PÉTRARQUE
AUCLUSE, selon le mot de Pétrarque lui-même, est le« Parnasse transalpin » du poëte, aussi son souvenir est-il tout aussi vivant dans le comtat d’Avignon que dans la Toscane sa patrie. Il naît à Arezzo, cette petite ville si fertile en beaux génies, le 20 juillet 1304; à une époque où le pays, en proie aux factions, voit la proscription éloigner par l’exil tous ceux dont le nom sera le plus pur de sa gloire. Le père de Pétrarque, qui exerçait un emploi assez modeste à Arezzo, était lami de Dante : proscrit comme lui, il avait pu toutefois se réfugier à Pise, où il avait la ressource des universités pour l'éducation de son fils. La mort d’Henri VII, qui semble avoir porté un si grand coup à ces exilés, puisqu’on voit Dante écrire une Canzone si touchante sur ce trépas, détermina l’exil définitif du père de Pétrarque, qui vint se fixer dans le comtat d’Avignon, où Clément V avait transféré la cour pontificale.
L’université de Montpellier, dès le xiv« siècle, était déjà célèbre; et, dans le Midi, florissaient alors ces cours d’amour où nos poètes provençaux s’exercaient aux luttes poétiques.
Son père voyait surtout dans l’étude du droit un moyen de mener son fils à la fortune, et il l'y contraignit; on rapporte qu'un jour, comme il le trouvait absorbé dans la lecture de Cicéron, il jeta au feu l’auteur favori; mais on ne détourne pas de leur but sublime ceux qui sont ainsi marqués au front. Plus que jamais Pétrarque vécut dans l’intimité des anciens, et il a pu dire dans « le triomphe de la Renommée », en parlant de Virgile, de Cicéron et de Sénèque : Ceux-ci sont les yeux de notre langue^
duesti son gli occhi de la lingua nostra.
Disons rapidement sa vie avant d’expliquer par quelles fibres il tient au génie florentin, et quelle place superbe il occupe dans l'histoire de la littérature; au-dessous de Dante et au-dessus de Boccace.
Toujours poursuivi par l’idée de faire de lui un légiste, le père de Pétrarque, de Montpellier où il avait passé quatre années, l'envoie à l’université de Bologne, où il étudie sous Jean Andréa d’abord, puis de Cino da Pistoia. A vingt ans il devient orphelin et, encore en tutelle, il voit sa fortune dissipée par des administrateurs infidèles; il est alors obligé de revenir à Avignon où, n’étant plus contraint par la volonté paternelle, il suit son penchant, et va aux études qui l'attirent invinciblement.
C'est à l’âge de vingt-trois ans à peu près qu’il rencontra Jacques Colonna, alors évêque de Tombez, qui, par l’affection qu’il lui avait vouée, exerça une grande action sur toute sa
chemin qu'il parcourt, que est un citoyen du un esprit pratique et ce platonisme éthéré uns de ses vers. Le ditait une croisade et ner le Saint-Siège à s’enflamme à cette idée à l’évêque de Loinpar cette magnifique tata in ciel. En 1335, obj urgation magnipape Benoît XII, sur Pontife le nomme évêque de Lombez.
par l’image de Laure, nulle part. Colonna tira à Rome, il abanéternelle pour rentrer se fixa à Vaucluse, absolue, menant une vouée uniquement à de celle qui l’avait à devait être pour lui
une figure tout idéale, un rêve de poète plutôt qu’une humaine réalité. C’est là qu’il écrivit ses sonnets et ses chansons, qui bientôt se répandirent dans toute l’Italie et lui valurent une réputation sans rivale : on l’opposait à Dante, et, moins nébuleux que lui et aussi tendre, il mérita aussi le surnom de divin poète.
En 1340, son nom avait déjà une telle auréole que le sénat romain l’invita à reparaître à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe. L’université de Paris brillait alors d’un vif éclat. Vers le même temps, une lettre du chancelier de l’Université le conviait au même honneur dans la Cité parisienne.
^ Pétrarque partit pour l’Italie, il vit d’abord Naples où un prince ami des lettres, Robert d Anjou, vivait au milieu d’une cour raffinée pleine de savants et de poètes. C’est là où il se
Le triomphe de l’Aniour, de Pétrarque.
