CHAPITRE PREMIER
Les deux enfants.
ous tous qui aimez les belles histoires d'amour, chevaliers et dames, damoiseaux et damoiselles, écoutez l’histoire que je vais vous conter du roi Flore l'enfant (4) et de la vaillante Blanchefleur, la mère de Berthe aux ‘grands pieds, de Berthe qui fut mère de Charlemagne.
Un roi était parti d'Espagne (2) avec beaucoup de chevaliers; ayant passé la mer, il était arrivé en
(4) Au moyen âge, enfant signifait aussi : jeune homme. , (2) Le nom d'Espagne ne s'applique ici qu'à une petite province de la péninsule.
Galice. Il avait nom Félix et il était païen (1). Il
séjourna dans ce pays un mois et dix jours, le
mettant à feu et à sang. Après quoi il ordonna à : ses chevaliers d'aller dépouiller les pèlerins sur les ! chemins.
Ses chevaliers lui obéirent. Ils attaquèrent ainsi un Français noble et courtois ‘qui se rendait à Saint-Jacques (2), y conduisant une sienne fille.
: Celle-ci voulait y accomplir un vœu pour son
mari, mort peu de temps auparavant, la laissant ‘enceinte. Le Français fut tuéet les hommesd'’armes
de Félix emmenèrent la jeune femme pour la présenter à leur roi. Il vit qu’elle était de haut lignage; c'est pourquoi il la conduisit en Espagne pour la donner comme suivante à la reine son épouse. La reine la garda dans sa chambre et la prit en grande amitié, apprenant d'elle le français. La jeune femme était douce et courtoise, elle servait bien la reine et se faisait aimer de tous. Elle brodaïit dans la chambre de la reine, car elle était habile ouvrière; elle fit ainsi pour le roi un beau gonfanon.
Au jour de Pâques fleuries, l’esclave chrétienne mit au monde une fille qu’elle appela Blanchefleur en l'honneur de la fête ; à la même heure la reine
(4) Païen, c'est-à-dire musulman; au moyen âge, on ne faisait aucune distinction entre les païens et les musulmans.
(2) Saint-Jacques-de-Compostelle, lieu de pèlerinage célèbre, situé en Galice.
donnait le jour à un fils que le roi fit nommer Flore. Il confia son fils à la chrétienne qui était sage et belle, afin qu'elle l’élevât complètement. La chrétienne aimait Flore autant que sa fille et l'élevait très doucement ; les deux enfants étaient toujours ensemble.
A cinq ans ils étaient si beaux et si forts qu'il n’y avait pas de plus beaux enfants sur la terre. Quand le roi vit son fils si grand et s'aperçut qu'il pouvait entendre les lettres, il fit venir un maître nommé Gaydon et lui donna l’ordre d'instruire le petit garçon. Mais Flore en pleurant dit à son père : « Sire, que fera Blanchefleur? Elle n'apprendra donc pas? Sans elle je ne saurai jamais rien apprendre, ni même réciter ma leçon dans le livre. — Par amour pour toi, répond le roi, je commanderai à Blanchefleur qu'elle aille aussi à l’école avec toi. » — À cette parole, les enfants sont très heureux; ensembleils vont, ensembleils viennent. Chacun d'eux apprenait tout pour l'autre, tant que c'était merveille. Aucun ne savait rien qu'il ne le dît promptement à l'autre. Ils s'aimaient tendrement; on les voyait qui se tenaient par le cou en allant à l’école.
Le père de Flore avait un verger planté de toutes les herbes connues et de fleurs de toutes couleurs. Les arbrisseaux étaient fleuris, les oiseaux chantaient d'amour; c'est là que lesenfants dinaient chaque jour. Tandis qu'ils mangeaïient et buvaient,
les oiseaux chantaient au-dessus d'eux et ils les écoutaient. Puis ils retournaient à l'école, prenaient leurs tablettes d'ivoire et s’écrivaient de belles lettres où ils parlaient des fleurs et du chant des oiseaux. C'était une très glorieuse vie qu'ils menaient ainsi. En peu d’années, ils furent si bien appris qu'ils savaient écrire sur le parchemin et deviser en latin. |