PIERRE LE GOUTTEUX
mort jeune; quant Piero, on l’appelait le Gottoso, tant la goutte l'avait déformé et épuisé, il était resté infirme, et peu apte à porter le fardeau des affaires. Cosme n’avait donc plus de consolations ici-bas que dans les lettres. Il avait vu cependant grandir son petit-fils, Laurent, fils du Goutteux, qui, à seize ans, donnait déjà des marques de la belle intelligence qui devait en faire le premier homme de son temps; mais enfin sa tristesse était profonde, car la mort de Giovanni lui avait porté un coup irréparable; et un jour, comme on le portait dans une chaise à travers ces grandes salles superbes du palais Riccardi, on l’entendit murmurer : « Trop grande maison pour si petite famille! »
Cosme mourut le r"' août 1464, à Careggi, sa villa aux portes de Florence; on l’ensevelit dans les caveaux de la basilique de San-Lorenzo, au pied d’une colonne incrustée de marbre. Le voyageur qui visite la basilique et s'arrête devant le maître-autel foule au pied une dalle de porphyre aux armes des IMédicis : le nom de Cosme y rappelle seul le souvenir du Pcre de la Patrie.
PIERRE P"' {dit le Goutteux)
lERRE le Goutteux n'a pas été populaire; il a survécu de quinze ans à son père et est mort à cinquante-trois ans ; sa santé l’a éloigné des affaires publiques, et ses frères Carlo et Giovanni étant morts avant lui, la race des hlédicis n’était plus représentée d’une façon brillante que par Laurent, son propre fils, qui annonçait déjà la supériorité de son caractère. Cosme une fois mort, Pierre, mal conseillé, prit une mesure qui ruina sa popularité. Il fit établir le compte de ses débiteurs et prétendit rentrer dans ses avances; or, comme son père n’avait jamais réclamé ces sommes, souvent prêtées avec une intention généreuse de ne jamais les redemander, le droit évident du fils fut contesté, 011 murmura, et le résultat le plus immédiat fut la perte de la popularité pour Pierre. C’était cependant bien un Médicis, et, à un certain degré, une intéressante personnalité. Il continua les traditions de Cosme, retint auprès de lui Marche Ficin et fît imprimer à ses frais, pour la plus grande gloire de Platon, les cinq volumes de la traduction latine faite par le familier de son père. Il fit plus, et l’on ne doit pas 1 oublier, il fonda une chaire où Marcile vint commenter le philosophe grec, aux applaudissements de tout Florence. Ce futyle l’ivresse, une sorte de fièvre d’étude, et il est difficile aujourd’hui, absorbés que nous sommes par la politique, par ce piétinement sans issue qui tue 1 essor de 1 esprit, refoule dans le cœur l’enthousiasme et étouffe toute généreuse pensée, d’imaginer l’enthousiasme qui s’empara alors du peuple florentin. On vit, spectacle étrange, Marcile Ficin suspendre, comme devant un autel, une lampe allumée devant le buste de Platon. Un jour (c est Francesco Sacclietti qui nous le rapporte dans ses précieuses nouvelles), un passant prenant à lautel du Ciucifix les cierges qui brûlaient en l'honneur du Fils de Dieu, les porta devant le buste du Dante,
en hii disant : « Accepte-les, tu en es plus digne que lui. » Ce fut du délire, et le délire le plus généreu.x qui ait jamais porté la fièvre dans le cerveau des liommes ; une folie grandiose dont le seul souvenir nous transporte encore.
Boccace, le premier, avait lu \ Iliade et Y Odyssée dans l’original et les avait traduits en latin avec le secours d’un Grec qui habitait la Calabre. Pétrarque, qui ne savait point le grec, mais qui avait lu la traduction latine, gardait le précieu.x original comme une relique. Le mouvement favorable de riiellénisme était créé par les Grecs venus au concile de Florence ; le fils de Pierre allait vulgariser les poètes, les historiens et les écrivains de l’antiquité en créant la fameuse bibliothèque des manuscrits qui plus tard est devenue la Laurentiana.
Déjà, sous Cosme le Vieux, on avait vu Niccolo Niccoli dépenser tout son patrimoine en achats de manuscrits, et Cosme, voyant la précieuse connaissance que celui-ci avait des choses antiques, 1 avait pris à sa solde, lui ouvrant un compte dans sa maison de banque, et lui donnant toute carrière pour acheter ce qu’il trouvait digne d'entrer dans ses collections. On lui dut le complément d’Ammien Marcellin, le livre de Oratore de Cicéron et le Pline de Lubecca. Il avait transformé sa maison en bibliothèque publique, et on pouvait entrer là poiii lire, copier, traduire, recevoir même des conseils, sur la direction à imprimer au etiides. Quand ce Nicoli mourut, on compta 800 manuscrits, estimés au prix de 8000 florins d or ; et Cosme, toujours généreux, acheta sa bibliothèque pour en faire don à ce fameux couvent de San-hlarco, si illustre dans l’histoire de Florence. Lucrezia Tornabuoni avait donné deux fils a son mari, Laurent et .Tiilien. Il mourut à l’âge de 53 ans et demanda qu’on l’ensevelit sans pompe dans la basilique de San-Lorenzo. Sa volonté fut respectée ; Laurent son fils, qui devait plus tard s’appeler le Magnifique, allait lui élever une tombe superbe dans la sacristie de la basilique : c’est ce beau sarcophage de porphyre, porté sur ses quatre grilfes de hou, qu’on voit sous l'arc, à la porte même de la chapelle de la Madone. Andrea Verocchio, l admirable sculpteur du Colléoiw et de X Enfant au Dauphin, a enveloppé le cercueil de feuillages de bronze du plus beau travail.
