‹ FlorenceChapitre 7 sur 102 · PALAIS DE LA SEIGNEURIE — PALAZZO VECCHIO · texte numérisé non relu

PALAIS DE LA SEIGNEURIE — PALAZZO VECCHIO

Arnolfo di Lapo, architecte (1298)

LES MÉDICIS

dispensé leur autorité, que tous avaient les mains liées et, inconsciemment peut-être, se livraient à leur discrétion. Leur intérêt public était devenu l'intérêt privé des Médicis. Si, dans les élections, Cosme, Laurent et leurs enfants, neveux et parents à tous degrés, n’obtenaient point les suffrages directs, c’étaient tout au moins des partisans de leur famille qu’on appelait au pouvoir. Peu à peu les Florentins s’habituaient à regarder ces Médicis comme des dépositaires nés du pouvoir, comme une pépinière de politiques indispensables au bien de leur pays.

On comprend aisément qu’ils rencontrèrent des adversaires et suscitèrent des jalousies;

Rinaldo degîi Albizzi fut le chef de la faction contraire, et, un jour d’élection, alors que Cosme s’était retiré dans sa propriété de Mugello, afin justement de ne point sembler prendre part aux intrigues électorales; Albizzi trouva moyen de constituer une majorité dans le conseil et de faire décréter la comparution de Cosme d’abord, puis sa condamnation, enfin son emprisonnement.

L’historien qui vit à Florence et l'homme du monde qui veut toujours rapprocher les monuments de l’histoire et corroborer les assertions par les documents, peuvent encore aujourd’hui, en visitant, dans la tour du Palais vieux, la prison qu’on appelle Y Aîberghettino, se représenter la scène qui s’y passa vers 1423, alors que Cosme, confié aux soins de Federico Malvolti, passa des splendeurs du palais de ses pères à la sombre et étroite résidence à laquelle ses

Vue de la Résidence d'Été des Médicis, à Careggi. — Croquis de M. Gambillo.

ennemis le condamnaient. Machiavel raconte que, craignant le poison, le fils de Giovanni, celui qu’on allait appeler bientôt le Pere de la Patrie^ refusa toute nourriture et, pendant quatre jours, se contenta d’un morceau de pain.

Bientôt l’exil fut prononcé contre lui ; il se réfugia à Padoue d’abord, puis à Venise. Il n’était pas le seul visé par le décret des Dix; son frère Laurent, tous les autres Médicis et leurs principaux soutiens, amis et partisans, durent quitter Florence.

Cosme avait alors quarante-quatre ans ; nous avons des détails sur ce temps de son exil ; il s’occupa d’art, de science, de littérature, et, toujours aussi splendide dans ses vues, c’est à Venise même qu’il demanda aux grands artistes qui devaient s’illustrer à son service, les projets des monuments qu’il allait fonder. En l'exilant, il est évident qu’on ne cherchait qu’à se défaire d’un citoyen trop puissant, et qu’on se lassait, comme pour Aristide, de l’entendre appeler le Juste. C’était prudent sans doute au point de vue de ceux qui voulaient conserver la forme républicaine ; mais le peuple va volontiers au devant d’une certaine servitude, et il se passionne, quoi qu’on en dise, pour ceux qui semblent nés pour le commandement. Une année à peine s’était écoulée, et déjà, en présence de ce citoyen qui ne conspirait pas contre sa patrie et ne s’occupait dans son exil que de l'embellir par ses fondations et la rendre plus grande : on commença à murmurer en demandant son retour. Le pontife Eugène IV était alors à Florence; il se fît à son tour l’écho de l’opinion et, par un retour de ce mouvement de bascule politique qui fait succéder au pouvoir issu de l’élection populaire les ennemis de la veille, Cosme fut rappelé. On vit alors, spectacle étrange, une ville entière se porter au devant d’un simple . citoyen qui n’était ni un vainqueur, ni un élu, ni un triomphateur, mais simplement un de ces hommes qui avaient paisiblement exercé une constante influence, et dont l’autorité toute morale, et n’étant garantie par aucun décret, par aucune loi, était aussi effective que le pouvoir le plus légitime et le mieux consacré.

