BERNARDO PULCI
ULCi descend d’une famille de poètes, et Bernardo, l’aîné, fut l’ornement de la cour de Laurent le Magnifique. Il se rendit cher aux Médicis en chantant pour eux comme un poète à gages. Sa première élégie sur la mort du Vieux Cosme lui valut la faveur de Pierre le Goutteux, et quand mourut cette belle Simonetta, maîtresse de Julien, dont Pierro délia Francesca nous a laissé le portrait, il écrivit une autre élégie qui nous a été conservée et qui donnerait une haute idée de la dame, si on ne savait que les poètes de cour ont la louange facile, et ne reculent pas devant l’hyperbole.
Pulci a traduit en langue vulgaire et en vers les bucoliques de Virgile. On lui a attribué
le poëme Morgante qui doit être restitué à un de ses frères Luigi. C’est une œuvre qui n’est pas destinée à nous donner une idée favorable de la moralité qui régnait alors : on la lisait cependant à voix haute dans des réunions littéraires qui rappelaient celles de Careggi et que présidait la pieuse Lucrezia Tornabiioni, femme de Pierre et mère du Magnifique. C’est d’ailleurs une œuvre écrite dans une langue très-pure, pleine de descriptions attachantes, d'un style vibrant, coloré, et qui est bien fait pour plaire.
Bernardo Pulci avait une femme, Antonia, qui a laissé quelques œuvres dramatiques dans le goût des Mystères. Le poëte, à la fin de sa vie, était curateur de l’Académie de Pise. On ne trouve plus sa trace dans l’histoire littéraire à partir de 1494.
Outre Luigi, il a existé un Luca Pulci, frère cadet, qui vivait à la cour de Laurent, et qui a célébré la fameuse joute imaginée par lui en 1468, seul monument qui nous permette de nous faire une idée de ces superbes divertissements. 11 a laissé des œuvres assez nombreuses, le Girifo, épopée chevaleresque. Il Driade d’Amor, poëme pastoral en quatre chants.
Bernardo fut le plus célèbre à son époque, mais c'est cependant Luigi, l’auteur de Morgante, dont l’œuvre a traversé le temps.
DOMENICO BURCHIELLO
URCHiELLO est uit noiii qu’on cite souvent, sans avoir jamais lu les œuvres du poëte qui l’a porté.
C'était un barbier, un type, et un de ceux qui, probablement, ont contribué à faire du salon des Barbiers, en Italie, une sorte de club ouvert à tous, où on débite l’anecdote courante et les dernières nouvelles. L’étranger qui visite l’Italie, et surtout certaines parties de ce pays, est frappé de voir 1 incroyable quantité de boutiques de coiffeurs où le Burchiello d'aujourd’hui attend le chaland; on s’y réunit le soir assis sur de grands sofas de cuir adossés au mur de la salle bien éclairée, c’est un cercle, un club où la conversation ne tarit pas.
Burchiello, barbier et fils de barbier, avait sa boutique dans les premières années du xvc siècle, au quartier de la Calimara, près le Vieux-Marché. Il y tenait bureau d’esprit et sa verve était telle que trois cents ans avant Figaro, son nom est synonyme d'entrain, de facilité d’élocution et d’esprit de ressource. La cour et la ville y venaient et, dans un plafond de la galerie des Médicis, un peintre du temps nous a gardé l’aspect du lieu, divisé en deux parties, la première ouverte au passant où on faisait la barbe, et l’autre réservée aux habitués qui tenaient là. bureau d’esprit, faisaient de la musique ou disaient des vers quand ils ne s amusaient point de la verve intarissable du maître de la maison.
Il a écrit des sonnets qui, avant la fin du xv° siècle, avaient déjà en huit éditions en tous
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pays. C’est bizarre, e.xtravagant et incompréhensible. Cela valait peut-être la peine d’être dit, mais à coup sûr on pouvait se refuser à le fixer pour la postérité.
Les commentateurs n’ont pas manqué. Varchi et Doni surtout ont tenté de tout expliquer et de tout interpréter; on les suit difficilement sur ce terrain-là. On s’accorde cependant à trouver une certaine vivacité et un grand relief dans ce style populaire et populacier.
Dandolo n'y va pas par quatre chemins. — Il a dit de l’œuvre de Burchiello : — « Le barbier écrivait ses laideurs rimées inintelligibles à quiconque n'a pas le secret du vocabulaire des halles. » Ce serait quelque chose comme notre Vadé, si Vadé était moins clair, car malgré Doni qui veut que tout apparaisse limpide à l’esprit, le peu que nous en connaissons pourrait s’intituler l’Apocalypse des halles. Cependant c’est de la verve, de l’abondance et de l’entrain, et cela peut servir à caractériser certaines qualités du bas peuple souvent intarissable dans sa verve quand il se livre à ses invectives entortillées et tirées de loin.
