BOCCACE
Le voyageur qui revient des rives lointaines de l’Orient, en voguant dans 1 Adriatique, regardera à l’horizon les monts Euganéens, et dira à ses compagnons : « Cest au pied « de ces collines bleuâtres que repose Pétrarque. » — O malheureuse patrie qui ne possédera pas les cendres d’un fils aussi sublime ! Tu n’as pas mérité ce bonheur, car, vivant, tu nas pas songé â l’attirer vers toi et à le rappeler. Peut-être l’aurais-tu fait, s il eût été un artisan de trahison, et s’il eût été souillé de vices et dévoré d’ambition ou d’envie. »
Je ne sais si l’étude constante d’époques aussi fortunées pour la littérature et les arts amène une certaine aversion pour les orages menteurs de la politique contemporaine, et nous rendent injustes envers notre temps ; mais notre cœur se complaît dans l’intimité de ces grands noms : Dante, Boccace, Michel- Ange, Donatello; grandes âmes dont le caractère est
Bûccace écrivant ie Décaméron. — Tiré des Illustrations de Savonarüle. — Par Gustave Gru3’er,
Il conte d’Anverso.
Tiré du Boccace de 1492.
à la hauteur du génie, grands cœurs dont on saisit les battements dans ces écrits qui nous les révèlent.
Boccace est le premier qui ait écrit le roman proprement dit, la Nouvelle et les poëmes en octave dans la langue vulgaire ; c’est un créateur. On lui doit Ameto, Il Filostrato, l'Amorosa vùione et II Ninfale Jîesolaiio, œuvres poétiques de sa jeunesse qui ont été imitées plus tard et qui ont fait école. Dans les JJix y^üitrnées, la Fiammetta, écrite en 1344, est regardée comme son chef-d’œuvre. La Vie de Dante est la première biographie du poète de la Divine Comédie tX. depuis on n’y a ajouté que peu de notes nouvelles. On lui doit encore la Généalogie des dieux, les Femmes illustres et les Infortunés illustres, ainsi qu’un traité sur les monts, les forêts et les fleuves. Si on se reporte au temps où ces choses-là ont été écrites, on voit quel novateur hardi était le poète du Décaméron qui devançait son siècle et ouvrait la voie en mythologie, en géographie, en littérature et en philologie. Il était déjà malade et près de sa fin quand il entreprit de commenter Dante et la Divine Comédie. On lui accorda la faculté de monter en chaire dans Sainte-Marie-des-Fleurs, et là le peuple florentin se porta en foule pour entendre cette voix éloquente qui venait lui révéler les beautés de l’œuvre, encore nébuleuse pour tous, malgré les commentaires du propre fils de l’Alighieri.
C’est dans une de ces mémorables séances qu’il trouva ces accents vengeurs qui firent
venir le rouge au front des Florentins pleins de remords du crime de leurs ancêtres. Déjà courbé par l’àge, brisé de fatigue, accablé par la mort de Pétrarque, il fit retentir les voûtes du Dôme de ces grandes paroles qu’on nous a conservées : « Oh ! Florence I quelle démence était donc la tienne, on t’a vu chasser de ton sein le plus glorieux de tes enfants, un être tel qu’aucune cité ne pourrait, parmi les siens, trouver un autre aussi sublime à lui opposer. De quelles victoires, quels triomphes, quelle supériorité plus grande peux-tu t’enorgueillir? Tes richesses sont incertaines, tes beautés sont fragiles et elles passeront demain; tes élégances sont vaines, puériles; le peuple seul, qui juge les choses sur leur apparence plutôt que sur la réalité, peut les regarder comme une gloire. Tireras-tu vanité de tes marchands, de tes
Illustration tirée d’un Exemplaire du Décaméron. Imprimé à Venise en 1492 {!).