A partir de ce jour, c’en était fait de la République ; on avait encore le mot et on l’aurait longtemps encore, car — même en ses formules les plus solennelles — le peuple en conservait l’apparence et décernait à Cosme le nom de Pire de la Patrie ; mais les Médicis formaient déjà une dynastie, et tous se faisaient une joie et un devoir d’obéir à une famille marquée au front pour le pouvoir. La date de son retour, 1434, est la véritable date de la suppression morale de l’état républicain.

Cosme était dans toute la force de l'âge ; il devait avoir encore trente années d'existence à partir du jour où il rentrait dans sa patrie. Si on lit attentivement l’histoire de Florence, on verra que ces trente années sont les plus fertiles au point de vue de la culture intellectuelle ^ et du merveilleux développement des arts. Laurent le Magnifique en recueillera les fruits; mais c’est Cosme le Vieux qui doit en avoir le mérite devant l’histoire. Le cœur bat au seul souvenir de cette époque mémorable pour l’esprit humain, et la main tremble au moment où on va tenter de la peindre. Il faut remonter au temps de Périclès, à Athènes, pour retrouver un aussi prodigieux essor dans toutes les branches des lettres, des sciences et des arts. On a écrit sur ce mouvement de la Renaissance des livres tout entiers; on s’est attaché à en rechercher les origines et à bien faire comprendre à quel concours de circonstances est due cette sublime efflorescence du génie humain. Il y a des causes apparentes et immédiates qui

LES MÉDICIS

sont des causes réelles; mais le mouvement était préparé de longue main, et le xiiio et le xiv‘’ siècle déjà avaient été admirablement féconds.

Cosme, indépendamment d’une tendance aux travaux de l’esprit qui le portait à rassembler autour de lui les plus grands penseurs, les philosophes et les poètes de son temps, avait le goût des monuments et connaissait même la pratique des arts; on lui doit San-Lorenzo, l'église et le couvent de Saint-Marc, le monastère de San-Verdiana, ce couvent de San- Girolamo qui s’élève sur la colline de Fiesoie où se réunirent les ermites de San-Geronimo que supprima Clément IX ; enfin l’abbaye des S.S. Bartolomeo et Romolo pour les chanoines du Latran. A Mugello, sa résidence favorite avant qu’il eût bâti Careggi, il reprit jusqu’aux fondations le couvent de Bosco a Praii et, dans ces établissements religieux, il n’oubliait jamais de fonder une bibliothèque de manuscrits. On ne compte pas le nombre de chapelles privées élevées. à ses frais, tel le Noviziato à Santa-Croce, celle du couvent des Anges des pères Camaldules, celle des Servi, et celle enfin de San-Miniato al monte. Si on ajoute qu’il laissait toujours, pour subvenir aux frais de culte et d'entretien, une fondation de rentes, privilèges et prébendes, on comprendra quelles immenses ressources devaient alimenter cette puissante maison.

Sa vie privée était déjà splendide, quoique son fils dût encore la surpasser en magnificence. A San-Tommaso in Mercato, première habitation -des Médicis, avait succédé l’érection de la superbe habitation de Via Larga. De son vivant, il avait quatre résidences d'été aux environs de Florence : Careggi qui existe encore, Fiesoie, Cafaggiolo et Trebbio. C’était le train d’un prince et non celui d’un particulier, et son action bienfaisante rayonnait au loin; on le vit fonder à Jérusalem un hôpital pour les pauvres pèlerins italiens, et, dans son exil de Venise, il employa ses loisirs à fonder une bibliothèque de manuscrits dans le couvent des chanoines réguliers de San-Giorgio.

