons de plaisir, de sagesse et d’amour.

Le charme que les (leurs répandent autour d’elles a quelque chose de céleste. Leur vue inspire le plaisir, et leur étude apprend l’amour ; n’est-ce pas un rapport de plus qu’elles ont avec la beauté? Voyez comme au printemps tout renaît, tout s’anime, tout s’embellit ! Les vallées fleurissent, et les coteaux se couvrent de feuillage; les cieux reprennent leur sérénité, le soleil toute sa splendeur, et de douces rosées rafraîchissent les airs. D’où viennent pourtant ces merveilles? quelques gaz impurs, décomposés dans la tige d’une plante, se sont changés en cette fleur délicate qui exhale de si doux parfums. Un peu d’eau que la nature a travaillé en silence a fourni ces forêts, ces fleurs et ces fruits.

L’homme est le seul être qui soit touché des harmonies florales. De tout temps il a aimé les fleurs; de tout temps elles ont été, de la

part des femmes surtout, l’objet d’un culte ardent.

Les Grecs et les Romains en paraient les autels de leurs dieux, dans les circonstances saintes et dans les repas, ils en formaient leurs couronnes; elles couvraient leurs fables aux jours de grandes solennités, ainsi que le lit nuptial. En Orient, la beauté captive a recours à l’ingénieux sèlam pour s’entretenir avec son amant en dépit des verrous et des argus. Dans le nouveau monde, enfin, la jeune Indienne privée d’un enfant chéri suspend son cadavre aux branches d’un acacia, et tandis que les vents balancent ses dépouilles mortelles au-dessus des savanes, la mère, attentive, se penche sur les groupes de fleurs qui l’environnent, cherchant à recueillir dans son sein famé de son fils qu’une touchante erreur lui représente errante sur les blancs pétales du magnolia !

L’insecte aux yeux microscopiques cherche sa pâture sur une feuille qui lui semble une vaste prairie ; le bœuf aux grands yeux mugit

de plaisir à la vue du pâturage ondoyant, qui ne lui apparaît que comme une seule feuille’: l’un et l’autre ne sont mus que par leur appétit ; ils n’admirent dans les plantes, niilcs canaux séveux qui ravissent d’étonnement les naturalistes, ni les bouquets qui font palpiter le sein des bergères ; mais l’homme est sensible à toutes leurs harmonies, et ce sentiment se développe en lui avec le fd de ses jours. Enfant à la mamelle, il sourit à la vue des fleurs ; dès qu’il peut marcher, il aime à courir sur le pré qui en est émaillé ; dans l’adolescence, il assortit pour sa maîtresse le jasmin et la rose; dans la jeunesse, il groupe pour elle en berceaux les ébéniers, les lilas : ce sentiment harmonique augmente en lui avec les années et la fortune. Est-il riche, et joint-il à ses richesses les lumières que lui ont acquises les Levaillant, les Jussieu et les Linnée; il lui faut, chaque jour, des espèces et des genres nouveaux. Il voudrait mettre toutes les fleurs de l’Asie dans son jardin, et toutes les forêts de l’Amérique dans son parc. Mais

les plaisirs que donne la botanique aux savants riches n’approchent pas de ceux que donne la nature aux ignorants pauvres, mais sensi blés.

Le piéton qui part dès le point du jour admire le paysage que la nature développe peu à peu devant lui. Ses regards se reposent tour à tour avec délices sur des prairies tout étincelantes de gouttes de rosée, sur des forêts agitées parles vents, sur des rochers moussus, et jusque sur les arbres ébranchés des grandes roules, qui apparaissent de loin comme des géants ou des tours. Souvent son chemin l’intéresse plus que le lieu où il doit arriver, et le paysage plus que les habitants. Ce sont ces réminiscences végétales qui nous rendent si chers les jours rapides de notre enfance, et certains sites de cette terre que nous parcourons comme des voyageurs. Nous en transportons partout les ressouvenirs avec les images. Des prairies toutes jaunes de bassinets, bordées de pommiers couverts de fleurs blanches et roses, nous rappellent les printemps et les

prairies de la Normandie ; des algues brunes, vertes, pourprées, suspendues à des rochers de marne tous blancs, les falaises du pavs de Caux ; des aloès et des caroubiers, les collines blanches et stériles de l'ile de Malte, des bouleaux au feuillage léger, entremêlés de sombres sapins, les forêts silencieuses et paisibles de la Finlande; des palmistes et des bambous murmurants, l’Ile-de-France cl ses noirs gémissant dans l’esclavage.

