LES ÉLÈVES DE MICHEL-ANGE
FRA GIOVANNI ANGIOLO MONTORSOLI, est le pluS Cé-
Fra Giovanni Angiolo Montorsoli.
lèbre après Montelupo ; Michel-Ange avait déjà
quarante-cinq ans lorsque ce jeune homme se présenta pour étudier sous ses ordres à Saint-Pierre de Rome. Il avait d’abord été à l'école d’Andrea Ferrucci, à Fiesole et était bon praticien. En 1527, le grand artiste du tombeau des Médicis l'employa dans la sacristie nouvelle, et depuis 1531 jusqu'à 1534 il resta sous ses ordres. Il aura, au moins, la gloire d’avoir attaché son nom à des œuvres comme le Julien et le Laurent de Médicis des
statue de ^onas pour la chapelle Chigi à Santa Maria del Popolo à Rome. On a souvent voulu attribuer cette statue à Raphaël Sanzio, et, récemment encore, lorsque nous avons étudié dans cette belle église les tombeaux du Sansovino, nous avons entendu les ciceroni donner au J^onas cette illustre origine ; il faut simplement dire que Raphaël en a dessiné la silhouette, et que Lorenzetto a fait la maquette d’après le Divin Sanzio.
C’est le cas pour beaucoup de statues qui ont un aspect Michelangesque :
le grand sculpteur trouvait l’heureuse silhouette, et quelque praticien habile la tirait du marbre ; l’effet
Lorenzetto.
des œuvres exécutées dans de telles conditions est toujours considérable, parce que la ligne générale de la statue est la première condition de la sculpture et on conçoit aisément que lorsqu’un grand artiste comme Michel- Ange ou Raphaël conçoit une œuvre, la main qui l’exécute n'a plus dès lors qu’une importance pour , - ^ ^ ainsi dire secondaire.
tombeaux de San Lorenzo. II a aussi voyagé en France où déjà François I®'' cherchait à attirer nos artistes, formant cette Ecole de Fontainebleau, qui donna une si vive impulsion à la Renaissance. L’Annunziata de Florence lui doit cette chapelle des peintres décorée en stucs où il faut surtout remarquer son Moïse et son Saint Paiil. Il a travaillé à Genève, à Messine, à Naples et à Bologne. A Naples, à Santa Maria del Porto^ il a laissé le tombeau de J. Sannazaro. A Gènes, on voit, dans la villa du prince Doria, un Jupiter colossal de fière tournure, et dans l’église Saint-Mathieu, il a laissé quelques statues de marbre et de stuc qui font penser à un Michel-Ange exagéré. La fameuse fontaine de Messine, si compliquée, élevée à la gloire d’un Médicis, est toute entière de sa main et en 1560, après tous ces déplacements, il revint terminer la chapelle des peintres^ à l’Annunziata. C’est là qu’on déposa son corps le i®*' septembre 1563; il eut le suprême honneur d’avoir pour panégyriste Michel- Ange lui-même qui prononça son oraison funèbre.
BENVENUTO CELLINI
C'est une personnalité exubérante, un nom sonore, un caractère brillant, hardi, entreprenant, vif jusqu’à l’assassinat, artiste et enthousiaste jusqu’au crime ; moitié bretteur et moitié condottière; une nature très-curieuse, trèsremuante, pleine de soubresauts, capable de générosité et de dévouement à ses heures. Un certain cynisme naïf l’a porté à se, peindre lui-même pour la postérité, avec une sincérité qui désarme le lecteur.
C’est dans ce singulier livre qui s’appelle les Mémoires de Benvenuto Cellini, qu’il faut lire les péripéties de cette existence tourmentée; elle ressemble' beaucoup plus à la vie d’un capitaine d’aventure qu’à celle d’un sculpteur et d’un orfèvre.
Il naît à l’art sous Cosme B®, qui était assez passionné pour les choses de Fesprit; son père, Giovanni Cellini, le destinait à la musique. Il était naturellement porté vers les arts plastiques, et on le vit entrer malgré sa famille chez Antonio di Sandro, artiste en renom. Dès ses premiers pas il se signala comme un batailleur et, compromis dans une baruffa^ il s’enfuit à Sienne, puis à Bologne. De retour à Florence, Torrigiano, ce brutal qui a écrasé le nez de Michel-Ange, veut l’emmener en Angleterre pour l’aider à exécuter le tombeau de Henri VII; il refuse, et part pour Rome avec un sculpteur sur bois du nom de Tasso. Dès ce moment sa vie se divise en trois périodes, Rome, Paris et Florence. A Rome, il reste près de vingt-deux ans au service de Clément VII, il se distingue par de petites œuvres d’orfèvrerie tout à fait exquises, salières, candélabres,
BENVENUTO CELLINI
Cosme I". — Buste en Marbre et perphyrisé, par Benvenrrto Cellini {aux Offices).
fameuse agrafe de chape exécutée pour Jules II : le pape la paya trente-six mille ducats.
