CHAPITRE VIII Le châtiment
LANCHEFLEUR est fortement marrie.
Dès qu'elle voit le roi : « Pépin, s’écriet-elle en pleurant, où est ma fille, la blonde aux longs cheveux, la douce, la courtoise, la très bien enseignée, Berthe la débonnaire? Si je n'en ai nouvelles bientôt, je deviendrai enragée. Roi, ce n'est pas ma fille qui était couchée ici, c'est Aliste, la fille de Margiste, que Dieu la maudisse! Elle se sera déjà enfuie; envoyez des hommes après elle, et prenez garde que sa mère vous échappe. »
À ces mots, elle tombe pâmée et le roi la relève en pleurant de pitié. Pépin aperçoit enfin la tricherie. Il comprend comment Berthe avait paru changée et connaît clairement qu'elle a été trahie.
Pépin a tel deuil qu'il en devient presque fou. « Ahi! Berthe, fait-il, douce amie, comme je vous ai porté malheur. Mais, par Dieu! ils le paieront, ceux qui vous ont ainsi trahiel!l Je crains bien que Tybert ne vous ait étranglée, ou qu'ils ne vous aient tranché la tête, lui et Margiste, la vieille pourrie. Mais avant qu'il soit demain l'heure de complies, ils CORRE RSONE toute leur folie. »
Le roi vint dans la grande salle au plafond d'azur et de vermillon, s'assit sur un siège et fit appeler ses barons. « Seigneurs, dit-il, ne serait-il pas bien fait que la serve fût mise à mort? — Sire, répondirent ses hommes, il serait bon qu'elle confessät auparavant ce que Berthe est devenue, si elle fut noyée ou égorgée. »
On alla quérir la vieille, elle tremblait de peur. On amena aussi Tybert et la fausse reine. Il faisait ce jour-là un bien mauvais temps de tonnerre et d'éclairs. « Ah! maudite vieille, dit Pépin à Margiste, pourquoi as-tu trahi Berthe, ta douce dame, et comment le fis-tu? Avoue-le. Si ton corps est perdu, sauve au moins ton âme. »
On lui mit les deux pouces en un trou de tarière, puis on les serra très durement pour la faire confesser. « Ah ! roi Pépin, fit-elle, délivrez-moi mes mains et je dirai tout ce que vous voulez savoir. » Alors on ôta la cheville et la vieille avoua sa trahison à l’ouïe de tout le monde. Le roi et les
Et la vieille avoua sa trahison à l’ouie de tout le monde.
barons la condamnèrent à être brûlée, et c'était une juste sentence.
Alors Tybert parla : « Sire roi, par saint Vincent, je ne tuai point Berthe, sachez-le vraiment, ce fut Morant qui me l’interdit : c’est la vérité, je ne mens nullement. Nous la laissâmes avec les bêtes dont il y a beaucoup en la forêt du Mans, avec les ours, les sangliers et les lions. Nous la laissâmes là, seule dans le bois; certainement qu'elle est morte, mais je ne l'ai point tuée. » Toute l'assistance pleurait de pitié.
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Alors s’avança la fausse reine et elle dit au roi : « Vous voyez bien, sire, que la chose ne vint pas de mon arrangement, mais de ma mauvaise mère, que Dieu la confonde ! C'est par elle seule que nous sommes venus à ce tourment. »
Les gens de la maison du roi étaient si dolents pour l'amour de leur dame Berthe, qu'ils firent sans longue attente un grand feu d’épines; l’un attise le feu, l’autre le souffle. « Ah ! disent-ils, la vieille aura bientôt le prix de son marché; elle a bien mérité de recevoir telle rente! Qui pourchasse la trahison, il est juste qu'il s’en repente. »
Ils jetèrent dans le feu la maudite vieille, tandis que sa fille, épouvantée, se traînait à terre en implorant pour elle-même la miséricorde du roi.
Quand la vieille fut morte, les gens du roi firent atteler Tybert à des chevaux fougueux et le firent traîner dans la grand’rue, puis ils le pendirent au vent à Montfaucon. Pépin souhaitait qu'on lapidât la serve, mais ses barons ne le permirent point à cause de ses deux fils. « Sire, dirent-ils, votre devoir est de diriger et d'élever ses enfants; quant à elle, chassez-la hors du palais, mais ne la faites point mourir. » Quand le roi les entendit, il se prit à soupirer. « Seigneurs, dit-il, par saint Omer, elle eût mérité d'être détruite, mais je ne veux point aller contre votre jugement. »
« Sire, dit Aliste, en se jetant aux pieds du roi, veuillez pour Dieu m'octroyer une grâce : faites-
moi hôteler à Montmartre; là je voudrais être . nonne, je sais bien lire et chanter. Pour l’amour de mes deux fils, donnez-moi un peu de l'avoir que j'ai fait assembler. Quand mes fils seront grands, je les marierai noblement et s’il vous plaît, beau sire, vous les armerez chevaliers, car ils sont vos enfants. » Le roi lui octroya sa demande. La serve fit conduire à Montmartre tout son avoir; on mit huit jours à le réunir et à l’emporter sur chars et sur charrettes et à dos de mulets, tant il y avait de trésors, entre l'argent et l'or clair, sans compter les autres richesses que je ne saurais dénombrer.