LAURENT LE MAGNIFIQUE
LALTRENT LE MAGNIFIQUE
AMiLLA Lncrezia Tornabuoni, la mère de Laurent dit le Magnifique, fils de Pierre, a laissé dans l’histoire intime de Florence une renommée de hante prudence, de caractère et de dignité. On a d'elle, dans les écrits du temps, des récks qui font penser à la mère des Gracques. Elle était aussi lettrée qu’aucune femme de son époque, et la quantité d’œuvres et de manuscrits qui lui sont dédiés prouve combien elle s’intéressait aux lettres. D'accord avec Pierre de Médicis, elle avait donné pour premier précepteur à son fils Laurent, Gentile d'Urbino, qui fut plus tard évêque d’Arezzo. Cristoforo Landino vint après lui, et Argiropolo, un savant helléniste réfugié à Florence depuis la prise de Constantinople, lui enseigna le grec et la philosophie d Aristote. Marcile Ficin, l’ami de son père et le fils du médecin de son aïeul, l’initia à la doctrine platonicienne.
La précocité de Laurent avait frappé tous les esprits ; à seize ans, on le sentait voué déjà aux hautes combinaisons de la politique et, à peine nubile, on le jugea digne de remplir sa première ambassade. Tour à tour il se rendit à Pise, pour recevoir Frédéric fils du roi Ferdinand
Ruccelaï.
Rinuccini.
de Naples, puis à Rome, auprès du pape Paul II auquel il inspira une vraie sympathie ; à Bologne, pour confirmer l'ancienne amitié qui unissait Florence aux Bentlvoglio ; à Ferrure, pour se lier avec les Este ; à Milan, pour tenir sur les fonts baptismaux un fils du duc François ; enfin, à Venise, pour surveiller la République toujours jalouse, et prête à entrer dans une combinaison politique contre la sécurité de Florence. Laurent, pour la première fois, devint le point de mire des assassins suscités par les familles rivales, qui voulaient étoulfer une autorité à laquelle, peu à peu, tous devaient se soumettre. Une conjuration ourdie contre lui et son père Pierre, qu’on devait mettre à mort au moment où on le portait en litière de Careggi à Florence, fut découverte et étouffée par les partisans des Médicis. Luca Pitti,
Acciajoli, Diotisalvi Neroni furent exilés à Venise, et le pouvoir des Médicis se consolida par cette défaite. C’est l’époque, relativement paisible, du grand développement des arts et des lettres. Laurent est à la tête du mouvement, il forme ses superbes collections et fonde les bibliothèques. Sans cesse entouré des plus hautes personnalités d’alors, il donne tous ses loisirs aux travaux et aux délassements de l’esprit. C'est le moment des entretiens avec Cristoforo Landino, Rinuccini, les deux Acciajoli, Léon Rattista Alberti et Marche Ficin dans les bois des Camaldules ; on y voit Laurent le Magnifique, désintéressé des choses de la politique,
Laurent le Magnifique. — Fac-similé d’un Portrait de Luc Vostermans, dpreuve du British Muséum.
engager avec Léon Battista Alberti les discussions sur la supériorité de la vie contemplative sur la vie pratique.
Aussi enthousiaste que qui que ce soit pour les lettres, Laurent était poète ; on a conservé ses poésies à cette belle Sinionetta, son amante, dont on connaît deux portraits, l'un dans la galerie des Offices, l’autre dans cette collection Reiset qui est récemment devenue la propriété du duc d’Aumale. Il aimait les plaisirs délicats, et souvent il organisa des Triomphes dont il inventait les différents tableaux, et dont il confiait l’exécution à des hommes transcendants, qui apportaient la l’imagmation supérieure et le goût suprême qui ont fait d’eux les plus grands artistes de leur temps. Tout était mis en œuvre pour réaliser ces représentations éphémères.
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où on ressuscitait l’antiquité, où on donnait un corps à des chimères fugitives. Les peintres peignaient les chars et imaginaient les costumes, les sculpteurs modelaient les groupes ; on revêtait des chevaux de peaux de lions, de tigres ou d’éléphants ; on parait des emblèmes des divinités païennes les superbes créatures qu’on voulait offrir aux regards de la foule sous les traits des
divinités ou pour perries ; et les poètes compositions et déqui se succédaient Alemanni, un Ruc- Machiavel se faisaient Médicis ou unStrozzi mains pour donner à lité de la vie. Les corsantes alors, se conpour aider ù la réaliet on ne craignait un Politien, à un Margrands esprits versés l’antiquité, de contriheures de la vie et à apte à saisir le sens
I.aiirent le Magnifique, par Nicolo Fiorentino. (Cabinet des Médailles de Paris.)
sonnifier les allégocommentaient ces crivaient les figures dans les défilés. Un celaï, un Nardi, un les interprètes ; un jetait l’or à pleines cette fantaisie la réaporations, si puiscertaient entre elles sation du triomphe, point de demander à cile Ficin, à tous ces dans la science de huer à charmer les ravir une multitude de ces allégories.
