‹ Flore et Blanchefleur. Berthe aux grands pieds. Texte adaptéChapitre 21 sur 33 · CHAPITRE IV Le conseil de l'ermite · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Le conseil de l'ermite

E grand matin, Berthe se remet en route. Elle trouve un petit sentier qui l'amène à un ermitage. L’ermitage lui semble de vieille antiquité. A la porte pend un maillet; le saisissant, elle assène un coup sur l’huis (1). L’ermite, un vieillard au visage plein de bonté, ouvre un petit huisset (2). Berthe le salue humblement et le prie de lui accorder l'hospitalité. Ébahi de voir une aussi belle dame parmi la raniée du bois, l'ermite craint qu’elle ne soit fée ou sorcière. En se signant il lui demande : « Étes-vous de la part de Dieu ou du

(1) La porte.

(2) Guichet.

diable? — Sire, j'ai donné mon cœur à Dieu. Laissezmoi entrer pour me réchauffer un peu et je vous dirai d'où je viens. — Belle, il n'entre céans aucune femme, niété, ni hiver, car ainsi le veut la règle. » En l’entendant, Berthe se prend à pleurer. L’ermite lui présente de son pain qui est noir et plein de paille, car il ne l’a point bluté. La reine l'en re-. mercie, mais elle est si lasse qu’elle n’en peutavaler le moindre morceau. L’ermite soupire et des larmes de pitié tombent de ses yeux. Il eût souhaité laisser entrer la jeune fille, maisila lecœur troployal pour fausser son vœu. « Belle, dit-il, ne soyez triste; si vous me voulez croire, vous serez bientôt rassurée. Rendez-vous ici tout près, à la maison de Simon le voyeret de Constance, sa femme. Ce sont de bonnes gens de grande renommée; là vous serez hébergée et très bien chauffée. Je ne vis jamais meilleures gens. Entrez dans ce sentier, n’en sortez pour rien. — Sire, répond Berthe, Dieu qui fit ciel et rosée vous récompense! car si je devais rester encore dans la forêt, j'en mourrais. » L’ermite a si grande pitié qu’il ouvre la porte, la met en la voie, la recommande à Dieu, et Berthe rentre dans le bois, triste et tourmentée. Elle rencontre bientôt Simon le voyer. Sitôt qu'il l'aperçoit, il tire sur sa bride. Il regarde sa cotte déchirée des ronces, son manteau mouillé de pluie « et souillé de terre ; il regarde son visage si beau et s'émerveille. Où donc trouve-t-on d'aussi belles femmes et

qu'est-ce qui amène celle-ci dans la forêt ? Il s'arrête

devant Bertain et la salue. « Sire, dit-elle, s’il ne vous déplaît, montrez-moi la voie qui mène à la maison de Simon. Vous m’aurez ainsi fait l’aumône, car je me suis égarée, je n'ai rien mangé, je suis tout affamée, et de plus j'ai eu vilainement froid dans ce bois, j'en suis glacée. »

Quand Simon ouïit Berthe parler si parfaitement, il a grand'pitié d'elle. « Belle, qui êtes-vous? Ditesle moi. — Sire, je vais vous le dire brièvement. Sachez que je suis née en Alsace. (C'est à cause de son vœu que Berthe dit ainsi.) Je suis fille d’un vavasseur (1) qu’on appelle Clément. Il y a eu grande guerre dans mon pays. Mon père en a perdu

sa terre et nous fûmes exilés avec tous nos parents;

je cherche donc mon entretien en pays étranger. J'avais une marâtre qui me battait, et menu et souvent. Je me suis enfuie de mes parents l’autre jour; je m'en repens fortement, car depuis j'ai souffert grands tourments. Un ermite me dit tout à l'heure d'aller chez Simon le voyer où je serais bien hébergée, mais je n’en sais pas le chemin. Gentil homme débonnaïire, apprenez-le-moi. — Belle, je suis celui que vous demandez. »

En entendant ces mots, Berthe lève les mains vers Dieu pour le remercier, car de joie elle ne peut parler.

(1) Celui qui occupait le degré inférieur dans la noblesse léodale.

Simon l’emmène à sa maison, au petit pas.

{l huche (1) sa femme : « Constance, regardez, fait-il, le présent que je vous offre. J'ai trouvé cette dame dans le bois, où elle a passé la nuit bien périlleusement. Je m'émerveille qu'elle ait échappé aux bêtes. Elle est toute glacée, elle a très grand'faim. Soyez bien soigneuse de ses aises. — Sire, je le serai. »

Constance prend par la main Bertain qui pleure du froid et du mal qu’elle sent. Elle l’'emmène en sa chambre, l’étend près du feu, et ses deux filles, Ysabelet Aiglante (2), la frottent doucement pour la réchauffer. Puis les jeunes filles, qui sont bonnes, belles et douces de manières, lui apportent de la aourriture, et les chambrières s’empressent autour d'elle. Mais Bertain ne peut manger, tant elle est faible et dolente. Elle pleure de joie devant le feu, auquel Simon remet du bois pour mieux la chauffer. Toutes ces bonnes gens ont grand’pitié en voyant pleurer Berthe; chacun met la main à la soulager. Ils l’étendent sur de fines nattes blanches et des tapis, ils lui posent sur la poitrine des serviettes chauffées au feu, ils la recouvrent chaudement de vair et d'hermine. Simon emmène toutes les chambrières hors de la salle; il ne laisse personne : hormis Constance et ses filles auprès de Berthe.