SAVONAROLE
RA Girolamo Savonarola, moine de l'Ordre de Saint-Dominique, est né à Ferrare, le 21 septembre 1452, s’il n’est point Florentin, il appartient à l’histoire de Florence, car il a joué un rôle considérable dans la politique et dans le mouvement des idées de son temps. Avec l’ardeur d’un Pierre 1 Hermite et un fanatisme de tribun qui ne s’est jamais démenti, et qui lui a coûté la vie, il a poursuivi l’abaissement de la maison des Médicis et de leur influence, et le maintien de la forme républicaine dans l'État florentin; il a même osé se placer en face de la papauté, pour en réformer les abus et combattre la puissance des pontifes dans 1 ordre séculier; réformateur austère, enfin, il a tenté de s’opposer au grand courant d idées qui inspirait les lettres et les arts de son temps, il les regardait comme entachées de paganisme, et du haut de la chaire sacrée, il a jeté l'anathème sur tout ce qui pensait, sur tout ce qui produisait en s inspirant de l’antiquité. L’éclat de sa parole, la fougue et l’enthousiasme qui respiraient en lui, un génie sombre, ardent, une flamme invincible, un courage qui ne connaissait point les obstacles, et une audace sans seconde doublés d’une résolution froide, qui dénotaient une sécurité absolue et une conviction inébranlable, ont fait de ce grand visionnaire une des figures les plus singulières de la fin du xv® siècle à Florence. Les flammes de son bûcher lui ont fait dans l’histoire une auréole; les uns ont vu en lui un martyr et un apôtre de vérité, les autres, au contraire, l’ont stigmatisé dans son temps comme un hérétique, un imposteur et un artisan de maléfices.
Son père s’appelait Niccolo et sa mère Elena Buonacorsi; la famille était originaire de Padoue. Austère et grave dès ses premiers ans, il avait quelque chose d’étrange qui faisait prévoir une carrière tumultueuse. Ses premières études furent la théologie et la philosophie, et son auteur de prédilection fut saint Thomas-d’Aquin. On a conservé de sa jeunesse un
certain nombre d'œuvres poétiques. A vingt-deux ans il eut sa première vision; il lui sembla que pendant la nuit il recevait une pluie glacée qui tuait en lui tout ferment de jeunesse et apaisait à jamais tout bouillonnement des sens. A la suite de cette vision, le 24 avril 1475,
sans faire part de son il s'enfuit à Bologne dominicain. Il se réun esprit distingué donnèrent la chaire de métaphysique. Il à Florence ; et ses la prédication eurent à l’occasion d’un caimpression sur les appréciateurs formés et des INIarsupini ; sang-froid l’effet néduit, et il résolut déà commenter les voyé par ses supévent de Lombardie, sur la demande de que, auquel Pic de désigné le dominicain d'avenir, très-versé écritures et digne .du En 1489 il inaugura Marco une série de gieuses sur i’Apocal'obscurité des textes, svmboles des preuves prochaine de Fioles fléaux si elle perelle était engagée, régénérer et les ecséculiers devaient recieuse qui était deve-
Statue du Sa%-onarole, par le Pazzi.
projet à quiconque ; et y prit l'habit de vêla bientôt comme et ses supérieurs lui de dialectiqueet celle exerça à Ferrure, puis premiers débuts dans lieu à San Lorenzo, rême; il ne fit aucune Florentins , grands à l’école des Boccace mais il sut juger avec gatif qu’il avait prosonnais de se borner saintes écritures. Enrieurs dans un couil revint à Florence Laurent le Magnifila Mirandole avait comme un homme dans la science des plus haut intérêt, dans l’église de San conférences relilypse, et, profitant de il trouva dans les évidentes de la ruine rence, vouée à tous sistait dans la voie où L’Eglise devait se clésiastiques et les noncer à la vie licennue la règle com¬
mune, sinon l’Italie tout entière serait flagellée; il entrevoyait même la vengeance divine dans un délai très-rapproché. Il eut dès lors à la bouche ce passage de l’écriture qui a servi de légende à la médaille qu’on conserve de lui « Gladius Domini super Terrain, cita et velociter.'>> Ses prédications avaient soulevé Florence, frappée d’une sorte de terreur, par ces malédictions et ces menaces, mais on était invinciblement attiré vers ce dominicain dont la parole
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ne respirait que châtiments et réprobations. Saint-Marc était trop petit pour la foule qui se pressait pour l'entendre ; on lui donna les vastes voûtes du Dôme. Pendant huit ans on peut dire que la ville tout entière se porta sur ses pas, et quand il descendait de la chaire pour regagner sa cellule du couvent de Saint-Marc ; on devait le protéger contre les enthousiasmes de ce peuple ardent et impressionnable.
Il est difficile, à distance, et quand on n'a pas entendu « Le Monstre », de se faire une idée de ce genre d’éloquence; mais il semble qu'il y ait eu là beaucoup plus d’énergie, de virilité et d’inspiration naturelle et spontanée, que de grandeur dans la forme ou d'élévation dans les idées; il allait droit au cœur du peuple, il devait y avoir quelque chose de grossier en lui qui répondait aux instincts vulgaires des masses, et une certaine tendresse pénétrante qui allait remuer Tâme populaire et qui ébranlait les plus fermes; car, un jour, tous les assistants se prirent à pousser des cris ou à éclater en sanglots en se frappant la poitrine et faisant des actes de contrition.
