CHAPITRE CINQUIÈME
Des termes.
La botanique, comme toutes les autres sciences, a ses termes propres Où techniques : ce sont les mots qu’elle emploie pour désigner les différentes parties des plantes, leurs fonctions, leurs caractères. À mesure qu’une science agrandit ses découvertes et enrichit son domaine, elle fait naître une foule d’idées neuves, auxquelles il est souvent difficile d'appliquer les expressions recues ; il est même Impossible de les employer lorsque ces idées sont produites par des objets jusqu'alors inconnus. C’est ainsi qu'il existe pour chaque science un dictionnaire particulier, qui ne peut avoir d’autres bornes que celles de la science elle-même. La multiplication des mots est en même temps celle de nos découvertes et de nos idées; mais l'invention des mots n’est pas toujours aussi facile qu'on pourrait le croire : elle exige beaucoup de réserve et de goût ; de la réserve, pour ne point présenter de nouvelles expressions sans nécessité; du gotr, pour les choisir d’une manière convenable à la langue dont on fait usage. Comme il s’est introduit, dans ce travail , un grand nombre d'abus très-nuisibles aux sciences, j'ai Cru qu'il ne serait pas inutile de les faire connaître, et de présenter quelques règles, dont on ne peut s’écarter sans de grands inconvéniens.
Lorsque le désordre et l'anarchie sont sur le point de s’introduire dans une science, c’est alors qu'il faut redoubler d’efforts pour en arrêter les progrès, et pour garantir les esprits du danger des innovations, en les ramenant aux véritables principes de la science. Tel est aujourd’hui l'état de la botasus : ses fondemens, si judicieusement établis par les Tournelort, les Linné, etc., sont ébranlés ; bientôt, si l’on ny prend garde, ils s’écrouleront sous l'abus des réformes, ét la botanique rentrera de nouveau dans son ancien chaos , étouffée nes les changemens successifs des termes. | . Lomme on abuse de tout, il n’est pas étonnant que lon ait trop étendu la permission d'établir des mots techniques :
( 50 ) on ne devrait se le permettre qu’autant qu’il n’en existe aueun propre à rendre nos idées. C’est ainsi que, pour les formes si variées des feuilles et des fruits, on a fait un heureux emploi de termes déja consacrés en géométrie; mais, d’un autre côté, combien de mots barbares, désagréables à l'oreille, rudes à la prononciation, n’a-t-on pas imaginés pour exprimer beaucoup d’autres parties des plantes! On peut dire, avec vérité, que le mauvais goût dans le choix des expressions ternit, en quelque sorte, l'éclat des plus belles fleurs, et rebute souvent d’une étude qui a tant de charmes en elle-même : c’est un jardin enchanteur, mais dans lequel on ne peut pénétrer qu'au travers d’une haie entrelacée d’épines.
C’est donc une erreur de croire qu'une découverte ou une idée nouvelle nécessite toujours ùn terme nouveau. Quiconque connaît bien toutes fe ressources de la langue dont il veut faire usage, y trouvera facilement des expressions qu’il pourra appliquer à l'idée ou au nouvel objet qu’il veut peindre à la pensée. Un même mot peut être pris dans plusieurs sens différens, sans nuire à la clarté, dans son sens propre, dans un sens allégorique, métaphorique, etc., usage admis dans presque toutes les langues, surtout dans celles que nous regardons comme les plus parfaites, telles que les langues grecque, latine, française, etc. Cet art ingénieux d'exprimer par le même mot plusieurs idées différentes est bien plus une perfection qu’un défaut, une élégance de style qu'une pauvreté d'expression. | Un terme employé métaphoriquement peint bien mieux les objets nouveaux qu’on veut représenter, que l'invention de termes inusités, souvent aussi nuisibles à la clarté du style qu'a son élégante simplicité : d’où il résulte qu'il est peu de mots qui ne soient employés dans le sens propre et dans le sens figuré. Ainsi, pour en citer un exemple, nous disons, dans le sens propre, qu’une substance est tendre lorsqu'elle peut aisément être entamée : du bois tendre, une pierre tendre. On l'applique, dans un sens figuré; aux sensations qu'éprouvent, par les impressions de l'air, les êtres animés; on dit : avoir la vue tendre, la peau tendre ; d’autres fois il caractérise les affections de l'âme: ‘avoir le cœur tendre. Il se dit même des discours propres à inspirer le sentiment de la tendresse : un discours teudre,
