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LE MOUVEMENT INTELLECTUEL

N se demande pourquoi Florence, entre toutes les villes de l’Italie, eut le privilège de rendre à l’Europe le culte de la pensée, de lui inspirer le goût du beau, et de donner le signal du mouvement dans toutes les branches des connaissances humaines et de conserver si longtemps la suprématie sur toutes les villes de la Péninsule ? En un mot, quelles sont les origines et les causes de la Renaissance?

Les hommes ne peuvent pas toujours analyser exactement un mouvement aussi prodigieux et aussi complexe; s’il y a quelque chose de logique et de naturel dans ce développement extraordinaire, il y a chez les peuples où il s'effectue des dons heureux qui le secondent et, dans le sol qui le produit, une certaine fertilité qui contribue à l’excellence de la moisson. Tout n’est pas acquis par l’étude et l'économie ; il y a de l'intuition, du bonheur ou quelque chose d’heureux qu’on n’analyse point. La douceur du ciel, le charme de

l’atmospiière, une grâce native, dont chaque chose est empreinte, je ne sais quoi d’élégant et sympathique, ne doivent point être étrangers à une aussi admirable efflorescence dans la Toscane. Les causes efficientes sont multiples; les unes sont directes, immédiates et permanentes; les autres sont indirectes, lointaines et purement accidentelles.

Nous allons nous efforcer de les rechercher et de les exposer simplement, brièvement, dans un coup d’œil d’ensemble sur le mouvement intellectuel et sur le mouvement artistique.

Dans ce beau livre où il a étudié la Renaissance, au chapitre intitulé « Renaissance de l’antiquité », Burckhard nous dit: « Les conditions sociales de l’époque auraient suffi, sans l’influence de l'antiquité, pour porter la nation italienne à un certain degré de maturité; comme il est certain aussi que la plupart des innovations véritablement substantielles apportées alors dans la vie publique, se seraient développées sans elle ».

Si cette assertion était exacte, — et nous nous permettons de dire qu’elle ne l’est point absolument, surtout en ce qui touche et les lettres et les arts, — il faudrait supprimer déjà, parmi les causes réelles, une de celles que nous croyons les plus décisives : ce serait donc alors au seul génie florentin et aux seules circonstances politiques et sociales, que serait due l’élaboration du grand œuvre. Il n’est que juste de dire que l’écrivain que nous venons de citer reconnaît pourtant que l’antiquité imprima alors aux lettres et aux arts un coloris spécial, qui se manifesta dans la forme, sinon dans la substance des choses.

La rénovation, il faut le dire tout d’abord, s’exerça dans tous les sens ; ce ne fut pas seulement un retour au culte des choses de 'l’esprit inspiré par la découverte des œuvres de la littérature et de la philosophie antiques , mais il semblait qu’on eût retrouvé en même temps le sens perdu de la beauté plastique.

La lutte continue pouiT'indépendance, pour cette liberté d’association qui fut un des grands leviers de la puissance de Florence, pour, l’autonomie politique de la cité et pour la revendication des libertés communales, interdisait d’abord à tout Florentin le désintéressement de la chose publique; elle forçait les citoyens, à tous les degrés de l’échelle sociale, à une certaine activité physique et intellectuelle, en lui imposant, avec les efforts naturels qu’exigent les nécessités de la vie matérielle, une préoccupation et une responsabilité personnelle d’un ordre plus élevé. De bonne heure, chaque Florentin appartint à un groupe et fut le soldat d’une idée ; on l’appelait à toute heure à la défense de sa bannière, à la revendication de ses droits méconnus et, à sa place dans le rang de sa corporation, il était à un degré quelconque l’artisan et le champion d’une réforme.

L’initiative était alors une loi pour tous, l’originalité et les indépendances de caractère une habitude ; l’esprit était individuel. Le pouvoir démocratique, à côté de ses dangers évidents, a cela de fortifiant qu’il n’impose pas à tous un joug commun, et qu’il ne fixe de limite à l’ambition de chacun, que celle imposée par la mesure de ses talents, de son activité et de ses facultés. D’autre part, il semble qu’il y ait incompatibilité entre cette agitation politique constante qui régna du xin® au xv° siècle, et la germination d’une idée féconde et le développement d’une civilisation naissante. C’est une condition sur laquelle nous insisterons plusieurs fois, quoiqu’il soit peut-être impossible d’en bien déterminer les causes.