On sait tout désormais des Médicis, et nous avons tenu dans la main les comptes de dépenses qu’ont occasionnées toutes ces constructions; ce sont des documents historiques, de grande valeur aujourd’hui, conservés aux archives d’Etat de Florence : c’est le Libro di Ragione, où l’intendant de la maison écrit le doit et l’avoir, la sortie et l’entrée. Les dépenses, de ce chef, ne s’élevèrent pas, sous Giovanni seul, à moins de cinq cent mille écus d’or, somme tout à fait prodigieuse, qui ne suffit point cependant à diminuer une fortune qui se renouvelait sans cesse et s’augmentait par le trafic. Il est bien entendu que Jean de Médicis, fondateur de la richesse de sa maison, n’avait pas cependant à lui seul constitué un aussi prodigieux avoir; l’hérédité paternelle avait été considérable déjà; mais l’industrie du change, à laquelle il s’était livré sur une vaste échelle, avait accru singulièrement ce patrimoine. Les Médicis, au xiv° siècle, avaient déjà seize comptoirs dans les diverses villes d’Europe; ils avaient aussi pris l’entreprise des impôts et gabelles de la République, et, dans ces énormes transactions, menées avec une honnêteté proverbiale qui avait constitué un crédit solide et illimité, ils étaient arrivés à des bénéfices considérables. De plus, ils faisaient la banque, et c est par ces opérations — qui étaient loin d’être toujours fructueuses, puisqu’ils prêtaient parfois à leurs concitoyens les moins aptes à leur payer, même l'intérêt de la somme avancée — qu ils durent leur incroyable popularité parmi le peuple. On ne jurerait point cependant quil ny ait eu

quelque grande arrière-pensée dans cette générosité, et il s’est trouvé nombre d’écrivains contemporains, entre autres Varchi, pour taxer cette libéralité de diplomatie et d’hypocrisie, et pour montrer, sous le dispensateur des richesses de sa maison, l’habile politique décidé à fonder, par la corruption, l’influence de sa famille et lui ouvrir la voie du pouvoir suprême.

Quoi qu’il en soit, Cosme et Laurent, en les banquiers des rois aux souverains en quête ces nécessaires pour mes. Edouard IV, roi qu’il leur devait sa Si on suppose un tel a départi des enfants comme lui d’un esprit d’une intelligence oupour les arts, les scienfois prudents et cirquand le moment est a plus de limite à sa plus puissant des véhipuisable qui lui livre

Jeanne Albizzi, femme de Laurent Tornabuoni. (Cabinet des Médailles de Paris.)

Giovanni et ses fils, arrivèrent à se faire et à prêter volontiers, d’aventure, les ressourconquérir des royaud’ Angleterre, assurait couronne.

homme, auquel le sort dignes de lui, animés libéral et très-généreux, verte, d’un cœur chaud ces et les lettres ; à la conspects, et audacieux venu de l’être : il n’y fortune, puisqu’il a le cules, line richesse inétous les chemins qui

conduisent au pouvoir. Le nom de Médicis, comme celui de Mécène, était destiné à passer aux âges futurs pour désigner un protecteur éclairé des lettres, et s’ils n'ont pas déterminé le mouvement extraordinaire qui, parti de Florence, éclata alors dans toute l’Italie, ils l’aidèrent avec une telle chaleur, une ardeur si vive et une foi si profonde, qu’ils méritèrent

Albizzi.

Sassetti.

de donner leur nom à leur siècle, et qu’on dit aujourd’hui le Si'ccle des Médicis^ comme on disait le Siècle de Péricics.

Cosme aurait pu, dans la situation où il était, s’unir à quelque princesse italienne ou même quelque fille de maison souveraine; il avait eu le bon sens d’épouser une Florentine, la fille du comte Bardi; il suivit la même voie pour ses enfants, mariant son fils Piero, le premier né, à

f:OSME LE VIEUX

Lncrezia Tornabiioni, et son autre fils Giovanni à Cornelia degli Alessandri. Son frère Lorenzo était mort relativement jeune, sans avoir tenu une grande place dans l’État; mais, comme il avait laissé un fils, Pierre-François de Médicis, la famille des Médicis, à son point

Pierre de .Médicis (dit le Goutteux). — D’uprès le Buste de Mino da Piesole au Bargello-

de départ, se divisa en deux branches : la branche aînée, dont Cosnie leVieux , le Pire de la Patrie^ était la source; et la branche cadette, issue de Laurent, deuxième fils de Giovanni Averardo di Bicci.