J'ai cherché s’il n’existait point de représentations plastiques de ces fêtes extraordinaires imaginées par les Médicis ou par les riches citoyens de ce temps-là; mais l'art de la gravure, qui aurait pu sauver de l’oubli ces compositions, souvent signées des plus grands noms, n’exis-
Cassoiie ou Caisse de Mariage du xv‘ siècle, représentant les Noces Adimari et Ricasoli. Conservée au Musée de l’Académie des Beaux-Arts de Florence.
tait pas encore. Ce n’est qu'aux dernières années du xve siècle que quelques peintres, dont on ignore le nom, ont commencé à reproduire par le pinceau les faits précis de la vie contemporaine, peintures extrêmement rares, qui seules pourraient nous donner une idée exacte des costumes du temps, des fêtes d'alors, des diverses scènes de la vie privée du xv<= siècle à
Florence. A peine saisit-on, dans Paolo Ucello ou sur ces caisses de mariage dont le South Kensington de Londres possède une belle collection, quelques traits de la vie privée ou publique d’alors. Nous 'savons, par exemple, par un Cassonc conservé à l’Académie des Beaux-Arts de Florence, comment se passait un mariage noble à Florence ; nous reconstruisons, d’après les fresques du palais Riccardi dues au pinceau de Benozzo Gozzoli, quelquesunes des attitudes familières à l'époque ; mais rien n’est plus rare qu’un document plastique sur la vie réelle avant 1450. C’est dans les manuscrits du commencement du siècle, dans les reliefs sculptés sur les faces des boîtes, dans quelques rares spécimens des œuvres d'art du
temps, qu’on peut surprendre les secrets de la vie intime d’alors. En dehors de cela, tout est
antique et inspiré de 1 antiquité. Piejro délia Francesca, Pisanello, Pollauolo, Paolo Ucello, Benozzo Gozzoli, Matteo da Pasti, raconteront quelquefois avec le ciseau, la plume ou le pinceau, les faits habituels, d’une banalité parfaite alors, mais d'un intérêt prodigieux aujourd’hui : c’est tout ce qu’il nous est permis de savoir. Au panneau d’un tryptique, sur la
face d’un Cassone, au bas d’un manuscrit, sur le parchemin, nous
surprendrons une manifestation de la vie; ce sera tout. Les Botticelîi, les Lippi, les IMemmi, toujours plongés dans l’allégorie, ne nous diront presque rien de leur temps, quoiqu’ils aient l'accent contemporain si prononcé.
Dans la littérature, il est vrai, nous serons mieux servis; mais si nous n’avons pas vécu dans l’intimité des choses plastiques, ce sera pour ainsi dire lettre morte que ces récits nombreux des chroniqueurs contemporains. Boccaccio et plus tard Francesco Sacchetti dans ses Nouvelles, Jacobo Passavant!, Giovanni Villani, Poggio, Bracciolini, Nicolo Nicoli, nous ont raconté bien des choses; mais il faudrait que \' illustration accompagnât le récit pour lui donner du relief, et nous sommes impuissant à faire revivre ces scènes pour le lecteur.
Au XV!*" siècle, nous serons riches en documents ; on ne compte pas moins d'une vingtaine de plaquettes illustrées représentant des fêtes et des triomphes. Cependant, si intéressantes que soient ces représentations-là, ce n’est plus la saveur du xv^ siècle, et on se console difficilement de ne pouvoir donner une idée exacte de ces curieuses manifestations inspirées de l’antique.
On a conservé le récit d’un triomphe florentin inventé par Andrea Uazzi, lecteur de grec et de latin à l’Académie de la ville; c’était la compagnie dite Del Dianiante qui devait faire les frais de la fête. Dazzi voulut faire une restitution; il imagina trois chars qui personnifieraient V Enfance, la Virilité et la Vieillesse. On a les noms dés artistes qui se partagèrent les compositions.- Raffaello delle Vivole, Le Carota ttAndrea del Sarto dessinèrent les chars; ceux qui dessinèrent les costumes et les figures furent Piero da Vinci, le père du grand Léonard et Bernardino di Giordano. Le premier char portait la devise : Nous serons/ le second : Nous sommes/ le troisième : Nous avons été.
Laurent le Magnifique, comme tous les citoyens d’alors, faisait partie d’une corporation {il était même président de la sienne, qui s’appelait le Broncone) ; il s’adressa à Japo Nardi, qui
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était un homme très-lettré, et il lui donna pour programme de faire dessiner six chars, afin de donner plus de développement à la fête.