Comment la fleur de la Renaissance a-t-elle pu grandir au milieu des péripéties ardentes

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LA RENAISSANCE

et incessantes de la commune? Comment n’a-t-elle pas été brisée, foulée aux pieds, coupée jusque dans ses racines? Dans Pise, dans Sienne, dans Pérouse ensanglantées, comment voit-on des penseurs et des artistes concevoir et exécuter dans un recueillement que semblent devoir troubler les dissensions continuelles et les guerres permanentes?

Non-seulement à Florence même, mais dans toute l’Italie, à Venise avec le Sénat et le grand Conseil, à iNIilan avec les Sforza, à Mantoue avec Gonzague, à Ferrare avec Este, à Urbin avec Montefeltre, à Rimini avec Malatesta, à Naples avec Robert puis avec Alphonse, et au Vatican avec les grands Pontifes : comment la tyrannie d’un maître farouche, de ceux qu'on appelait /es tyn'Uîis, qu’on voit occupés à attaquer ou à se défendre à agrandir leurs Etats et à spolier leurs voisins, échangeant nuit et jour de grands coups d’épée, abritent-ils en même temps, sous les murs de leurs rudes forteresses, tous ces champions de l’idée, dont ils font leurs Laitréats et leurs Pensionnaires : poètes qui chantent, artistes qui créent, savants et philosophes qui méditent? Il semble pourtant qu’il y ait incompatibilité profonde entre le glaive et l’étude ; et ce sont, au contraire, les tyrans qui mènent le chœur; et on les voit, tout bardés de fer, descendre dans l'arène pour conquérir le vert laurier.

C’est que l’Italie n’avait pas à faire le même effort que les autres peuples de l'Europe pour échapper à cet état de torpeur où ils étaient plongés à l’époque du moyen âge. On pourrait, après tout, écrire l'histoire de l'illustration des cinq ou six siècles qui suivirent l'invasion des Barbares; et cette époque, néfaste partout ailleurs en Europe, a encore en Italie son illustration relative. Les monuments dont les Romains avaient couvert le sol étaient toujours debout; Rome était resté quand même un foyer où le feu sacré couvait sous la cendre; les brutales invasions n’en avaient pas éteint jusqu’à la dernière lueur. Tous ces arcs de triomphe, ces thermes, ces colonnes votives, ces panthéons, ces amphithéâtres, ces temples, orgueilleux encore sous les lianes et qui empruntaient une beauté nouvelle à leur aspect de ruines, attestaient une grandeur passée dont on pouvait se souvenir au premier moment de calme et de pacification. C’était une chaîne entre l’Italie ancienne et l’Italie nouvelle ; et, dans la pensée de tous, la grandeur d’autrefois pouvait éveiller l’espoir et l’idée d’une grandeur à venir. Cette Grèce qu’on avait vaincue et qui s’était vengée de l’asservissement en imposant à son tour son joug intellectuel au vainqueur, n’était pas une pure expression géogi-aphique, un pays idéal, où, à un des âges de l’humanité, s’était abritée la pensée humaine. C’était pour les Italiens une réalité bien vivante, une terre amie et voisine, dont on voyait à l’horizon de la mer Adriatique s’échancrer les côtes bleuâtres. Chaque jour entraient dans leurs ports ces bâtiments venus de l'Hellespont, avec leurs voiles gonflées par le vent, bordées d’une grecque rouge, qui rappelaient par leur forme et leur couleur les nefs de 1 antiquité. L’Italie méridionale, d’ailleurs, ne s’appelait-elle pas, naguères encore, la grande Grèce, et, colonisée par ceux venus de la côte opposée, n’avait-on pas vu florir dans la Rouille et les Calabres une civilisation raffinée dont on retrouvait partout la trace? Si le christianisme avait proscrit tout ce qui rappelait les païens, du moins la tradition subsistaitelle encore et, chaque jour, découvrait-on les traces de cette civilisation, comme on constatait la présence de cette race d’élection qui avait fait souche dans les plus lointaines

