‹ Flore et Blanchefleur. Berthe aux grands pieds. Texte adaptéChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE V La fausse reine · texte numérisé non relu

CHAPITRE V La fausse reine

AISSONS Berthe chez Simon, dans la forêt. Nous allons parler de Pépin, et de la méchante vieille qui avait trahi sa dame, et d’Aliste sa fille. Pépin demeura longtemps dans sa bonne ville de Paris. Il croyait avoir pour épouse la fille du roi de Hongrie; il ne se doutait point que c'était la serve. Âliste lui donna deux fils: Rainfroi, qui fut plus tard plein de tricherie, et Heudri, qui devint un homme faux et jaloux.

La serve se fit haïr de tous dans la terre de France, car, sur le conseil de sa mère, elle y établit mainte mauvaise coutume. Elle institua des impôts qui tourmentaient les paysans et appauvrissaient le pays. Même la ville de Paris fut asservie à de

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durs impôts dont on la nettoya difficilement. Car il est certain que si l’on établit une chose sans réflexion, on ne la révoque plus, quand bien même on aurait juré de le faire. Il n’y avait dansle pays prieuré ni abbaye dont la serve ne tirât de grands revenus. Et plus elle faisait outrages et diableries, et plus sa mère en était joyeuse.

Nos gens de France étaient tristes que la serve leur arrachât par la force leurs biens et leurs trésors, mais nul n'était assez hardi pour la contredire. Elle opprimait durement le peuple; elle n'avait aucun souci de la justice ni de la loyauté. Lorsqu'un marchand venait à Paris, Tybert le faisait saisir par les sergents et mettre en prison; il y restait si longtemps qu'il était bien heureux lorsqu'on le laissait enfin partir, moyennant une forte rançon; il aimait mieux donner du sien que languir ou mourir dans son cachot. Tybert et Aliste imposèrent le poivre, le cumin, les épices, la cire, les blés, les vins, et beaucoup d’autres matières; je ne saurais les nommer toutes. Ils ramassèrent ainsi de grandes richesses, car le roi, ayant confiance en eux, les laissait convenir de tout à leur gré. |

Parfois Aliste riait de joie à la pensée de ses trésors. Elle eût mieux fait de soupirer.

Les pauvres disaient : « Elle est si belle qu'on ne pourrait plus belle choisir, mais elle est mauvaise »,etilss’étonnaient de ne pas la voir à l’église;

mais depuis qu'elle etsa mèreavaientconvenuavec Tybert de trahir leur dame, elles ne purent jafnais ouir une messe entièrement.

Le roi Pépin envoya par deux fois des messagers en Hongrie. Ils apportaient au roi Flore et à la reine Blanchefleur de bonnes nouvelles: aussi les parents de Berthe les comblèrent-ils de riches présents.

Quatorze mois après le mariage de Berthe, ils eurent grande tristesse, car ils perdirent à la fois leurs deux autres enfants, la duchesse de Saxe et le prince Godefroy. Berthe était désormais leur unique héritière. du

Un dimanche soir, longtemps après, le roi Flore était dans un grand manoir de son pays de Hongrie. À côté de lui se trouvait Blanchefleur, qui avait le cœur triste et noir à cause de Bertain, sa fille, qu'elle désirait revoir. « Dame, dit Flore, nous n'avons plus d’héritier hormis Berthe ; après nous, à qui donc ira notre royaume ? Je voudrais bien avoir ici le petit Heudriet. Nous lui donnerions nos terres et tous nos btens, il serait roi de Hongrie. Envoyons des messagers en France pour le querir, si le roi Pépin le veut bien. — J'y consens, dit la dame, car cela me plaît fort. » Le mardi suivant, Blancheñfleur et le roi Flore envoyèrent en France un certain messager en qui on pouvait avoir confiance. Pour bien faire un message il n’en était point comme lui : il ne res-.

semblait pas à ceux qui perdent, à trop boire, et le sens et la mémoire, si bien qu'ils ne sauraient même pas dire une parole. Tout voyage qu'il eût trouvé trop pénible pour le service de son roi n'eût pu être entrepris par aucun être humain. Il appareïilla son voyage promptement et adroitement. Monté sur une mule noire, il s'en vint droit en France, trouva Pépin à Tours sur la Loire, et après l'avoir courtoisement salué il lui remit le bref du roi Flore. Ayant brisé les cachets de cire, Pépin lut la lettre. Il y trouva ce que le roi et la reine proposaient pour son fils puîné. « Nous mourrons bientôt, écrivaientils; encore quelques ans et nous serons allés à notre fin, et nous n'avons plus d’héritier hormis Bertain, pour laquelle nous avons tant d'amitié. »

En lisant, Pépin a le cœur rempli de pitié. Il fait dîner le messager, puis le mène à la fausse reine, car il doit aussi lui remettre des lettres. La serve a grande joie quand elle apprend qu'il n'est demeuré à Flore aucun héritier fors Berthe.

Cependant, par ruse, elle feint de Dee et Margiste soupire beaucoup.

Le lendemain, après avoir oui de rond matin la messe au moutier de Saint-Martin, le messager repartit. Il prit congé de la serve dès qu’elle fut levée. Elle le recommanda à Dieu et lui bailla une lettre cachetée de cire. Elle semblait dolente et éplorée. Quand il vint devant Pépin en la

salle pavée : « Ami, dit le roi, vous irez dans votre contrée; saluez pour moi le roi Flore et madame Blanchefleur. Par la sainte Vierge, leur ennui me pèse, mais pour ce qui concerne mon fils Heudri, sa mère ne serait pas heureuse un seul jour s’il partait. Inutile de revenir là-dessus, c’est chose décidée. »

Le messager comprend bien que c’est affaire terminée et que c'est pour rien que Flore l’a dépêché en France. Il prend tristement congé et regagne en toute hâte son pays.

Arrivé en Hongrie, il conte au roi sa nouvelle : « Sire, des enfants de Pépin votre terre ne sera jamais gardée, elle devra être peuplée d'autre lignée. » Quand le roi entend ces paroles, et la reine Blanchefleur, ils mènent grand deuil ainsi que le peuple tout entier.

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