orfèvres, de l’ancienneté des races et de l’illustration de tes familles ? Mère dénaturée, ouvre enfin les yeux, contemple ton méfait, et que le remords et le repentir t’assiègent ! Ton Dante, ton fils, est mort en exil et c’est toi qui l’as condamné. Il repose sur un sol étranger, jamais il ne te sera donné de le revoir jusqu’au jour suprême du jugement. Il avait pour toi tout le respect d’un fils. II aurait pu te priver de ses œuvres, puisque tu n’avais pas su l’honorer; et, en échange de ses inspirations, tu l’as privé de ses droits de citoyen. L’exil fut éternel pour lui, et cependant il resta Florentin ; il ne t’a jamais bannie de son cœur, il a préféré Florence à toutes les villes d’Italie. Redemande ses ossements, donne à sa «-rande ombre cette dernière marque d’estime, et même si tu ne sens en toi le remords fais-le du moins pour que le poids de la réprobation du monde soit moins lourd. Redeinande-le, te
(i) Ces Dessins sont attribués à Grcgorio Je Grégori, fac-similé de l’Exemplaire du British Muséum.
COLUCCIO SALUTATI
dis-je! je suis certain cependant qu’on te refusera ses cendres ; mais enfin tu te seras montrée un jour pleine de pitié.
« Mais de quel espoir vais-je te bercer? Les morts ne peuvent sentir et comprendre : Dante ne quittera pas sa dernière demeure ; il gît à Ravenne, dans cette nécropole où déjà reposent tant de morts illustres. Et Ravenne, qui sait le prix de son hospitalité, connaît aussi le prix de ce trésor. Le monde entier veille sur, les restes du génie le plus grand et le plus complet que la terre ait produit. Toi, tu restes aux prises avec ton ingratitude, et c'est, elle, la ville étrangère qui, dans les siècles futurs, recueillera la gloire dont tu aurais dû honorer ton poète. »
L’œuvre populaire de Boccace, cette œuvre maîtresse que tout grand écrivain a dans l’ensemble de ses ouvrages et qui est pour ainsi dire le clou auquel s’attache sa popularité en éclipsant tous les autres, c’est le Décainèron. Au point de vue de l’invention et du style, c’est une œuvre unique, en raison du temps qui l’a vue naître ; on y trouve une peinture exacte et bien précieuse des coutumes florentines du xiv® siècle. C’est le monde florentin en raccourci, toutes les classes de la société y sont peintes de main de maître ; et chacun porte avec lui ses goûts, ses passions, ses qualités, ses habitudes ou ses vices. C’est un miroir où tous se reflètent. Il est bien certain qu’il y a dans cette dernière œuvre un côté licencieux qui la doit éloigner des mains de la jeunesse, mais nous sommes de ceux qui ne veulent point uniquement voir dans les œuvres des grands hommes ce qui n’est qu’accessoire. Le Décainéron est un cadre destiné à renfermer des tableaux contemporains. Pétrarque en a voulu traduire une partie en latin ; il a choisi l’épisode de la Griselda, qui forme d’ailleurs un contraste avec le ton léger de ses autres contes.
COLUCCIO SALUTATI
'honneur de figurer après les trois grands noms de Dante, Pétrarque et Boccace, était réservé à Salutati, qui s’est donné pour mission de corriger les textes des auteurs grecs et latins, de former des bibliothèques et des académies, de surveiller la parfaite conformité des manuscrits avec les originaux. Il passe pour le latiniste le plus élégant de son temps; le pape L'rbain V désira l’avoir pour secrétaire apostolique et il dut entrer dans les ordres pour remplir sa fonction ; devenu ecclésiastique, il était déjà veuf et semblait destiné aux grandes dignités de l'Eglise quand le pontife, ayant reporté le saint-siège à Avignon, Coluccio, dont la vocation n'avait rien d’entraînant, déposa l'habit, se décida à rester dans la Péninsule, et même se remaria.
