ANGE POLITIEN
oi.iTiEN, dont l'action a été vive aussi, et dont le nom est le synonyme de haut savoir, est né le 14 juillet 1454 à Monte Pulciano, une petite ville de la Toscane célèbre par l’excelience de son vin. Tl s’appelait, dit-on, Ainbrogini, — c'est du moins ce qui semble ressortir d’un diplôme qui lui confère le titre de docteur en droit canon qn'on conserve encore à Florence ; le nom sous lequel il est connu lui vient de son lieu de naissance.
Gristoforo Landino lui enseigna les lettres latines et Andronicus de Thessalonique lui révéla les lettres grecques. 11 est, pour les études philosophiques, l’élève le plus brillant de Marché Ficin et, comme il voulait aussi connaître la doctrine d’Aristote pour l’opposer à celle de Platon; il travailla sous Argiro- I0 soutien du philosophe grec. La première ceuvie qu il ébaucha lut une traduction d’Homère en vers latins, mais c’est dans un genre plus léger qu’il obtint son premier succès et il fut éclatant. Julien de Médicis, qui devait périr sous le poignard des Pazzi, avait organisé un tournoi; Politien saisit cette occasion pour écrire des Stanze brillantes qui furent bientôt sur toutes les lèvres et dans toutes les mémoires ; ce fut la source de sa fortune littéraire. Il était riche, bien né, il entra dans ce cénacle brillant présidé par Laurent le Magnifique et il devint son ami. Il est à peine croyable qn’il écrivit ces Stanze, qui restent le type de ce genre de poésie, à l’âge de quinze ans à peine. C’est une date discutée d’ailleurs, on sait que le tournoi eut lieu en 1468 (ce qui ne lui donnerait même que quatorze ans), mais on a ainsi tenté de reporter l’époque à 1473, ce qui rendrait ce génie moins précoce.
Le mort de Julien fut un grand coup pour Pohtien, qui écrivit en latin un récit de la conjuration des Pazzi. Laurent cependant le soutint de son crédit et lui conha l’éducation de ses deux lils : Pierre, qui devait succéder à son père, et Giovanni, qui devait briller d'un éclat incomparable sur le trône pontifical sous le nom de Léon X, 1 affectionnait aussi.
A vingt-neuf ans, au moment où Florence était un centre d’études vers lequel affluait toute l’Italie, Politien fut appelé à la chaire de littérature grecque et latine et une foule d’élite se pressa autour de lui, il était aussi éloquent que savant, et savait charmer en instruisant ; il s’acquit une immense réputation. Comme Laurènt l’avait chargé d’accompagner à Rome son fils Pierre reçu avec éclat par Innocent VIII , ce pontife demanda â Pohtien une traduction latine d’Hérodien, et le récompensa par un don de 200 écus d’or ; mais Politien était au-dessus de tels présents; d’abord il était riche, on l’avait pourvu d’un prieuré et d’un canonicat dépendant de la métropole de Florence ; il vivait aux dépens de Laurent le Magnifique dans son palais et son unique souci était d’avoir assez d’indépendance pour se livrer k l’étude. 11 s’était uni à Pic de la Mirandole qui avait renoncé à un rang seigneurial
pour se consacrer tout entier à la littérature ; et Jean Lascaris et quelques autres se réunissaient autour de lui, formant ainsi, dans un cénacle déjà choisi, le plus docte des cénacles.
Laurent mettait à leur disposition cette fameuse bibliothèque la Laurentïana, alors sans rivale; ils devinrent un centre de production; c’est l'époque de la publication des Mélanges [Mîscellaneœ) toute remplie de l'amour de la littérature de l’antiquité.
L’enseignement de Politien avait acquis une telle célébrité que, de toutes les parties du monde, les élèves se pressaient autour de sa chaire ; il forma des professeurs pour TUniversité d’Oxford et celle d’Oporto, et grâce à l'influence de Jean Texeira, chancelier du royaume de Portugal, il obtint du roi Jean II la charge d’historiographe et commença à écrire les annales
de la conquête des Por- C’est au moment de la travail qu’il mourut , à Sa mort a été l’objet a été accusé des passions écrivain considérable, l’écho de monstrueuses moire. Depuis, de nompuyant sur le récit de les mênres assertions, les écrivains qui ont cause au trépas prémasastres qui signalèrent les son existence. En 1492, était mort; Charles VIII Politien n’était déjà plus il lui fallut subir l’odieuse sa patrie dispersant les
Ange Politien, tiré du Vim-iim Docloru, de Filippo Gallis,
tugais dans les colonies, préparation de ce grand peine âgé de quarante ans.