Savonarole improvisait, on a gardé ses sermons, inais c'est un des assistants qui les a recueillis plus tard, et les a remaniés, et les écrivains les ont répandus par les manuscrits nombreux qui en ont été faits jusqu'au jour où l’imprimerie les a fi.xés à jamais, en les illustrant de précieuses gravures.
En 1490 il devint prieur de Saint-Marc. C'était l’usage alors, comme aujourd’hui pour le pouvoir religieux, de reconnaître l’existence et la supériorité du pouvoir civil en allant faire
hommage au chef de la république. Laurent de Médicis était devenu le premier magistrat, il avait pour ami Pic de la Mirandole, familier de Savonarole ; il était naturel que Savonarole se conformât à l’usage; il ne le fit point et ne cessa de protester contre ce qu’il appelait la tyrannie de Laurent. Comme il continuait à jeter ses imprécations contre Florence et à souffler la haine contre ceux qui menaçaient les libertés publiques, Laurent le fit prier par une ambassade composée de cinq des citoyens les plus importants dans l’Etat, de cesser d'agiter un peuple
qui n’avait été que trop le jouet de ses propres passions. Savonarole répondit à cette démarche par une nouvelle prédication, où il annonça au peuple la mort prochaine du Magnifique. Il faut ajouter que pour donner plus de prestige encore à ses lamentations sibylliques et à ses déclamations violentes, ses prédictions et ses prophéties, on vit se vérifier quelques-uns des faits qu’il avait annoncés comme prochains, et, entre autres, la mort de Laurent, qui passa de vie à trépas le 9 avril 1492 à Carreggi.
J’ai dit, dans la vie de Laurent, l’épisode singulier de cette visite in entremis faite au lit de mort du Magnifique; une tradition très-autorisée veut que la visite ait été spontanée, et que le dominicain, au moment où le modérateur de la République de Florence allait paraître devant Dieu, ait voulu lui imposer la loi de rendre à l’État sa forme populaire. Laurent le Magnifique, après avoir écouté avec une foi vive les premières exhortations du moine qui lui montrait la voie du salut, se serait retourné vivement sur sa couche à cette dernière parole qui touchait à l’ordre des idées politiques, et aurait mis un terme à ce suprême entretien.
Il y avait un grand patriote sous ce moine fanatique; il eut plusieurs fois l’occasion de montrer à la ville de Florence tout son dévouement pour elle ; quand Charles VIII s’avançait vers la ville, décidé à la raser entièrement ou tout au moins à la mettre à sac : on vit ce dominicain s'avancer vers le monarque français et lui parler au nom de Dieu avec une hauteur qui le fit reculer. Il obtint le pardon de la cité; le discours prononcé à ce sujet a été donné par Savonarole lui-même dans ses Revelazioni. Mais il est juste de dire que le répit ne fut que de quelques jours; les Suisses, les Allemands, les cinq mille Gascons et la garde écossaise de Charles VIII ne renonçaient pas au butin, et Florence fut mise à sac sans que le roi parvînt à empêcher les exactions.
Le but qu’il poursuivait dans sa lutte contre les Médicis, Savonarole fut un jour sur le point de 1 atteindre. Pierre de Médicis, fils de Laurent, venait d’être exilé, et il vint, au nom du peuple, développer devant la seigneurie le nouveau système de gouvernement qui, selon lui, assurerait désormais la suprématie démocratique. C’est grâce à lui que fut institué le premier parlement populaire qui siégea dans le Palazzo Vecchio; mais nous avons dit que cette institution fut de courte durée.
Le but politique qu’il poursuivait ne lui faisait pas perdre de vue sa lutte contre, la papauté. Son thème le plus habituel était la simonie, la dissolution du clergé, les scandales personnels des prélats, des cardinaux, du saint-père lui-même, le relâchement des mœurs et de la discipline ecclésiastique. Il est vrai de dire que le pontife qui occupait alors le siège de saint Pierre était cet Ale.xandre VI chargé de forfaits et de crimes : père du duc de Candie, et de César Borgia assassiné par son propre frère, père enfin de la fameuse Lucrèce Borgia. Le Pape, depuis longtemps, était las de ces attaques qui avaient pour théâtre la ville la plus illustre de l’Italie après Rome, et pour spectateurs les Médicis; il commença par sommer le dominicain de se présenter en cour de Rome pour s’entendre réprimander au sujet de ses doctrines. Savonarole s’excusa, se déclara dans l’impossibilité de sortir de Florence, affligé qu'il était d’infirmités et de douleurs : et il cessa pendant quelque temps de vociférer contre l’Église, et se tint comme un reclus dans son couvent de Saint-Marc.