Ce charme des harmonies végétales s’étend à tous les temps , à tous les lieux, à tous les âges. Il inspira dans des jardins les premières leçons de la philosophie à Pythagore, à Platon, à Epicure. Il accompagne les hommes jusque dans le sein de la mort. Beaucoup de mourants ne s’entretiennent que des voyages qu’ils veulent faire à la campagne; des âmes cruelles même en sont émues. Danton, complice des massacres du 2 septembre, s’écriait en soupirant dans son cachot : « Ah! si je pouvais voir un arbre! » Malheureux ! puisque ee sentiment naturel existait encore dans

Ion cœur, tu n’étais donc pas tout à fait dépravé (*) !

C’est au milieu de nos prairies, sur les bords des ruisseaux, dans les champs couverts de moissons, que la botanique a pris naissance.

Les plus brillants spectacles nous invilaieut à son étude, et cette étude, qui fut d’abord celle des bergers, devint bientôt l’objet des méditations profondes des philosophes. Les fleurs apparurent d’abord comme des vases remplis de parfums; l’abeille apprit ensuite que leur sein renfermait un nectar précieux, et lorsque ces deux moissons eurent été recueillies , on vit avec surprise les fruits les plus rafraîchissants sc former dans leurs corolles odorantes, et d’une fleur passagère sortir, comme par enchantement, une fraise, une cerise, une pêche, enfin toutes les moissons qui nourrissent l’homme. Ainsi les fleurs, qui semblent au premier coup d’œil n’être créées que pour servir de parure à la terre,

(*) Bernardin de Saint-Pierre.

sont encore la source de l’abondance et de tous les bienfaits de la nature. C’est peut-être pour exprimer cette idée, que les Chinois voluptueux ont supposé que leur Amida, ou déesse de l’amour, prit naissance dans le sein d’une fleur au milieu d’un lac argenté.

Thalès enseignait que les plantes ont une âme immortelle. « Eh quoi ! » disait-il, a ces fleurs qui connaissent si bien les saisons qu’elles doivent embellir, qui s’aiment, qui s’endorment, s’éveillent et suivent le cours du roi des astres: ces fleurs ne participeraient point à l’immortalité ! Ah ! nous les retrouverons dans les champs élvsées ! » Les poètes qui ont fait un jardin du séjour des âmes jus-» tes auraient-ils donc deviné ce mystère ?

Il est impossible de peindre les amours des fleurs avec plus de bonheur que dans ces vers d’Aimé Martin :

A peine du matin la jeune avant-courriére Annonce en rougissantle dieu de la lumière, L’univers embelli soudain est ranime'.

Déjà la fleur des champs ouvre un sein parfumé ;

Où mille epoux heureux, autour de leurs amantes. Inclinent doucement leurs tètes languissantes.

Et l’amour qui sourit en voyant ces e'ponx,

Donne le doux signal des plaisirs les plus doux.

O signal du bonheur ! ô volupté' charmante!

La fleur a tressailli : l’etamine brûlante Dans le sein du pistil e'panche son trésor,

Et couvre tout l’autel d’une poussière d’or.

Tout se ressent alors d’une volupté' pure :

C’est l’abeille qui vole avec un doux murmure.

C’est le ze'phyr qui fuit dans les feuillages verts,

Ce sont de doux parfums qui montent dans les airs , Tandis qu’un rossignol cache' sous la verdure Chante à la fois l'hymen, l’amour et la nature.

Ainsi ces jolis filets qu’on nomme étamines , peints de toutes les couleurs, coiffés de chapeaux légers et mobiles , sont autant de bergers amoureux de ia nymphe qui s’élève au milieu de la fleur. Enfermés dans ce temple, ils pressent, ils embrassent le pistil qui jouit de leurs caresses. Il semble que les nymphes métamorphosées par Ovide n’aient pas cessé d’aimer sous leur nouvelle forme.

Les anciens ont entrevu ces phénomènes.

Pline lui-même laisse échapper un cri d’adrni-

ration à l’aspecl des fleurs. «Oui,» s’écrie-t-il, « oui, les fleurs sentent des désirs amou- « reux! et ces corolles charmantes que vous « admirez sont la joie de l’arbre qui les ente faute! »

Cette pensée éveilla peut-être le génie de Linnée, et les amours des fleurs furent dévoilés; mais dans les fleurs comme dans le monde, le bonheur est répandu d’une manière inégale. 11 existe une multitude de plantes dont les fleurs mâles et femelles s’élèvent sur deux pieds différents séparés par les lois de la nature. Le zéphyr peut seul les réunir en portant sur ses ailes invisibles la poussière des étamines dans le sein du pistil solitaire.