(5) des paroles tendres ; de nos gestes et actions : un aërtendre, un son de voix tendre. Dans les arts, on dit qu’un peintre a le pinceau tendre ; qu'il y a dans son tableau des ouches extrémement tendres : quelquefois il est employé comme substantif, et signifie /a tendresse. Quel barbare oserait remplacer ces expressions figurées par autant d'expressions propres? C’est cependant ce que font tous les jours nos novateurs en botanique. Le nom de calice, appliqué à l'enveloppe extérieure des fleurs, me donne l’idée d’une coupe, dont cet organe a souvent la forme : des modernes y ont substitué celui de périanthe , c'est-a-dire autour de la fleur ; mais ce nom serait plutôt applicable aux bractées ou aux involucres lorsqu'ils existent, qu’à un organe, qui est une partie intégrante de la fleur : le nom de périgone, qui signifie autour du pistil, vaut encore moins. Telle est la vanité ridicule des novateurs! Ils croient avoir beaucoup fait pour la science, quand ils en ont changé les expressions.
Les plantes sont des êtres vivans ; quoique très-éloignées des animaux, elles ont avec eux une foule de rapports : comme eux , elles croissent, vivent, se fécondent , produisent de nouveaux individus, et meurent; comme eux, elles ont des organes, des liqueurs, recoivent des alimens, qu’elles convertissent en leur propre substance. Quoique leurs organes et leurs fonctions soient très-différens de ceux des animaux , ils tendent néanmoins au même but, et l’on a donné bien souvent des noms communs à ces deux classes d'êtres animés. Les plantes ont un épiderme, une moelle, des fibres, des veines, des vaisseaux, des organes sexuels, un ovaire, un placenta, des embryons, etc.; autant d'expressions empruntées des animaux, mais avec les modifications convenables.
l Les noms sont, jusqu’à un certain point, indifférens; l'essentiel est de bien déterminer le sens qu'on y attache : avec cette attention, ôn n’a point d'erreurs à craindre, et lorsqu'il s’en commet, c’est ou la faute de l'auteur, qui n’a pas été assez clair, ou celle du lecteur, qui l’a mal compris. On ne peut donc que désapprouver ces auteurs modernes, qui substituent tous les jours, pour les organes et autres attributs des végétaux , des noms nouveaux à ceux jusqu'alors en usage. Ils se fondent, à la vérité, sur une double raison : la première, que lexpression ancienne rend mal l’idée qu’on
(52) y attache; la seconde, que la nouvelle expression est plus en "rapport avec les nouvelles découvertes : j'en connais une troisième, celle de paraître publier de nouvelles observations, en masquant celles de leurs prédécesseurs sous une expression qui a l'apparence de la nouveauté dans les idées.
Ce serait ici le lieu de prouver ces inculpations par des exemples : j'allais le faire; mais j’ai senti que quelques citations isolées eussent été insuffisantes; on aurait pu croire d’ailleurs qu’elles étaient choisies à dessein pour dénigrer des auteurs dont j'estime les talens, et que mon projet était d'étendre ma critique sur toute espece d'innovation. Je suis très-éloigné d’avoir cette intention : il est beaucoup de réformes auxquelles jsnpeud ; beaucoup de découvertes qui ont éclairé, embelli cette science, déja si intéressante par elle-même, mais qui ne doit être ni profanée ni obscurcie par des charlatans’'et des intrus, dont le but semble être de renverser les idées reçues, de faire disparaître, sous l’appareil imposant d'expressions scientifiques, les lumières que des hommes de génie avaient jetées sur les véritables élémens de la science. Au reste, toutes ces prétendues réformes sont réduites à leur juste valeur par tous ceux qui ont une longue, habitude de l'étude et de la réflexion ; mais les jeunes gens, peuvent aisément se laisser séduire par ce jargon emphatique, qui prend, aux yeux de l'ignorance, l’apparence de l’érudition.
