LUCA DELLA ROBBIA
travaux décoratifs, son neveu Andréa : ils continuèrent leurs expériences, adoptèrent un ton pour les chairs, un autre pour les draperies, et, peu à peu, combinèrent de grands ensembles, tels qu’on les voit exécutés en dessus d’autel, en frises, dans les tympans et les arcs aux murs des églises et des couvents.
On a beaucoup écrit sur les Délia Robbia. M. Barbet de Jouy leur a consacré un livre
La Nativité. — Bas-relief de Luca dclla Robbia.
tout entier : je ne crois pas cependant qu’il soit possible de déterminer très-nettement les ouvrages qui incombent au chef de la famille, tellement 1 œuvre est considérable. Luca a vécu jusqu’à quatre-vingt-deux ans, c’était un homme extrêmement laborieux, d’une activité sans égale et d’une facilité hors ligne; il était ce que nous appellerions aujourd’hui un entrepreneur ; il se chargeait de grandes décorations, et sa part personnelle dans 1 ensemble des travaux doit être énorme. Cependant, si on considère que cinq Délia Robbia ont produit pendant plus d’un siècle; qu’il y a eu, particulièrement, deux de ces Délia Robbia qui se sont appelés Lucas
et qu'ils avaient tous un intérêt évident à imiter le grand maître : on arrivera à une facile conclusion que tout le monde devine.
Florence cependant, entre toutes les villes où l’on montre aujourd’hui des faïences de Luca, peut encore prétendre, à juste titre, à l'authenticité absolue de l’origine; et cela va de soi. On sait, par exemple, que la délicieuse fontaine de la sacristie de Santa Maria Novella est de sa main, que de l’hôpital des Enplace de i’Annunziata dés directement; les castrés dans les fad'Or San Michèle testables, ainsi que ce portiques de Santa du marchand de cu- Le bas-relief au-des- Piccino, dans la rue d’autres encore que Il faut indiquer aussi semblée dans la cour Beaux-Arts, où plus toute dimension le jour le plus fin et le La réputation du quand on a vu la sureliefs destinée à la orgues du Dôme, où dant à la belle série son œuvre populaire mérite vraiment de verve entraînante et tello, mais c’est d’une d'un parfait équilibre
tous les médaillons fants-Trouvés de la lui ont été commanarines et attributs ençades du sanctuaire sont encore inconbeau tympan sous les iNIaria Novella près riosités, M. Gagliardi.
sus du portrait de San Ferravechi, et tant l’on pourrait citer, la belle collection ras- ' de l’Académie des de quarante Lucas de présentent sous son plus délicat, sculpteur est faite perbe suite de hautsbalustrade d'un des elle devait faire pendes Donatello. C’est entre toutes et elle l'être; ce n’est pas la le caractère de Donaélégance achevée et comme composition.
Nous détachons de l'ensemble, pour les reproduire, quelques-uns de ces bas-reliefs. Les Musées privés de tous les pays contiennent nombre de madones de Lnca, le sujet est devenu banal, et le Louvre, le Kensington-Museum, et Berlin, ont réuni les plus beaux. Nous empruntons au Musée de Londres, celui qui a été exécuté pour Laurent le Magnifique, c’est là une provenance qui ajoute toujours au prix d’un objet. L’œuvre est d’ailleurs délicate c larmante. Nous reproduisons aussi La Nativité qui, par sa coloration variée et éclatante, est un des beaux spécimens du genre.
meurt en 1482, partageant sa fortune entre ses neveux Andrea et Simone. C’est surtout et son fils Luca, avec son frère Giovanni qui, héritiers du secret de
La Vierge et l’Enfant. — Bas-relief en Terre aux Armes des Médicis.
Monument de la Basilique de San Miniato
LES ROSSELLINI
son oncle pour les émaux stannifères et les vernis : devaient donner toute son extension à cet art des terres cuites vernissées. L’exemple le plus important d’une décoration de ce genre existe à Pistoia, à l’hôpital du Ceppo; la frise représente les sept œuvres de Miséricorde. Andrea et son fils Luca ont employé onze années de leur vie à l'exécuter; Girolamo, le quatrième fils du premier Luca a importé en France ce genre de décoration. Nous avions un admirable e.xemple de ce que peut donner ce système d’ornementation dans le cliateau de Madrid au bois de Boulogne; mais le monument a été détruit de fond en comble : on en conserve encore quelques fragments au Musée de Cluny.