Son silence fut de peu de durée, il remonta en chaire, et par tous les moyens il attaqua le
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RSr
chef de l’Église ; on le vit écrire à tous les princes de l’Europe en leur demandant de réunir un concile général, avec mission de déposer le Pape chargé de crimes dont il se chargeait de prouver la réalité.
Alexandre VI répondit par l'excommunication; elle fut portée jusqu’à Sienne par un nonce apostolique qui, sentant gronder autour de lui les fureurs populaires, ne voulut pas aller plus avant. Savonarole méprisa la censure papale et ne permit point la publicité du bref d'excommunication dans les couvents soumis à son autorité, et la même année il publia « LeTriomphe de la foi», qui est sa grande œuvre.
La ville cependant était divisée en deux parties; ceux qui tenaient pour les Médicis étaient les ennemis naturels de Savonarole; on les appelait les Ai'rabbiati (les Enragés), les autres, entraînés par la fougueuse éloquence du moine, s'appelaient les Piagnoni. Parmi ces derniers Fra Domenico da Pescia et Fra Silvestro Maruffi se faisaient remarquer par leur fanatisme. Vers 1496 Domenico remplaça Savonarole dans la chaire de San Marco; il commença une croisade contre les œuvres profanes sous toutes leurs formes : livres, statues, gravures, peintures, miniatures, bijoux, ornements de toilette, instruments de musique, parfums. Le peuple de Florence fut pris d’une sorte de vertige et condamna au feu tout ce qui pouvait exciter les mauvaises pensées, offenser la pudeur ou simplement servir à la glorification et à l’embellissement de la créature humaine. Ce fut une véritable explosion de fanatisme, et, avec une foi aveugle qui rappelait la célèbre campagne des Iconoclastes, on détruisit en cette année 1496 des œuvres considérables qui seraient aujourd’hui sans prix pour nous.. C'est une date mémorable, elle nous montre pour la première fois en Italie, le fanatismeenvahissant ce pays de la tolérance où s’associaient si bien alors les idées de respect de l’antiquité et d’enthousiasme pour les poètes, les écrivains et les artistes grecs et latins, avec la glorification du catholicisme et ses pratiques habituelles. Brûler des livres au siècle, alors que les Médicis sont les chefs de la République, ou vont l’être encore après avoir un instant seulement cessé de l’être, c’est une anomalie évidente et une contradiction curieuse.
Jamais, en Italie, la grande Renaissance n’avait été en opposition absolue avec le christianisme lui-même; en rendant le monde antique nouvellement découvert à la société moderne, on ne battait point en brèche la grande tradition chrétienne qui avait jusque-là fait la force de l’Italie. On pouvait avoir pour Platon une admiration qui allait jusqu’au culte, et allumer une lampe devant son buste comme devant un autel; mais on ne sapait point le catholicisme, et nous en avons la preuve dans les nombreuses fondations pieuses du temps, les sacrifices énormes que s’imposaient les riches, alors qu’ils appelaient à eux les plus grands artistes afin de glorifier le Très-Haut en lui élevant des temples.
On vit alors, dans Florence, se constituer une confrérie d'enfants dressés par le Fra Domenico, se présenter, vêtus de blanc et symbolisant la pureté native, dans chacune des maisons de la cité, pour recueillir tous les objets qui étaient Anath'crnc.
Cela se passait pendant le carême et dura jusqu’au carnaval. Le jour qui correspond au mardi-gras, on éleva sur la place une immense pyramide à gradin où étaient déposés les objets qu’on voulait vouer à l'anathème. La partie vide du milieu contenait les matières inflammables et les fagots destinés à faire de ce monument un immense bûcher.
Fra Domenico, le jour venu, rassembla tous les enfants dans Sainte-Marie-des-Fleurs, et célébra la messe, puis on se rendit à Saint-Marc; les jeunes néophytes vêtus de blanc, couronnés de branches d’olivier avec une croix rouge en main, ouvraient la marche en chantant des psaumes et des cantiques; de là on se rendit à la place de la Seigneurie où les chefs de l’ordre et les chefs de quartiers prirent place sous la Loggia des Lanzi. Enfin, on mit le feu au bûcher et, au milieu d’innombrables objets vulgaires, disparurent à jamais dans les scories et les résidus du bûcher, les beaux Dyptiques des maîtres, les portraits exquis des beautés contemporaines, les rares plaquettes des sculpteurs et des orfèvres sans rivaux de cet incomparable siècle dans l’incomparable Florence. Ce fut une hécatombe de cires charmantes, de manuscrits de Boccace, de Pétrarque, des nouvelles légères des conteurs naïfs, des livres de sort et de magie et des superstitions populaires patiemment enrichies de miniatures par les anonymes de génie dont ce siècle était si prodigue.