D’autres plantes croissent dans des eaux profondes, et leur sein renferme une nombreuse postérité. Le zéphyr, il est vrai , ne peut pénétrer jusqu’à elles ; mais les fleurs se mettent en mouvement, sortent de l’onde, s’épanouissent à sa surface, et ne disparaissent qu’après avoir connu l’amour. Tels

sont les nymphæa , que les anciens, émerveillés, avaient consacrés au soleil. Le Rhône renferme un végétal plus étonnant encore :

c’est le vallisneria spiralis j, qu’on retrouve également dans les fleuves de l’Italie , de l’Amérique septentrionale et la Nouvelle-Hollande. Le vallisneria est une dioïque , c’est-àdire que les amants et les amantes fleurissent sur des tiges séparées.

D’autres plantes, comme le ranunculus aquatilisj ne portent pas leurs fleurs à la surface des flots, et cependant elles produisent des graines fécondes. L’onde qui les couvre est un obstacle à leurs amours, et c’est par un nouveau prodige que la nature a détruit cet obstacle. Dans la renoncule, les époux ne fleurissent point sur des tiges différentes, comme dans le vallisneria ,• la même fleur réunit, au contraire, l’amante et les amants j ii paraissait donc inutile de leur faire entreprendre un grand voyage à travers les flots . les époux étaient voisius , et il ne s’agissait que de favoriser leurs amours. Voyez-vous

celle bulle d’air qui brille connue une perle sur le sein de la fleur ? Bientôt elle s’élève et s’arrondit en dôme sur la tête de scs amants les flots les environnent et ne les louchent plus, et l’amour célèbre leur hyménée dans ce temple aérien que leur prépara la nature.

Comment celle bulle d’air se forme-t-elle justement à l’époque des amours de la plante? Par quelle puissance une voûte si faible, si légère supporte-t-elle le poids du fleuve qui roule au-dessus d’elle? Qui la retient à la place qu’elle occupe, lorsque sa légèreté l’appelle à la surface de l’onde? Voilà bien des questions que la physique ne résoudra jamais, mais qui ne sont inexplicables que pour ceux qui veulent tout expliquer sans le secours de la Providence (*).

Parmi toutes les merveilles que nous offre le règne végétal, nous avons surtout insisté sur la merveille poétique de la reproduction. Mais que ne resterait-il pas à ajouter si nous

(*) Aimé Martin.

voulions èlrc complet ! Pour éviter à ce petit ouvrage la forme d’un traité, admirons l’intelligence infinie qui préside au développement du règne végétal sans autre ordre que celui que nous prescrira notre admiration , et sans autre soin que celui de mentionner les faits les plus saillants.

Et d’abord , donnons quelque attention aux migrations des plantes. Le vent ne jette pas au hasard celles qu’il emporte sur ses ailes diaphanes ; il s’en sert comme d'un bienfait. Dans le Nord , les arbres sont revêtus de mousses et de lichens épais et soyeux; c’est une espèce de fourrure destinée à les préserver de l’atteinte des frimas. Sous la zone torride, au contraire, des lianes parfumées courent légèrement d’arbre en arbre, les couvrent de guirlandes, les protègent de leur ombre, en opposant leurs feuillages aux ardeurs du soleil. C’est ainsi que les bignonia lancent leurs tiges d’un vert frais cl léger jusqu’à la cime des palmiers et des acajoux , et les couronnent de ces fleurs pourpres qui

servent de nid à P oiseau-mouche. Souvent les lianes sont tendues comme des filets d’un arbre à l’autre, et forment un dôme de Heurs où les chats-tigres , les singes et les perroquets grimpent, courent, se balancent et voltigent avec agilité. D’autres plantes sont placées comme de larges éventails, et protègent ces jeunes arbrisseaux. Telle est la destination dos fougères arborescentes. Ces fougères , semblables à celles d’Europe , élèvent jusqu’à de grandes hauteurs leurs feuillages dentelés ; et les prairies fleurissent à l’abri de ces longues avenues , qui offrent un aspect aussi extraordinaire que magnifique.