Pac-simile d’une Gravure du xV Siècle attribuée à Nicoletto da Modéra. — D’après l’Épreuve du Britisb Muséum.
regarder en arrière et L'année d’après, l’avaient chargé de pieds du Saint-Père, prieur de Migliarino Pise, et le chargea de confiance qui avait de Naples était varéclama la régence, cour de cette prinfille du roi Robert, toire une réputation dissipation qui devait centre aussi corrompu, dans cette mission, et, séjour à Parme, il recidé à vivre dans la pendant était accesnéreuses, c’était le de rendre à Rome les Pétrarque, l’ami des couragea dans son même de son ami Copas de Rienzi. Mais, bun s’évanouit ce fan-
Le Triomplie de hi Chasleté, de Pétrarque. Fac-simile d'une Gravure du xv° Siècle attribuée à Nicoletto da Modena. — D’après l'Epreuve du British Muséum.
sans rien regretter, comme les Romains porter leurs vœux aux Jean XXITle nomma dans le diocèse de bientôt d’une mission ses dangers. Le trône cant, le Saint-Père en Pétrarqu parut à la cesse Jeanne, petitequi a laissé dans l’hisde galanterie et de éloigner le poète d'uti II ne réussit point après une tentative de vint à Vaucluse déretraite. Son âme cesible aux illusions gétemps où Rienzi rêvait jours de la république:
rois, le félicita et l’enœuvre ; le meurtre lonna ne le détacha avec la mort du tritôme de restauration
républicaine, et en même temps Laure, son idéale amante, était enlevée par cette peste de 1348, que Boccace a décrite avec de si vives couleurs.
' C’était une âme inquiète et née pour les grandes choses. La douleur de la mort de Laure, qui lui inspira ses chants les plus tendres et de si longs regrets, ne pouvait pas remplir son cœur tout entier et il ne pouvait oublier qu’il était homme et citoyen du monde. Après un court séjour chez Louis de Gonzague à Mantoue, dans la patrie de Virgile son idole, il écrivit une lettre à Charles IV en le suppliant de rendre la paix à sa patrie. En 1350 il put rentrer à Florence où il vécut quelque temps avec Boccace, et il put revoir Arezzo où il était devenu un étranger. La peste le chassa de Florence et, toujours accompagné de son ami, il fit un séjour à Venise. Peu à peu il voyait disparaître tous ceux qu’il avait aimés, et son âme était pleine
d'arinertume ; il était d’une vie austère, toute vouée aux plus ardus travaux. A Ferrare, où il était allé voir le prince, il tomba malade et pour se remettre chercha une petite ville paisible où dans des travaux chers à son esprit, il retrouverait le calme et la santé. C’est à Arqua qu'il se fî.xa; mais, envoyé en mission, il dut interrompre son séjour pour aller à Venise, et
n’y parut que pour tomber en défaillance le jour où il devait prononcer son discours devant le grand conseil. Il put revenir à Arqua et reprendre ses études; le i8 juillet 1374, on le trouva le front penché sur un livre, assis dans sa bibliothèque : la mort l’avait pris dans cette attitude, image de la science et de l’inspiration, surpris au sein même de l’étude. On lui fit de splendides funérailles auxquelles présida François de Carrare; toute la noblesse
PÉTRAROUE
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de la ville suivait le cercueil, et la cité entière assista à ses obsèques. Il repose devant la porte de l’église d’Arqiia et, dans son testament, il prononce le nom de Boccace en lui laissant une preuve de leur amitié. Il légua ses manuscrits précieux à la république de Venise. Dante est l’inspirateur de Pétrarque et son maître; s’il a son génie original et ses tendances
personnelles, on a rapproché cependant les Rünc des pièces détachées du Convito : c’est aussi la passion qu’il ressent pour Laure qui lui dicte ses plus belles inspirations, celles qui vont droit au cœur et qui emportent le nom d’un poëte à la postérité. Il a puisé à l’étude des maîtres anciens une certaine clarté, une limpidité d’esprit qui l’éloigne du mysticisme de Dante et de ses nuageuses allégories. Il s’est assimilé la langue et il est vraiment un
François Pétrarque, né à Arezzo en 1304, mort en 1374. — Fac-similé d’un Portrait du .xvi’ Siècle (British Muséum).