LES ROSSELLINI
Cinq artistes de ce nom, nés à Florence, tous sculpteurs et tous de la môme famille, illustrèrent le nom de Rossellino; Bernardo, Domenico, Maso, Giovanni, Antonio. Tous sont les fils de Domenico del Borra, dit le Gambarelli. Bernardo et Antonio sont les plus célèbres. Je dois parler du premier, quoique presque toute sa carrière se soit écoulée àRome, où, comme architecte, il a rempli, sous le grand pontife Nicolas V, les fonctions de « Directeur des bâtiments pontificaux». Il est l’auteur du tombeau deLéonardo Bruni Aretino, dans l’église de Santa Croce, et c'est une œuvre qui le place au premier rang. Nous nous sommes longuement étendu sur l’homme qui repose dans ce superbe sarcophage, nous le reproduisons ici dans une de nos gravures hors texte.
Antonio, frère de Bernardo, était surnommé Antonio del Proconsolo : cette dénomination singulière lui vient du quartier de Florence où il était né. Il étudia sans doute chez Donatello; son œuvre capitale est le tombeau du cardinal Portogallo, dans l’église de San Miniato de Florence, que nous reproduisons aussi hors te.xte.
Ce cardinal appartenait à la maison de Bragance; il avait fait ses études â Pérouse, et la sainteté de ses mœurs lui fit conférer la pourpre cardinalice à l'âge de vingt-cinq ans. Quoique Portugais d’origine, il était au service de la République florentine, qui l’employa comme ambassadeur auprès de Sa Majesté catholique. Le prélat enlevé par la mort à l'âge de vingt-six ans, et comme il avait fondé une chapelle à San Miniato, il demanda, dans son testament, qu’on y déposât ses cendres. Nous reproduisons cette œuvre de Bernardo, qui fut accueillie avec une extrême faveur par ses contemporains. On voit le jeune cardinal couché sur le marbre, deux génies pleurent sur le tombeau, et deux anges agenouillés lui donnent les palmes de la victoire. Le médaillon qui se détache, dans la partie supérieure, sur des plaques de marbre de diverses couleurs, est d’une grâce charmante et d’une personnalité
très-décidée. Ce n’est ni Desiderio, ni le Verocchio, mais c’est un artiste original, qui a su se faire une manière dans un moment où la plupart de ses contemporains sont dominés par le Donatello qui a eu la plus grande action sur tous.
L’église de iMonte Oliveto de Naples contient un autre monument funèbre élevé par
ordre du duc d’Amalfi ù sa femme, Marie d’Aragon, qui n’est que la répétition de celui-ci au point de vue de l’agencement; mais un artiste comme Antonio ne pouvait se recopier servilement : il a distingué cet ouvrage de celui de San Miniato en y ajoutant un superbe bas-relief qui représente la résurrection du Sauveur. Dans la même église, et sur la commande de la fabrique du Temple, il a sculpté une Nativi'ic, scène importante par le nombre des figures, la simplicité des lignes, la douceur de l’expression.
S’il tient de quelqu’un en sculpture, c’est surtout de Ghiberti; il lui a emprunté évidemment son art de savoir multiplier les plans, et de parcourir toute leur gamme jusqu’au fond du tableau en échelonnant les figures. C’est le procédé du peintre, et non celui du sculpteur; mais nous reconnaissons qu’il n’a pas exagéré cette manière.
Bernardo, né en 140g, est mort en 1472; et son frère Antonio, né en 1427, a dû mourir vers 1478.
BENEDETTO DA MAJANO
Les Majano forment encore une dynastie d’artistes, architectes et sculpteurs. Ils étaient trois frères, fils d'Antonio da hlajano, tailleur de pierre florentin; deux d’entre eux se sont rendus célèbres,
Giuliano et Benedetto ;
Giovanni avait moins de talent que ses aînés. C’est surtout Benedetto qui nous occupe comme sculpteur, en raison de sa spé- Cronaca.
