CHAPITRE V
A Babylone.
oic1 Flore dans la cité qu'il a tant désirée, mais il ne sait comment s'y
rage lui faut. Doit-il retourner en Espagne sans rien tenter? L'amour et la prudence se livrent bataille dans son âme, mais c’est l'amour qui l'emporte. « Reste ici, lui dit son cœur, tu réussiras peut-être à la sauver. La bête qui veut s’en aller n'est point facile à garder! Si Blanchefleur apprend que tù es à Babylone, elle trouvera moyen de parler avec toi. Il peut arriver bien des choses en peu d'heures. »
Daire, qui a fort bien reçu Flore, l’observe à la dérobée, car il le trouve triste et pensif. « Damoiseau, sire gentilhomme, fait-il enfin, êtes-vous
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prendre pour voir son amie. Le cou- :
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courroucé de quelque chose? N'êtes-vous point bieri hébergé? Si vous voyez rien qui vous déplaise, je Famenderai si je le puis. — Sire, je vous re-
mercie, mais rien ne ms déplaît dans l'hôtel. Je
prie Dieu, beau doux sire, que je puisse récompenser vos peines. Stre, je sws pensif de mon marché que j'at entrepris; je crains fort que je ne trouve point ce que je cherche, et si je le trouve que je ne puisse l'avoir. — Sire, mous allons manger; après, si je puis et si je sais, je vous conseillerai volontiers. »
L'hôte appelle sa fenrme : « Dame, honorez ce
damoiseau ; en vites-vous jamais un aussi beau ? » . La dame sert à Flore et à ses compagnons un festin. ce choix. Ils ont à foison bon vin et bon
sanglier, grues, . kérons, oi oies, , perdrix, Outardés. puis ils.boivent des vins doux en mangeant des fruits : grenades, figues, poires, pêches, châtai-
es, amandes. |
Pendant le repas, la femme de l’hôte regarde Fitore. Quand elle le voit morne et pensif, quand . elle voit les larmes du cœur descendre sur sa face, elle est remplie de pitié. Bientôt elle fait ôter les nappes; toùs se lèvent, ‘excepté Daire, sa femme et le jeune homme : « Damoiseau sire, dit l'hôte, si vous avez deuil ou tristesse à quoi vous pensez, dites-le-moi; par ma foi! je vous conseillerai. Ne me celez rien. Il vous est égal de vendre ou non
En À
vos draps, ce me semble; c'est donc d'un autre marché que vous êtes en peine. »
« Sire, dit à l'hôte son épouse, par ma foi!
quand je vois ce gentilhomme, je crois voir Blan- . chefleur la belle. Cet enfant a le même visage, la
même taille, le même âge. Ils doivent être jumeaux, Car ils se ressemblent merveilleusement. » Puis elle dit à Flore : « Sire damoiseau, elle fut ici quinze jours; nuit et jour elle pleurait, car elle regrettait Flore, un sien ami. Quand elle partit d'ici, l'émir l’acheta. »
En l’entendant, Flore s'ébahit tellement qu il s'écrie : « Je ne suis point son frère, mais son ami et je la vais querant. » Puis aussitôt il regrette d’avoir livré son secret et pälit d'’effroi. | « Arni, lui répond Daire, ne craignez rien; mais si vous cherchez la damoiselle, sachez me dire de qui vous êtes le fils. — Sire, je suis fils de roi, je vous le jure, et Blanchefleur est mon amie. Elle me fut enlevée par envie, je l’ai suivie par ces royaumes, mais je ne l’âi point encore trouvée. Je suis riche en or et en argent ; si vous me conseillez, je vous en donnerai largement. Beau sire, sachez ceci : ou je l’aurai, ou pour l'amour d'elle, Je mourrai de deuil. — Sire, ce serait grand dommage que vous mouriez pour telle folie. Écoutez le meilleur conseil que je sache vous donner, vous verrez ensuite si vous le voulez suivre. Mais je sais bien que vous
ne le ferez jamais; du reste vous en perdriez peut-
être la vie, car si l'émir l’apprenait il vous ferait livrer au martyre. Il n'y a dans ce pays personne qui échappe à la puissance de l'émir; nulle ruse, nul enchantement ne sera d'aucun secours pour sauver Blanchefleur.
« L'émir a cent cinquante rois en sa juridiction; s'il les mande à Babylone, tous y viendront sans retard. Babylone dure vingt lieues en tous sens, le mur qui clôt la ville n'est point bas. Il est tout fait d’un mortier qui ne craint pas les pioches d'acier; il a en hauteur quinze fois la taille d'un homme; de nulle part on n'en peut faire l'assaut. Cette muraille est fermée de sept-vingts(1) portes; il y a dessus des tours larges et fortes. A chacune des tours il y a tant de monde que, tous les jours de la semaine, on se dirait en pleine foire. Dans la ville se trouvent plus de sept cents tours habitées par des barons, qui renforcent beaucoup la cité. Ni roi, ni même l'empereur de Rome, n'y ferait le moindre mal.
« Nul homme ne peut conquérir Blanchefleur par la force; elle ne peut être enlevée par un larron, elle est trop bien gardée. Au milieu de la cité il y a une antique tour, haute de deux cents toises et large de cent, ronde comme une cheminée. Elle est toute de marbre vert, haute comme un clocher et surmontée d’une aiguille en or fin, de
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soixante pieds de hauteur. Dessus, par enchantement, se trouve une escarboucle qui resplendit ; la nuit, elle reluit comme le soleil dans toute la ville. Par une nuit obscure, elle répand telle clarté qu’il n’est besoin de nul garçon pour porter lanterne ni brandon; ceux qui entrent de nuit en:la . cité ne sauraient s'égarer.
. « Cette tour a trois étages; les nn en sont de rharbre. Un pilier s'élève tout droit du fondement jusqu'à l'aiguille; il est de marbre clair comme du cristal; dedans il y a un canal, par lequel monte jusqu’au troisième étage une eau claire et saine et de là l'eau retourne en bas par le ‘ pilier. À chaque ta" on peut ürer de l’eau quand
on le veut.
« Dans cette tour il ya sept-vingts dub:
jamais homme mortel n'en verra de plus belles. Les piliers sont tout en marbre et la clôture est d’un bois très précieux, qui dure longtemps, le pla: tane. Les fenêtres sont garnies d’ébène; l'émir en fit quérir à grand travail, parce que là où est ce . bois, ni serpent ni autre vermine ne peut vivre. Les voûtes sont peintes en or et en azur; les faits des ancêtres et leurs prouesses y sont racontés.
« Dans ces chambres vivent les belles captives achetées par l’émir. Les jeunes filles vont d’un étage à l’autre par un escalier. A l'étage du milieu il ÿy a une porte donnant sur des degrés qui descendent droit à la chambre de l’émir. C’est par ce
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