‹ Flore et Blanchefleur. Berthe aux grands pieds. Texte adaptéChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE 1] L'exil de Blanchefleur · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1] L'exil de Blanchefleur

E roi Félix s’apercevait de l'amour que son fils avait pour Blanchefleur et cela l'inquiétait fort. Il se disait :

« Lorsque Flore arrivera à l’âge de se marier, il ne pourra plus se déprendre de la fille de l’esclave. » Il vint donc vers la reine et lui conseilla de faire tuer promptement la jeune fille, puis de querir pour son fils une compagne de même rang et de même religion, qu'il pût épouser plus tard. Voyant son seigneur courroucé, la reine pâlit, mais elle était femme sensée, elle réfléchit ; car elle voulait préserver Blanchefleur de la mort, tout en plaisant à son seigneur.

« Sire, fit-elle enfin, nous devons bien veiller à ce que notre fils ne perde pas son honneur pour

l'amitié de Blanchefleur, mais pourrait-il souffrir qu'on la mît à mort? Il m'est avis qu'il faut trouver mieux. — Dame, répond le roi, je vous l’octroie; conseillez-moi. — Sire, fait-elle, envoyons Flore, notre fils, apprendre à Montoire. La dame Sibylle, ma sœur, qui est de cette ville, en sera heureuse. Dès qu’elle en verra l’occasion, elle lui fera oublier la chrétienne. Gaydon feindra d’être malade et ne pourra lire les leçons. Nous ferons bien entendre à Klore que nous l’envoyons à Montoire pour apprendre et que Blanchefleur l'y rejoindra plus tard. Si Gaydon restait en bonne santé, Flore s'apercevrait de nos desseins, car ceux qui aiment sont bons devineurs. Il sera dolent de la nouvelle “et voudra emmener la chrétienne, mais sa mère feindra une maladie pour la garder et vous affirmerez à votre fils qu'on la lui enverra avant trois semaines. »

Le roi suit ce conseil, il mande son fils auprès de lui et lui conte la nouvelle. Flore, irrité, lui répond : « Sire, cela ne peut être que je laisse Blanchefleur en arrière; je la prierai qu'elle vienne avec moi. » Le roi lui dit alors qu'elle le suivra bientôt; Fiore y consent à regret. Appelant son sénéchal, le roi lui ordonne de préparer le voyage et de faire en sorte que la suite du damoiseau soit digne d’un fils de roi. Ils partent, ils voyagent sans encombre, ils arrivent au beau castel de Montoire: le düué Joras et la dame Sibylle font bon accueil à

leur neveu et, pour l’honorer, ils donnent de belles fêtes. Mais rien-ne lui fait plaisir de ce qu'il voit et de ce qu'il entend; s’il n’a Blanchefleur, sa douce amie, la vie ne lui est plus un bien. Sibylle l’emmène voir les damoiselles de la ville, elle en conduit quelques-unes à l’école pour lui faire oublier Blanchefleur. Mais Flore n’a aucune joie à voir ni à entendre aucune chose; il n’apprend rien; ila grand deuil au cœur; il attend avec impatience le terme fixé par son père pour la venue de Blanchefleur. Le jour est là, ilest passé, Blanchefleur n'est point arrivée. Les jours succèdent aux jours, elle ne vient point. Alors Flore craint qu'elle ne soit morte; il ne mange ni ne boit plus; il cesse de rire et de jouer, il ne peut dormir. Le sénéchal envoie cette nouvelle au roi. Irrité, Félix mande la reine. « Dame, la fille de la chrétienne a jeté un sort à notre fils, elle aura la tête tranchée. Quand Flore la saura morte, il l’oubliera en peu de temps. — Pour Dieu! sire, ayez pitié d'elle. À ce port il y a souvent des marchands de Babylone (1), faites conduire Blanchefñfleur au port et qu'on la vende à ces marchands. Vous pourrez en demander un prix élevé, car elle est fort belle. Nous n’en aurons jamais plus de nouvelles, nous en serons ainsi bien délivrés sans être criminels en rien. »

(1) Les auteurs du moyen âge donnent souvent le nom de Babylone à la ville du Caire.

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À grand’ peine le roi octroie à la reine sx demande et envoie la jeune fille au port. (Ce mest point par convoitise qu'il fit vendre l'esela ve, il eût mieux aimé la voir morte que d'avoir tout un nsvire plein d’or, mais il craignait le péché.)

Les marchamds de Babylone ne firent nulle diffculté pour acheter Blanchefleur, car elle était fort belle. Ils donnèrent en échange trente marcs d’or, | vingt marcs d'argent, vingt pièces de drap, vingt manteaux de vair (1 ) vingt bliauts (2) de pourpre des Indes et une précieuse coupe en or sur [laquelle on voyait peints en émail blanc les environs de Troie, avec les Grecs et les Troyens, la belle Hélène et Pâris. Les marchands donnèrent toutes ces richesses pour Blanchefleur et ils l'emmerèrent en “leur pays. Arrivés là, ils la présentèrent à l'émir qui l’acheta volontiers, il la pæya même sept fois son pesant d’or, car le beau visage de la jeune fille lui plaisait fort.

(1) Fourrure blanche et grise.

(2) Longue tunique portée par les koumses et par les. femmes sur les autres vêtements.

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