cialité florentine. Il a débuté en Hongrie, auprès du roi Mathias Corvin, qui était alors le grand protecteur des arts dans cette région, toujours jaloux d’attirer à lui les artistes et les
Benedetto da Majar
BENEDETTO DA MAJANO
hommes de lettres. Jlajano avait commencé par exercer l'art de YIntarsiatuya, si ;i ta mode à Florence au xv= siècle. Cette combinaison de diverses espèces de bois destinées à former des figures, des ornements, des effets de perspective architecturale, ne pouvait suffire à une nature aussi brillamment douée : il se fit sculpteur, puis architecte, et il produisit bientôt une des ceuvi es d architecture les plus imposantes de Florence : le palais Strozzi, commencé en 1489, dans le goût de cette architecture inventée par Brunelleschi et Michelozzo Miche-
Philippe Strozzi {Le Père du Suicidé), par Benedetto da Majano.
lozzi. Nous regrettons de ne pas donner ce palais, situé dans une rue si étroite que le dessinateur ne peut prendre que des fragments. C'est Philippe Strozzi qui le commença; un autre fils, auquel sa mère donna aussi le nom de Philippe en mémoire de son père, le fit achever; mais on suspendit longtemps les travaux : et comme Simone Pollajuolo, surnommé Cronaca^ revenait de Rome, on lui confia la partie sur la cour intérieure qui est très-belle, et le couronnement de l’édifice, célèbre par sa corniche à l’antique d’une si admirable proportion qu'on n’a pu lui opposer que celle du palais Farnèse de Rome.
Il devait y avoir une liaison tout à fait intime entre ce vieux Strozzi et Benedetto, car
il s’est constitué le sculpteur de la famille. C'est à lui qu’on doit ces beaux bustes de marbre et de ten-e cuite de la famille Strozzi, que se sont récemment disputés les musées d’Europe. La France a acquis, pour le Musée du Louvre, celui de Philippe Strozzi, qu’on appelait le Vieu.x^poiir le distinguer de son fils, qu’on désigne quelquefois sous le nom de «le Suicidé» à cause de son trépas tragique.
Nous reproduisons ce superbe morceau de sculpture en donnant quelques détails sur les protecteurs de notre Benedetto. L'original
du buste est Philippe Vieux, marié à la
propre fille de Pierre ^ Æ - de Médicis, Clarisse.
Il devint suspect à la patrie quand Pierre
fut chassé, et cepen- fl) grand
partisan de la liberté; il ne voulut se compromettre, ni avec les exilés, ni avec le
pouvoir et mourut | I/' ^ ^Oll) Florence, ayant
commandé lui-même ^ fi A il tombe à Benedetto dans la cha- i famille, à
Santa MariaNovelîa. Æ C’est un sarcophage
très-simple enfermé
de deux anges sou- tenant une tablette.
Benedetto ne pou- vait pas beaucoup se
donner carrière en adoptant ce parti
. . , ,1 Philippe Strozzi. — Attribué à Benedetto da Majano. , ,
pris, mais dans les- pace au-dessus de
l'arc il a sculpté son chef-d’œuvre, une madone et un enfant Jésus qui ne diffèrent pas beaucoup, comme ligne de composition, de tous ces médaillons des tombeaux de Rossellino, de Desiderio et de Verocchio, mais qui leur est supérieur par la recherche du modelé
et quelque chose d’exquis dans aussi une médaille de Philippe traits du buste ; nous la reprodui- Le fils de ce Strozzi eut une banni sous Alexandre de Médiporté le coup mortel au duc de était Philippe Strozzi et l’excita riiscïti^ pour attaquer la ville et fils de Giovanni, venait d'être par une énergique résolution il
le charme. Benedetto a laissé qui reproduit exactement les sons ici dans sa dimension réelle, destinée tragique, il avait été cis. A peine Lorenzaccio eut-il Florence, il courut, à Venise, où à se mettre à la tête des A7/0prendre le pouvoir. Mais, Cosme, appelé à succéder à Alexandre; envoie Alessandro Vitelli au de¬
vant des rebelles et il les défait à la bataille de Montemurlo. Philippe avait entraîné dans la rébellion son fils Pierre qui le défendit vigoureusement; Pierre s’échappa, mais Philippe fut fait prisonnier et enfermé dans la « Fortezza da Basso ». Je ne résiste pas au désir de faire un peu l’histoire de l’homme à propos de son buste ; c’est le même Strozzi, Philipppe, qui avait poussé à la construction de la forteresse; Clément VII hésitait, le cardinal Jacopo Salviati trouvait l’œuvre inutile; Philippe insista, et Salviati, en rentrant chez lui, dit à ses
BENEDETTO DA MAJANO
familiers : « Plut à Dieu qu’en combattant mon opinion, Strozzi n’ait pas creusé la fosse où il devra tomber un jour. »
Le sinistre présage se vérifia point pour point. On prétend que le juge voulut faire avouer au prisonnier sa participation au meurtre d’Alexandre, dont il était évidemment innocent ; il eut peur, et, ayant trouvé une arme dans le cachot, il se suicida. On a beaucoup douté qu’il se fût porté lui-même le coup ; on dit qu’il n’avait pas en lui l’énergie nécessaire pour s’arracher la vie; et, comme dès lors, il fallait trouver un meurtrier, on a prononcé le nom du gouverneur de la forteresse, celui du marquis del Vasto. Mais il reste un document superbe qui deviendrait apocryphe, s’il avait été assassiné ; c’est la belle lettre que Luciano Scarabelli a publiée d’après le manuscrit trouvé, dit-on, à coté de lui dans la prison. Cette lettre en fait un martyr de la liberté. La voici dans sa forme magnifique, on ne peut s’empêcher de penser à Caton d’Utique en la lisant, et on ne s’habitue pas à l’idée qu’elle puisse être l’œuvre de quelque faussaire du xvi‘= siècle.