bourgades. Ces deux influences latine et grecque, mêlées ensemble, avaient préservé les Italiens de la ruine totale au point de vue intellectuel; quant aux Florentins, ils étaient mieux disposés que tout autres à recevoir la culture, car, sur leur sol même, au lieu où s’élevait la cité des fleurs, la plus industrieuse et la mieux douée des colonies fixées dans la péninsule avant les Romains eux-mêmes, avait laissé les traces les plus évidentes de son passage, ainsi que des monuments d’art qui peuvent rivaliser encore aujourd’hui avec ceux de la Grèce et du xv'‘ siècle florentin.

Quand l’Italie avait été conquise; Théodoric, Charlemagne, Lothaire, avaient eu souci des choses de l’esprit et de tout ce qui peut adoucir les mœurs et policer les hommes. Dès le VIII® siècle, on avait vu paraître cet édit de Lothaire, où, fidèle à la politique du grand empereur, il fixait les circonscriptions scolaires, à Ravie, à Ivrée, à Crémone, à Turin, à Florence, à Fermo et à Vicence : et on traversait les époques sombres du x® et du xi® siècle en rallumant déjà le flambeau de l’érudition. Les moines de l’abbaye du mont Cassin aidaient à leur tour au développement; ils copiaient déjà Aristote, Démosthène, Cicéron, Horace, Virgile et Lucrèce; et ce n’était point par eux seuls que se faisait la révélation. C’était plutôt un réveil, car on se souvenait, dans toute l’Italie méridionale, d’avoir entendu lire les poètes latins dans les amphithéâtres romains, et, au forum de Trajan, on avait vu des lettrés réciter des fragments des auteurs classiques devant le sénat, qui donnait au vainqueur de ces luttes oratoires une couronne et un tapis d’or. La langue latine, qui, elle aussi, fut un instrument de civilisation, puisqu’elle était la clé d'or qui ouvrait le livre des belles pensées et du beau langage des aïeux, était encore assez répandue avant les premiers siècles de la Renaissance, pour qu’on pût prêcher en latin dans certains centres de la Toscane. Et le respect pour les esprits de l’antiquité n’était pas seulement le privilège de quelques lettrés ou d’une secte monastique, mais bien une religion populaire. On en avait une preuve à Mantoue, où on parait de fleurs la statue de Virgile comme si c’était l’autel d’une divinité ; à Brindisi, où on montrait la maison du poète à tous les étrangers comme un monument dont on pouvait s’enorgueillir. Dès le xiii* siècle, Dante, s’adressant au poète des Iiglogues et des Bucoliques^ le reconnaît comme son maître :

« Tu se’lo mio maestro e lo mio autore. >

C’est lui qui l’introduit dans les cercles où l’accueillent Homère, Horace, Ovide et Lucain; et il évoque tout l’aréopage des philosophes, des poètes et des moralistes de l’antiquité : Socrate, Platon, Déraocrite, Diogène, Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon, Orphée, Cicéron, Tite-Live, Sénèque, Euclide et Ptolémée.

L’influence romaine est évidente, le souvenir de Rome pénètre le Dante; il regarde les habitants de la Ville éternelle comme des aïeux; il subit leur joug, ils sont pour lui la source féconde d'où tout découle. «Le peuple romain, dit le Dante dans ses écrits, est l'aîné de la famille italienne. »

La langue latine, à vrai dire, ne s’était jamais perdue ; tout au plus avait-elle pu se corrompre au contact des Barbares. Deux hommes de génie, Pétrarque et Boccace devaient avoir la préoccupation de restaurer l’étude de la langue grecque ; leurs efforts dans ce sens

LA RENAISSANCE

ont eu une influence considérable. On sait que le premier gardait précieusement, sans pouvoir le lire, un Homère dans le texte original; il se sentait attiré par ce grand génie, il semblait que ces caractères, dont il ne pouvait pénétrer le sens, jetassent des rayons lumineux qui le fascinaient. A Avignon, il avait rencontré un moine de Seminara en Calabre, envoyé en ambassadeur auprès du Pape : Bernard Barlaam, qui devait être un des initiateurs des études grecques en Occident; c’est de lui que le poëte apprit les éléments de la langue d’Homère.