C’est le grand peintre le Pontormo qui fut chargé de l’exécution ; le premier char, tiré par
Coliection du Palais Pitti. — Portrait supposii de la Simonetta, par Sandro Boticelli,
des bœufs, figurait l’âge d’or avec Saturne, Janus aux deux visages, assis devant le temple de la Guerre dont la porte était fermée; il tenait à la main la clef du temple et foulait aux pieds la Discorde; puis venaient des bergers à moitié nus, couronnés de fleurs, montés sur des tigres
et des lions. Après venaient Numa avec Egérie portant les livres de la religion, tous les ordres sacerdotaux, les augures, les aruspices, toute la liturgie des païens, avec le matériel des sacrifices.
Titus Manlius Torquatus suivait, sur un char de triomphe attelé de huit chevaux, précédé des sénateurs avec les licteurs et les faisceaux. Derrière lui, Jules César vainqueur, traîné par des éléphants, entouré de toute la cour impériale et traînant à sa suite les peuples vaincus. César Auguste représentait, dans le cortège, le Triomphe des Poètes ; quelques-uns, couronnés de laurier, montés sur des chevaux ailés, personnifiaient la province de l’Empire qui leur avait donné le jour; chacun d’eux portait ses œuvres. Le sixième char, enfin, était celui de 1 empereur Trajan, accompagné des docteurs de la loi et des législateurs de son empire. Le char de l’Age d’or, sculpté par Baccio Bandinelli, fermait la marche. Au faîte, sur une boule du monde, une figure représentant la Discorde s’agitait en de hideuses contorsions ; un enfant nu, doré, figurait la Jeunesse de l’âge d’or renaissant. Le chroniqueur naïf ajoute un détail piquant mais pénible, c’est que ce délicieux enfant, le plus beau de Florence, le fils d’un boulanger du quartier, quelque modèle sans doute immortalisé par le ciseau de Donatello et de Desiderio da Settignano aux tombeaux de Santa Croce, mourut de cette équipée : il prit une pleurésie après avoir fait gagner dix écus â son père.
Un autre jour Laurent le Magnifique célébra le Triomphe de Pacchiis; à défaut de la description de cette mascarade, nous avons les vers qu’il a composés pour servir de libretto à cette représentation. Le thème en est léger et gracieux : « Nous ne sommes pas sûrs du lendemain, jouissons aujourd’hui de la vie. » Il faut dire que ces canti carnavaleschi éioitsnt souvent, pour les poètes contemporains, un prétexte à rimes comiques et licencieuses, mais Laurent n’a pas à se reprocher ces excès, il n’a été qu’nn épicurien délicat.
Le peuple florentin s’enivrait de ces fêtes et il en était insatiable; on épuisa pour lui toutes les inventions et les imaginations les plus singulières. Un jour, après avoir célébré le Triomphe de la Vie, une bande d’artistes qui avaient l’imagination mélancolique résolurent de célébrer le Triomphe de la Mort. En plein carnaval, quand la ville tout entière s’apprêtait à jouir des plus séduisants spectacles; alors que les places publiques regorgeaient de monde, que les balcons croulaient sous le poids des spectateurs, on vit s’avancer un char, traîné par des buffles noirs, peint en noir et semé d’ossements et de croix, sur lequel un noir squelette, la faux à la main, trônait sur des cercueils. A chaque carrefour, le char s’arrêtait, et une suite’ de pleureurs et de lugubres fantômes, au son des trompes funèbres, chantaient sur un ton plaintif :
l'umnio gia corne voi siete :
Voi sarete corne noi ;
Morti siani corne vedete :
Cosi morti vedrein voi.
« Nous étions comme vous êtes, vous serez comme nous sommes, et comme vous nous voyez morts, nous vous verrons morts aussi. » On imagine quelle stupeur dut s’emparer de la foule et quels lugubres pressentiments assiégèrent ces femmes et ces enfants craintifs, tandis qu’au contraire la jeunesse sceptique se livrait aux plus funèbres lazzi.
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Vasari a décrit longuement cette singulière distraction; il en attribue aussi l’invention à Pierre de Médicis, le propre père de Laurent le Magnifique. Ce fut encore le Pontonno qui fut chargé de dessiner les chars, on apporta à leur exécution une singulière attention et une conviction parfaite, car on fit accompagner le char, motif principal, d’un grand nombre de morts à cheval, choisis à dessein parmi les hommes les plus secs, les plus maigres et les plus pitoyables que l'on put trouver. Chacun d’eux était suNi d’estafiers de la mort, fantômes nus, portant d'une main une torche et de l’autre un grand étendard avec des crânes et des tibias disposés en croix.
