CHAPITRE Il] La résolution de Flore
EVENONS au roi Félix et à son épouse.
« Sire,; dit la reine, quand nous verrons Flore, que ferons-nous s’il nous demande son amie? Que lui dironsnous? Par ma foi, j'ai grand’peur qu'il ne se tue de douleur. — Dame, réfléchissez et trouvez ce que vous aurez à faire. Flore est votre fils, vous saurez bien le réconforter. —Sire, faisons élever un gentil tombeau de marbre et de cristal, d'or, d'argent et d’émail. Nous dirons à notre fils que Blanchefleur est morte, puis nous chercherons à le consoler. — Dame, vous êtes bien avisée, je donnerai cet ordre. » |
D'habiles orfèvres firent donc un tombeau, tel que nul homme de chair n'en avait jamais vu
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d'aussi beau. Ils le placèrent sous un arbre devant un monastère; on le fit en très fin marbre vert, jaune, noir et vermeil, et il reluisait au soleil. Entremélés au marbre, il y avait de l'or, de l'argent, du cristal et de l'émail. Sur la tombe, on voyait déux enfants bien moulés; l’un semblait être Flore et l’autre Blanchefleur. Flore tenait devant le visage de son amie une blanche fleur de lis et Blanchefleur lui tendait une rose. Assis l’un à côté de l’autre, ils faisaient gentille figure. L'enfant Flore avait sur la tête une escarboucle si brillante que par les nuits obscures on la voyait à une lieue. Autour du tombeau, on planta de beaux arbrisseaux touffus, couverts de fleurs odoriférantes. Mille oiseaux chantaient dans leurs branches. Lorsque le vent soufflait, les statues chantaient par magie. Jamais aussi belle tombe ne fut faite pour aucune jeune fille; des lettres d'or fin disaient : Ci-gît la belle Blanchefleur à qui Flore eut grand amour.
Alors Île roi commanda à la reine et à tous ceux qui connaissaient l'histoire de Blancheñfleur de la taire, sous peine de perdre la vie, et tous le jurèrent.
Flore, malade, revient de Montoire. Il descend de son palefroi à l'entrée de la salle voûtée, salue
‘son père et sa mère; puis, sans plus tarder, il de-
mande son amie. Ses parents ne lui répondent point. Alors il va la querir et trouve l’esclave, sa -mère.
« Dame, fait-il, où est mon amie? — Elle n'est point ici. — Où est-elle? — Je ne sais. — Appelezla! — Je ne sais où l’appeler. — Vous me trompez, la cachez-vous ? — Sire, non. — Par Dieu! fait-il, c'est un grand mal de me traiter ainsi. » Alors la chrétienne lui dit en pleurant : « Elle est. morte. — Puis-je la voir? — Oui, fait-elle, vous pourrez voir que si Blanchefleur est morte, c'est par amour pour vous: » L’esclave mentait ainsi parce qu'elle n'osait désobéir au roi.
Quand Flore apprend que son amie est morte, il change de couleur, le cœur lui faut, il tombe pâmé. De peur, la chrétienne jette un si haut cri que le roi et la reine accourent.
En peu d'heures, Flore s’est pâmé trois fois; quand il revient à lui, il pleure et se lamente : & Ah! Mort, fait-il, pourquoi m'oublies-tu quand j'ai perdu m'amie?.. Ahi! dame, dit-il à sa mère, menez-moi à sa tombe si vous la connaissez. » La reine l’y conduit. Flore y arrive à grand'peine. Trois fois il lit l'inscription sans prononcer un mot, puis, s’asseyant sur la pierre, il commence à pleurer durement et en pleurantil se prend à parler : « Ahi! Blanchefleur, Blanchefleur, fait-il, nos mères nous ont conté que nous naquîmes le même jour; nous fûmes nourris ensemble, il me semble que nous eussions dù sortir de la vie en un jour, si la mort eût bien fait son œuvre. Ah! Blanchefleur au clair visage, jamais il n’y eut jeune fille si belle
et sage. Vous étiez humble et secourable aux besogneux. Petits et grands, tous vous aimaient pour la bonté qu'ils voyaient en vous. Belle, nous nous entr'aimions fortement... Ah! Mort, que tu es envieuse et contredisante. Appelée, tu ne viens jamais; ceux qui t'aiment, tu ne les aimes point. Tuaimes le plus ceux quite haïssent et tu les mènes là où ils ne veulent point aller. L'homme qui vaut. le plus et devrait vivre, tu le prends. Mais quand tu vois un mendiant qui va trembdiant de vieillesse et qui t'appelle, tu ne veux pas ouir sa grande détresse, tu le laisses et tu prends celui qui te redoute. Tu fs bien vilain ouvrage quand tu pris Blanchefleur qui voulait vivre. Et maintenant
quand je veux mourir et que je t'appelle, tu ne veux point m'entendre. Désormais je hais cette vie, puisque j’ai perdu ma douce amie. Mon âme suivra l’amie. Je la trouverai au champ fleuri où elle cueille pour moi des fleurs, elle m'y attend et j'irai sur l'heure l'y rejoindre. »
En disant ces mots, Flore tire du fourreau sen petit poignard d'argent et va se le planter droit au cœur, quand sa mère l'aperçoit, court sur lui et fui arrache son arme. Puis elle le reprend doucement : « Fils, fait-elle, vous êtes bien enfant quand vous recherchez la mort. Fils, souffrir la mort n'est pas gai. Si vous vous tuez ainsi, vons n'entrerez jamais aux champs fleuris et vous ne verrez point Blanchefleur, car on n'y reçoit pas
tes pécheurs. Beau, doux, cher fils, consolervous, car vous ba retrouverez mortè ou vive. Je vais querir une médecine qui fera revenir la jeune fille. »
En pleurant, la reine se rend auprès Fe roi et lui fait part de son angoisse, « Dame, fait le roi, souffrez avec patience, ce deuil cessera, vous le verrez. — Oui, vraiment, il cessera, fait-elle, mais par la mort, car notre fils mourra de tant souffrir. De nos douze enfants nous n'avons plus que lui; si nous le perdons par notre faute, on dira dans le pays que nous l'avons tué de notre plein gré. — Dame, répond le roi, dites-lui la vérité si vous le voulez. »
Le cœur soulagé, la reine va vers son enfant et lui raconte leur ruse. « Fils, nous voulions que tu l’oublies et que tu épouses par notre conseil la fille d’un riche roi. Nous ne voulions pas que tu donnes ton amour à Blanchefleur qui est chrétienne et de basse condition. Des marchands qui l'ont achetée l'ont menée en autre terre. Fils, pour Dieu! aie pitié, car tout est comme je. te le dis. Ne mène pas ce grand deuil, fils. Reste en paix dans ce pays. »
“Quand il quit sa mère, Flore demeure pensif. Alors, la regardant, il lui demande : « Dame, ditesvous vrai? — Fils, vous pouvez vous en assurer sans peine. »
T1 va donc soulever la pierre du tombeau, puis
il se redresse, résolu, et dit qu'il partira pour aller querir Blanchefleur. Il n'y a pas de terre qu'il ne parcourra et il saura bien la trouver. Il est si joyeux qu'elle ne soit pas morte qu'il ne songe point à la fatigue et à la peine du grand voyage.
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