Boccace, plus heureux, pouvait déjà lire X Iliade dans l'original en s’aidant de la traduction latine, et en 1360, ayant accueilli chez lui Léonce Pilate, élève de Barlaam, le premier de ceux qui ouvrirent' une école publique de langue grecque en Italie, l’auteur du Décaméron adressa une instance à la seigneurie de Florence, et obtint d’elle l'établissement d’une chaire publique où Pilate expliquerait X Iliade, l' Odyssée, et seize dialogues de Platon.

C’est une date mémorable ; il faut s’y arrêter ; car tout le secret de la supériorité de Florence dans les arts plastiques vient certainement de l’étude des monuments antiques ; et sa supériorité dans l’ordre intellectuel est due, à n’en pas douter, à la découverte et à la diffusion des manuscrits des auteurs anciens. L’explosion du génie personnel du Dante, encore qu’il s’exprime en langue vulgaire , n’est même pas indépendante de toutes ces influences lointaines.

On est en droit de se demander pourquoi et comment, alors qu’on avait parlé grec à Rome sous le règne d’Auguste, où les femmes elles-mêmes affectaient de n’employer que cette langue comme une preuve de leur supériorité intellectuelle, on en était arrivé à ne plus l’entendre dans la péninsule et à regarder comme une conquête de pouvoir comprendre les auteurs les plus estimés et les traduire en langue latine? L’influence de la littérature et de la philosophie grecques en Italie avait été en augmentant sous les Antonins; on avait vu Marc-Aurèle écrire ses Maximes en langue grecque et, deux siècles encore après lui, l’empereur Julien la préférait à sa propre langue dans les écrits qu’il destinait à la défense du Polythéisme.

C’est la jeune société chrétienne qui devait, avant les Barbares, porter le coup le plus funeste à l’influence hellénique en Occident. Les temples superbes élevés en l’honneur de ces trois mille dieux « qui n’avaient pas un athée, » et le charme incomparable des écrits laissés par les écrivains païens, parlaient trop en faveur d’une incontestable supériorité du génie antique pour qu’on en voulût laisser subsister la trace. On détruisit les temples, on brisa les statues, on proscrivit les dieux et, comme le niveau intellectuel de la société baissait sensiblement, personne ne protesta contre l’anéantissement des mopuraents de l’art et de la littérature grecque. Limagination se trouble à l’idée de ces holocaustes offerts sur l’autel du vrai Dieu ; ce ne fut point le résultat d’une violence subite, comme à l’entrée des Arabes en Asie, mais ce fut une pression constante, permanente, et dont les effets furent aussi cruels. Quelques grands esprits pouvaient bien s’élever au dessus du préjugé vulgaire et concilier la pratique de la religion nouvelle avec l’admiration qu’ils professaient pour Eschyle, Sophocle, Euripide, Eschyle, Xénophon, Aristote et Platon ; mais saint Jérôme lui-même, s’il n’allait point jusqu à les livrer aux flammes, détournait ses yeux des auteurs profanes. Une consécration officielle et infaillible, qui partait de haut, allait rendre complète l’œuvre de destruction : dans le concile tenu à Carthage, on défendit à tout prélat de se livrer à la lecture des

FLORETNCE

auteurs païens; et dès lors, les relations intellectuelles cessèrent entre les Grecs et les Latins : et cette belle langue hellénique, qui s’était imposée au nom du génié de ceux qui avaient écrit tant d’immortels chefs-d’œuvre, devint bientôt inintelligible.

