CHAPITRE VI] Devant l'émir
A Fortune, hélas! portait envie aux enfants. Elle fait tourner sa joue : elle les avait assis dessus, elle veut les rabattre dessous. C’est son jeu, c'est sa nature; elle met tout son soin à muer sept fois entre prime et none (1), et ne regarde ni à prouesse, ni à beauté, ni à richesse.
C'étaient Clarisse et Blanchefleur qui faisaient cette semaine-là le service de l’émir. Il appelle; Clarisse en avertit son amie, puis elle descend auprès de son maître. Ils'enquiert de Blanchefleur. « Sire, pitié! répond Clarisse, toute la nuit elle a lu en son livre; à peine de la nuit a-t-elle dormi et contre le jour elle s’est assoupie, mais je vais l’éveiller. » Alors Clarisse crie à Blanchefleur
(1) Première et neuvième heure du jour, soit 6 heures du matin et 3 heures de l'après-midi.
de venir; quatre fois elle lui crie, mais Blanchefleur s’oublie avec son ami, elle n'entend rien. Clarisse verse l’eau dans Île bassin, elle le présente à l'émir. « Où est Blanchefleur, fait-il? Par ma foi! elle me craint bien peu, qu'elle demeure si longtemps sans venir. » Clarisse ne saït que dire. « Sire, je pensais la trouver ici, car avant moi elle s’est levée. Elle fût venue si elle l’eût pu, si elle n'eût trouvé autre occupation. » L’émir fronce le sourcil; il réfléchit, puis il appelle son chambellan : « Va, fait-il, hâte Blanchefleur; qu "elle descende promptement de la tour. »
Or le chambellan n'avait point aperçu Clarisse. Il-monte dans la chambre de Blanchefleur, que la verrière assombrissait ; derrière la courtine de soie il aperçoit deux têtes. Flore n'avait ni barbe ni aucun poil au visage; dans toute la tour il n’y avait damoiselle qui fût plus belle que lui. Le chambellan pense voir Clarisse avec Blanchefleur; il redescend et conte à son seigneur que les deux damoiselles sont ensemble derrière la courtine et qu’il n’a point osé les déranger.
Clarisse tremble de peur. Courroucé, l'émir se lève; suivi de ses chambellans, il monte par les degrés. À la main il tient son épée nue. Il a fait ouvrir la fenêtre afin que le soleil puisse entrer.Alors il y a grande clarté dans la salle. L'émir voit Flore et la jalousie le point ; il a tel deuil qu’il ne peut mot dire. I} veut tuer le damoiseau sur-le-champ, puis
il pense qu'il saura d’abord qui il est, ensuite le tuera. Les deux enfants ont si grand'peur qu'ils en frémissent. Ils voient l'épée nue dont ils savent bien qu'ils devront mourir. « Qui êtes-vous qui osâtes entrer en ma tour? dit l'émir à Flore. Par tous les dieux que j'adore, vous mourrez à déshonneur ! Je vous tuerai, vous et rotre amie Blanchefleur. » Les deux enfants se regardent en pleurant.
« Pour Dieu!sire, dit Flore, vous ne vîites jamais meilleure chose; je suis son ami, elle est mon amie. Je l'ai tant suivie, que je l'ai enfin trouvée. Donnez-nous répit de notre vie, sire, et si vous nous tuez, que ce soit par jugement, à la vue de vos gens. » L'émir remet son épée et donne l'ordre de faire étroitement lier les deux enfants et deles bien garder afin qu'ils ne puissent s'échapper, puis il fait mander ses barons qui étaient déjà assemblés pour la fête, car le terme était très proche où il devait prendre femme. Rois et empereurs, comtes, ducs et chevaliers accourent. L'émir les fait taire et leur raconte l'aventure. Il termine en ces mots: « Le damoiseau cria, pour Dieu merci, que je les fisse tuer en ma cour, par jugement. J'ai donc pensé que je ferais mal si je les tuais sans les juger. Seigneurs, rendez justice et vengez-moi. »
Un roi se lève et dit : « Seigneurs, écoutez! Notre sire a conté son conte et nous comprenons bien sa colère; mais cependant, avant de faire jugement, nous devons écouter ce que Flore et
e. gle
Blanchefleur auront à nous dire. Les condamner à martyre n’est point un jugement. » Mais le roi de Nubie l’interrompt : « Seigneur roi, fait-il, par ma foi! je ne suis point d'accord. Certes, messire a le droit de les tuer. Si l’on prend larron au forfait, onne doit avoir envers lui nulle compassion; il montre son méfait ouvertement et doit mourir sans jugement. Que messire fasse donc mettre à mort ce jeune homme, si bon lui semble. » |