L’ARCHITECTE ARNOLFO DI CAMBIO
la fois architecte et sculpteur, Arnolfo di Cambio, plus connu dans l’histoire de l’art sous le nom d’Arnolfo di Lapo (parce qu’on a cru longtemps qu’il était le fils d’un Lapo), est peut-être, de tous les artistes qui ont travaillé à Florence, celui dont l’œuvre était primitivement la plus considérable. De profondes modifications apportées par les générations successives en ont altéré singulièrement le caractère. Si on gravit la colline où s’élève San Miniato, on peut compter un à un tous les monuments qui sont dus à ce fécond génie, précurseur entre tous, le premier des grands noms toscans dans l’architecture. Sainte-Marie-des-Fleurs^ le Palais Vieux, Santa Croce, Or San Michèle, et les murs eux-mêmes qui formaient l’enceinte du xrii® siècle, doivent lui être attribués. Plus tard des artistes supérieurs sont venus, qui ont dû nécessairement imprimer le cachet de leur temps à leurs additions ; mais, en somme, ils ont souvent adopté ses plans et les ont parfois religieusement exécutés.
Arnolfo est né en 1240 (i) à Colle dans le val d’Eisa, et il a débuté comme sculpteur dans
(i) Il est entendu qu’en fait de dates, je consulte les dernières sources et les travaux les plus récents, < s’étonner de me voir différer de Vasari, de Cicognara ou autres historiens d’art.
il ne faudra jamais
ARNOLFO DI CAMBIO
l’atelier du grand Niccola Pisano, le père de la sculpture toscane ; il a été le condisciple de Jean de Pise et n'a pu donner sa mesure, comme artiste indépendant, que vers 1274, c’est-àdire à trente-quatre ans. On a notion de son séjour à Naples à la cour de Charles d'Anjou, et quand les magistrats de Pérouse, qui avaient confié à Niccola Pisano l’érection de la célèbre fontaine qui décore leur place, voulurent donner au Pisano un habile collaborateur, c’est au roi qu’ils s’adressèrent pour obtenir qu’Arnolfo vînt travailler chez eux. On a la correspondance échangée entre les magistrats et le souverain; le fait est donc avéré. Il vint à Pérouse, et Adamo Rossi, le savant bibliothécaire, a récemment fourni les documents qui prouvent qu’il a touché, du fait de son travail, une rente de dix sous par joLir; niais son nom ne figure pas à côté de celui de Nicolas, de Jean de Pise son fils et du maestro Rosso,. ses collaborateurs.
De Pérouse il passa à Orvieto où il sculpta la tombe du cardinal Guillaume de Braye, monument très - important dans l’histoire de l’art, qui appartient au style gothique, et doit être regardé comme une des œuvres les plus importantes delà sculpture du moyen âge. C’est la seule œuvre bien vraiment authentique qu'on ait de lui, malgré une inscription -très-nette, lisible encore sur un tabernacle gothique à Saint- Paul hors les Murs, qui porte son nom et celui d’un sien compagnon désigné seulement sous le nom de Pierre. On lui attribue encore le tombeau de Boniface VIII dans la crypte de Saint- Pierre, l’autel de Saint-Boniface, le tombeau du pape Plonorius III, autrefois à Sainte-Marie-Majeure, et on a sur ce point l’affirmation de Vasari; mais d’autres écrivains mieux renseignés ont nommé Turrita et l'un des Cosmati comme auteurs de ces œuvres. Dans un récent séjour à Rome, j’ai pu constater que c’est effectivement à l’un des Cosmati qu'on peut attribuer ce mausolée.
L'architecte devait, dans son âge mûr, absorber le sculpteur, et c’est à Santa Croce devenu le Panthéon italien, au Palazzo Vecchio et à Sainte- Mar ie-des-Flettr s qu’Arnolfo devait donner toute la mesure de son génie.