Plus tard, Vasari lui-même sera chargé d’organiser un Trioinphe et il en dessinera toutes les parties; monuments et reposoirs, les chars, les figures allégoriques et les costumes. Tous les dessins originaux de la main du maître ont été conservés dans un album qui fait partie du cabinet des estampes aux Offices. Nous avons feuilleté naguère ce curieux recueil avec le regretté chevalier Carlo Pini, conservateur du cabinet, enlevé si rapidement à l'affection de tous ceux qui le connaissaient. Laurent est véritablement le grand Médicis, c’est le Mécène par excellence ; avant le PrincipatOy n’étant encore que le premier des citoyens appelé d’une façon révocable et amovible à des fonctions publiques, il prit en main la direction du mouvement intellectuel; il fut un centre, un inspirateur, un admirable protecteur. Il était l’ami intime de Donatello et de Michelozzo Michelozzi; sur leurs conseils, il forma des collections sans rivales, composées de tableaux, de sculpture, de pierres antiques, de gemmes, de pièces d’orfévrerie et de meubles somptueux; il réunissait dans le palais Ricardi tout ce qu’il pouvait trouver de plus beau, de plus riche et de plus délicat. Chaque pièce de sa collection portait, ou ses armoiries, ou ses lettres initiales; on les voit encore dans les collections publiques et privées, et M. le baron Davilliers, de Paris, possède deux coupes de porphyre provenant incontestablement de cette superbe origine.
Passionné pour l'architecture, Laurent travaillait directement avec les grands artistes de son temps, et tous écoutaient ses conseils avec déférence. Pour les lettres, il déployait la même activité, et on le vit instituer à San Marco et, plus tard, à San Lorenzo, une véritable école de calligraphes et de miniaturistes chargés de multiplier les exemplaires des manuscrits anciens. La Lmirenziana, qui existe aujourd’hui à peu près intacte, renouvelée par Michel- Ange, puis finie par Vasari (et peut-être abîmée par lui), est un témoignage de sa sollicitude pour les maîtres du beau langage et des grandes pensées. Là, les manuscrits, attachés à leurs pupitres par des chaînes de fer, étaient consultés par tous les lecteurs avides de s’instruire. C’était dans un couvent recueilli, à San Lorenzo, à la porte même de la Basilique où reposaient ses aïeux, que Laurent avait voulu constituer cette admirable bibliothèque, où les copies des auteurs de l’antiquité et celles des historiens contemporains sont enrichies d’admirables miniatures, encadrées dans des ornements qui restent encore aujourd’hui le suprême modèle du goût, de l’ingéniosité et de la grâce dans l'arrangement.
Laurent faisait tous ses efforts pour appeler à lui les savants de tous les pays; il fit rouvrir l'Université de Pise, paya les professeurs, fit les frais des constructions nouvelles, les dota de livres, prit à sa solde Giovanni Lascari, qui partit pour l’Orient avec des crédits illimités afin de faire des achats nouveaux. C’était sur l’initiative d’un simple citoyen que toutes ces entre-
prises s’accomplissaient ; il semblait que Florence fût concentrée en lui seul et qu’il en fût l’âme. Il est curieux de dire qu'on lui dépêchait des ambassadeurs comme à un souverain, encore qu’il ne fût que partie dans l’Etat et qu’il n'occupât officiellement que sa place légitime au conseil de gouvernement; mais mille circonstances ajoutaient à son autorité personnelle; on la subissait et elle s’imposait tout naturellement. L’empereur d'Allemagne, le roi Jean TI de Portugal, Mathias Corvin, ce grand protecteur des lettres, Louis XI lui-même, le grand
Cornet et Verre à Pied, cristal de Roche. — Travail florentyi du xv' Siècle.
politique, le souverain astucieux, l’homme de génie qui préparait l’unité française par l’abaissement des seigneurs féodaux; étaient ses correspondants et, on peut le dire, ses tributaires : il lecevait directement et leurs ambassadeurs et leurs messages. Nous avons dépouillé, dans les archives dEtat de Florence, toutes les lettres qui forment le Carteggio des Médicis avant et après le Pi'incipato : c est assister à un curieux et magnifique spectacle que de voir passer dans ces récits les plus hautes personnalités de l’histoire du monde, s’entretenant librement avec un particulier.
L’historien Guicciardini a laissé une peinture de Florence en cette heureuse année 1490, où la ville, jouissant de lapant sous la tranquille domination de Laurent le Magnifique, domination
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volontaire; semblait parvenue au comble de la prospérité. Il nous montre la Toscane fécondée depuis les montagnes jusqu’aux vallées et aux plaines, par le travail paisible et régulier de ses riches colons ; l'État, sûr de sa force, ne redoutant plus la servitude de la part de Rome ou de l’empire, et ayant su se rattacher les villes voisines, naguère encore rebelles et indépendantes; les princes venant de tous les points du monde visiter la ville et rendre un hommage aux Médicis et aux grands citoyens qui les entouraient; le développement surnaturel, l’efflorescence extraordinaire dans toutes les branches : un peuple souple, habile, bien doué, sensible aux arts et enthousiaste, qui faisait de la rue un musée ; une classe d’artistes qui avait le goût inné comme les Athéniens du temps de Périclès, et qui semblait enfanter, sans fatigue pour le corps et sans effort pour la pensée, tous ces prodiges qui nous émeuvent et nous charment encore aujourd’hui. Et, de l’aveu de tous, cette prospérité sans seconde était due à Laurent de Médicis, continuateur de l’œuvre de Cosme son aïeul, pacificateur de l’Italie et modérateur de la République.
