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CHAPITRE SIXIEME

De la moëlle. |

La moelle, substance précieuse, source de vie et de développement, occupe, dans un canal intérieur, le centre des tiges et des rameaux dans les plantes dicotylédones. Quoique très-différente de la moelle des animaux, elle doit ce nom à sa situation et à son énergie dans l'acte de la végétation. Elle nest qu’une modification du tissu cellulaire, duquel néanmoins elle doit être distinguée, comme nous le verrons plus bas. La moelle ressemble d’ailleurs au tissu cellulaire par la forme de ses utricules, très-variables à la vérité, mais dont le type principal est la figure hexagone, ainsi que l’a observé Ledermuller, cité par M. Sennebier ", et que M. Mirbel a depuis reconnu dans le tissu de toutes les parties des plantes. , Examinée à l'œil nu, la moelle est une substance plus ou moins lâche, élastique, celluleuse, de couleur verte, humide et molle dans les pousses de l’année, entourée d’un étui composé de trachées, de fausses trachées', et de vaisseaux poreux qui s'étendent parallèlement dans toute la longueur des tiges. .

C’est seulement dans cet état que la moelle jouit de toute son activité, qu’elle se conserve verte par l'impression dela lumière; mais, dès la seconde année, la moelle, revêtue de couches ligneuses qui luiinterceptent l’action des rayons lumineux, blanchit ordinairement, se dessèche, et présente de grands vides entre ses membranes minces, argentées, diaphanes : au reste, la moelle n’est pas toujours verte dans sa jeunesse, ni toujours blanche en vieillissant ; les vides qu’elle présente sont de grandeur et de formes différentes, “lbs les espèces. Parexemple, dans les noÿers, elle est brune on roussâtre , et, à mesure que les tiges montent, elle se divise an cloisons transverses assez régulières; elle tapisse-en lignes parallèles la surface intérieure des tiges creuses ; elle offre. dans Pasclepias syriaca, un assemblage de filets blanchâtres semblables à un coton très-fin qui revêt la surface interne de

1 Encyclopédie physiologique v gétale, pag. 192.

( 60 ) la tige, etc. : d’où il suit, comme l’observe très-judicieusement M. Desfontaines, que, si l’on étudiait attentivement l’organisation de la moelle, on pourrait y trouver des caractères distinctifs souvent préférables à ceux que l’on a découverts dans les autres parties des plantes.

Dans un certain nombre de plantes, la moelle, réduite à l’état de sécheresse, se conserve même dans les vieilles tiges ; dans beaucoup d’autres, elle semble disparaître, masquée par les dépôts concrets qui en remplissent les vides : le canal méduilaire, entièrement obstrué, et à peine distingué des couches ligneuses qui le revêtent, est As converti en un axe central d’une consistance osseuse.

La moelle, observée et suivie dans ses fonctions, autant qu'il est possible de le faire dans une matière aussi obscure, est, comme je l'ai dit, le principe du développement de toutes les parties des plantes. Dans de nouvelles tiges ou dans les rameaux naissans, il n’y a presque que de la moelle : elle sn toute la capacité du canal central recouvert par une couche ligneuse et une corticale, qui peu à peu prennent plus de consistance. Du canal médullaire s’échappent latéraeue des trachées et autres vaisseaux qui entraînent avec eux une portion de moelle, traversent le jeune bois et l'écorce, et se terminent par un bouton alimenté d’abord par la moelle interne. Ce bouton produit une feuille ou un rameau, souvent lun et l’autre, surtout dans les tiges ligneuses. Ces jeunes rameaux se développent, s’allongent, fourmissent, en se fortifiant, d’autres feuilles, d’autres boutons : ils sont dès lors en état de se suffire à eux-mêmes par l'abondance de leur moelle. Celle des rameaux qui les ont produits, devenue inutile, s’altére, se dessèche, reste presque sans activité; mais, avant son desséchement, elle avait transmis sa puissance vitale aux boutons par sa communication avec ces vaisseaux échappés de son étui. Ces prolongemens médullaires ne se terminent pas tous, dans la même année, par la production d’un bouton, mais ils continuent à se prolonger dans la même direction d'année en année, se glissent à travers les interstices du plexus, dont le bois, l'aubier et les couchés corticales sont composées. Comme ils partent tous de l’étui, ils s’écartent entre eux à mesure qu'ils approchent de la circonférence, et se montrent, Sur la coupe transversale du bois, en rayons divergens, comme il