« A Dieu Libérateur. »
« Pour ne pas rester aux mains de mes perfides ennemis qui m’ont injustement torturé, et afin de ne pas être contraint, par la violence de nouveaux tourments, à dire quoi que ce soit qui puisse porter atteinte à mon honneur, et celui de mes parents et amis, tous innocents, comme il est arrivé ces jours-ci à l’infortuné Guiliano Gondi : moi, Philippe Strozzi, j’ai résolu, par quelque moyen que je le puisse faire et si cruel que ce soit pour les destinées de mon âme, de mettre fin à mes jours de ma propre main. Je recommande humblement mon âme â la suprême miséricorde de Dieu, et je lui demande, s’il ne veut pas faire davantage pour moi, de m’accueillir dans le séjour réservé à Caton et à ces hommes vertueux qui ont aussi attenté à leurs jours. Je prie le gouverneur du château Don Giovanni di Luna, de faire extraire un peu de mon sang après ma mort, et de l’envoyer à son éminence le cardinal Cibo afin que, maintenant, il puisse se rassasier de ce sang qui n’a pu l’assouvir pendant ma vie : il ne lui manque plus rien pour arriver au pontificat auquel il a aspiré avec si peu de pudeur; je le prie de faire ensevelir mon corps à Santa Maria Novella près de ma femme, si toutefois Cibo me juge digne de reposer en terre sainte. Sinon ma dépouille reposera où on l’ensevelira. Je prie mes parents de respecter le testament que j’ai fait en prison,
et qui est au.x mains de Benvenuto Olivieri, excepté là . on paiera à Don Giovanni
toutes les dépenses qu'il a faites pour moi, jamais je ne l’ai indemnisé pour quoi que ce soit.
« Et toi. César, je te prie de mieux veiller aux intérêts de la pauvre Florence ; et de t’en soucier plus que tu ne l'as fait jusqu’ici si tu nas pas pris pour deiniei objet de la ruiner toute entière.
« Philippus Strozza Jam Jam Moriturus.
« Exoriare. Aliqiiis nostris ex ossihiis ultor. »
Revenons à Benedetto ; il a travaillé aussi à Naples où son frère Giuliano avait été à la solde du duc de Calabre- et, dans cette même église de Monte Oliveto près de l'œuvre
d’Antonio Rossellino. En 1493 on le trouve à Faenza où il sculpte l'autel de San Savino, son œuvre la plus importante au point de vue du nombre des figures et des bas-reliefs. De Faenza il revient à Florence où Pietro Mellini lui commande une chaire en marbre pour Santa Croce : c’est le fameux Puîpito engagé dans l’un des piliers de la nef, dans lequel il a trouvé moyen de pratiquer l’escalier sans nuire ù la solidité de l’édifice. Si on ajoute à cela le tombeau de San Bertolo à l'église Saint- Augustin de San Gemignano, et un retable pour la chapelle de Santa Fina dans la même église ; on aura à peu près la liste des œuvres importantes. Mais les bustes sont nombreux et tous ne sont pas encore bien connus. A Santa ISIaria del Fiore on a de lui un Giotto, et un Squarcialupo placé sur la pierre commémorative consacrée par Médicis à ce fameux musicien.