Vie privée de Laurent le magnifique. — Voyons quel était, dans la vie privée, le caractère de cet homme si supérieur dans la vie publique. Ses familiers et ses clients de Carreggiet des Camaldtiles l’ont jugé devant l’histoire; Politien prétend que, parmi tous ceux qui composaient cette compagnie célèbre, personne ne pouvait prétendre à le surpasser en subtilité d’arguments et solidité de jugement. Il était doué, dit-on, d’une certaine causticité, et ses mots sont restés célèbres; il joignait à l’autorité incontestable et indiscutée une bonté profonde qui le porta à assurer l’avenir de tous ceux qui, distingués par l’esprit et absorbés par les travaux de l’intelligence, ne songeaient point à constituer une fortune pour la vieillesse. On lui a reproché d’aimer le plaisir avec passion, et on prétend qu’il y avait en lui deux personnages, l'homme public, d’une rare austérité, et l’homme privé, tout feu pour les plaisirs, mais qui bientôt dépouillait le rôle d’homme de loisirs pour se donner tout entier aux affaires. Son père l’avait marié très-jeune à Clarice Orsini, d’une illustre famille romaine ; le 4 juin 146g, on fit la fête matrimoniale; l’union avait été toute de convenance, car on lit dans le journal de Laurent ces mots caractéristiques : « Moi Laurent ai pris en mariage ^ Clarice, fille de Jacob Orsini, ou plutôt on me l’a donnée, et nous avons célébré les noces dans notre maison le 4 juin 1469. » Mais cette froideur, qui constate simplement le fait de l’union, se changea bientôt en une affection durable et peut-être même passionnée ; car, le 22 juillet de la même année, comme Laurent était à Milan, il écrivait à sa femme : « Je hâte de tout mon pouvoir le moment de te rejoindre, il me semble qu’il y a mille ans que je suis séparé de vous. »
Clarice lui donna quatre filles et trois fils : Pierre, né en 1471, Jean né en 1475, et Julien né en 1478. Il confia leur éducation au fameux Politien, auquel il avait donné une jolie villa â Fiesole. Nous avons, dans la correspondance de ce dernier, une charmante description de ce séjour, qu’il peint avec une complaisance particulière ; il écrit à Marcile Ficm, qui est au pied de la montagne, à Careggi, chez Laurent, et l’invite à monter à Fiesole, où il trouvera un vin exquis provenant de sa propre vigne.
Clarice Orsini mourut subitement en 1488, et Laurent ne put assister à ses derniers
moments, il semble l’avoir vivement regrettée. Moins heiireiLx dans ses entreprises privées que dans la vie politique, Laurent, loin d'augmenter sa fortune, la diminua sensiblement. D'abord, comme il avait mérité le nom de Magnifique, il jetait l'or à' pleines mains pour favoriser les arts et les constructions, et pour les libéralités de toute nature; ses ministres et ses intendants auraient pu, par leur activité et leur prudence, réparer les brèches qu’il faisait à sa richesse ; mais loin de remplir leurs devoirs, ils la dilapidèrent et le moment vint où Florence reconnaissante, dut subvenir au.x exigences de la situation du premier de ses enfants! Laurent opéra alors une révolution complète dans son administration ; au lieu de laisser ce qui lui restait dans les entreprises commerciales qui n'offraient plus les mêmes avantages, il convertit son avoir en possessions territoriales : et, vers Prato, vers Pise et le val de Pe'ra il fonda des colonies agricoles, dont il tira un profit plus clair et moins aléatoire que celui qu’on retire du commerce.
J’ai passé sous silence la fameuse conjuration des Pazzi, ourdie contre lui et qui éclata le 26 avril 1478 ; elle coûta la vie à son frère Julien : ce fut la plus formidable des trames ourdies contre lui, mais ce ne fut pas la seule. Elle éclata dans le temple même de Sainte-Marie-des- Fleurs. Un autre jour, à l’église del Carminé, Battista Frescobaldi attenta encore à la vie de Laurent, et, enfin une dernière fois, Baldovinotto de Pistoia tenta de l’assassiner dans une villa des environs de Florence. Ces trois conjurations n’aboutirent qu’à la confusion et à l’exécution des coupables : cependant Julien de Médicis son frère y perdit la vie à la fleur de l’âge, et Laurent lui-même fut blessé.
Laurent était à la lin de ses jours et il avait 40 ans à peine; il voyait sa santé s’affaiblir et ses dernières années allaient être pénibles : il avait cependant obtenu la réforme qu’il souhaitait de voir introduire dans la République et pouvait mourir tranquille. Au lieu d’un petit nombre de magLtrats élus pour un espace de temps qui ne leur permettait de rien entreprendre et de rien achever, il proposa hardiment la création, par l’élection, d’une assemblée de soixante citoyens, sorte de sénat permanent, chargé de prononcer sur les affaires importantes, et qui aurait la responsabilité de la paix ou de la guerre.