est facile de observer (pl. 2, fig. 6, a,b,c,d). La portion de cesrayons Fe traverse l’ancien bois, perd de son activité, et participe à la sécheresse de la moelle; mais la portion plus récente qui traverse les couchescorticales, est entretenue dans un état de vie par les sucs nourriciers de l'écorce, bien plus ue par la moelle centrale. Ces prolongemens, toujours doués L la faculté de se terminer par des boutons, n° en produisent que lorsqu'ils peuvent percer l'écorce ; ce qui arrive plus fré+ quemment dans les jeunes rameaux, parce que la moelle interne est dans toute sa vigueur. Dans les anciens rameaux. et sur les vieux troncs, il faut, pour le développement des boutons, des circonstances particulières, telles Fe des bles: sures à l'écorce, ou le retranchement des nouvelles branches opération qui retient alors la sève en plus grande abondancé dans les branches anciennes, et leur rend une vigueur que l’âge avait altérée. d | Avant d'aller plus loin, je dois déterminer le sens de’ces expressions peu exactes de: prolôngemens , filets où rayons médullaires. Il faut se rappeler qu'il a été dit plus haut que ces prolongemens étaient formés moins par la moelle, que par les vaisseaux de l'étui qui la renferme, qui emportent avec eux une portion de moelle. Partout où ces vaisseaux manquent et où il n'existe que de la moelle, il ne sé forme ni boutons, ni développement d'aucune partie nouvelle. Ces fleurs, qui naissent sur les feuilles du fragon (ruscus ) et sur celles de plusieurs autres plantes, la fructification des fougères, etc., sont constamment placées sur les nervures, qui ne sont que le prolongement et la division de ces vais seaux, sortis originairement de l’étui médullaire ; Qui ont traversé les pétioles et les pédoncules. La portion du tissu cellulaire , ou la moelle placée dans les mailles du réseau’ des feuilles, des tiges, et autres organes, ne produit jamais de boutons, tant qu’elle est isolée. I suit que cette expression de prolongemens médullaires est peu exacte, et peut induire en erreur, puisque ces prolongemens tirent leur origime des vaisseaux de l’étui » ét non uniquement de la moëlle du centre : on les nomme ji/ets ou rayons médullaires lorsqu'on les considère sur la coupe horizontale d’un rameau , où, en effet, elles se présentent comme des lignes, tandis

‘4 eu la coupe verticale, elles forment des lames et uon es filets. - |

Nos bons observateurs assurent qu’on ne découvre aucui vaisseau dans la masse interne de la moelle; que ceux qüi s'y trouvent quelquefois, comme il arrive dans le surea, ont été détachés du canal et lui appartiennent Le changement de direction de ces vaisseaux, destinés à produire des boutons et des feuilles, occasione , dans la forme de ce canal, une modification facile à observer lorsqu’on'le coupe transversalement. Cette modification est dépendante de la disposition des rameaux et des feuilles, ainsi que l'avait observé M. Le Feburier. M. de Beauvois a remarqué que la coupe transversale de l’étui médullaire est oblongue dans le frêne, dont les feuilles sont opposées deux à deux; qu’elle’est triangulaire dans le laurier-rose, où les feuilles naissent trois ‘à trois, à la même hauteur; autour de la tige ; que cette coupe est pentagone dans le chêne, où les feuilles sont alternes et

en hélice, de facon qu'il faut cinq feuilles pour faire le tour complet de da tige.

Maintenant, en résumant tout ce que j’ai dit sur la moelle ; examinons-en quoi elle diffère de ce tissu cellulaire 4 Jui doit son origine , et qui occupe les autres parties dés plantes. Si nous la: considérons isolément ,: c’est-à-dire séparée de son étui, il faut nécessairement convenir qu’il n’y a aucuñe différence, et que les expressions de tissu cellulaire etde moelle sont synonymes; mais, en réservant la dernière expression pour la moelle centrale exclusivement , nous la con- Sidérerons comme une modification du tissu cellulaire; occupant, dans les dicotylédons, l’intérieur d'un étui central composé de vaisseaux poeux , de trachées et de fausses trachées, qui ont, avec la moelle, des parois communes ; NOUS . verronsensuite une partie de ces vaisseaux se détourner de leur direction verticale, se prolonger latéralement. jusque dans l'écorce, entraînant toujours avec eux une portion de moelle, se terminer par des rudimens de boutons, dont ün très-petit nombre seulement se développent, tandis que les autres semblent être tenus en réserve par la nature pour ré-

arer la perte des premiers. Ces vaisseaux, non terminés en ana développés, continuent à se prolonger d'année en année à travers le bois et Pécorce, et forment ce que l’on

