CHAPITRE VI Le voyage de Blanchefleur
NE nuit, Blanchefleur fit un songe affreux. Elle rêva qu'une ourse lui mangeait le bras droit et le flanc, tandis qu'un aigle se posait sur son visage. La | peur la réveilla et elle raconta au roi Flore le songe qu'elle venait d'avoir : « Sire, dit-elle en terminant, par notre amour, je vous prie de m'accorder la grâce d'aller en France à cette Pâque-ci. Car si je ne puis voir Berthe, notre fille que j'aime si fortement, mon cœur se fondra parmi mes entrailles. — Dame, répondit le roi, comment pourrions-nous être si longtemps séparés? — Sire, fit la dame, j'ai déjà passé près de huit ans et demi sans voir ma fille! »
A l’ouie de ces paroles, le roi commença à fai-
blir. Tant pria la dame que le roi consentit enfin à ce qu'elle allêât en France, mais à la condition qu elle ramenûât avec elle Heudri ou Rainfroi. Elle jura de le faire, si faire se pouvait.
Blanchefleur se mit en route avec cent vaillants chevaliers hongrois, car Flore voulait que sa reine fit bonne figure en France. Le roi l'accompagna un jour et demi, puis il la baisa, la recommanda à Dieu et rentra dans sa capitale. Après avoir traversé mainte terre, mainte forêt ancienne, mainte grand rivière, Blanchefleur arrive enfin en France. Elle s'attendait à être bien reçue, mais partout sur son passage, dès que les gens de France apprennent qu'elle est la mère de leur reine, ils la maudissent. « Périsse celle qui mit au monde la reine qui nous opprime et nous maltraite ! » disentils. Blanchefleur apprend ainsi combien sa fille est haïe en France. Elle en est étonnée et marrie. Berthe méchante ! Berthe cruelle, rapace, injuste! I1 y a de la sorcellerie là-dessous. Avant de s’en retourner, la reine de Hongrie fera rendre gorge à sa fille; oui certes, la mauvaise abandonnera tous les biens mal acquis.
De tous côtés accourent des gens qui se plaignent de Berthe : à l’un elle a ravi son cheval, à un autre son argent. L'indignation de Blanchefleur grandit de minute en minute; elle prodigue aux sujets de sa fille son or et ses consolations. |
Enfin la reine de Hongrie approche de Paris.
Elle est vêtue de riche drap cramoisi, mais son cœur esten deuil. « Ah! Sire Dieu, fait-elle, d’où vient que ma fille qui était si douce se fasse ainsi haïr de tous? Quand elle partit de ma terre, elle était pleine de tout bien. Comment donc a-t-elle fait un bourbier de sa claire fontaine? »
Un messager vint annoncer au roi Pépin que ” la reine de Hongrie était en son pays. Tout joyeux, Pépin s’en fut dire lui-même la bonne nouvelle à la serve. Elle jeta un faux rire, faisant semblant d'étre contente, tandis qu'elle avait le cœur marri. Le roi Pépin parti, la serve fit mander en toute hâte sa mère et son cousin Tybert, car elle ne savait . que faire en ce grave péril. Les trois misérables tinrent conseil dans la chambre d’Aliste. Celle-ci croyait déjà tout perdu; son cousin aussi se montrait très inquiet, mais la vieille ne se laissait pas abattre pour si peu. « Ne soyez déconfits, ditelle, je vais vous donner un bon conseil. Ma fille fera la malade; pour rien qu'il advienne elle ne sortira de son lit. — Dame, dit Tybert, c’est auprès de vous qu'on trouve les bonnes idées ; sans vous nous ne vaudrions pas deux sous de Paris! »
Aliste donna l'ordre de préparer son lit, puis elle s’y coucha, faisant la malade, car elle savait très bien feindre. Cependant la serve tremblait sous sa chemise. Craignant que sa fille ne se trahît par sa peur, la vieille s’assit à côté d’elle pour la récon-
forter. « Ma fille, dit-elle, savez-vous à quoi je
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pense? Une Juive m'apprit jadis à extraire des herbes des champs un poison violent ; je vais promptement recueillir des plantes et je saurai bien faire mourir Blanchefleur en lui donnant une pomme ou des cerises.
— Mère, dit Aliste, votre avis n’est pas bon. Je sais qu'il vaudrait mieux que je me lève et que nous nous enfuyions, car je serai certainement connue par mes pieds. Je n'ai pas la moitié des pieds ni des talons de Berthe, notre dame que nous avons trahie. Chargeons des chevaux de lingots d’or et d'argent, et partons. Nous laisserons
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mes deux fils à leur père ; il ne les fera point mou-
rir, car ils ne l'ont point mérité. À minuit nous nous mettrons en route; nous irons en Calabre ou en Sicile et nous emmènerons avec nous mon cousin Tybert. Là-bas, nous nous occuperons à prêter à usure et nous deviendrons très riches. Mais ne restons point ici; nous n'échapperions point à la mort.
— Par Dieu! s'écrie la vieille, nous ne nous
enfuirons point. Laissez-moi faire. Je m'en tirerai si bien que nous empoisonnerons le roi Pépin avec sa belle-mère. En attendant, je ferai couvrir les portes et les fenêtres d'épaisses courtines. Restez bien tranquille, et je vous jure que de vous ne sera vu ni œil, ni menton, tant il fera obscur dans votre chambre.
— Mère, dit la serve, je vous obéirai, et fasse Dieu que nous puissions échapper à ce danger! »
Alors Margiste suspendit des pièces d’étoffe aux fenêtres et aux portes ; elle laissa Tybert comme garde en lui enjoignant de bien veiller, puis, toute pleurante, ellese rendit auprès de Pépin. « Qu'avezvous? dit le roi, ne me le cachez point. — Sire, il nous arrive un malheur. Madame la reine se couche à l'instant, malade à tel point qu’à peine en relèvera-t-elle. Je ne sais ce qu'elle a, mais sa maladie augmente si rapidement que madame Blanchefleur n'arrivera plus à temps, je le crains. » À ces mots, le roi mène grand deuil.