COSME II
de leurs mièvreries le récit des faits historiques les plus mouvementés, et qu’on a peine à démêler la vérité au milieu de ces phrases alambiquées. A mesure qu’on avance, les artistes ont moins de génie ; mais le goût pour les arts est toujours vif cependant ; c’est lame des artistes qui n’a plus la même virilité, leur main n’a plus la fermeté superbe de leurs devanciers; on raffine, on subtilise, on allanguit toute chose. La ligne droite, noble, austère, qui suffisait aux grands ancêtres, se contourne, se complique en des contours baroques qui vont bientôt créer la singulière école à laquelle le monde entier sera soumis. Le dernier des grands, Jean de Bologne, est mort; il ne reste plus que le Tacca. En architecture, on a Giulio Parigi; en peinture, Cigoli, Passignani, Cristoforo Allori et Rosselli. Le soleil se couche;
vingt années s’écouleront à cher à la décadence de Cependant une grande Cosme IL II s’intéressait généreusement sa proteclui permit de s’installer au.x sa villa d’Arcetri, où, désuites du Saint -Office, il former des élèves comme taines œuvres qu’il voulait hommes et qui ont con- C'était un Barberini, Urdamné Galilée. Il le cita, au tribunal du Saint-Office soutenu une théorie conl’Eglise. La cour de Tosavec un intérêt réel la
Cosme II do llédicis. — Dessin de Garcia.
peine, et nous allons toulArt florentin, gloire était réservée à à Galilée, il lui accorda tion, le rappela de Padoue, portes de Florence, dans sonnais à l’abri des pourne s’occupa plus que de Viviani, et d’achever cerléguer à la mémoire des tribué à sa gloire, bain VIII, qui avait conà l’âge de soixante-dix ans, comme coupable d'avoir traire à celle adoptée par cane ne cessa de suivre marche du procès fait au
grand astronome. Il fallut livrer Galilée cependant. Après seize jours d’arrestation on commua sa prison en un permis de résidence dans sa maison, puis on lui permit de sortir le soir en voiture. Cinquante jours après, le Saint-Office le réclama, l’enferma encore étroitement pendant une nuit et, le lendemain, on lui communiqua la sentence qui le condamnait à
la prison à perpétuité s’il n’abjurait point son erreur. C’est alors, au dire d’une légende qu’il est difficile de prendre pour absolument vraie, que le vieillard illustre s’agenouilla et, incliné en signe de soumission devant le tribunal, aurait murmuré cette parole qui a traversé les âges : « et pourtant elle se meut — « Pur si muove ». La peine de la prison fut alors commuée en un séquestre dans ce palais de Trinita de Monti, qui s’élève à la place de ce nom à Rome, et appartenait alors au grand-duc de Toscane, anxieux des péripéties de cette odieuse poursuite. Enfin on permit à Galilée de se rendre à Sienne où il aurait pour demeure la maison même de l’archevêque. Après cinq mois de séjour dans cette ville, Cosme obtint sa libération et il lui offrit l’hospitalité. Du haut de San Miniato on voit la villa et le belvédère où, par les nuits sereines, le vieillard dressait son télescope et observait les astres; il vécut là neuf années, paisible après tant de vicissitudes. Les sénats de Venise et
de Florence avaient seuls soutenu la science persécutée par l’ignorance et le fanatisme.
Ce serait une histoire lamentable à écrire; elle est aujourd’hui connue du inonde entier. Les pièces du procès figurent à l’Archivio di Stato de Rome, et l’honorable chevalier
BaE-CHA DEL iriEBLCOLE.
Fêtes du Mariage du Grand-Duc. — L’Expédition des Argonautes. — Conquête de la Toison d'Or.
Fêtes du Mariage du Grand-Duc Cosme IL — Le Magnifique Carrousel fait à Florence.
Nicolas Bocquet. — Rome 1690.
Bertolotti a bien voulu nous montrer les originaux qui ont servi de base au beau travail d’un historien italien distingué, M. Berti, qui a dit le dernier mot sur ce singulier épisode.
Cosme aura eu la gloire d’associer son nom à celui de Galilée, et Galilée lui aura piouvé toute sa reconnaissance vis-à-vis de la postérité, en écrivant son nom en tête de ses œuvres
FERDINAND II
qui lui sont dédiées. Il a donné à la famille un témoignage plus touchant encore : quand, penché la nuit sur son télescope, il découvrit les quatre satellites qui gravitent autour de Jupiter; dans le beau ciel azuré qui s’étend sur Florence comme un voile de sombre azur où brillent les constellations argentées; il leur donna le nom d'étoiles de Médicis.