appelle des prolongemens médullaires ; dontila partie active

et vivante existe principalement dans l'écorce, tandis que

celle qui traverse le bois est à peu près dans le même état

que la moelle centrale, c'est-à-dire desséchée et sans ‘activité. Si, au bout de quelques années, W prolongemens viennent à produire un bouton, et par swfte une nouvelle branche, il sera facile de reconnaître sur le bois fendu dans sa longueur, lépoquede lanaissance et l’origine de ces branches. Celles qui ont été produites sur une tige ou une branche d’un an, partent immédiatement du centre du tronc, avec lequel elles forment un angle plus ou moins ouvert ! les couches ligneuses qui les recouvrent ont pris la même direction. Si les boutons se montrent sur d'anciennes branches , celles qu'ils formeront auront leur point de départ, non dans le centre, mais plus rapproché de lécorce : tels sont ces boutons /atens qui ne se développent sur les troncs et les grosses branches, que dans des circonstances particulières, et dont il faut toujours rapporter Porigine à la moelle centrale, malgré son peu d'activité dans la portion ligneuse du végétal. Dès qu'il est reconnu que l'existence des boutons produits sur les vieilles branches par les prolongemens médullaires est indépendante de l’état de la moelle centrale, et qu’il suffit, pour alimenter cés boutons, de la sève des couches corticales, on concevra sans peine comment il existe de très-gros arbres dont lintérieur est entièrement détruit, et dont il ne reste qu'unefaible portion d’anbier et des couches corticales : ilest évident qu’alovs les prolongemens médullaires, sortis originairement du canal central, ont conservé dans l'écorce leur faculté productrice, quoique la moelle et le bois soient

détruits depuis long-temps. : | , Ouire sa position dans le centre des tiges, et son adhérence avec les vaisseaux particuliers qui lentourent, la moelle proprement dite est encore caractérisée d’une manière plus particulière par cette puissance active, qui, à V'aide des prolongemens médullaires, produit et développe toutes les autres parties des plantes, dont un bouton est toujours l’origine. Parmi ces différentes parties. les unes sont susceptibles d’un développement en quelque sorte indéfini : telles sont les racines, les tiges, les rameaux, etc.; les autres ont un développement déterminé : en elles s’arrêtetoute puissance expansive de la végétation; elles ne peuvent se déve- Jlopper au delà des bornes que la nature a fixées pour leur accroissement. Une feuille ne produit pas une autre feuille : ni un calice un autre calice, etc. : ces organes ont une autre

destination. Quoiqu'on y trouve, comme dans les tiges, un tissu cellulaire, des trachées et fausses trachées qui forment les nervures, la nature les a privés, exce té dans des cas très-rares, de la faculté de produire des ous Les prétendues feuilles du figuier d'fnde et de plusieurs autres Le de cactus ne sont, comme l’on sait, que des tiges aplaties. SSL |

© La moelle centrale est donc la source, la première origine de tous les accroissemens du végétal : sans elle point de dé; veloppement , point de végétation, C'est donc os légèrement que quelques auteurs modernes.ont reproché à Linné d'avoir considéré la moelle comme le principe de la force vitale. On cite contre lui l’exemple de ces arbres qui Végètent encore avec vigueur, quoique leur tronc soit, pour ainsi dire, réduit a l'écorce; maïs peut-on croire que Linné, en considérant la moelle comme principe de la vie dans le végétal, ait voulu parler de cette moelle ancienne des tiges et des branches, réduite à un état de sécheresse et presque cans influence sur la végétation? Avant de perdre son activité, ne l’a-t-elle pas transmise aux nouvelles branches? M'a-t-elle pas laissé dans les couches corticales l'extrémité de ces prolongemens entretenue par la sève, et qui n'attend,

our fournir des boutons ;-que des circonstances favorables ? Enfin, peut-on citer une seule partie danses plantes qui ne doive primitivement son origine à la moelle centrale, quel que soit l’état du végétal? du de

À la vérité, Linné soupçonnait, d’après Haller, que les nouvelles couches de bois, qui-se forment toujours en dehors des aneieunes, comprimant celles-ci de plus en plus, resserraient en même temps le canal médullaire ; qu’alors la moglle cherchait à-s’échapper . par les mailles du bois, et ju’ainsi se formaient les prolongemens médullaires. Des observations plus modernes ont fait renoncer à cette opinion. Ces prolongemens sont dus, comme nous l’avons vu plus haut, aux vaisseaux qui se détournent de létui, prennent une direction latérale, et vont aboutir à l'écorce : d'un autre côté, Knight a remarqué que le canal médullaire ne subis- “sait aueun rétrécissement, qu'il conservait le mème calibre, même dans les vieilles branches; observation.qui depuis à été confirmée par celles de M..du Petit: Thouars; 535 Pour connaitre linfluence.de la moelle dans Je,développe-