Le chroniqueur Burlamacchi raconte que jusqu’en 1498 l’enthousiasme était encore assez vif pour que la même cérémonie se renouvelât; mais cette fois ce fut Savonarole lui-même qui, le crucifix en main, conduisait la procession des néophytes. Il n’y a pas à douter que la postérité ait perdu, dans ces singuliers sacrifices, des objets d’art à jamais regrettables ; le chroniqueur cite même des noms. « Arrivés sur la place, ils trouvèrent le second édifice plus riche et plus orné que celui de l'année précédente : on y voyait des bustes des femmes antiques du plus beau travail, comme la belle Bencina, la Lena Morella, la bella Bina, la Maria de Lenzi et d’autres exécutés par les plus vaillants sculpteurs. Il y avait là tel Pétrarque orné d’or et de miniatures qui valait cinquante écus d’or. La garde se tenait autour du bûcher afin que personne ne pût rien enlever. La procession venue, elle se rangea autour de la pyramide, on fit les aspersions d’eau bénite et on chanta les louanges. Bientôt vinrent les chefs de quartiers qui mirent le feu, au son des cloches, des trompettes et des autres instruments des compagnies de la Seigneurie, et au milieu de l’allégresse du peuple qui chantait le « Te Deum. »
Cependant rexcommunication était lancée par la cour de Rome : Fra Domenico soutenait du haut de la chaire qu’elle ne pouvait avoir de valeur, venant d’un pontife comme celui qu’on avait alors; Savonarole, pour sa part, n’en avait point tenu compte. D’un autre côté, Rome avait naturellement des adhérents à Florence, et on élevait chaire contre chaire. Un franciscain nommé Francesco de la Pouille, était à la tête du parti qui considérait Savonarole et Fra Domenico comme des hérétiques. Ce dernier fut assez fanatique pour déclarer du haut de la chaire de Saint-Marc que le feu du bûcher n’aurait de prise ni sur lui ni sur son maître Savonarole ; et, fait étrange, on vit dans Florence une foule de prêtres, de femmes et d’enfants prêts à traverser les flammes avec le Franciscain et le Dominicain, persuadés que le ciel les préserverait de toute atteinte en faveur du pieux sentiment qui les faisait agir. Le Franciscain de la Pouille accepta l'imprudent défi, mais il se fit suppléer au dernier moment par un de ses frères convers plus convaincu que lui, Andrea Rondinelli.
De son côté Fra Domenico se présenta sur la place publique, prêt à subir le jugement de Dieu pour Savonarole, et décidé à l’épreuve du feu. C’était le 7 avril 1498, le lieu choisi pour l’épreuve fut cette fameuse place du Palais -Vieux, témoin de tous les faits historiques
SAVONAROLE
du temps; là se dressa le bûcher. On vit d’abord venir Fra Francesco da Piiglia suivi des moines de son ordre, sans aucun apparat ni ornements, puis Savonarole lui-même et les Dominicains en grande tenue et pompe religieuse avec les habits sacerdotaux et le Saint- Sacrement : tous affectaient le plus grand recueillement.
Une vive discussion s’éleva, et on se demanda si les chances étaient égales et si les Domi-
Le Bûcher de Savonarole sur la Place de la Seigiieuiie, d’après le Panneau conservé dans la Cellule de Savonarole au Couvent de Saint-Marc.
nicains ne devraient pas, comme les Franciscains, revêtir la simple robe de leur ordre et ne point exposer avec eux le Saint-Sacrement. Ne pouvait-il faire un miracle et les protéger dans une telle épreuve? La contestation dura longtemps, le temps passait, une pluie abondante survint, qui éteignit les flammes du bûcher. Cette circonstance, qui privait le public d’un spectacle, et qui fit craindre au peuple d’avoir été la dupe de deux imposteurs, fit le plus grand tort à Savonarole dans l'esprit de tous, et ce fut à ce point, que, sous le futile prétexte d’un tumulte qui avait éclaté dans un autre quartier, le dimanche suivant, les
Arrabbiati attaquèrent le couvent de Saint-Marc, le prirent d’assaut et conduisirent en prison Savonarole et ses deux compagnons les plus influents Fra Domenico et Fra Silvestro.
Savonarole une fois sous les verrous, les charges ne manquaient pas contre lui. L’excoininimication était déjà prononcée; on instruisit le procès; on nia chez lui la révélation divine et on attaqua son droit de provoquer un concile pour réformer l'Eglise sans les ordres du chef suprême, le Saint Père. Ce fut le général des Dominicains lui-même, Giovacchino Turriano de Venise, et monseigneur Francesco Ramolino, plus tard évêque de Sorrente, qui furent chargés de représenter le pontife au tribunal composé de prêtres et de moines. Le résultat n’était pas douteux, l’audace avait été formidable : une condamnation sans appel fut prononcée contre le Dominicain et les deux frères qui s’étaient faits ses séides. Ils devaient être pendus et brûlés sur la place de la Seigneurie.