L’empire Romain se transporte alors à Constantinople, puis les Barbares envahissent ritalie et les ténèbres s'épaississent. Cependant, aux bords de l’Adriatique, dans cette ville de Ravenne, dernier refuge de la puissance des empereurs Romains, où les avait poursuivis Théodoric, roi des Goths, la littérature grecque avait trouvé un asile momentané, grâce à l'illustration personnelle de ce Barbare couronné, qui semble avoir été un esprit supérieur à tous ceux qu’il conduisait à la conquête de l’empire Romain.

Ce ne fut qu’un éclair ; quelques successeurs de saint Pierre se montrèrent aussi favorables au respect des lettres grecques, et cent ans après Théodoric, on rouvrit des écoles romaines fermées pendant que le fléau se déchaînait sur toute l’Italie ; mais le monde ecclésiastique ne voyait plus dans la langue et la littérature grecque qu’une dangereuse manifestation de la pensée qui suscitait les hérésies en Orient : et la langue latine, la seule qu'on y enseignât, altérée elle-même au contact des idiomes barbares, s’était assez corrompue pour que le culte des lettres latines ne fût plus que le privilège des lettrés.

Au point de vue de l’hellénisme et du latinisme, la nuit est complète en Occident; voyons si l'Orient avait mieux conservé l’admirable patrimoine légué par les aïeux !

Au IV® siècle de notre ère, Constantinople avait vu s’effectuer la séparation avec l’empire d'Occident ; et Byzance était devenu le siège des querelles religieuses et des hérésies ; on vit les Grecs imiter la conduite des évêques chrétiens et détruire à leur tour les manuscrits de Ménandre, Dipliile, Apollodore, Philémon, Alexis, Sapho, Corinne, Anacréon, Mimnerme, Bion, Alcmon et Alcée, dans l’intèrct de la religion. Il leur restait des historiens de talent, quelques commentateurs, des géographes, des médecins, mais pas un poète dont on puisse dire le nom. La décadence littéraire avait suivi la décadence politique.

Un fléau semblable à celui qui avait consommé la ruine de la civilisation en Occident allait fondre sur les Grecs et achever l’œuvre de destruction. Au vu® siècle, les Arabes s’emparent de toutes les possessions grecques en Asie et en Afrique ; ils entrent à Alexandrie, et cette invasion amène peu à peu la suppression de la langue grecque, qui ne se maintient que dans la Grèce proprement dite.

Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Ce n’est point le calife Omar qui allait brûler la bibliothèque des Ptolémées; l’œuvre sinistre avait été accomplie longtemps avant lui par les soldats de César; et le Sérapéittn, qui avait échappé lors de la prise d’Alexandrie par le général romain, avait été pillé sous Théodose. Peut-être même , à part ce fait néfaste du règne du Coran et de la suppression de la langue des Hellènes, les Arabes ont-ils été relativement des civilisateurs, là, comme ailleurs du reste avec Haroun-al- Raschid. Mais les épreuves n’étaient pas finies ; les Turcs ottomans vainqueurs des Arabes en Asie s’avançaient vers l’Europe et menaçaient même de faire disparaître le dernier refuge des îles grecques où s'était abritée leur langue ; cette fois, ce fut le christianisme qui la sauva ; il avait à se faire pardonner la ruine des auteurs antiques, il nous apporta en Occident les écrits des Pères de l’Eglise, nous révéla l’Evangile, que nous ne connûmes que dans le

BII5LI0THÈQ.UE DE MATHIAS CORVIN — PHILOSTRATI

EEMNI SOPHISTARUM

LA RENAISSANCE

texte hellénique, et la langue grecque resta la langue liturgique de 1 Église Orientale. Quand tout le territoire fut tombé sous le joug des Musulmans, 1 Occident fut un refuge ouvert aux exilés, qui lui apportèrent un véritable bienfait et on peut dire qu ils furent les vrais initiateurs de la Renaissance.

