‹ Flore et Blanchefleur. Berthe aux grands pieds. Texte adaptéChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La frabison de Margiste.

Es Français traversent les Ardennes, le Hainaut, le Vermandois:; un dimanche, avant vêpres, ils arrivent à Paris.

Le roi Pépin va joyeusement à leur rencontre ; ensacompagnie sont mille sept cents barons qui tiennent grands fiefs de lui. Ils saluent Berthe courtoisement et ils disent entre eux : « Par saint Clément, nous avons une très belle dame et de prime jeunesse. » Les cloches de Paris sonnaient hautement; il n’y avait pas de rue en ville qui ne fût richement tendue de précieuses courtines et proprement jonchée d'herbes. Les dames, parées pour l'événement, chantaient et acclamaient Berthe en poussant des cris de joie. La foule était en liesse et Berthe elle-même se sentait gaie, car

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la ville lui plaisait fort. Elle descendit de cheval au perron de la grande salle du palais. Les plus nobles barons se pressaient en foule pour la servir, chacun ayant grand désir de l’honorer. Puis elle fut remise aux soins de Margiste et d'Aliste jusqu’au jour du mariage.

Après la mi-août, par un très beau jour sans pluie ni vent, Pépin épousa Berthe, la douce princesse, belle et gracieuse comme une fleur. Elle était vêtue d'un riche drap d'Otrante; sur sa téte on avait posé une couronne d'or.

Quand la messe fut dite, barons et dames s’assirent pour manger. Maint puissant prince se présente pour rendre hommage au roi, mainte belle princesse se tient devant la reine et la sert volontiers. Berthe est joyeuse et gaie; hélas! elle sera bientôt dolente.

Après le festin on enlève les tables; trois ménestrels viennent devant le roi et la reine pour les divertir. L'un joue de la vielle, l’autre de la harpe et le troisième de la flûte. Ensuite le roi se lève

pour donner le signal des danses. On dansa longtemps, puis les barons conduisirent la reine dans ses appartements; la fête était terminée.

Alors Margiste, l’horrible vieille, vint aider à Ja toilette de la reine. Avec Tybert et Aliste, elle savait ourdi une trahison pour élever sa fille au trône de France. Elle feignit une grande compassion pour Berthe. « Dame, hélas! un mien

ami est venu me dire hier que nul homme n'est plus à redouter que le roi Pépin. Je le craignais depuis longtemps, mais je n’osais vous le dire. Le roi est cruel et sanguinaire, il a formé le projet de vous tuer. »

À l'ouie de ces paroles, la jeune reine se prend à pleurer ; de la peur qu'elle a, elle pense perdre l'esprit : « Dame, dit la vieille, à rien ne sert de vous lamenter. D'ailleurs, si vous le voulez, il ne vous arrivera point malheur, car je vais faire mettre à votre place Aliste, qui vous ressemble : je l’ai forcée à consentir à cette rusc, car j'aime mieux voir mourir ma fille que ma dame, la fille de ma reine. »

Berthe, toute tremblante, remercie Notre-Dame d'échapper ainsi au danger : il lui eût été dur de mourir à seize ans. La vieille chambrière la quitte : elle descend dansle jardin du roi, près dela rivière. Elle y trouve sa fille accoudée à une fenestrelle de pierre. ÂAliste ressemblait à Berthe plus que le meilleur portrait peint par le peintre le plus habile. Toutes deux étaient si belles que les plus belles femmes en leur présence paraissaient de la bruyère sèche au milieu d’une lande fleurie. Joyeuse, Margiste baise sa fille sur le visage : « Ma fille, dit-elle, tout va bien, notre projet réussit, vous serez reine de France. — Ma mère, répond Aliste, Dieu vousentende! Faites querir Tybert promptement: m'est avis que ses conseils nous seront

utiles. » Aussitôt Tybert accourt et les trois traîtres complotent toute la trahison.

« Ma fille, dit Margiste, je ne veux vous mentir; l'on doit bien reculer pour sauter loin et vous aurez à souffrir un peu de cette affaire. Vous .coucherez dans la chambre du roi; je ferai dormir Bertain avec moi, et demain, au point du jour, je vous l'enverrai. Aussitôt que vous l’entendrez venir, vous prendrez un couteau que vous trouverez sous votre oreiller; vous vous frapperez à ls cuisse assez fort pour que le sang jaillisse, puis vous crierez : « À moi, Pépin, Aliste me veut tuer. » Le roi s’éveillera, il vous prendra pour Berthe, il croira que la serve tue la reine. J’entrerai alors dans la chambre pour lier Berthe. C'est ainsi que nous nous débarrasserons d'elle. »

Aliste obéit volontiers à sa mère et prit la place de Berthe; l'obscurité aidant, nul ne s’aperçut de la tromperie.

