LU RATES
Vous mourrez tous deux, dit l'émir, je vous tuerai de ma main.
Sachez que c'est juste, car c’est moi qui ai tout le tort, c’est pour moi qu'elle est jugée à mort.
A l’ouie de ce discours, Blanchefleur se montre très marrie. « Sire, fait-elle, je suis son amie; je suis l’occasion pour laquelle il monta dansledonjon. S'il n’eût su que Blanchefleur y était, jamais il ne fût monté en votre tour. S'il meurt pour moi, il y aura grand deuil, car il est fils du roi d'Espagne. Par justice il doit vivre et moi mourir, sire, si c'est votre bon plaisir. » Mais Flore s'écrie: « Ne le croyez jamais, tuez-moi, laissez vivre mon amie.
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— Vous mourrez tous deux, dit lémir, je vous tuerai de ma main. » Il a pris son épée nue. Blanchefleur se jette devant Flore pour le couvrir de son corps; son ami la repousse en arrière. « Vous ne mourrez pas la première, fait-il, je suis homme et je ne dois pas souffrir que vous mouriez avant moi. » Il se met devant son amie et tend le cou. Blanchefleur le prend par le bras, letire en arrière, se met devant lui, tend le cou en pleurant. Chacun veut mouriravant l'autre. Les barons en pleurent; jamais il n'y eut jugement dont tant de gens aient pitié. Alors enfin l'émir s’apitoie, l'épée lui tombe des mains. Ceux qui le voient en sont joyeux.
Le duc qui trouva l'anneau en appelle aux barons: « Seigneurs, fait-il, nous devrions tous conseiller à notre seigneur que ce jugement finisse à son honneur; mais que messire ait pitié et n’exécute pas la sentence. Seulement, que Flore ne cache rien; qu'il dise comment il entra en la tour et parvint jusqu’à Blanchefleur. Que dira-t-on si messire met à mort les deux enfants? Il n'aura pas grande Jouange pour les avoir fait tuer; au contraire, on l'en blâmera durement. Il vaudrait bien mieux, ce me semble, connaître toute la ruse de Flore et savoir comment il fit pour entrer en fa tour ; quand l’émir saura la ruse, il pourra mieux s’en préserver à l'avenir. Ainsi fera-t-il s’il est sage. » Tousdisent : « Ce serait pitié de tuer les deux enfants; s’il nous en croit, il les laissera aller. »
L'émir se montre bon seigneur, car il promet de ne point mettre les enfants à mort; mais il samme Flore, si sa vie et la vie de Blancheñfleur ui sont chères, qu'il leur dise comment il entra en la tour. « Je ne vous le dirai point, sire, répond Flore, pas même pour nous garder la vie sauve, si vous ne faites d'abord serment de pardonner ce soir à ceux qui m'ont secouru et conseillé. — Jamais cela ne vous sera octroyé », s'écrie l'émir courroucé. Alors un évêque se lève : « Beau sire émir, fait-il, tu n'en recueilleras point de gloire ‘ si tu fais mettre ces enfants à mort. Fais comme tes barons le conseillent ; m'est avis que c’est sens et raison. Ce que tu peux pardonner, pardonne-le; c’est ainsi qu agit vaillant homme de grand cœur. Il vaut certes mieux apprendre la ruse que de voir mourir les enfants. Ce serait grand dommage si les enfants mouraient ainsi, car leur beauté dépasse tout ce que fit jamais la nature. »
Les barons s’écrient : « Il y a un don à accorder, octroie-le, roi débonnairel» Ainsi tous, tant qu'ils Sont, implorent leur seigneur. L'’émir, ne les voulant point contredire, pardonne et jure de ne point faire punir ceux qui ont conseillé Flore. Alors les barons le Iquent de sa miséricorde et clament leurs remerciements.
Flore commence son récit assez haut pour que ceux de la cour l’entendent. Quand il raconte comment il fut porté en la corbeille, tous rient à
grand'merveille ; l'émir même en a ri. Ayant tout “’râconté, Flore s'incline humblement devant l’émir, puisilse jette à ses piedset le supplie, pour l'amour de Dieu, qu'il lui rende son amie, car, s’il perd son amour, il préfère la mort à la vie. L'émir se conduit en preux chevalier. A la vue de tous, il prend la main de Flore, puis celle de Blanchefleur : « Flore, fait-il, je vous rends votre amie. » Les deux enfants se jettent à ses pieds et les baïsent avec grand'joie, mais l’'émir les relève.