Dès qu’on le sut libre, plusieurs souverains et de hauts seigneurs lui olfrirent de vivre à leur cour ; il avait été chancelier de la ville de Pérouse et l’avait quittée pour le service pontifical : il ne désira pas quitter Florence, où d’ailleurs, en 1375, on l’honorait des fonctions de chancelier avec la dure mission de concilier les intérêts et de modérer les appétits des
Guelfes, des Gibelins et de toutes ces familles florentines animées les unes contre les autres de haines mortelles.
Pendant trente années, Salutati remplit son emploi avec une autorité sans seconde; il est resté le type du secrétaire de la république. C’est à son exemple que se formèrent plus tard les Gianozzo Manetti, Leonardo Bruni et Carlo Marsuppini. Il avait la correspondance avec les souverains et il savait dignement soutenir les intérêts de sa patrie, lui ménager des alliances dans le danger et détourner les périls qui la menaçaient.
Son rôle est considérable dans la politique florentine du xiv^ siècle, et sa voix avait assez d’autorité pour qu’il pût prendre l’initiative des plus importantes négociations. C'est ainsi que, dans le grand schisme des anti-papes, il écrivait à Innocent VIÏ pour l'engager à mettre un terme à ce scandale qui pouvait être la ruine de l'Église. Le fameux Jean Galeas Visconti, armé contre Florence, avait coutume de dire qu'il redoutait plus les arguments de Salutati qu'une puissante armée. Ses manifestes sont des monuments de politique et des chefsd’œuvre au point de vue de la langue et de l’éloquence.
Il savait cependant se détacher de la politique pour prendre la défense des lettres quand, en pleine université de Bologne, Juliano Sanseverino, et à Florence même, Jean de San Miniato, moine camaldule, défendaient aux auditeurs la lecture des anciens poètes et des écrivains profanes de l’antiquité. On le vit même alors composer des vers latins qui eurent un tel succès qu'ils lui méritèrent les honneurs d'un couronnement public. Le triomphe de Pétrarque avait enflammé tous les patriotes ; il y avait alors une admirable émulation. On résolut de renouveler ces démonstrations splendides en l’honneur de Salutati. Mais Coluccio avait soixante-seize ans et on ne couronna que ses restes. On a le récit de ses funérailles ; il faut observer que le cérémonial suivi est identiquement le même que celui qui présida plus tard aux obsèques de Leonardo Bruni et de Marsuppini : ce fut le gonfalonier en exercice qui fut chargé de monter sur l’estrade où reposait le cadavre et de déposer sur son front la couronne de lauriers. Il repose à Santa Maria Novella.
Ce sont ses Lettres politiques qui sont regardées comme son œuvre la plus forte; mais presque tout ce qu'il a écrit en dehors de cette correspondance est resté inédit. On connaît les poésies latines publiées dans le 3° volume des « Poètes italiens illustres. » L’abbé Méhus s’est fait l’éditeur des Lettres politiques et Lami les a données plus complètes, mais il est loin cependant d’avoir tout réuni.
Il existe dans l'église de Fiesole une tombe d’un évêque mort en 1466 qui porte le nom de Salutati et qui pourrait appartenir à la même famille que Coluccio. C’est une des œuvres les plus admirables de Mino de Fiesole. Cet évêque était surtout jurisconsulte et on lui doit des consultations sur la jurisprudence civile et canonique. C'était un familier du pape Eugène IV; Nicolas V lui avait continué ses faveurs et il a été nommé à l'évêché de Fiesole en 1450.
L^n certain nombre d’écrivains ont attribué cet admirable monument,' qui est l'honneur de 1 église de Fiesole, au premier des Salutati’, mais c’est le double intérêt des œuvres d’art de devenir, à un moment donné, des documents historiques. Le monument de Fiesole est signé et daté, et il n’y a pas d'équivoque possible; nous le publions ici, en le rattachant à la sculpture et à son auteur, le Doux Mino.