L’exécution eut lieu le 23 mai 1498 la veille de l’Ascension, et on a conservé une curieuse peinture qui reproduit l'aspect de cette lugubre cérémonie. On avait élevé sur la place, où n’existait pas encore la fontaine de rAinmanati, une loge haute de deux mètres en avant du palais Ducal ; là se tenaient les magistrats au nombre de huit. Cette loge était reliée au bûcher par une sorte de pont porté sur chevalet, on y lit monter les Dominicains, puis on les dégrada en les privant des insignes de leur ordre devant les magistrats, de là on les conduisit au dernier supplice.
Pendus d’abord, ils furent brûlés et réduits en cendre. On ne parvint pas à leur arracher une parole de repentir [et l’impression fut grande chez le peuple. Savonarole fut e.xécuté le dernier; arrivé au haut du bûcher, il promena ses regards sur la foule; on dit que lorsque la croix sur laquelle on l’avait lié fut consumée et que son cadavre apparut au milieu des hamines dont la fumée s’était dissipée, on vit le bras levé avec les doigts réunis comme pour la bénédiction. Savonarole était dans toute la force-de l'âge; il n'avait que quarante-cinq ans et huit mois.
Il devint bientôt un martyr, même pour l’Eglise, et moins de dix ans après, quand Raphaël peignit les Stanze au Vatican, il n’hésita pas à placer parmi les Docteurs de la dispute du Saint-Sacrement celui que le prédécesseur de Jules II avait brûlé comme hérétique. A Florence on gardait son image comme celle d’un prophète et d’un saint, et la plupart le représentent avec l'auréole et le nimbe. Les moindres objets qui lui avaient appartenu devinrent des reliques, et le culte de sa mémoire se conserva à un tel point qu’au commencement de ce siècle, plus de trois cents années après, on venait la nuit de l’avant-veille de l’Ascension anniversaire du supplice, répandre des fleurs sur le lieu où s’était élevé le bûcher.
CARACTÈRE DE SAVONAROLE. — SES TENDANCES. — SON INFLUENCE SUR LES LETTRES ET LES ARTS. — LES RÉUNIONS AU COUVENT DE SAN MARCO.
Voici l’histoire de Savonarole réduite aux faits réels; il convient de dire quelles étaient ses tendances réelles et quel but il poursuivait. C’est une figure extraordinaire et diversement jugée par la postérité. A Florence elle a laissé dans le couvent de San Marco, asile paisible,
SAVONAKOLE
aujourd’hui désert, mais qui a conservé le cachet du recueillement monastique, une indélébile empreinte. Il y a deux noms qui rayonnent au couvent de Saint-Marc, celui de Savonarole et celui du doux moine Fra Beato Angelico.
Renfermé d’abord dans son couvent comme dans une retraite la renommée des prédications de Savonarole lui avaient amené de nombreux visiteurs choisis parmi les plus illustres; il les recevait dans son humble cellule et là de graves colloques s’établissaient entre eux. C’était d’abord Pic de la Mirandole, familier des Médicis et qui avait pour le dominicain la plus profonde admiration. Puis venait Benivieni qui devait prendre sa défense au jour de la condamnation ; le Politien, admirateur de l'antiquité tant décriée par le frère, mais qui savait cependant reconnaître la foi dont il était embrasé. Marco Finiguerra le graveur, Bandini, le fameux Sandro Botticelli, Lorenzo di Credi, deux des Délia Robbia qui avaient pris la robe.
La tlièse favorite de combattre l’influence voyait partout l’ingràce à l’étude des auxquels les humanisla jeunesse. Pour lui étendre l’influence de facultés humaines et à leur production. Il paganisme envahir la sous toutes les formes, manifestations; il lui
Savonarole était de du paganisme dont il fluence et l’empreinte, auteurs classiques, et tes avaient voué toute au contraire, il voulait la religion à toutes les toutes les branches de voyait peu à peu le pensée, la littérature l’art dans toutes les déclara la guerre et
Tiré du Savonnrole de Gustave Gruyer.
commença la croisade. L'étude de la Bible était devenue sa passion dominante, et il prétendait y trouver tout ce qui était nécessaire au développement de l’humanité. J’ai dit plus haut que, dans ses premiers commentaires des passages de l’Apocalypse, il annonça en des termes vagues et généraux l’invasion française et les malheurs de l’Italie : quand les faits se réalisèrent, on ne douta plus; ce fut un véritable enthousiasme dans toute la Toscane; les montagnards venaient des Apennins, dormaient la nuit sous les murs de la ville et, à l’aurore, se répandaient dans Florence pour aller écouter le grand Dominicain. Le cloître fut d’abord son arène, puis bientôt il lui fallut une plus vaste enceinte ; on l’entendit dans le Dôme, assez grand pour abriter sous ses voûtes toute la population de la ville. Ce fut une révolution : il tonnait contre les Tildes (Tiepidi) et voulait leur inspirer la foi ardente qui le dévorait. On vit alors s’effectuer un grand mouvement de conversion dans Florence, et les idées profanes furent bannies de certaines familles, il se fit une véritable évolution dans les mœurs; c’était quelque chose comme une Réforme qui précédait celle de Luther et une réaction contre les simonies et le relâchement de la discipline ecclésiastique. Savonarole avait demandé du haut de la chaire qu’on proscrivît Tibulle, Ovide, Catulle, et toute la philosophie d’Aristote. Il montrait aux partisans de la Grèce et de l’antiquité classique, les schismes auxquels avait abouti l’empire, déchiré par les derniers Grecs eux-mêmes et enfin détruit par les Turcs entrant à Constantinople. Son action s’exercait dans tous les ordres d’idées; il voulait reformer l’Etat au point
de vue politique, et il l’avait déjà fait en instituant le premier grand parlement florentin. Il voulait réformer la famille en prêchant, deux cents ans avant Jean-Jacques Rousseau, l’éducation de la nature, l’allaitement des enfants et l’éducation physique et morale par le père et la mère de famille.
