CHAPITRE PREMIER Les chevaliers français chez le roi Flore
ce temps dont je vous commence le récit, vivait en France un roi très puissant. On l'appelait Pépin le Bref, parce que sa taille ne déps=ssait point quatre pieds et neuf pouces, Sa reine étant morte sans lui laisser d'enfants, il la pleura longtemps, puis il désira se choisir une autre épouse. Au printemps donc il manda ses barons auprès de lui afin de prendre leur conseil. Mais les barons ne trouvaient nulle damoiselle assez belle, riche, bonne et sage pour leur roi. Enfin Engerrand de Moncler parla ainsi : « Sire, j'en sais une, fille du roi de Hongrie. Je l'ai souvent entendu louer, on dit qu'il n’y a si belle femme deçà ni delà la mer; on la nomme Berthe la
débonnaire. — Seigneurs, dit Pépin, il y a lieu de nous hâter, car je veux l'avoir pour épouse. » Le roi Pépin envoya donc en Hongrie une grande multitude de berons, d'écuyers, de pages et d'hommes d'armes pour demander au roi Flore (1) la main de sa fille. Il les chargea de riches présents pour la cour de ce lointain pays et leur enjoignit de ramener Berthe en France.
Les ambassadeurs de Pépin traversèrent toute la Germanie sans encombre. Un matin, au dîner, ils arrivèrent à la grande cité où se trouvait alors la cour de Hongrie. Le roi Flore et la reine Blanchefleur reçurent les Français avec de grands honneurs, Car la renommée du roi de France était parvenue dans leur pays où chacun connaissait Pépin. Aussi accueillirent-ils favorablement la requête des envoyés de France.
Flore fit querir sa fille pour la montrer aux ambassadeurs. Ceux-ci s'inclinèrent devant elle, la trouvant encore plus belle qu'ils ne l'avaient espéré. Elle avait seize ans, le visage clair et vermeil, les cheveux blonds et très longs. En outre élle était courtoise et pleine de franchise, si bonne et gracieuse qu'on ne la pouvait connaître sans en
être épris.
(4) Dans le poème de Flore et Blanchefleur, ils sent rot et reine Eee: ces divergences sont très fréquentes dans les vieilles
Les envoyés demandèrent la main de Berthe pour leur roi et Flore la leur octroya joyeusement. Les tables furent servies, tous s’assirent au souper. Les chevaliers français rappelèrent les hauts faits de leur suzerain. Ils ne manquèrent pas de raconter une prouesse accomplie par Pépin à vingt ans. C'était au palais de Charles Martel. Un jour, entour de la Saint-Jean, quand la rose est fleurie, on avait dressé dans le jardin les tables pour le manger. Le roi dinait avec toute sa maison. Sou- dain un lion qu'on tenait en cage depuis longtemps rompit ses barreaux, étrangla son maître, mordit deux damoiseaux qui jouaient sur l'herbe et s’en vint comme une bête enragée. Charles Martel veut sauter sur le lion, mais sa femme l’emmène ; les seigneurs et les pages déguerpissent : il n’en reste pas un seul. Pépin rougit de déplaisir, car il ne songe point à s’effrayer; il trouve une hall fièrement l’empoigne, se jette sur le lion, lui assène un grand coup droit en la poitrine et l’abat mort sur la terre. Chacun accourt pour regarder cette merveille. Charles Martel embrasse son fils, sa mère pleure de joie. « Beau, très doux fils, fait-elle, comment donc avez-vous osé toucher à une si hideuse bête ? — Dame, dit Pépin, on ne doit point redouter une aventure qu'on ne saurait éviter sans Jâcheté. » . |
Les Hongrois prirent plaisir à louer Pépin. Ils engagèrent les Français à demeurer longuement
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en leur terre, mais nos seigneurs n'y consentirent point et s’apprêtèrent le plus tôt qu'ils purent pour leur retour. Berthe, pleurant amèrement, se mit à genoux pour prendre congé de son père. « Sire, dit-elle, adieu. Saluez pour moi mon frère, qui, vers Poulaine (1), tient la terre de Gronterre. — Belle, très douce fille, dit le roi, ressemblez à votre mère; soyez débonnaire envers les pauvres, ayez franc caractère, que Dieu et les hommes soient contents de vous, car celui qui ne fait pas le bien, à la fin il le paie. Je vous recommande à Dieu, le vrai gouverneur; qu'il vous garde toujours en âme et en cœur. » Et tout ému, il embrassa Berthe.
En ce temps dont je vous parle, il y avait une coutume dans le pays de Hongrie, que tous les grands seigneurs, comtes et marquis, avaient autour d'eux gent française pour apprendre le français à leurs filles et à leurs fils. Et le roi Flore avait été élevé en France, y ayant été conduit très petit. Aussi le roi, la reine et Berthe au clair visage savaient-ils presque aussi bien le français que s'ils fussent nés dans le bourg de Saint-Denis. Les Francs tenaient les Ilongrois pour amis, ils s’aidaient l’un l’autre contre les Arabes, ils s’aimaient fortement. C’est pourquoi le roi Flore et la reine Blancheñfleur accordèérent joyeusement à Pépin la main de leur fille qui était blanche ct
(1) La Pologne.
vermeille et plaisante à à souhait. 11 n’y avait plus belle pucelle de là jusques en Italie, et de si franc caractère que jamais on ne l'avait reprise d'aucun méfait. |
Quand Berthe prit congé de son père au cœur vrai, tous deux pleurèrent durement. « Ma fille, dit la reine, sachez que je vous accompagnerai le plus avant que je pourrai. Puis j'enverrai avec vous Margiste, votre serve, Aliste, sa fille, qui vous ressemble de visage, et leur cousin Tybert. Vous savez que tous trois étaient serfs et que je les ai rachetés de mes deniers. Pour cette raison j'ai en eux une entière confiance. — Dame, dit Berthe, je les aimerai; des choses que j'aurai ils ne manqueront jamais; je suivrai toujours leurs conseils et, si je le puis, je marierai Aliste à un puissant seigneur. — Ma fille, dit la reine, je vous en saurai gré. »
Ce fut un lundi matin que partirent les Francais, emmenant Berthe montée sur un palefroi bai. On traversa la Saxe, dont la duchesse, Aélis, était sœur de Berthe. Arrivée là : « Douce fille, dit Blanchefleur, arrière ‘je m'en irai; de votre part je saluerai votre père. Si vous ne vous conduisez dignement, j'en mourrai de douleur. J'emporterai cet anneau de votre doigt au mien; avec larmes je le baiserai souvent. »
En pleurant, Berthe prend son anneau et le baïlle à sa mère.
« Ma fille, je vous recommande à Dieu, par qui le soleil rayonne. — Douce mère, il me semble qu'un couteau me fait une plaie au cœur. — Fille, soyez joyeuse et gaie, vous allez en France et cela me console, car en nul pays le peuple n’est plus doux, ni plus vrai. »
Pour faire ses adieux à sa mère, Berthe s'était agenouillée sur un drap noir comme suie. Quand Blanchefleur l'embrasse, la pauvre enfant tombe pâmée sur le sol. La reine relève Berthe et la remet entre les bras d’Aélis, puis elle monte en litière-et repart pour l2 Hongrie, où le roi l'attend. Revenue à elle, Berthe prend congé de sa sœur, et ses gens la mettent très doucement sur son palefroi.