Mais la sollicitude de la nature se manifeste par une merveille plus étonnante encore. Elle a créé une plante à qui la terre est inutile, et qui, jetée dans les airs, y croît, et s’y multiplie d’une telle rapidité, qu’en peu d’années elle ombrage les plus vastes forêts. Les Chinois voluptueux forment des dômes de verdure avec cette fleur des airs ; souvent une ville entière apparaît sous ces dômes parfumés : il

semble qu’un art magique l’ait environnée de ce feuillage, qui ne part pas de la terre et qui tire toute sa nourriture du ciel.

Si, dans les pays froids, les arbres sont entièrement revêtus de mousse, dans les pays tempérés la nature a été moins prodigue : les arbres n’y sont couverts que du côté du nord, et cette demi - fourrure est toujours opposée au vent de bise.

Le même phénomène a lieu dans les arbres des forêts et des vergers, et toujours on les trouve vêtus de mousses, de lichens et de lierre du côté de l’aquilon glacé, comme si la Providence eût prévu leurs besoins. Le lis des champs, dit l’Evangile, ne s’est pas fdé sa parure 5 les arbres des forêts aussi ne se sont pas filé des habits : mais le vent meme qui apporte le froid s’est chargé du vêtement qui doit les en garantir.

Les fleurs, considérées dans les phénomènes de leurs couleurs, offrent des éludes non moins intéressantes : ainsi la violette est la première fleur qui annonce le retour du zé-

phyr .Sa couleur foncée contraste avec la neige qui l’environne encore. Mais les frimas disparaissent, et soudain les prairies, les arbres, les buissons, se couvrent de fleurs aussi blanches que la neige qu’elles remplacent. La pureté du ciel, la légèreté des brises du matin, cette lumière si douce qui anime, qui pénètre la nature, nous apprennent seules que la saison a changé. C’est encore la décoration de l’hiver, et ce sont déjà les dons du printemps : un voile blanc couvre nos prairies et les arbres de nos vergers. À peine, au milieu des groupes de pommiers et de poiriers qui apparaissent de loin comme des pyramides de neige, on voit s’élever la tête rose d’un amandier 5 quelquefois un vent léger agite toutes ces fleurs et emporte leurs pétales, qui voltigent dans l’air, semblables à des nuées de papillons roses et blancs. C’est ainsi que la Providence a établi une harmonie de couleur entre les neiges de l’hiver cl les Heurs du printemps. Cette couleur blanche n’est point un caprice de la nature : c’est, comme l’explique d’une

manière si ingénieuse M. Aimé Martin, un effet de sa sollicitude et de sa prévoyance.

La physique apprend que les corps lancent de tous côtés leur propre chaleur : c’est ce que les savants appellent le rayonnement du calorique. À mesure que les rayons s’échappent, les corps se refroidissent, et ils tomberaient bientôt à la température de la glace, si la nature n’avait employé divers moyens pour empêcher le rayonnement.

C’est ainsi, par exemple, que les couleurs ont la propriété de retenir ou d’abandonner le calorique, suivant qu’elles sont plus ou moins foncées. Le blanc rayonne peu ; le noir rayonne beaucoup; c’est-à-dire que le blanc conserve la couleur des corps, et que le noir la laisse échapper.

Yoilà pourquoi la nature jette un manteau blanc sur les premières fleurs de la saison ; et c’est à l’abri de ce manteau que se préparent les fruits de toutes les saisons suivantes. La cerise, la fraise, les poires, les pommes sortent d’une Heur d’alhàtre. C’est un vêtement

chaud, mais léger, dont la nature les enveloppe avec une sollicitude toute maternelle. A mesure que les frimas s’éloignent, les fleurs se rembrunissent j elles changent de vêlements pour avoir frais : la nature a des habits pour toutes les saisons.

Mais, direz-vous, parmi ces fleurs qui s’étendent comme un tapis de neige aux premiers jours du printemps, j’aperçois la violette avec ses couleurs sombres 3 qui la préservera du froid? L’imprudente s’est revêtue d’un habit d’été au milieu de la gelée et des frimas.

Remarquez que la violette se cache sous sou feuillage : on en a fait l’emblème de la pudeur, et ce n’est cependant que la crainte du froid qui la tient ainsi voilée.

Expliquons ce nouveau phénomène.