Depuis long-temps la langue grecque a joui du droit presque exclusif de nous fournir des termes techniques : nous ne connaissons en effet aucune autre langue qui se prête plus, facilement à réunir plusieurs expressions en une seule, et à présenter souvent, en un seul mot, les caractères de l’objet que l’on veut définir ; mais ces expressions, qui plaisent tant aux savans, épouvantent presque toujours les oreilles délicates qui les entendent pour la premiere fois, surtout quand on n’est point initié dans les principes de la langue grecque; d’un autre côté, pourquoi, lorsqu'on les traduit, affecter constamment de parler grec, quand on peut profiter des ressources que nous offre notre propre langue? Quel grand inconvénient y aurait-il à substituer en français aux expressions de monandrie, monogynie, monosperme , celles d’une étamine, un pistil, une semence? On a même porté la sévérité jusqu’à traduire des mots latins par des barbarismes révol-
tans, substitués à des expressions généralement adoptées. Qui croirait que des gens de goût eussent rendu les mots Jfolia serrata, cordata, reniformia , trigona , etc., par CEUX de feuilles serrates, cordates, réinaires, triquètres, ete. ? Il n’y a done que le bon goût qui puisse guider dans cette sorte de travail. Au reste, on ne peut trop rappeler aux savans, dans quelque genre que ce soit, de ne point hérisser l'entrée des sciences de trop de difficultés, mais plutôt d’en faciliter l'accès par des dehors séduisans, par la pureté du langage, par un style moins sec, un peu plus orné, et d’être bien persuadés que les ornemens, placés avec discrétion, ne peuvent nuire à la sévérité de leurs principes.
Je crois donc que tout terme nouveau doit être rejeté lorsqu'un autre a déjà été admis pour exprimer la même idée, quoique, pour justifier ce changement, on s'efforce de lur donner un sens un peu différent. Je ne peux me dispenser d’en citer quelques exemples pour être mieux compris. Des auteurs modernes ont annoncé, comme une observation neuve, que ce qu'on nomme calice commun, dans les plantes composées ou syngénèses, n'était qu'un involucre, et que Vaigrette des semences devait être regardée comme le véritable calice. Où est donc la découverte, sinon dans le changement des expressions ? Linné n’avait-il pas mis l’involucre au rang des calices? N’avait-il pas également reconnu qué les aigrettes étaient le calice propre des fleurs composées "? Un auteur plus moderne a adopté le nom de péricline pour le calice commun des composées, qu'il nomme synanthérées ; le nom de cypsèle pour les semences; celui de cnanthe pour le réceptacle; de calathide pour la réunion des fleurs sur le réceptacle commun, etc. Ces expressions pourraient être admises, s’il n’en existait pas d’autres avec lesquelles on s'entend tout aussi bien, malgré la critique qu’on en à faite : il est encore à regretter que l’auteur ait nui d’ailleurs, par des expressions à jamais inadmissibles, aux excellentes observations qu’il a présentées sur cette famille. S'il était permis au premier venu, sous prétexte de réforme, de changer à volonté, dans une langue quelconque, les noms généralement adoptés, quel désordre s’introduirait dans les langues? Voltaire, lui-même, malgré l'influence de ses
* Cadix flosculi corona seminis, apice germinis insidens : Lax:, Gen. Plant., 392. Edit. Reich.
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grands talens, n’a pu parvenir à faire admettre dans notre langue quelques mots nouveaux, suppléés à d’autres barbares et presque insignifians.
Si lou y fait attention, l’on verra que les organes auxquels on applique des termes nouveaux étaient connus et nommés depuis long-temps. C’est envain que, pour motiver ces changemens , on cherche à considérer les différentes parties des plantes sous d’autres rapports. Telle est la subtilité des novateurs, au moyen de Ras ils croient se faire passer pour des auteurs originaux; mais comme les objets peuvent être vus sous bien des faces, d’autres s’en emparent, et usent à leur tour du même privilége; nouveaux changemens, nouvelle dénomination. La plupart des écrits publiés depuis quelques années nous en offrent de nombreux exemples.
