II. — Les Initiateurs
Cçs peintres sont, à Florence, les grands témoins de- la Renaissance. Ils manifestent, à leur façon, le phénomène historique qui parut en Italie avec une intensité singulière, dans la seconde moitié du xv^ siècle et, de proche en proche, gagna tout l'occident chrétien : l'élargissement de l'esprit humain.
Tout à l'heure, par la découverte du Nouveau Monde, la terre paraîtra plus grande. Mais déjà la découverte de l'imprimerie élargit indéfiniment l'horizon de la pensée. Les lettres antiques, confinées jusqu'alors dans les parchemins des bibliothèques monacales, sortent de l'ombre des cloîtres et se répandent, comme une lumière d'aurore, sur l'Europe. Le moyen âge les connaissait, ces lettres païennes, surtout les latines, mais
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il n'y avait pas clairement aperçu la dignité de la libre raison, il n'y avait point puisé l'intelligence et l'amour de la beauté, de la pure beauté indifférente à l'extase mystique, accueillante à la grâce voluptueuse. Au patron de la scolastique raisonneuse et stérile, Aristote, la Renaissance oppose Platon, le dialecticien et le poète de l'idéal. Par Politien et Marsile Ficin, Florence fut le foyer premier du platonisme.
Et, par Platon, l'esprit humain, affranchi des chaînes de l'Ecole, délivré du syllogisme, put enfin rouvrir ses ailes. La science, la poésie et l'art prirent leur vol vers des directions que le moyen âge n'avait point soupçonnées.
Trois grands peintres sont, vers la fin du Quattrocento, l'honneur de l'école florentine : Sandro Botticelli, Filippino Lippi, Domenico Ghirlandajo.
De ces trois maîtres, Botticelli (1447-15 18), élève de Filippo Lippi, fut à la fois le plus gravement chrétien, le plus libre d'imagination, le plus profondément pénétré par l'attrait de la grâce païenne. Disciple enthousiaste de Savonarole, il ne se
releva jamais de la douleur causée par le martyre de son ami II fut le peintre delà Vierge triomphante, entourée d'anges, de la Vierge couronnée par la main de son fils (Acad. des Beaux- Arts), et ces anges aux figures charmantes, au sexe incertain, inquiétèrent quelques théologiens d'humeur difficile qui voulurent y voir la trace des hérésies bizarres d'Origène. Son Adoration des MaofS (Uffizi) étale, sous le toit délabré de l'établc, la magnificence ([uasi-orientale de la cour des Médicis.
La \'isitation, par Albertiiielli. ClVices.
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Et le même artiste qui, hanté par les plus tragitiues images du passé, tentait d'illustrer la Divine Comédie et peignait, tantôt, d'après Boccace, l'aventure fantastique et satanique de Xastagio degli ( )nesti (Casa Pucci), tantôt, d'après Lucien, la Calomnie d'Appelle (Uffizij, ce peintre véritablement romantique et non raoïn^ hellénisant, dans sa Naissance
de Vénus (Uffizi), et son Printemps (Académie), évoque, nue, sous une pluie de fleurs et debout sur une conque flottante, ou parée de voiles légers et entourée de < Traces dansantes, Aphrodite, la plus païenne des déesses, celle dont les légendes ascétiques n'ont parlé qu'avec effroi, fantôme charmant qui troublait les Pères du Désert et les moines prosternés sur la pierre de leur cellule.
Filippino Lippi (1457-1504) reprit, à la chapelle Brancacci, la décoration inachevée de Masolino et de Masaccio.
11 acheva la scène du Jeune Il o m me ressuscité , peignit saint Pierre et saint Paul devant Néron, saint Paul consolant saint Pierre dans sa prison, saint Pierre délivré par r Ange, le Crucifiement de saint Piei^re ; tous ces grands souvenirs de l'Eglise primitive, reproduits par un pinceau délicat, curieux du modelé séduisant, sont encore vivifiés par les portraits contemporains de l'artiste, Pulci, Tommaso Soderini, Piero Guicciardini. Filippino avait une imagination puissante. Au Carminé, il entrevoit la dignité patricienne des figures romaines, il ne craint pas de reproduire l'horreur du supplice de Pierre crucifié la tête en bas. A la Badia, dans la Vision de saint Bernard, il remplaça les jolis anges de Botticelli. A Santa Maria Novella, dans les fresques de la chapelle vStrozzi, il illustra, vers la lin de sa vie, avec une
Le Sauveur du monde, de Frà Bartolommeo. Palais Pitti.