Palais Vieux s’éleva vers 1298, et c'est Aniolfo di Lapa qui en donna le dessin. C’est lui déjà qui avait élevé l’église de Sauta Croce et celle de Saiute-Marie-des-Pleurs; la commission chargée de l’administration de la ville, qui correspondrait aujourd’hui à la commission municipale, avait commandé ce monument afin d’y établir le siège de sa résidence. On prétend que déjà, quelques années avant, le père d’Arnolfo avait été chargé par la ville de Casentino d’y élever aussi un palais communal et que le fils aurait copié les dispositions architecturales. Le programme était difficile à résoudre, une légende très-discutée veut qu’on ait imposé à Arnolfo la condition de planter son monument dans la partie gauche de la place actuelle afin de ne pas fouler le sol occupé par les maisons des rebelles, la maison des Uberti, détruite par la fureur populaire au jour où on les avait chassés. Ce qui est exact c’est que le programme comportait d’enfermer dans l’enceinte du Palais Vieux la tour des
Foraôosc/n, dite délia Vacca. Elle s’élevait déjà à 29 mètres, Arnolfo la lança dans l’air à une hauteur de 94 mètres et, comme il voulait l’élargir à partir du point où elle se détache de la niasse architecturale, afin qu’elle put rester en proportion avec le palais même, il eut l’audace de la faire porter à faux sur la saillie de la galerie.
Les embellissements successifs ou les changements apportés par chaque génération à ce monument, ne permettent guère de se figurer le caractère qu'il devait avoir vers le xiv® siècle, au moment où, achevé définitivement, la Seigneurie y tenait ses séances : cependant l'aspect de la façade (à part la forme des fenêtres et la suppression des grilles) n’a pas dû changer sensiblement: et cet aspect est positivement dur et farouche, il nous parle de l’esprit du temps. Ce n’est pas sans motif que l’architecte, à la base, fait saillir rudement les bossages abrupts à peine taillés, afin qu’ils offrent une résistance au choc. S'il ouvre discrètement les baies les plus voisines du sol et les protège, comme les barbacanes d’un fort, par des grilles de fer d’une solidité indestructible, c’est qu’il répond à une évidente nécessité. L’émeute, chaque jour, gronde autour de ce palais : tantôt on veut chasser le tyran qui s'y cache, tantôt on veut renverser le gouvernement populaire dont les représentants y sont assemblés. Le haut clocher contient l’airain qui appelle les corporations aux armes sous leurs gonfalons, quartier par quartier; les créneaux symbolisent la défense et, entre les consoles de chacun d’eux, voici l’écusson des diverses cités soumises à Florence. Cette façade du Palazzo Vecchio est toute symbolique, c’est une préface monumentale à l'histoire des luttes du moyen âge à Florence.
Ici nous suivrons l’histoire pas à pas, et la place de la Seigneurie elle-même, peut résumer les annales comme le ferait une page de Machiavel. Plaçons-nous en face du palais ; nous avons à notre droite la prodigieuse Loggia dei Lanzi et les Uffizi; à notre gauche ; la fontaine monumentale de Y Animanaii couronnée par le géant de Jean de Bologne, la statue équestre de Cosme P*' de Médicis, et le palais Uguccione, longtemps attribué à Raphaël. Le Palais Vieux s’élève à quelques marches au-dessus du sol; cette saillie, qui forme en avant comme une tribune, autrefois était fermée par une ringhicra. Là les membres de la Seigneurie parlementaient avec le peuple ; quand la guerre était déclarée on y investissait publiquement les capitaines auxquels on confiait le sort des armées, et ces rudes condottieri dont les républiques italiennes mettaient l’épée aux enchères. Là encore on proclamait les grandes décisions souveraines prises au nom du peuple de Florence. La limite en est marquée encore aujourd’hui par le fameux Alarzocco, le lion symbolique sculpté par Donatello qui tient l’écusson fleurdelisé entre ses pattes puissantes. Le groupe colossal de Baccio Bandinelli marque l'autre extrémité ; des modifications apportées naguère ont détruit le caractère de cette tribune déjà profondément modifiée en 1812 par Del Rosso.
En 1504, on avait placé là le fameux David de Michel Ange, admirable statue aujourd’hui protégée contre les intempéries dans un musée public. Dans une de ses promenades magnifiques, qui sont le résultat des travaux énormes accomplis au moment où Florence devait être la capitale de l’Italie, au Vialc dei Colii, on a placé, dominant admirablement la cité, une reproduction de cette œuvre, qui est due au Pazzi.
ARNOLFO DI GAMBIO ^oi
La porte du Palais Vieux a son caractère, deux lions de pierre y soutiennent un globe
Intérieur du Palazzo Vecchio. — Porte par Benedetto da Maiano.
portant le monogramme du Christ et, avant de franchir le seuil, il faut s’arrêter puis déchiffrer cette singulière inscription gravée sur le linteau de la porte : ^esiis Christiis Rex
Florentini Popiili.S. P.Decreto Jésus-Christ Roi du Peuple Florentin, élu par décret.