Mais il se sentait brisé et prétendait ne plus s’occuper d’affaires et se vouer au repos ■ le calme cependant lui fut plutôt funeste; une fièvre lente s’empara de lui, et comme elle échappa à l’œil de ses médecins, elle le terrassa. Politien a décrit ses derniers moments; il prétend que tous les nerfs étaient attaqués et que la maladie avait son siège dans l’intestin. Laurent étau a Florence ; il demanda qu’on le transportât à sa chère villa de Careggi, où tous ses amis se réunissaient autour de son lit et ne cessaient leurs entretiens élevés.
Il paraît qu’au dernier moment, on vit s’approcher du lit où gisait Laurent de Médicis un hôte inattendu dont le nom commençait à soulever l’Italie tout entière. Le frère Girolamo Savonarola demanda à l’entretenir et celui-ci l’accueillit volontiers. On a, sur cette entrevue, deux relations bien différentes : celle de Burlamachi . et celle de Politien. C’est à coup sûr' un épisode historique d’un haut intérêt que celui qui met en présence des Médicis ce moine farouche, à l’éloquence vengeresse; Burlamachi prétend que Laurent, humble et recueilli aurait demandé au frère Savonarole l’absolution de trois fautes qui étaient pour lui trois sources de remords.
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Lci première était le sac de la ville de Volterra, où la soldatesque s’était livrée à d'effroyables exactions contre les femmes et les enfants; sac qu'il aurait dû empêcher, et qu’il avait surtout le devoir de ne point permettre, puisqu’il avait promis la vie sauve aux assiégés. La seconde était le refus de la dot au Mont-de-Piété des jeunes filles, refus auquel il fallait attribuer la mauvaise direction prise par un grand nombre de femmes abandonnées ainsi sans ressource dans Florence. La troisième était d’avoir exercé des représailles à la suite de la conjuration des Pazzi, et d’avoir ainsi condamné beaucoup d’innocents.
Savonarole aurait opposé d’abord à ces remords l’inépuisable miséricorde de Dieu, qui pardonne dès qu’on se repent; il aurait ensuite exigé la réparation de chacune de ces exactions dans la mesure du possible; puis, au moment de prendre congé du mourant, fidèle à la mission qu’il poursuivait avec tant d’âpreté, il aurait dit à Laurent qu’il y avait un point plus important qui lui mériterait la faveur céleste : c’était de rendre la liberté à Florence, et de restituer le régime populaire. Burlamachi prétend qu’arrivé à ce point de l’entre.tien, Laurent se serait retourné sur sa couche, mettant fin brutalement au colloque et refusant de répondre à ses sommations.
Le récit de Politien est tout autre : nous sommes à la veille de la mort, les forces de Laurent l’abandonnent; il demande le prêtre et confesse ses fautes. L’ecclésiastique, appelé — et non point venu de sa propre initiative, — dit, en sortant de la chambre mortuaire, qu’il n’a jamais vu pareil courage, pareille présence d’esprit pour disposer ses affaires, plus de netteté dans l’intelligence et plus de calme au moment suprême. La nuit vient, on apporte le sacrement au malade ; Laurent, debout, s’avance au devant de l’Eucharistie et s’agenouille ; il reçoit l’hostie consacrée, puis reprend le lit et console son fils Pierre, le seul qui soit alors auprès de lui. Un certain Lazzaro, médecin fameux alors, mais appelé trop tard, vient sur ces entrefaites, et — dit Politien dans son récit — demande je ne sais quelles pierres précieuses pour les broyer et les mêler à une potion (ce qui jette une singulière lueur sur les moyens employés par les empiriques du xv° siècle). C’est Politien lui-même qui donne la drogue, et Laurent, reconnaissant la voix du précepteur de ses fils, lui dit doucement ; « Comment! c’est toi, cher Angiolo? » Et il serre son ami dans ses bras. Politien, brisé par l'émotion, est obligé de se dérober pour aller donner un cours à sa douleur; il rentre un instant après, Laurent l’aperçoit encore et demande des nouvelles de Pic de la Mirandole ; on lui répond qu’il craint de le fatiguer; mais il veut qu’on l’appelle. On s’empresse de le chercher; il vient, et Laurent, le serrant dans ses bras, lui dit qu’il meurt plus content d’avoir vu un ami si cher. « J'aurais voulu au moins, dit-il, que la mort m’eût laissé achever notre bibliothèque. » Enfin, Savonarole entre : Politien ne fait point allusion aux récriminations du moine fameux; il le montre doux et recueilli, plein de piété, nullement préoccupé des réformes politiques ; il bénit Laurent au départ. La foule vient peu à peu, et tous les assistants, agenouillés, se laissent aller à leur douleur. Laurent seul garde son sang-froid ; on lui présente une potion et on lui demande si le goût lui plaît, il répond : « Autant qu’il peut plaire à un mourant. » Il meurt enfin, les yeux fixés sur le crucifix; et Politien, à la suite de son récit, célèbre sa libéralité et sa magnificence, sa constance et sa fermeté dans le malheur, sa modestie dans la prospérité.