Heureuse du succès de sa ruse, la vieille serve se prend à rire, puis elle retourne auprès de Berthe et lui dit : « Dame, je laisse ma fille dolente et pleine d'’amertume; ce que nous avons fait pour

vous, nul ne le pourrait décrire. — Margiste, répond Berthe, vous dites vrai. Dieu vous le paie! »

La vieille ordonne alors à la reine dese rendre de grand matin auprès d’Aliste. Pour ne point éveiller les soupçons, elle doit jouer le rôle de la

serve et assister au lever de la fausse reine. Berthe, la douce princesse, qui n'entend aucune malice, y consent. Puis, assise sur son lit; elle se met à lire son livre d'heures, car Bertain était lettrée, elle savait bien lire et même écrire.

À l'aube la dame s'éveille, elle se recommande à Dieu et, toute tremblante, se rend auprès d’Aliste. La serve l’attendait; à peine l’a-t-elle vue qu'elle se frappe à la cuisse gauche et tend vivement le couteau à Berthe. Celle-ci le reçoit sans penser à mal. Alors la serve jette un grand cri: « Ah! roi Pépin, je vous ai vu pour mon malheur, car, à peine suis-je reine, qu'on me veut tuer. ». Le roi s'éveille, se dresse sur son séant, tout égaré, aperçoit Aliste blessée et le couteau ensanglanté dans la main de Berthe qu'il prend pour la serve. Il appelle. Margiste accourt, feint d’être en colère, regarde le sang qui coule de la blessure et jure que la coupable sera mise à mort. « Roi, dit la vieille, faites-la bientôt

détruire, n’en ayez aucune pitié. Jamais plus je ne

l’aimerai, car elle a voulu tuer sa dame. » Alorselle prend Bertain, lui donne un grand coup et la chasse de la chambre. Le coup a été si violent que les larmes en viennent aux yeux de Berthe. Tybert veillait à la porte; il la saisit rudement et lui fait grand mal; il la tire par son manteau, si fort qu’il en déchire l’étoffe. « Ahi! Dieu! gémit Berthe, que m'est-il advenu, qu'est-ce que mes gens m'ont fait? »

La méchante vieille saisit un lien et le tend à Tybert pour qu'il en lie Berthe. De force ils lui ouvrent la bouche et la bâillonnent d’une corde; ils la lui nouent si fort derrière la nuque que pour cent mille marcs elle ne saurait dire un mot. Ils lui attachent ensuite les mains et la jettent sur un lit. Alors la vieille sorcière, s'accoudant à côté d'elle, lui dit secrètement à l'oreille : « Si vous criez, vous aurez sans retard la tête coupée.» Épouvantée, Berthe voit bien qu'ils l’ont trahie ; elle est presque pâmée de tristesse.

La serve, laissant Tybert à côté de Berthe pour la garder, rentre dans la chambre royale, où Pépin s'empresse autour de celle qu'il prend pour son épouse. Margiste fait la dolente et se jette aux pieds de sa fille. « Dame, pitié! dit-elle. Par Dieu qui fit le ciel et la rosée, si vous voyiez comme j'ai traité ma fille, vous diriez bien que je ne suis point coupable en cette affaire.

— Taisez-vous, vieille réprouvée! s’écrie le roi, j'ai vu votre trahison; vous vouliez tuer secrètement Berthe ma femme. Votre fille sera mise à mort. Quant à vous.

— Sire, dit Aliste, je suis sûre que jamais trahison ne fut tramése par Margiste. Il n’y a plus prudente femme d'ici jusqu'à la mer salée. Mais sa fille a toujours été sotte, et par lunaisons elle est comme folle. Sire, je requiers de vous un don; c’est le premier que je vous ai demandé depuis que vous

m'avez épousée et que je fus par vous couronnée. Je vous prie, par la foi que vous m'avezjurée, que cette chose soit tue et cachée, pour la raison que je serais trop dolente si elle était sue, car c'est moi qui aiamené cette fille au doux pays de Françe. Mais mandez dès aujourd'hui trois sergents, que ‘la jeune fille leur soit promptement livrée et qu'ils l'emmènent en un lointain pays où ils la mettront à mort:

— Dame, fait la vieille, vous êtes bien avisée. Par mon âme, je voudrais qu'elle fût déjà noyée ou étranglée. » |

Le roi ayant octroyé la requête de la fausse reine, la vieille s'incline et sort. Pépin va lui-même querir trois sergents qu'il conduit à Margiste pour qu'elle leur remette Berthe.

La fausse reine pleure. « Belle, lui dit le roi, consolez-vous. Laissez aller la maudite suivante : elle eût sûrement trouvé moyen de vous empoisonner ou de vous égorger. Êtes-vous grièvement blessée? Ne me le cachez point.

— Non, sire, fait-elle, c'est la vue de mon sang qui m'a épouvantée ; je vous montrerai la blessure, allez fermer la porte. »

Elle occupe ainsi le roi, car elle craint encore qu'il ne voie Berthe et ne s’aperçoive de la trahison.

Pendant ce temps, Margiste et Tybert se hâtent de faire monter leur dame sur un roussin (1) et les

(1) Cheval de forte taille que l'on montait surtout à la guerre,

trois sergents l'emmènent. Tybert les accompagne; c'est à lui que Margiste confie la surveillance de l'affaire. « Tybert, fait-elle, gardez cette femme, de telle sorte qu'elle ne puisse causer avec personne avant de mourir, et, je vous prie, ayez soin de me rapporter son Cœur. »

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