C’est un règne très-court que celui de ce Cosrae; mais il n’est pas sans gloire. Monté sur le trône en 1608, il meurt en 1620, il avait épousé Marie-Magdeleine dAutriche, elle lui a\ait donné un fds, Ferdinand, qui allait lui succéder, quoiqu'il ne fût âgé que de dix ans au moment de la mort de son père.
FERDINAND II
ALHEUREUSEMENT la Toscane allait être livrée à une tutelle; mais le temps n’était plus où Florence, en proie aux agitations populaires, pouvait péricliter pendant la minorité \ d’un prince et voir renaître la discorde. La mauvaise administration seule était à craindre, et les dix années qui devaient s’écouler furent pénibles au point de vue économique. Christine de Lorraine, l’aïeule de Ferdinand II, vivait encore; elle allait se joindre à Marie-Magdeleine d’Autriche sa mère, pour prendre la régence du Duché.
-- Assez mal entourées d’abord, assez hautaines pour ne point
abdiquer leurs volontés, ces princesses eurent assez de ces dix années de tutelle pour ruiner l’État pour longtemps. On les vit assumer la responsabiUté du commerce des grains dans les Maremmes de Sienne, et, par leur mauvaise administration, ruiner toute cette province. Leur générosité sans mesure et sans frein pouvait s’appeler une prodigalité coupable; elles connurent la gêne, et on vit pour la première fois, sous leur règne, s’ouvrir les Monts-de-Piété. Pendant ce temps-là le jeune prince voyageait à l’étranger et se fi.xalt d’abord à Rome, puis à Prague, et visitait toute l’Allemagne. En 1630 il rentrait à Florence, déjà majeur et prêt à assumer le pouvoir.
Il prit en mariage Vittoria délia Rovere, princesse héréditaire d’Urbin, et les premières années de son règne se passèrent assez paisiblement; cependant une épreuve assez cruelle l’attendait : la peste, dont on n’avait plus subi l’atteinte depuis plusieurs siècles, envahit la Toscane Le prince se voua avec un véritable courage à la répression du fléau. Il n’apporta pas dans les choses de la guerre la même ardeur; car, lorsque la mort du duc d’Urbin, prince délia Rovere fit de sa femme l’unique héritière des droits au trône d’Urbin : il froissa ses peuples par la mollesse avec laquelle il laissa la cour de Rome revendiquer des titres imaginaires.
Cependant il ne put échapper à la nécessité de combattre, et il dut marcher sur Parme, où son beau-frère Farnèse, qui avait occupé indûment Castro et Roncillone, ne cessait de
lui prodiguer l'offense. Pour subvenir uiix frais de cette guerre, la Toscane se trouvant dans de mauvaises conditions économiques après dix années d'une déplorable administration financière : Ferdinand II se vit forcé d’augmenter les impôts dans une proportion notable, et le peu de popularité que lui avait acquise son dévouement pendant l’épidémie fut bientôt perdue. Il jouissait à l’étranger d’un grand crédit moral, et la maison de Médicis, toujours
puissante sans doute et toujours considérée, avait pris une singulière importance dans ce que nous appellerions aujourd’hui « le concert européen », par ce fait seul qu’elle avait donné à la France deux reines qui furent deux grandes personnalités politiques : Catherine de Médicis, femme de Henri II, et Marie de Médicis, femme de Henri IV.
Plein de modération, animé d'un esprit de ferveur religieuse qui ne dégénérait point en fanatisme, on vit Ferdinand se porter intermédiaire entre Alexandre VIH et Louis XHI, et déterminer le traité de Pise qui empêcha peut-être le retour des terribles incursions des
Ferdinand II, par Juste Sustermans. — Collection Pitti. sièclcS précédents.
Si ce n’était plus le grand
siècle, c était la fin d une période qui avait eu sa gloire artistique; Pietro Tacca vivait encore, pour 1 honneur de la sculpture ; en peinture on avait Giovanni da San Giovanni et l^ietro di Cortona; Stefano Délia Bella, dont on connaît le brillant burin et l’imagination féconde, fixait les fêtes et les décorations fugitives et les réunions de gala de ce temps, splendide encore dans ses divertissements. Les monuments, les fortifications, l’embellissement des villes et des ports attiraient aussi 1 attention de Ferdinand; on le vit orner la place de Livourne et continuer les travaux de la rade; il ambitionna, lui aussi, la gloire de combattre les corsaires de Tunis.