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fougue spirituelle, les légendes des apôtres saint Jean et saint Philippe, tirées de la Légende dorée. Dans le miracle de saint Philippe, il se divertit au faste des costumes orientaux, à la bizarrerie des attitudes, à l'étrangeté du motif architectural ; il sut donner une physionomie même au petit monstre diabolique, sorte d'énorme scorpion tout hérissé qui sort d'une fissure au pied de la statue de iNlars. Il n'oublie pas cette ligne du bon Jacques de Voragine : « Le dragon infesta tellement Tair de son souffle que tous les autres assistants tombèrent malades. » C'est
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Picta de Frà Bartolomnieo. Palais Pitti.
avec la plus louable franchise que tels des témoins du miracle se bouchent les narines ou s'apprêtent à éternuer.
Une gravité soutenue, le sens du groupement nol)le. les figures empruntées à la société contemporaine, mais reproduites avec un sûr instinct d'idéalisme, la recherche des types originaux, même dans les modèles de paysans ou de fossoyeurs, la grandeur classique du décor architectural distinguèrent le iils du i^i/i/'/ûiid/i/'. Domcnico ( iliirlandajo (1449-1494), ihînt nous c()ntemplit)ns, au dél)ut de ce li\re, à Santa Maria Novella, les fresques d'une si belle allure. Sur l'échelU' *> qui monte de Giotto vers les orands uénies de la Renaissance, écrit .^l. Lafe nestre, (îhirlandajo se tient de près au-dessous de Léonard, son émule, et de Michel-Ange, son élève». 11 faut encore le chercher au couvent
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d'Ognisanti Saint JèrÔDic. La Cène), au Palais-Vieux [Trioinplic de la Vierge, entourée de saints et de six grands républicains de la vieille Rome), à Santa Trinità [Vie de saint François d'Assise), à l'Académie des Beaux-Arts {Adoration des Bergers), aux Uffizi (Adoration des Mages). A la Chapelle Sixtine, le voisinage écrasant de Michel-Ange ne nuit pas à la Vocation de saint Pierre et de saint Paul. « La nature,
Pieta d'André del Sarto. Palais Pitti.
dit Vasari, l'avait fait pour être peintre. » Peintre florentin, d'imagination et de prédilection florentines, qui retrouve toutes les^|ressources de son invention, toute la virtuosité de son pinceau, dès que la scène religieuse qu'il peint a pris une figure florentine. Voyez à Téglise de la Trinité, les fresques de la chapelle Sassetti : quand Ghirlandajo reproduit les épisodes déjà illustrés par Giotto à Assise ou à Florence, il ne nous donne qu'un pâle pastiche du vieux maître, enjolivé de détails parasites. Mais qu'il nous montre, dans la. Résurrection d'un enfant de la famille des Spini, l'intervention de saint François, quelle différence ! Le palais
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Spini s'élève en face de cette église. Le miracle est tout florentin, la pompe funèbre florentine, et, dans la joie virile de son travail de grand bourgeois florentin, Ghirlandajo place des personnages d'une renommée médiocrement mystique, Angelo Accaiuoli, Palla Strozzi, Lorenzo de 3Iedici et lui-même, Domenico, « Ici, ditexcellemment M. Goffin, il touche la réalité vive et son génie dresse devant nous, captivante et animée.
La Prédication de saint Jean-Baptiste, fresque en grisaille d'André del Sano. (Vie de saint Jean- Baptiste aux Scalzi.)
une image de la haute société florentine. •> Quand il mourut, les plus grands artistes étrangers, résidant à Florence, écrivirent à ses frères et à ses disciples pour déplorer le deuil de l'art florentin.