écrivain latin (encore qu’on lui reproche quelques solécismes) ; il a l’abondance de Cicéron et écrit la prose en poëte, c’est-à-dire que l'image est vive, éclatante, et que le discours est empreint d’un certain lyrisme. Il a aussi un art d’imitation qui peut permettre de confondre ses écrits avec ceux des poètes de la fin de l’empire, et il lui arrive parfois de reproduire
jusqu’au plan et la méthode de tel ou tel écrivain de Rome. Dans ses Consolations, il se
plonge à l’envi dans l’antiquité et, pour exhorter un ami à supporter les coups dont le sort le frappe, il appelle à son aide tous les exemples que lui offre l’histoire romaine. C’est sans doute un écrivain de haute imagination, mais, s’étant mêlé étroitement aux choses du temps, il reste sur le terrain pratique et ne prend ses exemples que dans la vie contemporaine ou dans les faits attestés par les écrits de ses maîtres les anciens.
Pétrarque, grande âme errante, a vu la France du xiv® siècle aux mains des ennemis; il a résidé à Avignon, à Montpellier, à Bologne, à Paris, à Cologne, à Naples, à Gênes, à Rome, à Parme, à Florence, à Venise, à Padoue, à Milan, à Prague ; il a été l'ami des rois, l’hôte et le correspondant des pontifes, le pensionnaire des seigneurs. Il a trempé dans toutes les combinaisons de la politique, il a rêvé tous les rêves. Il est plus lettré que dévot et quoique
chanoine, évêque, prieur, il a une religion indulgente qui lui permet d’avoir pour ami un
homme comme Boccace, et il s’autorise de cela pour reprocher doucement à fauteur du Décaméron la liberté de ses écrits, et fexhorter à plus de retenue. Quand il écrit sur un sujet religieux, il appelle à lui, comme plus tard Marcile Ficin, le témoignage des philosophes et, des rhéteurs, et cite Cicéron et Sénèque plutôt que les saintes Écritures.
Il y a en lui un besoin de solitude qui le pousse vers Vaucluse ou Arqua, mais en même temps il est homme et il a les ambitions de l’homme : il rêve le triomphe et, s’il faccepte avec humilité, il l’a cependant recherché avec ferveur. C’est un sage plutôt qu’un saint quoique sa vie soit pure. Il a une certaine liberté d’esprit qui ne l’enchaîne point aux rêveries de son temps et ne l’asservit point aux erreurs de l’astrologie et aux préjugés du temps. Il n’a pas une mission politique d’homme de parti comme Dante, il est plus large d’idées que
lui et moins sectaire, — si l’on ose dire de Dante qu’il a appartenu à une secte, et cela lui
sert àregarder du haut de 1 observatoire où il se retire pour assister à la mêlée humaine, et voir de quel côté penche la balance? Quand il croit le moment venu de faire entendre sa grande voix en faveur de la justice, il prend la plume et trace ses lettres aux pontifes et aux empereurs. Il parle avec liberté et indépendance aux pasteurs des peuples et des âmes !
C’est un affamé de savoir et d’étude ; il pleure de ne pouvoir point lire Homère dans le texte grec. « Ton Homère, écrit-il à Sygéros, gît muet à mes côtés ; je suis sourd près de lui; mais cependant je jouis de sa vue et souvent je l’embrasse. »
Quelle est cette Laure qui a joué un si grand rôle dans la vie du poëte? Est-ce une fiction? Est-ce une réalité? Elle s’appelait Laure de Noves, elle était belle et jeune; fille d’Audibert de Noves, elle était déjà mariée quand il la vit pour la première fois dans une église d Avignon, à Sainte-Claire. Il l'aima dès le premier moment et pendant vingt ans il garda cette passion au cœur comme un foyer fécond d'inspiration. Il l’a aimée comme on aime à vingt ans, d’abord avec enthousiasme, avec candeur, avec chasteté. Il avait vingt-trois ans le jour où il la rencontra, et, déjà, il portait l’habit ecclésiastique. Plus tard il la poursuivit
ACCIAIUOLI
et la désira vivement; elle était chaste et pure, elle le repoussa. Il s’éloigna, puis il revint et supplia encore; il partit une autre fois et revint de nouveau. Lejeune homme était devenu homme mûr, il l’aimait encore. Laure meurt de la peste en 1348; il la pleure en des sonnets de la dernière heure qui sont plus profonds, plus passionnés et plus réellement beaux que ceux où il célèbre « ses yeux sereins, sa belle bouche angélique, pleine de perles, et de roses, et de douces paroles ». Il y a du précieux dans les Rime des premiers temps; il y a des cris de douleur dans les Somiets^ témoin ce beau passage où il s’écrie :
Monta colei die mi facea parlare E die si stava de’ pensier’ mie’ iii cima.