C’était enfin, malgré tout, une époque de culture intellectuelle; car Ferdinand était naturel-
FERDINAND II
leinent porté vers les travaux de l’esprit, il s'était même fait une spécialité de la chimie, mais il avait un frère dont on ne peut pas passer le nom sous silence quand on esquisse l’histoire des Médicis; c’est ce fameux cardinal Léopold qui s'est acquis une réelle célébrité par sa passion pour l’étude et pour tous ceux qui s’illustraient dans les sciences, les lettres et les arts. C’en était assez, dans un pays comme Florence, pour donner un élan superbe aux choses de 1 esprit. L’amour des sciences naturelles avait déjà depuis longtemps passionné les Médicis, on leur devait de véritables découvertes; le séjour de Galilée, son génie puissant couronné par son adversité, avaient réveillé le goût des observations et excité l'ardeur de ceux qui s’occupaient de physique et de mathématiques; il avait fondé une école et laissé des élèves qui, à leur tour, étaient devenus des maîtres : on compte parmi eux Niccolo Aggiunti, Evangelista Torricelli, "V^icenzio Viviani.
Ferdinand appuya ce mouvement, le cardinal son frère alla plus loin, et fonda la célèbre académie du Cimento^ centre intellectuel, foyer bienfaisant d’où partait une vive lumière qui se répandait sur toute la Toscane. C’est encore une belle époque pour Florence; c’est la lueur suprême d'un foyer qui bientôt s’éteindra. On voit -un grand-duc en tenue de laboratoire, dans son palais, à côté de son frère, prince de l'Eglise, poursuivre, avec l’aide de Vincenzio Viviani, les expériences qui ont pour but de rendre le mercure malléable.
Ferdinand a trouvé quelques formules nouvelles, et, en tout cas, il a eu la gloire de favoriser de nombreuses, publications scientifiques et d’aider dans leurs travaux tous ceux qui ont cherché le progrès des sciences. C’est dans ces réunions du palais gi'and-ducal que fut décidée la fondation de l’académie du Cimento. Elle jeta en son temps une très-vive lumière; mais l’éclat fut d’aussi peu de durée qu’il avait été brillant. La première réunion de cette académie eut lieu le 19 juin 1657; la docte assemblée prit pour devise un fourneau et trois creusets avec la légende Provando Riprovando. On se réunissait à Pitti; les sociétaires n’étaient que neuf. C’était d’abord le grand-duc, puis le cardinal Léopold, les frères Paolo et Candido del Buono, Alessandro Marcili, Vincenzio Viviani, Francesco Redi, patricien d’Arezzo, trèscélèbre alors, et dont il existe une belle médaille en bronze, Antonio Uliva, Giov Alfonso Borelli, le comte Carlo Renaldini et le comte Lorenzo Magalotti, qui remplissait l’office de secrétaire. Mais ces neuf académiciens titulaires, protégés par le grand-duc, qui siégeaient au palais même, avaient des ressources au point de vue financier, et, par des secrétaires payés par le prince, correspondaient avec toute la Toscane et portaient la vie intellectuelle jusque dans le fond des provinces, entretenant ainsi le feu 'sacré. En 1666 on publia les Essais d'expèviences Jiaturclîes, dédiés par le cardinal Léopold au grand-duc Ferdinand.
Ce fut un très-beau mouvement; mais on aura de la peine à croire que ces dix savants ne purent s’accorder entre eux; la jalousie et les mauvaises passions qui, trop souvent, sont inséparables de l'illustration intellectuelle, amenèrent de tels déchiiements quon vit bientôt Borelli, l’im des plus brillants sociétaires, abandonner le service de la cour et même la Toscane, entraînant à sa suite l’Uliva et le Renaldini. Le Cimento n’avait vécu que dix années.
On peut dire en somme de Ferdinand II qu’il a été un grand prince; le musée des offices étant désormais fondé, un souverain tel que lui devait naturellement en augmenter
les richesses; il reçut d’abord de la maison délia Rovere, qui s’était éteinte à Urbin, un grand nombre de tableaux des plus célèbres artistes, entre autres la fameuse Vénus couchée du Titien qui orne la tribune. Son frère, le cardinal, très-passionné pour les antiques, acheta le fameux Ermaphrodite, la Chimère étrusque^ que nous donnons en tête de notre étude sur l’art étrusque, et la belle Idole de bronze, qui ornent le musée, trois monuments d’art incomparables.