Benvenuto assista, en 1527, au fameux sac de Rome par le cardinal de Bourbon. Il prit une part active à la défense, et, si on en croit son propre témoignage, réfugié dans le château Saint-Ange, où il commanda l'artillerie, il aurait tué, en lançant un projectile, le cardinal de Bourbon lui-même, et blessé le prince d’Orange. La postérité s’est toujours
montures de diamants ingénieusement disposés, médailles d’or fines et élégantes qu’on porte au bonnet, et coins de monnaies pour le pontife. Il n’a de rival alors, dans ce genre, que le célèbre Garadosso de Milan. Il nous a laissé dans son livre une description de la
défiée de cette assertion de Cellini, et ces deux coups trop heureux pour un seul assiégé, ont été contestés. Il aurait dû assister au siège de Florence, car Orazio Baglioni qui commandait la défense l'avait nommé capitaine, mais il quitta la ville et s’enfuit à Rome ou il accepta les travaux que Clément VII lui confiait. Sous Paul III, il était encore dans cette ville lorsque, raillé par un confrère, l’orfèvre Pompeo, il se fit justice lui-même et le poignarda. Naturellementil fallut fuir encore pour éviter la justice et les représailles; mais le pontife avait besoin de lui, et, comme on s’étonnait qu’il lui eût accordé sa grâce avec un sauf-conduit, il répondit que des hommes comme Cellini étaient au-dessus des lois. Rome pourtant ne l’avait pas
La Diane de Fontainebleau, par Benvcnuto Cellini.
absous, et le pape lui-même, tout en acceptant ses travaux et jouissant de ce merveilleux talent, lui gardait encore rigueur : il résolut de passer en France et y entra par la Suisse, après mille aventures au devant desquelles il courait. Le roi François F*' le reçut à Lyon et 1 attacha à sa personne; mais il tomba malade et revint à Rome, où on l'accusa d’avoir dérobé les joyaux du Saint-Siège. La vérité est qu'il les avait fondus par ordre de Clément VII pendant le siège; on le garda néanmoins deux ans dans le château Saint-Ange. Son séjour dans la prison est curieux à lire dans son récit, il y contracta des habitudes de piété qui touchaient à 1 ascétisme. Il trouva le moyen de s’évader, fut repris et enfin gracié par l’influence du cardinal Hippolyte d’Este.
Fiançois ! ■ le réclamait, il vint en France, et c’est de cette époque que datent ses
BENVENUTO CELLINI
merveilleux joyaux qui figurent aujourd'hui dans notre galerie d'Apollon du Louvre. Très en faveur auprès du laissé une médaille, don,riiôtel du Petitpar le prévôt Jean hôtel contenait une primerie et une fa- La prise de posse;;de l’asile donné par épisodes les plus cu- Le prévôt refusait dence ; Benvenuto , bataille, arma ses Ascanio et Paolo siège de l’hôtel, se trouvait un favori tampes, qui épousa manda justice au et, cette fois comme tendre les juges, et taillada la ligure François !«*• fut
Pendeloque, par
souverain, dont il a il reçut de lui en Nesle, occupé alors d’Estouteville ; cet distillerie, une imbrique de salpêtre, sion , par la force , le roi, est un des rieux des Mémoires.
de livrer la résiqui ne rêvait que ouvriers et élèves Pomano, et fit le Parmi les assiégés de la duchesse d’Esa querelle et deroi; il y eut procès, toujours, sans at- Cellini se fit justice, de ses adversaires, véritablement en¬
thousiaste de Cellini, et c’est en France qu’il s’attaqua pour la première fois à une œuvre sculpturale de grande diresté orfèvre : on lui confia porte d'entrée du château personnifia la Fontained’une nymphe couronnée flots, le bras droit passé au est couverte de ramures, le urne de laquelle s’échapoù viennent se désaltérer de grands lévriers de L’œuvre n’est pas à la qui n’était alors qu’un orde dimension minuscule, sède aujourd’hui; en 15^7,
Henri II en fit présent à encastrer au-dessus de la
Bijou Or et Émail. — Benvenuto Cellini
mension ; jusque-là il était le motif principal de la de Fontainebleau, et il Belle-Eau sous les traits de fruits, qui repose sur les cou d’un cerf dont la tête bras gauche appuyé sur une pent des eaux abondantes des daims, des sangliers et chasse.
hauteur du nom de l’artiste, fèvre habitué à des figures C’est le Louvre qui la posaprès la mort du roi, Diane de Poitiers qui la fit porte du château d'Anet.
A la Révolution M. Alexandre Lenoir la fit transporter au musée des Augiistins, et de là elle est venue prendre sa place au musée de la Renaissance.