Tous les corps renvoient leur chaleur vers le ciel. Si le ciel est serein , il reçoit la chaleur sans la renvoyer, et les corps se refroidissent. Telle est la cause de la gelée dans les nuits si claires du printemps 3 mais qu’un nuage couvre l’atmosphère, aussitôt la température

change, ce nuage rayonne vers la terre, comme la terre rayonne vers lui -, c’est-à-dire qu’il lui rend autant de calorique qu’elle lui en donne. Voilà pourquoi la chaleur est si étouffante, l’air si lourd dans les temps couverts de l’été. Le rayonnement se fait du ciel à la terre, et de la terre au ciel. Plus le temps est chargé d’humidité, plus il est chaud.

A présent revenons à la violette : ce qui se fait en grand dans l’atmosphère se fait en petit dans cette fleur ; elle rayonne vers le feuillage qui la couvre, et le feuillage qui la couvre rayonne vers elle. Dans cet échange perpétuel, la chaleur se maintient. C’est un second vêtement que la nature jette sur le premier ; mais ce vêtement la réchauffe sans la toucher ; il laisse un libre passage à l’air qui l’agite, et nous apporte ses parfums.

Ainsi la neige arrête le rayonnement de la terre ; elle lui conserve sa chaleur , comme un habit de laine nous conserve la nôtre. Supposons la neige noire, brune, rouge, ou de toute autre nuance foncée, qui facilite le

rayonnement ; et tous les végétaux qu’elle protège sortiront de son sein frappés de mort et de stérilité ! Pour opérer de si grands prodiges, la nature u’a eu besoin que d’un coup de pinceau!

Appliquez cette observation aux habitants de la brûlante Afrique , et vous aurez le secret de leur couleur. La nature bienfaisante jette sur eux un voile noir, afin de faciliter leur rayonnement, comme elle enveloppe nos terres lroides d’un voile de neige, afin d’y concentrer la chaleur. Ainsi la peau noire des nègres est un bienfait de la Providence.

Mais déjà l’été succède au printemps • la campagne a perdu son éclatante blancheur -, bientôt la bergère nuancera sa couronne de coquelicots, de bluets et d’inules -, ses pieds fouleront les cistes d’or, les pyramides bleues de la véronique, les étoilés de la jacobée et ces familles immenses d’orchis et d’ophris, dont les fleurs sont figurées comme des mouches brillantes, des papillons, et semblent prêtes à s’envoler lorsque le zéphyr balance leurs liges légères.

A mesure que les saisons s’avancent, les fleurs se rembrunissent et se revêtent, pour ainsi dire , de leurs habits d’été. Appliquons cette remarque à d’autres climats, et nous aurons sous les yeux le tableau de l’Amérique et de l’Afrique, de ces pays que le soleil inonde de sa lumière, où l’on voit des flamants rouges, des colibris étincelants, des insectes d’or et de feu : spectacle magnifique que celui de ces riches nuances au milieu d’une nature gigantesque, au milieu des masses considérables des ondes et des colonnades de palmiers ! Harmonies enchanteresses que celles qui, dans nos régions, se montrent de toutes parts, sur les lisières des forêts et autour de leurs clairières , dans les rubus et les épines blanches, les cornouillers et les genêts dorés, et dans une multitude de buissons qui entremêlent leurs rameaux ! « Ces harmonies, » s’écrie Bernardin de Saint-Pierre, dont nousciterons les paroles pour terminer dignement ce chapitre , « ces harmonies décorent les ravins , les « précipices, les bords des eaux , les rochers

« et toutes les aspérités de la terre. Elles s’élè- « vent vers les cieux avec les hautes tiges « harmoniées des frênes et des ormes, des « pommiers sauvages et des châtaigniers, des « peupliers et des sapins, des hêtres et des « chênes. Rien n’égale la paix , la grâce et la « magnificence de ces retraites. On n’y entend « que lesdoux murmures des vents et leschanls « des oiseaux. Ici, de vastes pelouses invitent « aux danses les bergères ; là, de longues gâte leries , de sombres portiques appellent aux « douces rêveries les amants, les poètes et les « philosophes. Ici et là, des temples majesté tueux de verdure, élevés par des siècles sur « des trônes couverts de mousse, dominent au- « dessus de la forêt. Chaque arbre a son ex- « pression, et chaque groupe son concert. Des tt sentiments confus d’amour et de respect,

« de gaîté et de protection, de volupté et de «mélancolie religieuse, semblent sortir de « leurs flancs, et se succèdent tour à tour dans « le cœur de tout être qui a aimé et souffert. »

Page 1