(1) 1] appelle en criant.

{2) Eglantine.

Quand elle s’est bien reposée et qu'elle a mangé un peu : « Belle, dit Constance, que vous est-il advenu? D'où veniez-vous seule aïnsi parmi le bois feuillu? » Berthe lui répond comme à Simon.

« Belle, lui dit Constance, vous fûtes mal conseillée quand, à cause de votre marâtre, vous abandonnâtes votre père. — Dame, vous dites vrai, aussi m'est-il échu des mésaventures. Toutefoismes parents ne m'ont guère fait querir; je crois qu'ils ne donneraient point pour moi la valeur d'un fétu de paille (C'est pour tenir le vœu qu'elle a fait dans la forêt que la dame dit tout ceci.)

Bertain passe la journée à se chauffer devant le

feu. Vers le soir : « Belle, lui dit Constance, ne soyez éperdue, mais dites-nous comment vous avez nom. — Dame, on me donne celui de

Berthe. — Berthe, que ce soit pour votre joie que vous êtes venue ici. Vous avez le même nom que notre reine, l'épouse que vient de prendre le roi Pépin.»

Quand Berthe l'entend, tout en elle remue. Il s'en faut de peu que son émoi ne la fasse reconnaître. Elle se ressaisit pourtant et raconte le jour et la nuit passés dans la forêt, mais elle se repent fortement d’avoir ditson vrai nom. Simon ordonne qu’on prépare un lit pour Bertain. Elle leur rend grâce pour leur courtoisie, mais elle pense à Pépin, à Aliste, à la vieille Margiste qui l’a trahie, à Tybert le mauvais, le félon, puis à la Hongrie, à son père

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le roi Flore, à la douce Blanchefleur sa mère. Elle a le cœur triste et Constance s’en aperçoit bien. « Berthe, dit-elle, ne soyez déconfite, ne pensez plus à votre marâtre; laissez aller tout cela, car dans notre demeure vous aurez gîte, Restez ici un mois. Vous commanderez ce que vous voudrez, rien ne vous sera refusé. — Dame, répond Berthe, je ne puis être quitte de ce don, que Dieu vous acquitte lui-même ce que je vous dois, comme aussi au bon ermite! Que votre âme et la sienne soient en ce jour bénies! »

Bertain demeure auprès de Simon et de Constance; elle s’y plaît, elle aime ces bonnes gens et Ysabel et Aiïglante. Tous ont grand plaisir à la mettre à l'aise. Dieu, s'ils savaient que c'est la reine de France! Elle ne se fait pas plus servir que si elle était une pauvre fille; elle est sage, réfléchie, douce et bonne; aussi tout le monde l'aime. Constance lui montre qu'elle la chérit autant que ses filles et ses fils.

Ysabel et Aiglante passaient volontiers leur temps à broder avec de l'or et de la soie. Quand Berthe eut regardé leur. ouvrage, elle leur dit : «Je vous ferai voir une broderie que je vous appren-

"drai si cela vous plaît Ma mère était bonne

ouvrière. — Berthe, dit Ysabeau, nous vous en saurons bon gré. »

Or Berthe était fort adroite. À Saint-Denis on trouve écrit qu'il n'y avait meilleure ouvrière de

Tours jusqu'à Cambrai. En voyant son ouvrage les jeunes filles sont émerveillées. « Ysabel, dit Aiglante, je ne vous le cacherai point, à ceci nous n'en savons pas autant qu’un loir! Je vais en courant montrer cette broderie à ma mère. Si Bertain nous échappe, je n'aurai plus jamais de joie. »

Elle vient en courant auprès de sa mère : « Dame, par la foi que je dois à saint Nicolas, Berthe est la plus adroite ouvrière que je vis jamais. Sachez que si elle s’en va d'ici, je m'en irai avec elle, et je ne laisserai point derrière moi Ysabeau ma sœur. — Taisez-vous, belle fille, je la retiendrai. Et si elle ne veut pas rester, je la marierai et nous l’'accompagnerons toutes trois. Je vous coucherai, vous et votre sœur, dedans ma chambre. »

Aiglante sourit. « Ma mère, je remercierai Dieu d'avoir cette compagne avec moi. Jamais je ne vis ni ne connus si douce amie; elle est plus gracieuse que n’est la rose en mai. »

Sans plus attendre, Constance se rend auprès de Berthe, suivie d’Aiglante sa fille qui est joyeuse et gaie. Elle trouve Berthe brodant à un ouvrage très fin. Lorsque Constance la voit, tout son cœur se réjouit : « Berthe, lui dit-elle, il n’est rien que j'aie qui ne soit à votre plaisir. Mettez-vous en mon service et puissé-je être honnie si je ne vous paie bien. |

— Dame, je resterai puisqu'il vous plaît ainsi, et je vous servirai bien, quelque peine que j'en aie.

Bénie soit l'heure où je vous vis pour la première fois ! »

Berthe fut chez Simon et Constance neuf ans et demi; elle y vécut pieusement et humblement.

C'étaient de très bonnes gens, et de très sainte vie. Ils la chérissaient comme leur enfant.

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