Nous ne connaissons les grandes commandes de François F*', en objets d’orfèvrerie, siirtouts de table et objets de dressoir, que par les Mémoires de Cellini; c’est à la collection Ambras, de Vienne, qu’on peut voir la fameuse salière exécutée pour le cardinal Hippolyte d’Este, offerte par ce dernier à François I®'', et enfin donnée en présent, le 22 octobre 1570, par Charles IX à l'archiduc Ferdinand, oncle de sa fiancée, fille de Maximilien III. Nous
Plateau d’Aiguière en Argent repoussé, exécuté pour la Maison de Médicis, attribué à Beirvenuto Cellini mais probablement de Gaspero Mola.
reproduisons ici deux de ces nombreux bijoux et pendeloques dont les dames romaines étalent si enthousiastes au temps où le grand orfèvre les exécutait à Rome, et nous donnons aussi une superbe vasque exécutée pour le pape Clément VII, et à ses armes qui, attribuée jusqu’aujourd’hui à Benvenuto, pourrait être donnée à quelqu’un de ses élèves, étant donné qu’elle ne ligure nulle part dans ses Mémoires.
IÇy avait longtemps, depuis l'assaut de l'hôtel du Petit-Nesle, que Cellini n’avait donné quelque preuve de la violence de son caractère ; comme le Primatice était à Fontainebleau,
BENVENUTO CELLINI
le roi lui demanda en même temps qu’à Benvenuto un projet de fontaine pour le château ; le projet de son rival fut accepté, et notre orfèvre menaça le peintre de « le tuer comme un chien », s’il soufflait un mot de l’affaire. Le roi eut encore la mansuétude de ne pas se fâcher, mais il ne s’opposa pas au départ de ce dangereux personnage, lorsque le cardinal de Ferrare sollicita son départ.
C'est à cette époque de sa vie que Cellini, présenté à Cosme de Médicis, à Poggio, à Cayano, reçut la commande de sa fameuse statue de J°ersée, qui orne aujourd’hui la Loggia dei Lanzi. (Voir aux monuments.)
Rien ne peut dispenser de lire, dans Mémoires^ la page relative à la fonte de la statue; c’est un chef-d’œuvre de mouvement et de vie. L’œuvre elle -même, que nous avons présentée ici, avec toutes les statues qui ornent le piédestal, est d’une élégance suprême et d’un inattendu qui frappe le spectateur. C’est la personnification d’une certaine époque de la Renaissance; nous ne pouvons, dans ces études à vol d’oiseau, entrer dans le détail des choses, mais là encore il y eut pour l’artiste matière à contestation : il demanda dix mille écus d’or pour son salaire, et le grand-duc, ayant nommé Girolamo Degli Albizzi comme arbitre, on réduisit la somme à trois mille sept cent cinquante écus.
On peut passer sous silence ses luttes contre Baccio Bandinelli et l’Amraanati, mais partout il eut mêmes aventures, suscitées toutes par un caractère irascible, violent et indomptable. On s’étonne qu’un pareil homme ait pu s’asseoir sous sa lampe à la nuit close pour rédiger des Mémoires^ un Traité de l'orfèvrerie et un Traité de la sculpture. Ces deux écrits sont curieux, parce qu’ils nous donnent les procédés du temps, mais les Mémoires sont regardés, à juste titre, comme un chef-d’œuvre, malgré une exagération évidente. C’est encore la peinture la plus vive qu’on connaisse des mœurs des artistes de la Renaissance. Les Mémoires sont un roman de cape et d’épée, un singulier mélange d’enthousiasme, de mensonges, de belles pensées, de préceptes 4’ art professés par un très-grand artiste, et un tissu d’aventures étranges dignes de quelque capitan, ou de quelque bravo du xvi® siècle. A côté des fameuses chroniques de Bonaccorso Pitti, le livre de Benvenuto restera comme un classique. Ce n’est pas du style sans doute, mais c’est un style, personnel, vivant, un tableau de mœurs, un écho sonore de l’existence de tous ces aventuriers de génie qui font du xv!*" siècle italien une époque si vivante, si tourmentée et si pleine de haute fantaisie.
Il était cependant humain et reconnaissant, il a vénéré Michel-Ange et reconnu la supériorité de Caradosso, et il adopta les six enfants de sa sœur Liberata Tassi restée veuve. Il était aussi poëte et a laissé des sonnets, des madrigaux, des hymnes au Seigneur, des vers amoureux et des satires.
En décembre 1570, il tomba malade et mourut le 13 février 1571, ayant laissé sa fortune àsa femme et à ses trois enfants; on lui fit de belles funérailles et son corps fut déposé dans un caveau à V Annuuziata, dans la maison du chapitre.
On s’obstine trop à voir dans Benvenuto un ingénieux orfèvre qui sait allier l’or à l'émail et aux pierres précieuses en de charmantes compositions pleines de fantaisie. Il a du souffle comme sculpteur, et si l’occasion lui avait été donnée de produire dans cette voie, il aurait montré ce dont il était capable.