C’est Cosme qui construisit le palais Médicis, qui porte aujourd’hui le nom de palais Riccardi, pour en faire la résidence de sa famille. Machiavel a raconté sa mort dans sa villa de Careggi, et il a laissé de lui un portrait élogieux, qui résume les traits principaux de son caractère. Après avoir énuméré ses fondations, ses travaux, et donné les preuves de sa magnificence, il le loue d'avoir toujours conservé, dans son extérieur et dans sa vie privée, une simplicité si grande qu’on le pouvait confondre avec le premier citoyen venu. Jusqu’à quarante ans, sa vie, toute vouée aux travaux ardus, aux déplacements constants, avait été rude et pénible ; mais à partir de son exil, il se laissa aller aux délassements de l'esprit et,

s’en reposant sur ceux auxquels il avait confié ses affaires, les Tornabuoni, les Benci les

Portinari, les Sassetti dont il fit la fortune, il s’entoura de lettrés et d’artistes. Il fut l’ami personnel de Donatello et de Michelozzo, celui de Marche Ficin, de Cristoforo Landino, de Giovanni Cavalcanti, de Bartolomeo et Filippo Valori, de Baccio Ugolini, de Giovanni Pico, celui enfin de Léon Battista Alberti.

Il n’avait pas sans doute dans l’esprit la haute culture qu’on

trouva plus tard chez Laurent le Magnifique, mais c’en est assez

pour un Médicis d’être, par l'intelligence de la compréhension et par l’enthousiasme, à la hauteur de ceux qui produisent et qui créent. On a conservé d’ailleurs des lettres de Cosme le Vieux qui brûlent du feu sacré pour l’étude; il écrit un jour à Marche Ficin :

« Hier, je suis arrivé à Careggi autant pour améliorer mes terres que pour m’améliorer moimême. .Viens me rejoindre, Marche,' viens aussitôt que tu le pourras, et ne manque pas de porter avec toi le Traité du divin Platon : Du souverain bien. Si tu m’en croyais, tu l'aurais déjà à cette heure traduit en latin; il n’y a pas de recherche à laquelle je m’abandonnerais plus volontiers et avec plus de passion, que la recherche de la vérité. Viens donc et apporte avec toi la lyre d’Orphée. »

Ce n’est pas la seule preuve d'enthousiasme qu’il ait donnée pour les lettres; nous avons visité ces bosquets de Careggi, ces bois célèbres à l’ombre desquels il venait s’asseoir : il y passait les heures chaudes de la journée en de doctes entretiens avec les profonds philosophes et les grands écrivains que nous venons de citer. Épris d’une admiration profonde pour ce Geiniste Plethon, philosophe grec, soutien de la doctrine de Platon, celui-là même dont nous avons retrouvé le tombeau à Rimini, et dont nous avons, dans nos études sur les Malatesta, restitué l’identité, Cosme voulut fonder une académie platonicienne et appela pour la diriger Marcile Ficin, âme naïve et profonde, gmand penseur, grand écrivain, et philosophe chrétien qui prétendait demander au.x païens eu.x-mêmes les preuves de la divinité, puisque les Pères de l’Église é’taient suspects à son époque. Marcile était le fils de son médecin; il se voua à cette tâche, et l’on vit bientôt, sous les arbres de Careggi et dans les salles de cette résidence d’été, siéger un docte aréopage composé de ces humanistes qui ont préparé la renaissance des lettres en Italie.

La mort de Cosme le Vieiux est profondément touchante. Il avait été malheureux dans sa vie privée; Giovanni, le fils qu’il aimait le mieux et dans lequel il avait placé sa confiance, était

Cavalcanti.

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