Avant la prise de Constantinople, qui dispersa les derniers savants grecs, les empereurs bvzantins, menacés par les Turcs, cherchaient un appui dans le inonde latin et rêvaient la conciliation des Églises. Dans un concile tenu à Vienne, en 1311, sentant la nécessité de trouver des négociateurs entre les deux Églises, les évêques avaient ordonné 1 enseignement de cette langue dans un certain nombre de villes d Italie'. De leur côté, les moines de 1 ordre de saint Basile, fixés dans les Calabres, se servaient du grec comme langue liturgique et avaient le plus haut intérêt à effectuer la réconciliation de l’Église d'Orient avec l’Eglise d’Occident; ils furent les ardents promoteurs de l’instruction publique, dans le sens des études helléniques.

Ce moine de Calabre, Bernard Barlaam de Seminara, qui fut le maître de Pétrarque, avait été l’un des intermédiaires entre les deux Églises, et c’est ainsi que s'e.xplique sa présence à la cour des papes à Avignon. La première chaire publique de grec est fondée à Florence en 1360, par son élève Pilate : c’est le premier pas, faible et hésitant, car on lit dans les lettres de Pétrarque, que, de son temps, on compte à peine en Italie dix personnes qui comprennent Homère, non pas en le lisant dans le texte, mais dans la traduction latine.

Mais bientôt Manuel Chrysoloras, l’élève de Gémiste Pléthon, vient solliciter des secours en Italie contre l'envahissement des Turcs; il se laisse enchaîner par tous ces esprits avides de science qui lui offrent un honorable asile; et, en 1396,1! occupe la chaire que Léonce Pilate a laissée vide ; on le voit successivement à Milan, à Paris, à Rome et on se presse autour de lui pour l’entendre ; il écrit une grammaire grecque, et ayant trouvé dans Palia Strozzi (1372-1462) un admirable protecteur, doué de grandes richesses, et qui dès lors ne trouve plus nul obstacle à la propagation de ces idées nouvelles, il fait venir de Constantinople tous les manuscrits grecs qu'il peut s’y procurer, et révèle à l’Occident les œuvres de Platon, de Plutarque, la politique d’Aristote et la géographie de Ptolémée.

C’est bien Florence qui, officiellement, par un décret, une provision du conseil des Priori, a donné le mouvement en Italie, dès 1360. A partir de là, l’essor est très-vif et les résultats sont évidents. Guarini de Vérone succède à Chrysoloras, Cosme le Vieux succède à Strozzi, qu’il jalouse et qu’il exile, mais dont il continue l’effort dans cette direction des études grecques; Leonardo Bruni Aretino, autre élève de Chrysoloras, traduit l’Éthique d’Aristote, les Harangues d’Eschine, la première Guerre punique de Polybe; et Niccolb crée une science nouvelle ; la critique philologique (1363-1437). Ce n’est plus assez pour les Florentins d’avoir les textes, il faut les posséder dans leur fidélité primitive et les réduire à leurs meilleures leçons. Nous arriverons sensiblement à l’apogée du mouvement, déterminé par la présence de tous ces Grecs venus au concile de Florence, et plus tard par l’émigration qui résulte de la prise de Constantinople par les Turcs. Les George de Trébizonde, Théodore Gaza, Argyropoulos, Gémiste Pléthon, Aurispa (qui, à lui seul, apporte à Florence, de son voyage en Orient, deux cent trente-deux manuscrits grecs), annoncent Marche Ficin, et l’Académie

platonique, qui tient ses séances sous les arbres de Carreggi, sons la présidence de Laurent le Magnifique et de Politien.

Avant de montrer comment Florence entraîne à sa suite l'Italie tout entière, et avant de donner une idée du mouvement dans Florence même, au moment où il atteint son apogée, sous Laurent de Médicis, il faut revenir en arrière pour constater la trace d’autres influences parallèles, qu’on retrouve mêlées comme tin alliage au génie Florentin. Il importe aussi de dire comment, entre la langue latine et la. langue grecque réservée comme étude aii.v classes supérieures, s’élaborait lentement la langue vulgaire, composée, comme les fleurs dtm bouquet, des expressions les plus belles et les plus appropriées, empruntées à tous les dialectes de l’Italie, pour former cette langue nouvelle, que le Dante, au xiip siècle, allait employer et fixer dans un poëme immortel.