d'odieuses calomnies ; il les plus infâmes, et un Paolo Giovio, s’est fait attaques contre sa mébreux compilateuis, s’ap- Paul Jove, ont réédité On aime mieux croire simplement donné pour turé de Politien les dédeux dernières années de Laurent le Magnifique était entré en Italie ; que l’ombre de lui-même ; présence des ennemis de trésors littéraires et les
merveilles dart rassemblés par Laurent. Pierre de Médicis, son élève, était chassé de Florence; la fortune de la famille chancelait, et pourtant le poëte accordait sa lyre pour chanter cette plainte intitulée : Afonodla m Laiirciitiuin Medicii; chant funèbre où il exhale sa douleur et célèbie les vertus du Magnifique. Le Bembo a vengé aussi Politien des calomnies de Paul Jove et, de nos jours, Dandolo, 1 auteur déjà cité de Florence jusqu à la chute de la République^ a produit un document considérable émanant du Frère Dominicain Ubaldino, chargé par Savonarole de présider aux funérailles de Politien, dans ce fameux couvent de San Marco, témoin de ses doctes entretiens. Dans ce document, qui porte pour titre : « Rubertus Ubaldinus de Galliano Dominicanœ familiœ monachus, de obïtu et sepultura dmnini Angeli Politiani, » il est dit que Politien mourut en bon chrétien; on fait allusion au coup qu’il avait reçu en voyant partir avant lui Laurent le Magnifique et son ami Pic de la Mirandole. Il est certain toutefois que les polémiques ardentes de ces époques entre littérateurs expliquent les odieuses assertions dont les écrivains ne craignent pas de flétrir leurs rivaux. Nous en avons une preuve irréfragable et célèbre dans les polémiques engagées entre Philelphe et le Pogge. Politien
ANGE POLITTEN
avait eu pour ennemi, pour ainsi dire intime, un certain Giorgio Merula d'Alexandrie, professeur à 1 Université de Milan. Quand parurent les Âfiscel/anées, Merula trouva dans ces pages 1 exposition de quelques idées qui étaient les siennes et des opinions contraires à celles qu’il professait. G en était assez alors pour faire naître une haine implacable. Merula composa un rude pamphlet qu’il n'imprima point, mais qu’il allait colportant et lisant par la ville. PoHtien ne fut pas en reste, et, désignant son adversaire sous le nom de Mabilius, il répondit par d indignes outrages. Merula mourut pourtant avec une pensée de repentir, et il pardonna à I olitien ; il fît même plus : il se déclara l'ami d'un si grand homme.
L action de Politien sur son temps a été vraiment considérable ; il est regardé comme un puits de science ; mais sa spécialité réelle, malgré l’auréole de poésie que lui avait donnée la publication des Stanze, c'est la science des écrivains latins et grecs. Il a fort peu écrit en langue vulgaire ; on ne peut joindre aux Stances qu'une Canzone, chanson transcrite dans l’histoire littéraire de Crescimbeni, et V Orfeo, petit poème exquis.
Il était sans rival dans la langue grecque et il a commenté la plupart des classiques. On lui doit les Elégies, les Epigrajmnes, les Miscellaneœ, une version d’Hérodien, un éloge d Homère et douze volumes de Lettres pleines de précieuses indications sur l’histoire littéraire de 1450 à 1494. Il a collationné et réduit à leurs meilleurs textes la plupart des manuscrits antiques existant dans la Laurentiana et préparé la Paraphrase Grecque des Institutes de Justinien. Le fameux manuscrit des Pandectes conservé à Florence a été pour lui une source de judicieuses observations. Chanoine, et engagé dans les ordres, il n’avait pas pris son rôle très au sérieux, et la théologie lui était plutôt étrangère. On le regarde aussi comme le fondateur du Théâtre Italien, car le premier il s’est dégagé de la foule archaïque pour faire dialoguer ses personnages. C’est le fameux Aide qui le premier, en 1498, a publié les œuvres de Politien. Ce qu’on connaît de plus complet sur la vie de Politien, c’est la Biographie publiée, en 1747, à Bergame par Sarassi, en tête de son édition des Stanze. Menkenius a publié a Leipsig, en 173^) Biographie qui est aussi très-estimée. Erasme l’a proclamé un « Miracle de la nature »; mais le miracle a été tellement calomnié par l’auteur des Anecdotes Florentines et par Vossius, qui ne faisaient que copier Paul Jove, qu’il faut encore aujourdhui revenir aux documents de première main et aux lettres de Laurent le Magnifique et des contemporains pour venger la mémoire du grand savant Florentin. Il suffirait, d ailleurs, du témoignage de l'abbé Méhus, dans sa Préface à la vie d’ Ambroise Camaldule, pour trouver à la mort de Politien une cause plus noble que celle imaginée par Paul Jove. Voici ses propres paroles ; « Messire Ange Politien, surpris par une fièvre violente, mourut au bout de quinze jours; la mauvaise fortune le poursuivit; on prétendit qu’il était mort au milieu d’un délire suscité par ses passions. Il est bien difficile de croire qu’un homme aussi versé dans les lettres grecques et latines, dans l'histoire, dans l’antiquité, dans la dialectique et la philosophie, n’ait pas su se commander h lui-même. Mais il faut dire que Pierre de Médicis, son élève, avait entamé des négociations avec le Pape pour le faire cardinal au moment où il fut chassé, que la mort de Laurent l’avait vivement frappé, et que la haine qui s'attachait au nom de Pierre, proscrit de Florence, poursuivait aussi son instituteur et son ami. » Politien est mort à quarante ans.
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