SSASSINÉ lâchement à Santa-Maria del Flore et célèbre surtout par son trépas, Julien meurt à vingt-cinq ans sous le poignard des conspirateurs, dans l'église Santa-Maria del Flore, Il est frère de Laurent le Magnifique, et fils comme lui, de Pierre le Goiitteirx; il était fait aussi pour le pouvoir, Lhi souvenir sympathique et plein de charme s’est attaché à sa mémoire connue à celle de tous ceux qui meurent jeunes.
Voici son portrait tracé par Politien : « Il était de belle stature, aux épaules larges, à la poitrine proéminente, aux bras pleins et nerveux; solide sur ses jambes et doué de plus de force physique qu’un homme
n’en a besoin. Ses yeux vifs étaient d’un noir profond, son œil ardent, sa carnation basanée ;
ses cheveux abondants étaient foncés et il les portait rejetés en arrière. Habile cavalier et tireur adroit, il était supérieur aussi au gymnase et aux jeux de toute sorte; grand chasseur, il supportait facilement les fatigues, les privations et les veilles. Son âme était haute ; il avait de la constance et de la fermeté, un grand instinct des choses élégantes ; il était aussi habile en poésie. Il a laissé quelques vers en langue vulgaire sur des sujets graves ; mais il se plaisait à la lecture des pièces légères. Abondant, fécond, d’une grande urbanité, plein de mépris pour le mensonge, il se souvenait longtemps des injures^reçues. Il était recherché dans ses vêtements, mais cette recherche n’allait pas jusqu’à la fatuité. Son port était digne, on l’a toujours vu plein de respect pour ses aînés et ses supérieurs, et plein de bonté pour les humbles. Tant de qualités l’avaient rendu cher à tous, et sa mort fut un deuil public, »
Collection du Palais Pitti. — Portrait supposé de Giovanni Bandini, attribué à Van der Goes.
On raconte que, quelques jours après la conjuration qui mit fin à ses jours, un de ses amis et confidents, Antonio da San Gallo, vint trouver Laurent le Magnifique et lui fit un aveu : Julien avait lié des relations avec une jeune fille de la famille Gorini, et il en avait eu un fils qu’il faisait élever avec soin. Laurent, après avoir pris ses renseignements et reconnu l’exactitude du renseignement, prit cet enfant auprès de lui; ce fut plus tard le pontife Clément VIL Il n’y a pas, dans l’instoire de Florence, d’épisode plus dramatique que celui qu'on connaît sous le nom de « Conjuration des Pazzi ». Nous avons deux récits contemporains qui sont des monuments historiques; l’im est écrit en latin par Ange Politien, l’autre en langue vulgaire par Machiavel. Dandolo, dans ses belles études sur Florence jusqu’à la chute de la République^ que le récit de Machiavel est entaché d’une secrète rancune, et que celui de Politien est au contraire empreint de bienveillance. Dans Machiavel, les faits sont peut-être mieux dégagés, et c’est d'après lui que nous les raconterons, heureux d’avoir, sur un épisode aussi important, un témoignage aussi autorisé.
Voici, au dire de Machiavel, les causes réelles de la conjuration qui faillit, en 1478, coûter la vie à Laurent de Médicis.
Le pontife Sixte IV, irrité contre les Médicis à cause de l’appui qu’ils avaient prêté à Nicolo Vitelli et à d’autres barons de la Romagne, avait enlevé à Laurent la charge de trésorier du saint-siège pour en investir un certain Pazzi d’une famille florentine noble, considérée, et qui possédait à Rome un comptoir de banque. Ce Pazzi était le dernier survivant de trois frères qui avaient laissé des enfants. L’un, Guillaume, avait épousé Blanche, la propre sœur de Laurent de Médicis. François, l'autre neveu, résidait depuis quelques années à Rome, et Giovanni, le dernier, avait pris pour femme la fille de Bouromei qui était puissamment riche et qui n’avait d’autre héritier que lui. Xoute cette fortune devait donc revenir à la femme de Giovanni ; mais il surgit un parent qui s’empara d’une partie des biens. A la suite d’un procès, la fille de Bouromei fut dépossédée de l’héritage paternel; les Pazzi voulurent voir dans cette décision l’influence des Médicis, et Giuliano lui-même se plaignit à son frère Laurent, en lui faisant observer que, trop souvent, qui trop embrasse mal étreint.
Laurent, cependant (il faut remarquer que c’est Machiavel qui parle), ivre de jeunesse et de pouvoir, se croyait tout permis. Mais les Pazzi, forts de leur richesse et de leur haute position, étaient décidés à ne pas supporter une telle injustice et cherchèrent le moyen de se venger à la première occasion.
Celui qui se décida le premier à agir était d’un caractère plus sensible et plus énergique que les autres ; il se nommait Francesco ; il se déclara prêt à recouvrer ce qu’il avait perdu ou a tout perdre. Il vivait -presque touj ours à Rome, en haine du gouvernement de Florence, et lii il avait contracté des liens étroits avec Girolamo, comte de Riario, neveu du pape. Ils se faisaient les mutuels confidents de leur haine contre les Médicis ; aussi, un jour, en vinrent-ils