La Constitution d un exarquat à Ravenne, qui persista jusqu’au x' siècle, avait pour ainsi dire enfermé le territoire Toscan dans un cercle étroit d’influences Byzantines ; s’il est difficile de bien déterminer la part de cette action dans le mouvement littéraire, elle nous apparaît avec la dernière évidence dans les arts plastiques. Que le voyageur qui visite le Baptistère de San-Giovanni, l’im des monuments les plus vénérables ' de la cité, lève les yeux vers l’ornementation dont la voûte est recouverte : il est en face d’une manifestation évidente de Fart grec, manifestation qui lui rappelle les mosaïques du tombeau de Galla Placida, à Ravenne, et les belles frises de San-Vitale, où l'impératrice Théodora, fardée comme une ancienne courtisane, et l’Empereur Justinien, apparaissent au milieu d’une cour orientale fastueuse composée d’eunuques, de Nubiens et de Persans. C’est à Cimabuë, le grand initiateur de l’École florentine, qu’il appartiendra de secouer le joug des canons Byzantins et de dégager les tendances nationales en revenant à l’étude de la nature.

Dans la sculpture, c’est aux Pisans, et à N.ccolo Pisano, un des plus grands artistes qui aient jamais existé, que reviendra l’honneur de renouer les traditions de la sculpture Italienne et d’affranchir la pierre : mais il est juste de constater que c’est encore de l’art national qu’il s’inspire, en retournant aux sources romaines, quand il rêve devant ces sarcophages de Pise, dus, deux siècles avant le christianisme, aux ciseaux des tailleurs de pierre romains vantés par Strabon.

Lart et la science des Arabes, leur goût incomparable, leurs connaissances spéciales et restreintes mais vivement caractérisées, devaient aussi apporter leur contingent d’influence indéniable. Maîtres de la Sicile depuis le ix" jusqu’au xi" siècle, comment, avec leurs formes raffinées, leur amour de la couleur, leurs propensions à l’étude des sciences, leur ornementabon ingénieuse et compliquée, leur passion pour les riches étoffes et les monuments éclatants qui reflétaient les vives colorations de leur sol, rendues désormais impérissables par des procédés savants et des combinaisons de matériaux indestructibles, n’auraient-ils pas, à leur tour, communiqué quelque chose de leur style et laissé l’empreinte de leur caractère dans les relaüons constantes qu’ils entretenaient avec les ports de la Méditerranée ?

I s aimaient les armures damasquinées, les bijoux délicatement travaillés, les émaux n ants, les cuirs repoussés, les chevaux richement caparaçonnés; habitués à la vie des camps et vivant comme en état de guerre, ils se plaisaient, même au milieu des loisirs de la paix.

LA RENAISSANCE

i\ retracer l'image de la conquête en des simulacres où ils faisaient briller leur élégance en déployant leur adresse. On allait, sans pousser aussi loin qu'à Gênes, où leurs vaisseaux abordaient directement, l'imitation des formes et des harmonies qui leur étaient particulières, leur emprunter, avec les joutes et les tournois, je ne sais quelle élégance chevaleresque dans le geste, dans la forme, et dans les pompes des cérémonies.

La Maison de Souabe, en revendiquant le trône du César romain, n'exerçait à vrai dire sur l'Italie qu’une autorité purement nominale, évasive, intermittente; et son génie était trop essentiellement différent de celui des Toscans pour laisser une trace évidente de son passage. Mais l’énergie personnelle exerce toujours une grande action en Italie, et la culture extraordinaire du descendant de Frédéric Barberousse, qui fut le grand Frédéric II, devait laisser sa trace. Son règne est le prologue de la Renaissance; on peut peut-être lui attribuer une part dans cette tendance qu’eurent les Florentins à se détacher, dans l’œuvre de civilisation, de toute influence religieuse. Il penchait plutôt du côté des Arabes que du côté de Rome, et c’en fut assez pour le faire accuser d’athéisme. Il fonda en 1224 l’Université de Naples, il parlait l’italien, le français, le grec et l'arabe; il avait une mise élégante et il était poëte : il était assez exempt de préjugés pour admettre à sa cour les Arabes pauvres, qu’ils fussent lettrés ou savants, et c’était un éclectique qui avait pour secrétaire un Musulman, pour docteur un juif d’Espagne, et pour métaphysicien un Anglais, Michel Scot. Il a pu représenter dans l'apport de chaque race au génie italien cet esprit de tolérance qui est un des cachets de la Renaissance, et qui la rendra suspecte à quelques esprits exaltés.

