CHAPITRE IX
Le roi triste et dolent.
E roi Pépin ne se consolait point d’avoir perdu Berthe la douce et débonnaire, et Blanchefleur avait le cœur bien triste. « Hélas! ma fille, faisaitelle, que dira votre père qui vous envoya dans ce pays, belle et jeune et heureuse ? Flore a perdu déjà et votre sœur et votre frère, que Dieu ait leurs âmes en sa garde! et maintenant nous n'avons plus d'enfant. Demain, avant que le jour paraisse, j'irai vers lui. »
Blanchefleur termina ses affaires; elle n'y mit point longtemps. Le roi Pépin, qui était courtois et bien appris, fit tout son devoir : il appareilla très hien le voyage de la reine, sa belle-mère. Le lendemain, au point du jour, on mit Blanchefleur
en litière entre deux palefrois de grand prix. Elle partit avec sa suite, et Pépin la convoya jusqu’au delà de Senlis. Les bourgeois de Paris étaient dolents qu'on n’'eût point brûlé la fausse reine et enfoui son corps. Chacun la maudissait et criait à haute voix : « Que Dieu, le roi du paradis, la confonde, elle et ses deux fils Rainfroi et Heudri, car elle a trahi Pépin, le gentil roi, elle a humilié tout le royaume de douce France. »
Blanchefleur, la reine, s’en alla par Saint-Denis
et Pépin prit congé d'elle à Senlis. Ils se séparèrent avec larmes et la reine de Hongrie continua son voyage. « Ah ! mère de Dieu, disait-elle, que voici male heure! Berthe, ma fille, comme vous étiez douce et pleine de franchise | Quand votre père ouira la trahison de la serve, je crois bien qu’il tordra sa barbe grise. Il n’y aura plus dolent que lui d'outre-mer jusqu’en France. Hélas! Pourquoi mon cœur ne crève-t-il pas ? Mieux vaudrait mourir que vivre, tant j'ai de tristesse. Si je dure jusqu’au jour du jugement dernier, je n'aurai plus jamais de joie. »
Blanchefleur et ses gens se hâtent tellement qu'ils arrivent en Hongrie à la Saint-Jean. En apprenant le sort de sa fille, le roi Flore mène grand deuil. Blancheñfleur et Flore se baisent en pleurant et ne peuvent dire un mot, tant ils sont éperdus de douleur. Le deuil fut grand dans le royaume de Hongrie. I s’en fallut de peu que le
roi ne se tuât de chagrin, la reine pleurait; dans chaque rue les bourgeois arrachaïent leurs cheveux et battaient leurs paumes. Ils se rappelaient que Berthe avait aimé les pauvres et qu’elle les avait souvent chaussés et vêtus.
Revenons à Pépin, le roi preux..et sensé. Quand il eut pris congé de Blanchefleur, il revint à Paris. Il manda devant lui Morant et ses deux compagnons. Les trois sergents vinrent volontiers; ils pleuraient de pitié pour Berthe. « Morant, dit le roi, vous allâtes avec ma femme lorsqu'elle fut emmenée et sans vous elle aurait eu la tête coupée. Je crois bien que les bêtes l’ont dévorée, car si elle n’était morte elle fût revenue. Mais je veux que vous vous rendiez dans la forêt du Mans et que vous demandiez dans toute la contréesil'onn'arien retrouvé de Berthe, et si nul ne l’a rencontrée après que vous l'eûtes laissée dans la forêt profonde. S'il y avait aucune chose d'elle ou de la robe qu'elle portait, sachez que j'aimerais cette relique plus que tout au monde et que je la baiserais soir et matin. Par Dieu qui fit le ciel et la rosée, faites ce que je vous demande et la peine vous sera très bien récompensée. — Sire, puisqu'il vous agrée, nous le ferons. »
Le lendemain ils se mettent en route et vont droit à la vallée où ils se séparèrent de Berthe. Sans s'y arrêter, ils parcourent le pays, demandant des nouvelles de Berthe à ceux qu'ils rencontrent. Par
toute la contrée se répand le bruit qu’on requiert la reine de France, qui fut laissée égarer dans le bois du Mans. Quinze jours Morant et ses camarades l'ont cherchée, mais ils ne l'ont point trouvée et n’ont rien appris d'elle.
La nouvelle est arrivée à la maison de Simon le voyer. Constance en demeure pensive. « Simon, dit-elle enfin, par la foi que je vous dois, c'est nous qui avons trouvé la reine Berthe, du moins je le crois fermement; allons lui parler, sire. — Constance, répond Simon, par mon chef, j'y consens. Peut-être avez-vous raison. »
Ils appellent Bertain ; Simon lui conte l'ennui, le mal et le désarroi qu'il est advenu à Pépin. « Berthe, aussi vrai que je vous vois devant moi, je crois que j'ai trouvé la reine. Si c'est vous, ditesle, je vous requiers et prie. »
Quand Berthe entend Simon, elle est remplie d’effroi à cause de son vœu. « Sire, dit-elle, je vous comprends bien, mais je ne suis point la reine; je vous le nie. Simon, sire, pourquoi le célerais-je ? Si j'étais reine je ferais grande folie; il ne serait pas raisonnable de m'en excuser. » Simon et Constance la croient, car elle leur fait entendre tout ce qu'il lui plaît.
Ceux qui cherchaient la reine s’en revinrent à Paris et là trouvèrent le roi triste et dolent. « Sire, lui dit Morant, nous avons cherché ma dame, de cœur très désirant. Dans toute la forêt et dans tous
les environs, nous n'avons rencontré nul homme vivant, qu'il fût chevalier ou bourgeois, vilain ou paysan, tailleur ou charbonnier, ou même gardeur de bêtes dans la forêt, sans lui raconter l'affaire en question. Nous avons cherché dans les fermes, les chaumières, les moutiers et les chapelles. Or nous n’en savons pas plus maintenant que nous n'en savions auparavant. » Alors le roi soupira de cœur et les sergents se retirèrent muets et tristes. Morant et ses compagnons eurent tel deuil d’avoir laissé leur dame ainsi en la forêt que chacun se croisa et alla faire pénitence outre-mer, et, des trois sergents, Morant seul revint en France ; les deux autres moururent en terre paienne.
Que Dieu ait leurs âmes!