CHAPITRE VI] La serve démasquée
LANCHEFLEUR descend au perron de la salle voûtée. Alors Margiste accourt comme folle et se laisse choir aux pieds de sa dame. Celle-ci l’a reconnue et l’a relevée. En pleurant, elle la baise : « Margiste, dit-elle, où est ma fille? Fais qu’elle me soit montrée.
— Dame, dit la vieille, je suis née en un jour de malheur, car votre fille a été si fortement émue par la nouvelle de votre arrivée que jamais depuis elle n’a quitté son lit. Elle vous avait trop longuement désirée, la joie a été trop forte. Laissez-la reposer jusqu'à la vêprée.» Puis Margiste s’en retourne auprès d’Aliste, laissant Blanchefleur fort
épouvantée. Le roi la réconforte avec bonté.
Les tables furent dressées sans retard. Quatre cents chevaliers assistèrent au repas pour honorer la reine de Hongrie etses gens. Quand vient j’aprèsmanger, Blancheñfleur n'attend plus, elle part à la recherche de sa fille. Mais la vieille vient à sa rencontre, l'empêche de continuer son chemin et lui dit : « Dame, j'ai promis à la reine que vous ne viendriez point avant vêpres. Elle s'est un peu endormie. Par Dieu, retournez-vous-en! — Je resterai à cet endroit, répond Blanchefleur, qui n'entend nul mal, je ne partirai point d'ici sans avoir vu ma fille. » Et elle s’assied sous‘un buisson feuillu, au milieu d'un très beau préau, tout à côté de la chambre de Margiste, puis elle questionne la vieille. « Dis-moi, fait-elle, pourquoi dans cette terre de France, tous, vieux et jeunes, se plaignent de Berthe. Cela n'est pas beau et dame haïe a vilaine parure.
— Dame, par Dieu, ils ont menti ceux qui vous ont rapporté cela. Jamais meilleure dame n'eut anneau à son doigt et tout ce qu'elle fait réjouit son peuple. » |
. Alors Blanchefleur paré d'autre matière : « Où donc est ta fille, Aliste la belle? — Dame, elle mourut subitement, assise sur une chaise. Je ne sais quel mal la prit sous le sein gauche, je crois bien que ce fut la lèpre. Je la fis enterrer secrètement près d'une ancienne chapelle. Dame, j'en ai encore le cœur marri, car elle était bonne, agréableet vive. »
Pendant deux jours Blanchefleur ne réussit point à entrer chez la serve, car Margiste et Tybert inventaient tous les tours pour mieux la rassurer. Enfin, ne pouvant plus supporter de ne point voir sa fille, elle força Tybert à faire ouvrir la porte. Une jeune fille portait une chandelle devant la reine afin qu'on y pût voir. Mais Margiste prit un bâton et se mit à la battre : « Allez-vous-en, vilaine fille, ma dame veut dormir ; elle ne peut pour rien supporter aucune lumière. » La jeune fille s'enfuit. La conduite de la vieille avait causé un vif déplaisir à Blanchefleur, mais son désir de venir à sa fille était si grand qu'elle ne dit rien.
La reine est enfin parvenue au chevet de la serve. « Mère, dit celle-ci d’une voix si faible qu’on la peut: à peine ouir, soyez la bienvenue; que fait mon père? — Ma fille, il allait bien quand je dus me séparer de lui. — Dieu en soit loué. Dame, hélas! je ne puis vous accueillir avec des festins et des réjouissances, dont il me pèse tellement que je pense en mourir. »
La serve a si grand'peur que tout le corps lui tremble. Malgré l'obscurité, elle se détourne le plus possible de la reine.
« Ma fille, dit la reine, il ne me peut suffire de vous voir ainsi. — Mère, répond la serve, je souffre tel martyre que j'en suis devenue aussi jaune que cire. Les médecins me disent que la clarté m'empire, et le parler aussi; rien ne me
peut faire plus de mal. Je n'ose vous voir et j'en ai au cœur grande souffrance ; je vous prie en grâce, madame, de me laisser reposer. »
Comprenant que la reine désire son départ, Blanchefleur se sent frappée au cœur.
« Dieu me soit en aide, s’écrie-t-elle, ce n’est point ma fille que j'ai trouvée ici. Fût-elle même à demi morte, Berthe m'eût baisée: elle eût été heureuse de me voir. »
L’effroi de Blanchefleur est si grand qu'elle n’attend plus; elle se lève, court à la porte, appelle les gens de sa suite qui l’attendaient : « Venez avant, fait-elle. Par Dieu! je n’ai point trouvé ma fille. On m'en a menti, mais je saurai voir ce que c’est. »
Tybert, qui garde l’huis, rougit de peur. Blanchefleur fait arracher sans retard les draps d'or et les tapis qui obscurcissent les fenêtres.
« Dame, dit la vieille, pitié par amour! Vous voulez tuer votre fille? — Tais-toi, vieille, fait la reine, je ne t'écouterai point. »
Les fenêtres ouvertes, Blanchefleur vient au lit, saisit la couverture de ses deux mains et la tire si bien qu’elle découvre toute la serve. Alors elle voit ses pieds et le cœur lui faut.
La serve s’enveloppe d’un drap et sort vivement du lit, mais Blanchefleur, la prenant par ses blondes tresses, la jette à terre. Au cri que pousse la serve, des femmes accourent pour la tirer des mains de la reine, et elle s’enfuit dans une autre chambre où
ses gens la recueillent. Blanchefleur s'écrie : « Haro! trahie! trahie! Ce n’est pas ma fille. Hélas! malheur à moi. C'est la fille de Margiste que je fis élever chez moi. Ils ont tué mon enfant, Bertain qui m'aimait si tendrement. » Un messager s'en est allé tout raconter au roi. Pépin accourt dès qu'il a oui la nouvelle, maint baron le suit de près. Ils sont tous ébahis.
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