Quant aux Normands, qui s’étaient emparés de la grande Grèce en chassant les Byzantins et les Sarrazins, prenant Messine, Catane, Païenne, et finissant par fonder des dynasties dans l’Apulie, dans les Calabres et en Sicile, tantôt les auxiliaires des papes, tantôt ceux des empereurs, ils représentaient une vaillante race sans doute, mais ils étaient plutôt faits pour subir une influence intellectuelle que pour laisser leur empreinte. Les très-curieu.x monuments qu'ils ont laissés à Lucera, à Canosa, à Vénosa, n’ont servi qu’à attester la réalité de cette extraordinaire épopée des Roger, de Robert Guiscard, des fils de Tancrède de Haute ville, et des héros de la Jérusalem délivrée; si on veut, en interrogeant la forme et le caractère, assigner une origine à ces constructions et à ces œuvres d’art en bronze et en pierre , on verra que ceux qui les ont élevés se souvenaient de l’Orient, d’où ils venaient alors et qu’ils avaient emprunté aux Arabes qu’ils chassaient devant eux, plutôt que de leur apporter un élément nouveau. Il ne fut donc point donné aux Normands d’arrêter le cours de cette civilisation, plus avancée que la leur, plus élégante, plus raffinée et plus subtile. Il faut reconnaître aussi qu’ils usèrent avec modération de leur conquête; ils laissèrent aux paysans de la plaine leur pçrsonnalité légale et le droit de propriété, et on vit les deux races exister côte à côte. Ils avaient leurs quartiers, leurs mosquées, leurs bazars et leurs tribunaux. Quand Frédéric II viendra recueillir leur succession, il trouvera la civilisation arabe intacte et sans mélange.

Nos troubadours, chassés de France par la croisade des Albigeois, peuvent aussi réclamer leur part d’influence, non-seulement sur le génie italien, mais sur le génie florentin. Leur succès fut très-vif et les imitations de leurs ouvrages en sont .un exemple incontestable ; il

faudra même, un jour, lorsqu’il s’agira de fixer la langue à Florence, en exclure rigoureusement une foule d’expressions provençales mêlées à l'idiome et devenues populaires.

On verra successivement trois souverains du midi de l'Italie composer des poésies en langue provençale et, en se retirant, les troubadours, reconnaissants de l’asile qu’on leur a donné, laisseront aux Italiens le culte de la femme, qu’ils ont professé, et cette tendance aux arguties amoureuses qui, en dégénérant, aboutira aux Concetti.

Ce sont là les grands courants d’influence, et les causes diverses d’où découle la Renaissance ; en dehors de ces alliages, tout ce qui reste au fond du creuset appartient en propre au génie florentin, tout est le résultat du tempérament national, de la race, des circonstances politiques et de l’état social : tout est un reflet et une expression. Mais il faudrait encore, si on voulait sortir des termes généraux et écrire autre chose qu’une étude à vol d’oiseau sur le grand mouvement, montrer comment peu à peu s’était formée la langue vulgaire^ qui fut le véritable véhicule, puisque ce fut une langue adoptée depuis la pointe de Reggio jusqu’au golfe de Venise. Une fois la langue Axée par le Dante, Pétrarque, Boccace, Bonacorso Pitti, Francesco da Barberino, Ricordano Malespini, Dino Compagni, les deux Villani et le chroniqueur Velluti, IMachiavel et Guicciardini peuvent venir, et les hôtes de Carreggi, réunis autour de Cosme et de Laurent, peuvent parler de l’antiquité en employant dans leurs discours la langue nationale, qui sera la langue définitive de l’Italie unifiée.

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