CHAPITRE X
Pépin dans la forét du Mans.
N jour, le roi Pépin se rendit à Angers, où il n'avait jamais été, et il voyagea W longuement dans toute la terre d'An- 1] jou. Pendant qu'il était là, le duc
Naime de Bavière vint à lui et le trouva à cet endroit. Naime amenaiït treize compagnons avec lui. Ils s'agenouillèrent tous devant le roi et chacun le salua. Le duc Naime parla le premier : « Bon roi, nous venons à vous d’une terre lointaine : je suis fils du duc de Bavière; il nous envoie à vous pour que vous nous armiez chevaliers, vous seul et point un autre. Ce sera, gentil roi débonnaire, si tôt qu'il vous plaira et chacun de nous se mettra en peine de vous bien servir. » Quand le roi entendit Naime, il le prit
en grande affection, il le retint auprès de lui ainsi que ses compagnons et promit de les adouber (1) au Mans, à la Pentecôte. Naime demeura dès cette heure à la cour de Pépin, et il se prouva si sage qu'il fut dans la suite grand sénéchal de France, et chacun l'aima, et plus tard il donna maint bon conseil au roi Charlemagne (2).
Le jour de la Pentecôte, Naime et ses amis furent donc armés chevaliers. Puis le roi fit donner un tournoi en leur honneur, en un beau pré fleuri, près de la cité du Mans. Le duc Naime et ses compagnons y montrèrent leur grand courage. Le roi Pépin s'assit tristement à l'écart sous un pin touffu, et ses plus privés amis vinrent devant lui. « Sire, firent-ils, pourquoi ne prenez-vous pas femme ? Serez-vous toujours ainsi?
— Seigneurs, répondit le roi, sachez ce que je dis. J'aimais et je chérissais ma première femme, mais il ne plut point à Dieu que j'eusse d'elle un héritier. Ma femme mourut et j'en pris une autre, Berthe la débonnaire; par malheur je la vis très peu. Aussi en ai-je le cœur si triste et marri que jamais je ne reprendrai femme, tenez-le pour certain. Ne m'en parlez plus, car, je vous le dis, quand il me souvient de Berthe, il s'en faut de peu que je ne me tue. » :
(1) Armer chevaliers.
(2) Voir la Chanson de Roland.
Les barons furent ébaubis à l’ouïe de ces paroles si fermes: nul ne parla après, tous furent ébahis.
Le roi et la cour demeurèrent longtemps en la cité du Mans. Ils allèrent un matin chasser dans la forêt; ils trouvèrent un grand cerf et Pépin le poursuivit sur un boncheval de chasse, si loin qu’il perdit tous ses gens, et resta en la forêt seul sans compagnie. À quatre ou cinq portées d'arc de la maison de Simon, il y avait dans une clairière une très ancienne chapelle; c'est là que Simon écoutait la messe avec toute sa famille. Ce jour-là Berthe était dans la chapelle. Agenouillée derrière l'autel, elle priait Dieu et la Vierge Marie pour son père et sa mère, pour le roi Pépin, et pour la gent de France. En sortant de l’église, Constance etsesfilles ne virent point Berthe derrière l'autel; elles la crurent partie et c’est ainsi qu'elles la laissèrent en arrière.
Berthe s'aperçoit enfin qu’elle est seule ; elle prend son rosaire et son livre d'heures et quitte vivement
la chapelle. Et voilà qu'elle se trouve devant le roi, qui court par la forêt, cherchant les gens de sa suite. Ils ne se reconnaissent point. Lorsque Pépin voit la belle, il s'avance vers elle et Berthe a grand’ peur du chasseur. Le roi la salue très courtoisement ; Berthe lui rend son salut. « Dame, dit Pépin, n'ayez crainte, je suis des gens du roi de France; j'ai perdu ma route, j'en ai le cœur dolent. Savez-vous près d'ici une maison où l’on puisse
me dire mon chemin? — Sire, ci-devant est la maison de Simon. C’est un homme preux et loyal qui vous renseignera bien, je le sais. — Belle, grand merci, je vous rends grâce. »
Quand Pépin voit le beau visage de Berthe, tout son cœur s'éprend d'amour. Il descend de son cheval pour causer avec la belle, il s'étonne de son bon sens et de son intelligence. Alors le roi se penche pour la baiser, mais elleen a je navrement.
Le jour était beau et clair. Berthe debout sous les grands arbres verts était jeune, belle, aimable. Le roi veut l'emmener. « Avec moi, dit-il, vous viendrez à Paris; je vous donneraïde grands biens, personne ne vous tourmentera jamaïs, vous ne verrez aucun joyau, quel qu’en soit le prix, que je ne vous l'achète s’il vous plaît. »
Tout ceci Berthe le prise comme une feuille de menthe; elle se blâme d'être restée seule dans la forêt. Le roi voit bien qu’elle s'épou vante. « Franc homme, fait-elle enfin, pour Dieu, laissez-moi aller. Vous me faites demeurer trop longtemps ici. Mon oncle Simon doit dîner plus tôt que de coutume, car après manger il doit aller au Mans, porter victuaille aux gens du roi de France. — Belle, dit Pépin, pourquoi êtes-vous seule ici dans ce bois ? — Sire, je ne veux point vous le celer, À cette chapelle que vous voyez ici, je suis venue ce matin pour ouir la messe, avéc Simon, mon oncle. En un coin