ment des plantes, on l’a enlevée de plusieurs arbres fruitiers : les uns ont péri dans cette opération, d’autres ont ré sisté; mais on ne dit pas quelles branches on a privées de moelle, Si ce sont les anciennes, elle devait y être desséchée et par conséquent inutile; si ce sont celles de l’année, ées branches devaient nécessairement périr ; enfin, si c’est la moelle du tronc, celui-ci était alors dans la même situation que ces arbres dont nous avons vu plus haut le bois détruit presque jasqu’à l'écorce. Ces expériences offrent done, faute de détails suffisans, peu d’éclurcissemens sur la nature et les fonctions de la moelle.

Ce que j'ai dit jusqu'alors sur la moelle appartient aux plantes dicotylédones; nous allons maintenant la considérer dans les monocotylédones. Celles-ci, telles que les palmiers, mont plus de canal médullaire, plus de couches concentriques , plus de rayons divergens sur les coupes transverses ; la disposition des organes n’est plus’la même; elle annonce un mode de développement différent. En prenant ces plantes à leur naissance | on peut remarquer qu'elles ne produisent d'abord qu'une grosse touffe de feuilles sans tige ; l’année suivante, de nouvelles feuilles paraissent dans le,centre des anciennes : cés dernières, repoussées vers la circonférence, tombent en vieillissant, mais leur partie inférieure persiste ét formé-un anneau ligneux, qui devient la base de la tige; les nouvelles feuilles tombent a leur tour, et laïssent un second anneau de même dimension que le premier : c’est ainsi que d’anneau en anneau, toujours d’un diamètre égal, se forme la tige des palmiers sans ramifications, sans couches corticales, mais toujours couronnée par un bouquet de feuilles disposées circulairement.

Ce mode de développement, très-différent de celui des plantes dicotylédonés, doit donc produire une disposition différente dans les organes internes. En effet, un tronc de palmier, coupé horizontalement, ne présente, au lieu de couches concentriques, que l'extrémité d’un grand nombre de vaisseaux, ou de fibres ligneuses placées irrégulièrement à côté les unes des autres, et dont les intervalles sont occupés par la moelle : ces fibres sont d'autant plus serrées et plus dures, qu’elles sont plus rapprochées de la circonférence, tandis que celles du centre sont plus lâches et plus flexibles, en sens contraire de celles des tiges dicotylédones (pl. 2; fig. St

Lo moelle des palmiers, dureie et desséchée entre les fibres extérieures, ne jouit de toute sa force que dans les fibres du centre; elle est entremêlée avec des Le très-nombreuses qui s'élèvent avec elle dans une direction vert'zale, et se terminent par des boutons au sommet des tiges. Ces boutons produisent les nouvelles feuilles et les pédoncules des fleurs. Ainsi, dans les plantes monocotylédones, la partie la plus active-de la ole est constamment dans lecentre des tiges, tandis que, dans les dicotylédones, elle existe particuliere-. ment dans les couches corticales : au reste, quelle que soit la position de la moelle, elle conserve boule caractère distinctif que nous y avons reconnu , celui de séprolongeravee N lestrachées, et de produire des boutons dansles circonstances favorables : elle offre encore quelques modifications particu- | lières. Dans les tiges fistuleuses, telles que celies des graminées, sa partie active tapisse, en lignes parallèles et longitudinales, fr parois internes de ces tiges, et, comme elles sont entrecoupées par des nœuds de distance en distance, il s'échappe de ces nœuds des filets médullaires qui donnent naissance aux feuilles ou quelquefois à d’autres tiges La moelle des scirpes, des joncs, des souchets, et de la plupart des liliacées, mérite encore une attention particulière. J'omets ici beaucoup d’autres détails, n’ayant voulu présenter dans cet article que ce qu’il y avait de plus intéressant à dire sur la moelle, surtout relativement à son action et à sa grande influence dans l'acte de la végétation ‘.

1 Mon but, dans cet ouvrage, n’est pas seulement, comme on Va pu voir dans les premiers chapitres ,; d'étudier la végétation dans ses gxquee phénomènes, mais encore de chercher à saisir les rapports qui l’enchai-

nent à tous les autres êtres. Sous ce point de vue, cet ouvrage aurait pu avoir pour titre : Les plantes considérées en elles-mêmes et dans leurs rapports avec l’économie de lu nature. Des raisons particulières ont dé- ‘terminé l'éditeur à lui donner un autre titre.

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