CHAPITRE IX
Les noces.
*’émir veut armer Flore chevalier. On fait revêétirau damoiseau la meilleure armure qu'il y ait au palais et, quand l’'émir lui a donné l’accolade, il le fait mener à un moutier et là épouser son amie. Puis l’'émir mande Clarisse au château; par le conseil de Blanchefleur, il la prend pour femme. Blanchefleur le prie instamment de ne point mettre son épouse à mort après un an, mais de la garder toute sa vie; Flore fait la même PESTE et l'émir leur octroie ce don.
* Clarisse fut couronnée devant les vassaux de l'émir. Tous les barons de la cité s’assemblèrent pour la fête qui fut joyeuse et belle. On y fit combattre un lion contre une grande ourse et les jon-
gleurs (1) y chantèrent de beaux vers. Flore invita Daire, son bon hôte, et n'oublia point le portier.
La fête est grande, le festin magnifique. Dans de beaux hanaps d'or pur les sergents apportent des vins rouges et des vins blancs. Ils servent toute sorte de mets fins : grues, oies, hérons, outardes, cygnes, paons, et pâtisseries. Ils apportent aussi des pâtés d'oiseaux vivants : quand ils en brisent la pâte, les oiseaux volent partout; alors on lâche faucons, émerillons (2) et hobereaux (3) en grand nombre et ils volent après les oiselets. Les vielles, les harpes et autres instruments remplissent l'air de leurs enchantements.
Mais, au plus fort de la fête, voici venir dix chevaliers. Ïls arrivent d'Espagne chargés de lettres pour Flore. Ils s'inclinent devant l'émir, puis ils saluent Flore et lui annoncent la mort de son père et la grande douleur de sa mère. « Sire, font-ils, nous sommes ici de la part de voshommes les plus vaillants pour vous prier de venir en votre terre; tout est en paix, vous monterez sur le trône sans nulle difficulté. » :
A l’ouie de ces mauvaises nouvelles, Flore et Blanchefleur mènent grand deuil. Ils regardent vers l’émir et bonnement Jui demandent congé.
(1) Musiciens qui composaient des vers et caen les chanter de château en château.
(2) Sorte de faucons.
(8) Petits faucons.
L'émir en est attristé : « Si vous voulez rester, fait-il, vous aurez tout ce qui vous plaira ; je vous ferai couronner de couronnes d'or fin et je vous donnerai riche royaume. » Mais Flore n'y consent point. Il part donc, comblé de présents, et ke duc lui rend son anneau.
Le chevalier Flore s’en retourne dans son pays. Lés barons de l'émir l'accompagnent bien loin, puis ils le baïsent et le recommandent à Dieu. Flore s’en va joyeux et dolent, une heure joyeux, une autre pensif. Il est triste de la mort de son père et du deuil de sa mère, mais il est joyeux d'avoir Blanchefleur avec lui.
Le roi Flore revint en son pays et fut reçu à grand'joie par tous les barons. Ils lui apportèrent sa couronne et lui présentèrent son sceptre d'or.
Pour l'amour de Blanchefleur, Flore se fit chrétien. Avant son couronnement, il prit avec lui trois archevêques qui connaissaient la loi chrétienne et “qui Te Baptisèrent saintement. Puis il manda ses barons en la cité où il était et les pria de croire en Dieu, Notre-Seigneur. Tous les nobles se firent baptiser ce jour-là, mais pour baptiser les manants et les serfs il fallut bien plus d’une semaine. Qui refusait le baptème et ne voulait point croire en Dieu, Flore le faisait écorcher, rôtir au feu ou décapiter.
Il maria la mère de Blanchefleur au duc le plus fort et le plus vaillant, le plus puissant et le plus
riche de son royaume. La fortune qui l'avait abaissée jusque dans la poussière l'élève ainsi bien haut. Quand elle voit sa fille couronnée et ellemême appelée duchesse, elle rend grâces à Dieu et le remercie doucement.
Ici finit le conte de Flore. Dieu nous mette tous en sa gloire!
à Go gle THE OHIO STATE UNIVERSITY
LA fin d'avril, temps doux et joli, où les prés reverdissent et où les arbres sont en fleurs, j'étais un vendredi à Paris la cité. Je résolus, puisque c'était vendredi, d'aller prier Dieu à Saint- Denis. Je vis en l’abbaye un moine très courtois qu’on nommait Savary et je me liai si bien avec lui qu'il me montra le livre à histoires (1), où je lus la vie de Berthe et de Pépin que je vais vous conter. Je demeurai à Saint-Denis jusqu’au mardi suivant et j'emportai avec moi la vraie histoire. Seigneurs, je vous la conterai sans y rien changer.
CT
(1) Les Chroniques de Saint-Denis. L'histoire de Berthe ne s’y trouve point en réalité, mais les poètes du moyen âge usent fréquemment de ce moyen pour donner à leurs récits une apparence de vérité historique.