Clément VII, de la famille des Médicis, menaçait la ville de Florence qui s’obstinait à se soustraire à son pouvoir et revendiquait sans cesse sa liberté et ses franchises. Gino Capponi était alors gonfalonnier de la République; il fit au conseil, qui siégeait au Palais Vieux, une bizarre proposition qui, selon lui, devait avoir pour résultat de sauver l’indépendance de la cité. On élirait Jésus-Christ roi des Florentins et, personne, pas même le souverain pontife, n’oserait succéder au roi des rois. Le conseil des Mille vota sérieusement sur la proposition le février 1527, et le parti prévalut à une faible majorité. L’inscription est le gage de la véracité de cette anecdote historique qui aurait pu passer pour une légende.
C’est en vain qu’on essaye- Palais Vieux, contemporain luttes des Guelfes et des jourd’hui le monument. Dès renouvelé et, en tout cas, il existé un singulier contraste rieur et le raffinement de la Michelozzo - Michelozzi qui, nolfo di Lapo, recouvrit pour corps de la construction de cieuse enveloppe qu’elle a Ce fut pour le mariage de d’Autriche qu’on compléta l’exécution de ces fresques peler à la nouvelle souvedélicieuse fontaine du centre d’œuvre qui la couronne,
Verocchio, exquise fantaisie
rait de se faire une idée du du Dante et des premières Gibelins, en parcourant utile XV® siècle il était déjà est certain qu’il a toujours entre la rudesse de l’extédécoration intérieure. C'est respectant le parti pris d’Arainsi dire l’armature et le la cour intérieure, de la graconservée jusqu’aujourd’hui.
François I®'' avec Jeanne plus tard la décoration par qui devaient, disait-on, rapraine son pays natal. La est célèbre par le chefl'Enfant au Dauphin, du d'un homme de génie qui a su faire sourire le bronze. L œuvre est fameuse dans l’histoire de la sculpture, et elle mérite de letre, quand on pense quelle variété et quelle souplesse de talent a montrées ce Verocclno auquel on doit la statue de bronze du Colleone, qui se dresse lière et superbe sur la place des SS. Giovanni e Paolo de Venise.
^ Nous aimons à trouver dans un monument des inscriptions, qui disent en style lapidaire Ihistoiie des pierres elles-mêmes. Le guide banal confond trop souvent les hommes et les choses; Michelozzi, par exemple, a décoré le Cortile en 1434 et 011 manque rarement de lui attribuer les embellissements exécutés en 1565 à l’occasion du mariage. On sent là plusieurs mains, et rmscription qu’on lit sous le portique du Palais Vieux nous dit jusqu’aux noms des auteurs des frises et des rinceaux : Etienne Vittori de Monte San Savino, Marc de Faenza, François Salviati. Les jolis stucs qui forment les ornements des colonnes sont de Pierre-Paul occi de Forli, de Léonard Ricciarelli de Volterre, de Sebastien Tadda de Fiesole, et de Leonard Marignolli. Les fresques des villes n’e.xistent pour ainsi dire plus, malgré une restauration de 1812; elles étaient de Sébastien de Verone, de Jean Lombardi de Venise et de
L'Enfant au Dauphin, du Verocchio.
Cour du Palais Ducal.
ARNOLFO DI GAMBIO
César Baglioni. — L'intérieur du Palais Vieux, qui sert aujourd’hui de mimicipe et de prétoire, conserve de beaux restes du xv' et du xvr> siècle, quelques fresques superbes que le public ne connaît guère, une incomparable collection de tapisseries du Bronzino, et une chapelle de Saint-Bernard d'une belle ornementation.