Dans l’ordre des choses de l’art, il fut certainement le rénovateur le plus effectif. Jusqu’en 1480, la plupart des sujets traités par les artistes étaient pris dans l’antiquité, inspirés par elle et reflétaient les idées des humanistes; il suffit de lire les œuvres du temps et de connaître les représentations plastiques pour voir la place qu’y tiennent la fable antique, l’histoire grecque ou romaine, les idées mythologiques et la symbolique des anciens.
Savonarole reprochait Médicis, d’avoir encoufavorisé le Naturalisme^ zième siècle. Il est certain jusqu’au Botticelli et à Gentile da Fabriano, Polse faisait point faute de tures du temps sous les madones ; il fut certainevement qui, en art, faisait textes sacrés. Il perçait dénoncer au peuple cette les fresques qui les orles décoraient, dans toutes ques enfin; et il prépara de prédication qui por-
Sandro Botticelli, d'après Batt. Cecchi.
entre autres choses aux ragé ce mouvement et mot étrange pour le quinque, depuis Filippo Lippi I^ierro Délia Francisca, lajuolo et autres, on ne représenter les belles créatraits des saintes et des ment l'instigateur du moudécouler toutes choses des les murs des palais pour orgie de sensualisme dans liaient, les sculptures qui les représentations plastiainsi, pendant sept années tèrent sa réputation à son
comble, ces singulières hécatombes où on détruisit par la flamme tant de chefs-d’œuvre que nous regretterons à jamais.
L’influence personnelle de Savonarole sur certains artistes a été constatée par les historiens du temps. Sandro Botticelli, par exemple, fut découragé par les attaques répétées du moine et il se convertit avec une telle ardeur qu’il renonça momentanément à la peinture et se confina dans un couvent. Laurent de Médicis le fit revenir à plus de modération dans les idées et il reprit les pinceaux. Lorenzo di Credi était cependant orthodoxe dans ses idées et dans ses œuvres, il en fut frappé tout autant que Sandro et passa les dernières années de sa vie au couvent de Santa Maria Novella. Le grand Fra Bartoloinmeo, admirable artiste qui a connu la forme des maîtres les plus inspirés unie à la foi profonde dans l’expression, resta quatre années sans peindre à partir du jour où Savonarole monta sur le bûcher. Le Cronaca, ce chroniqueur de carrefour et d’atelier qui mettait sa facilité de diction et son éloquence naturelle au-dessus de ses dons comme artiste, avait perdu le sommeil depuis les prédications et u’avait plus d’autre sujet à la bouche que l’éloge de Savonarole. Giovanni délia Corniole, admirable graveur de camée, s’est 2:)lu à reproduire une pièce précieuse, un superbe portrait du Savonarole que les Médicis conservaient dans leur trésor. Un homme austère
SAVONAROLE
et puritain, une âme ardente et fière comme celle de Michel- Ange, ne devait pas échapper à 1 action du réformateur. Il n’était qu’un enfant au moment où Savonarole faisait retentir les voûtes de Sainte-Marie-des-Fleiirs de ses menaces contre la I3ab)done italienne, mais l’impression avait été profonde et elle dura bien des années après sa mort. Il savait par cœur les fragments de ses sermons et le grand dominicain avait laissé sur lui son empreinte.
Il y a une école qui regarde Savonarole comme un iconoclaste, et le professeur Villani a essayé de venger la mémoire du dominicain de cette accusation; dans sa Vù de Savonarole, il prétend que les hécatombes du Bnicianiento Delhi Vaiiita de 1479, que nous avons racontées, n’ont détruit que des portraits de courtisane et des livres ornés de gravures licencieuses, et, pour prouver que le moine n’était point un ennemi des. lettres, il le montre demandant au chapitre de Saint-Marc l'autorisation d'acheter la bibliothèque de Laurent de Médicis qui est devenue d’abord la bibliothèque de Saint-Marc puis, plus tard, La Laiirentiana.Oxkoi qu'il en soit, en proscrivant l’étude du nu, source du beau éternel dans les arts, et en soutenant cette thèse de l'art chrétien contre l'art païen, le dominicain a opéré une vraie révolution : c’en est fait des combats étranges du Pollaiolo, des compositions empruntées aux auteurs grecs et latins, des allégories bizarres de Botticelli et de Benozzo Gozzoli, des beati.x blocs qui semblent inspirés par l’àme même de la Grèce, qu’on croirait tirés des carrières de Paros, et exécutés par des élèves de Praxitèle.
