CHAPITRE VII] Le jugement
ous les barons se rangeant à cet avis, on fait chercher les enfants; deux serfs les amènent devant l'assemblée. Ils y viennent en pleurant, s'entre-regardant doucement, chacun ayant grand'pitié de l’autre. « Belle, dit Flore, nous avons peur dela mort et nous avons raison de la craindre, carnous sommes assurés de mourir sansretard. Mais, belle, c'est par ma faute que vous êtes venue devant cette assemblée, car, si je ne fusse entré en la tour, vous n’eussiez pas cette douleur. Vous perdez pour moi la vie. Je devrais bien mourir deux fois, si la nature le pouvait souffrir, l’une pour vous et l’autre pour moi, car tout ceci est arrivé par ma faute. Belle, prenez cet anneau que me donna
ma mère, car, tant que vous l'aurez, vous ne mourrez point. »
En pleurant, Blancheñfleur répond : « Ami, vous avez grand tort. Bel ami Flore, c'est moi qui suis coupable de votre mort, car vous ne vintes en ce pays que pour me quérir,; je fus seule l'occasion de votre voyage. Pour moi vous montâtes dans le donjon; vous n’y fussiez point monté si je n'y eusse été; pour cette raison, c’est moi qui devrais mourir pour vous. Ami cher, je vous rends votre anneau. Je ne veux point être sauvée et vous voir moOUrIT. »
Flore jure qu'il ne recevra pas l’anneau et veut le lui bailler, mais Blanchefleur le jette loin d’elle avec colère. Un duc qui, étant tout près, a entendu les paroles des enfants, se baisse pour le ramasser et le cache dans ses vêtements. Flore et Blanchefleur se tenaient par la main en soupirant souvent, car ils avaient grand’peur de la mort. Ils étaient si beaux que jamais enfant de cette beauté ne fut trouvé depuis. ;
Flore était grand, grêle des flancs et large des épaules; sa chair était blanche comme fleur de lis. Blanchefleur avait le front plus blanc qu’hermine, la tête petite et ronde, la chevelure blonde, les sourcils bruns, les yeux gris et riants qui resplendissaient plus que des gemmes, la face de couleur très fine et la bouche petite. Jamais le nature n’a créé plus belle jeune fille, ni reine plus
belle. Ses lèvres rouges semblaient toujours prêtes aux baisers; ses dents, très petites et serrées, étaient plus blanches que l'argent et son haleine douce comme la brise du soir. Elle avait les mains blanches et les doigts grêles, longs et très droits. Elle était très bien faite de corps.
En les voyant entrer au palais, les barons s'ébahissent de leur beauté. Il n'ya si méchant homme en la cour qui ne s'apitoie et ne pleure. Tous voudraient changer le jugement, s'ils l’osaient. Mais l’'émir est si fort en colère qu'il n’a aucune pitié. A trois serfs il commande de dresser un bûcher sur une place au milieu de la ville; il fait lier les deux enfants et il ordonne qu'on les jette dans le feu. | Quandles barons les voient lier, ils mènent grand deuil et tous disent : « Sinous le pouvions etl'osions, de grand avoir nous les rachèterions. » Le duc qui ramassa l’anneau pleure de pitié; il s'approche de l'émir et lui fait part de la tristesse qu'il a au cœur. Alors l’'émir fait appeler les enfants pour les enten- dre. Il les questionne tous deux.
« J'ai nom Flore, dit le damoiseau; j'étais allé apprendre à Montoire quand Blanchefleur me fut enlevée; je l'ai en ce pays trouvée. Par Dieu! je jure que Blanchefleur n’en sut rien quand j’entrai en la tour. Sire, si c’est votre bon plaisir, puisqu'elle n’en sut rien, elle ne doit point mourir. Tuez-moi et que ma mort serve pour les deux.
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