C est sous 1 inspiration du fameux Savonarole qu’on disposa la salle gigantesque dont le moine avait demandé la construction pour recevoir le conseil composé de mille citoyens, image du parlement qui, quatre siècles plus tard, devait tenir là ses séances, alors que l’Italie unifiée établit à Florence le siège de sa capitale. Le Cranaca, autrement dit Simon Pollajuolo, qui a couionné le palais Strozzi de la magnifique corniche corinthienne devenue si célèbre, fut chargé de construire l'immense salle. Cosme de Médicis habitait jusqu'alors le palais Médicis (aujourd’hui palais Riccardi); il l'abandonna pour habiter le Palais Vieux et demanda à Baccio Bandinelli de modifier la salle du Cronaca. Bandinelli n’était pas de force à accomplii une telle œuvre et, de modification en modification, on en vint à demander enfin à Vasari, l’auteur des Vite, d’élever de plus de sept mètres la toiture et de décorer les plafonds. Il est curieiLX de voir que, deux fois dans sa vie, Vasari, qui n’est certainement qu’un peintre inférieur si on le compare aux merveilleux artistes dont il a écrit l'histoire, eut l’occasion de couvrir les plus grandes surfaces de peinture exécutées en Italie, comme le Michel Ange et le Carrache. Il exécuta les trente-neuf compositions dont la plus petite a cinq mètres et demi. Il choisit ses sujets dans l’histoire de Florence, et s’attacha à citer les faits honorables pour chacune des villes de la Toscane : Arezzo, Cortone, Monte-Pulciano, Borgo san Sepolcro, Trebbiano, Volterra, san Gemignano, Chianti, Certaldo, Fiesole. Il a voulu aussi faire allusion à la Romagne avec Castrocaro et le fleuve Savio. Il a enfin représenté Casentino, Scarperia, Pistoia, Prato, Pescia et Valdarno, soit par une allégorie, soit par un fait de l’histoire locale.
Il y a une certaine ingéniosité dans l’arrangement des trapèzes qui restaient à décorer du côté de la place San Firenze. On se rappelle que de ce côté le Palais Vieux forme un biais sur la place, c est la partie ajoutée par Cosme il en résulta que Vasari, ayant taillé un grand cairé divisé en divers panneaux pour y étaler ses compositions régulières, se trouvait là, en face d un trapèze d une ornementation difficile. Il imagina de figurer un corridor séparé de la grande salle et, avec des jeux de perspective et une décoration appropriée, il fit de cette partie comme une sorte d’antichambre. C’est là qu’il a peint les portraits de ses collaborateurs : Bernardo di Mona Mattea, maçon [mitratore comme on disait alors) et entrepreneur de 1 œuvre; Baptista Botticello, ornemaniste chargé des moulures et encadrements des sujets; enfin le doreur Etienne Veltroni de Monte san Savino. Il est probable que Marco de Faenza, peintre estimé du temps, a dû collaborer à l’œuvre de Vasari, qui aura appelé à son aide toute une escouade d’élèves et de garzoni. Une autre inscription, très-détaillée, nous livre encore les noms des personnages, et rend justice aux plus humbles des collaborateurs.
Quand on sort de la salle des séances pour se rendre à la salle d’audience on s'arrête avec admiration devant une charmante porte de marbre, due à Benedetto da Maiano, qui est en désaccord par son style avec celui du reste de la salle : elle est rapportée dans le monument et faisait partie du palais des Médicis. La Chapelle Saint-Bemard reste encore à voir
aujourd'hui à cause des peintures du Ghirlandaio qui la décorent; mais occupé désormais par la municipalité, on comprend que ce superbe monument ait perdu son caractère par les
Retable en argent, faisant partie du Trésor du Dôme, exposé une fois l’an à San Giovanni, — La Sculpture est du
aménagements qu’il a fallu faire pour l'installation des bureaux. La salle actuelle du Conseil, décorée d’une suite de tapisseries superbes du Bronzino qui sont habilement réparties sur toute la surface, a conservé une noblesse et une unité qu’on trouve rarement dans les appropriations modernes; mais on éprouve quelque tristesse à constater que des salles d’un
ARNOLFO DI GAMBIO
caractère intime, consacrées par l'histoire du grand peuple florentin, ont été coupées par d’indignes cloisons, et la besogne familière et quotidienne de l’administration municipale amène
Finiguerra. Tollaiolo, Cione, Michelozzi, Verrochio et Cennini (Voir la Croix d’autel elles Bas-côtés, page 208).
fatalement, chaque jour, son irrémédiable destruction. Quelque banale construction voisine aurait rempli le but, et nous aurions aimé voir conserver avec religion ces beaux témoins de tant de faits, qui ont retenti de la voix des politiques fameux qui tenaient dans les mains les destinées si glorieuses et si tourmentées du peuple florentin.