D'une autre part, une subtile métaphysique, introduite par quelques imaginations exaliées, est venue ajouter Le désordre des idées à celui de la nomenclature, en confondant tous les organes, et cherchant à les rapporter presque à un seul, sans s’embarrasser de leurs fonctions respectives. C’est ainsi que, dans un mémoire récemment publié, où il y a d’ailleurs de bonnes observations, on représente les graminées comme n'ayant que des fleurs rues, c’est-à-dire privées de ces enveloppes protectrices, désignées, dans les autres plantes, sous les noms de calice et de corolle, mais que la nature à remplacées ici par des écailles auxquelles on a donné les noms de balle, de glumes, de valves, etc. Quoique ces organes, bien distincts des feuilles, remplissent essentiellement les mêmes fonctions que les calices et les corolles , que même quelques-uns persistent avec les semences qu'ils enveloppent, quoiqu’ils se présentent constamment sous les mêmes formes, on ne veut y voir que des feuilles avortées, des feuilles rudimentaires, réduites en bractées, tellement qu'a l’aide de l'idée ingénieuse des avortemens et des soudures, on ne voit plus que des feuilles dans un végétal. On sait aujourd’hui, d’après de prétendues découvertes physiologiques, que l’ovaire est le produit d’une ou de plusieurs fenilles rapprochées et soudées; que ce sont les bords rentrans de ces mêmes feuilles qui constituent les cloisons dans les fruits à plusieurs loges. l me semble que tout cet étalage scientifique se réduit à dire que les parties des plantes sont
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toutes composées de tissu cellulaire et réticulaire, dont les modifications forment les divers organes, ce que lon sait depuis très long-temps, comme on sait que le corps des animaux est composé de chair et d’os. Je crois qu il serait inutile d’entrer dans de plus longs détails : tous les bons esprits . comprendront aisément quel bouleversement de pareilles idées jetteraient dans la science, si elles n'étaient repoussées
ar le bon sens; je me serais même dispensé d’en parler, si fon meût essayé de les peindre aux yeux par des figures plus qu'inutiles, et que je désapprouve 1c1 très-formellement à j'en dirai autant de cette ligne médiane empruntée desanimaux, et appliquée aux végétaux. Je regrette d’être force «€ d'entrer dans ces détails : il m’eût été bien plus agréable der les supprimer, si, comme on le verra ailleurs, on ne meüt mis, malgré moi, dans la nécessité d’en parler.
Par un abus contraire, tandis que les novateurs veulent supprimer des organes bien prononcés ; tandis qu'avec une feuille ils forment un calice, une bractée, un ovaire, les cloisons des fruits, etc., ils ont trouvé moyen, d’un autre côté, de donner aux modifications du même organe des noms substantifs distincts, comme s'ils étaient autant d’organes particuliers. Ainsi, un réceptacle allongé et saillant. est, pour eux, un gynophore; un ovaire pédicellé est un podogyne, etc.
Un autre usage, dont on a rendu l’application minutieuse, est celui de présenter, en quelque sorte comme une science ou une étude particulière, ie différentes parties de la même science; usage moins blamable lorsqu'il s’agit de grandes divisions, ou d’une science considérée sous des rapports différens, comme la physiologie végétale, la phytographie, ete., la première relative aux organes des plantes et à leurs fonc tions, la seconde à la description de chacune de leurs parties : mais étendre plus loin ces sous-divisions, et leur donver un nom particulier, c’est établir un système de nomenclature à l'infini. On a appelé phylographie la description des feuilles; carpologie, l'étude des fruits : pourquoi l'étude ou la description des racines, des tiges, des étamines, des pistils, des glandes, des poils, des stipules, des bourgeons, etc., ne recevrait-elle pas également un nom particulier? De là l'invention d’une foule de termes qui ne peuvent être compris par la plupart des lecteurs, que par l'exposition