Dans un grand accès de désespoir, il résolut d’abandonner le monde et il écrivit sur la première page de son Virgile le serment de fuir Babylone et de se détacher de tous les liens de la vie. « Mais, comme l’a dit M. Ghébart dans les Origines de la Renaissance, les lettrés comme Pétrarque ont raison de ne jamais priver le monde de leur éloquence, de leur ironie, de leur sagesse et du bruit sonore de leur génie. »
ACCIAIUOLI (Nicolo)
ARTouT à Florence mille , quoiqu’elle ne soit pas originaire d’une ville de Toscane.
Une branche s’en détache et se fixe dans la grande cité au xiv° siècle et, le 12 septembre 1310, naît Nicolo qui sera la gloire de cette maison des Acciaiuoli.
C’est surtout à Naples que Nicolo exercera son action. Il avait été appelé dans le royaume comme instituteur du jeune prince Louis de Tarente, fils de Catherine de Valois qui était restée veuve de Philippe, le prince de Tarente.
Toujours fidèle, il suivit les péripéties de cette cour de Naples au temps de la reine Jeanne L'"’,
on retrouve le nom de cette fa-
Nicolo Acciaiuoli.
Tiré des Cmt Capitaines ilhislres d’Aliprando Caprioli.
(British Muséum.}
qu'il accompagna il Avignon, et lorsque Louis de Tarente lui eut donné sa main, Acciaiuoli
les fit couronner à Naples. Il fut nommé par la reine grand sénéchal du royaume. C’était la plus haute dignité à laquelle on pût aspirer alors.
Chassée de sa cour par le roi de Hongrie, errante et toujours à la veille de quelque grand désastre, la reine fut sauvée par Nicolo qui se présenta aux Florentins et implora des secours en faveur de la petite-fille du roi Robert de Naples qui avait été leur fidèle alliée.
D’une rare énergie et d'une dextérité sans seconde, on le vit lever une armée et tenir tête aux condottieri qui flairaient une proie facile à saisir. Mais la cour était épuisée et ne pouvait payer son armée ; on la vit, un jour de bataille, passer toute entière à l’ennemi. Acciaiuoli est mort en 1366. Matteo Palmieri, le secrétaire apostolique, a écrit sa vie.
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N peut regarder Boccace comme un des premiers classiques de la prose italienne; il a eu, en outre, la gloire de révéler publiquement au peuple toscan
le génie de Dante en le commentant publiquement.
Je ne sais pas sur quoi l’ingénieux Dandolo, l'auteur du Guide esthétique de Floretïce, se fonde pour placer à Paris le berceau de l’auteur du Décaiiiéron : l' Osservatorc Fiorentim le fait naître
Certaldo, et c'est la tradition qui est restée la plus vivante en Toscane. Son père était marchand et c’est malgré lui qu’il se fit littérateur;
très-versé dans les auteurs anciens, il se révéla néanmoins comme un admirateur de la langue vulgaire, et le premier auteur italien qu’il voulut lire et qu’il sut bientôt par cœur, c’est le poète de la Divine Comédie auquel il allait devoir sa plus haute inspiration, et ce discours éloquent prononcé sous les voûtes du Dôme, le jour où il maudit Florence pour avoir fermé ses portes au plu.s
glorieux de ses enfants. L’œuvre nous est restée et elle est digne de sa réputation.
Le hasard l’avait amené à Naples, au moment où le roi Robert y accueillait Pétrarque dans toute la pompe de sa cour. Il y connut le poète, s'éprit pour lui d’une tendresse respectueuse et d’une profonde admiration; il lui voua jusqu’à sa mort l'amour d’un fils. C’était un beau cavalier que Boccace au printemps de sa vie; galant, hardi, entreprenant, il osa porter ses vœux jusqu’à la fille du roi de Naples, et couvrant ses désirs du manteau de la poésie, il écrivit le nom de la princesse en tête d’un de ses chefs-d’œuvre : la Fiammetta. Il ne faisait qu’apparaître à Florence, où son père l’avait rappelé au moment où y régnait ce fou furieux qui s’appela le duc d’Athènes, il revenait sans cesse à Naples, où successivement