On conçoit bien que ce fanastisme, inspiré par les idées les plus saintes et les plus orthodoxes, pouvait cependant donner lieu à une accusation de la part de Rome qui avait tant protégé les humanistes sous les grands papes du xvi“ siècle; d’ailleurs il sapait ainsi le pouvoir du Vatican et ses tendances. Le sac du couvent de San Marco, résidence du dominicain, fut la première démonstration de ces Arrahhiaîi qui s’opposaient à l’influence des (pleurards) partisans de Savonarole. Ge fut une dramatique journée : un assaut
en règle où les dominicains firent le coup de feu et opposèrent la force à la force; se sentant défaillir et débordés par les assaillants, dans l’église déjà pleine de sang, on les entendit éclater en hymnes religieuses comme s’ils marchaient au martyre. Il est difficile de visiter cette paisible demeure, aujourd'hui convertie en un musée du plus haut prix par le souvenir de Savonarole et la foi de fra Doinenico et de fra Beato xAngelico, sans évoquer tous ces souvenirs. La cellule de Savonarole où on conserve le portrait de Cosme le vieux, celui de Savonarole, celui de Benivieni, les manuscrits, la chaise et les meubles et ornements sacerdotaux qui ont appartenu au saint, est certainement un des sanctuaires historiques les plus intéressants de Florence. C’est l’histoire rendue palpable par les preuves authentiques de faits qui pourraient passer pour une légende.
A partir de ce moment, on ne peint et on ne sculpte plus que des sujets religieux. Que ce soit au midi, au nord ou au centre de l’Italie; c’est toujours la Vierge, le Christ, les saints anges, les saints, les prophètes, les scènes de l'Ecriture et des Testaments; et il faut tout le libre esprit d’un Titien ou d’un Giorgione pour s’affranchir de ces conventions et faire des excursions dans le monde païen, dans la mythologie grecque et le domaine de la pure fantaisie. Cette influence du Savonarole n’a été nulle part plus profonde que dans les arts plastiques, parce que ce sont les artistes, qui ont été ses plus fervents admirateurs.
LES BENIVIENI
ENiviENi Gérôme, quoique le plus jeune de la famille de ce nom, est le plus célèbre et celui qui a le plus fait pour sa gloire. Ils vivent tous autour de Laurent le Magnifique, font partie de son académie et, par conséquent, sont amis et collègues de Ficin, de Politien et de Pic de la Mirandole.
L’aîné Dominique, à part sa science réelle comme philosophe, est surtout un théologien, au point qu’on l’a surnommé Lo Scotùio, c’est-à-dire le petit Scott, le comparant à l’éminent esprit dont s'honora la Grande-Bretagne. Professeur de dialectique à l'Université de Pise, puis directeur de l’hôpital de Pescia, il obtint, grâce au Magnifique, un canonicat à la basilique de San Lorenzo. Il est resté l’ami et le défenseur du fameux Savonarole et a pris plusieurs fois la parole pour le défendre.
Antoine, le second, est à la fois littérateur et médecin; cela se voit souvent au xv® et au xvi= siècle ; c’est le cas des deux Ficino. Il a laissé des écrits spéciaux, un traité curieux sur quelques cas pathologiques. Il disparaît au commencement du xvi® siècle vers 1502.
Gérôme, le dernier, est né vers 1453 et a figuré parmi les poètes; il fait partie de l’Académie de Platon et il chante l’amour platonique en langue vulgaire. Lié avec tous les grands esprits de ce temps, il fut l’indispensable de Pic de la Mirandole et, circonstance qui parle en sa faveur, Pic le chargea d’être son aumônier. Gérôme avait la répartition des secours que ce savant seigneur voulait distribuer aux pauvres, et celle des dots qu’il attribuait aux jeunes filles signalées comme dignes de cette faveur ; en un mot il avait accepté la direction du département des grâces dans la maison de ce jeune homme qui avait renoncé à son rang seigneurial pour se vouer sans contrainte à l’étude.
Pic a commenté Gérôme dans une longue dissertation en tête des Chansons d'amour^ et il a été si profondément uni à lui pendant toute sa vie, qu’il n’a môme pas voulu en être séparé dans la mort. Il a été enterré avec lui, dans le même tombeau, à San Marco.
Comme son frère Dominique il croyait à Savonarole et il l’aimait; il vit donc avec douleur sa condamnation et, indépendamment de la défense qu’il écrivit en faveur de celui dont il avait traduit les œuvres en langue vulgaire, il eut un moment l’illusion de le sauver du bûcher. Il avait été toujours aimé et considéré par Clément VII, il s'adressa à lui avec véhémence, mais ce fut en vain. Gérôme Benivieni est mort en 1542 à l’âge de quatre-vingt-dix ans.