Frà Bartolommeo (1469-1517). Celui-ci, Jîaccio delhi Porta. « homme tranquille et bon dénature, et qui craignait Dieu », était déjà renommé pour sa fresque du ///.(,'v;;/r;// à la chapelle funéraire de Santa .^laria Novella, quand les sermons de Savonarole, qu'il suivait avi'c une dévotion passionnée, le décidèrent à renoncer au modèle nu dans la pratii[ue de son art. Il apporta son tribut de dessins et d'esquisses peu vêtues au bûcher où le moine ht entasser pèle inèle les œuvres d'art de la Renais-
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sance, les parures de femmes et les exemplaires du Di'canit'ron. Savonarole mort, Baccio vint demander la robe de Saint-Dominique au couvent de Prato. Dès lors, il s'appellera Frà Bartolommeo. Il demeure quatre années sans toucher à ses pinceaux. Le passage de Raphaël à Florence réveille en lui sa vocation première. Raphaël lui emprunte le secret de sa robuste couleur et lui donne des recettes de perspective.
André del Sarto. La Madone aux harpies (ainsi nommée des figures qui décorent le piédestal sur lequel se tient la Vierge). Palais Pitti.
Bartolommeo peignait « d'une manière énergiqvie, fragliarda maniera, qui donnait Tillusion du relief ». Il excellait dans les belles ordonnances, quelque peu théâtrales, des saints et des anges entourant la Madone fUffizi), des Évangélistes accompagnant le Christ (Pitti). Il se rendit à Rome pour y étudier Michel-Ange : mais, selon Vasari, Rome lui causa comme un éblouissement, Tair romain ne lui réussit point comme Tair toscan. Il revint donc à Florence. Afin de prouver qu'il était très capable de peindre le nu, il fit alors un Saint-Sébastien qui, peut-être, est celui du
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musée de Toulouse. Le Pitti a gardé sa Pietà, d'un si émouvant pathétique.
Le bon moine était dispensé de l'assiduité au chœur, car son travail était, pour San Marco, une source de bénéfices. Mais il aimait trop les fruits frais qui « étaient une douceur pour sa bouche ». Un matin, dit Vasari, c déjà malade, il mangea une telle quantité de figues, qu'en quatre jours la fièvre l'emporta. »
Andréa del Sarto ('1478-1539', un peintre charmant, qui eût été. selon
Fresques du Pérui^in, à S. Maria Maddulena dei Pazzi.
Vasari, u tout à fait divin », avec plus de ficrci;a, de hardiesse et de vigueur, un sentiment plus fort de la grandeur, u Mais ses airs de tète, chez les enfants comme chez les femmes, sont d'une grâce bien naturelle... Son dessin était simple peut-ètrr un peu mou) et son coloris rare et vraiment divin. »
Il était fils d'un tailleur, et fut mis, tout jeune, à l'école d'orfèvrerie. Le peintre (iian Barile le prit dans son atelier, puis Piero di Cosimo acheva son éducation en face des fameux cartons de -Michel-Ange et de Léonartl. Xous le trouvons plus tard associé à son compatriote Francia dans la décoration du vestibule de l'église servite. rAnnun/.iata. commencée par Alesso Baldovinetti et Cosimo Koselli. Irancia peignit, dans ce grand ouvrage, le SpoSiili\io de Notre-Dame, oùsaint Joseph témoigne
d'une joie tempérée d'inquiétude. Andréa se chargea de la légende de saint Philippe, série de tableaux étonnamment variés et vivants, où paraissent des scènes de la vie domestique et populaire, un exorcisme, une résurrection, les miracles du saint vivant ou mort, de nombreux portraits de contemporains, l^a JVaisSii ncc if c No Irc-Dci nie et snrtoutV Adorat ion des Mages, eniin, au-dessus de la porte de l'église, la célèbre Madonna del Sacco. justifient la renommée d'Andréa. Mentionnons encore le beau tableau des Uffizi, la Vierge serrant avec tendresse le Bambino d'un de ses bras ; à sa droite, saint Jean jeune, très noble, occupé à écrire son Évangile et saint François, dont le visage « fait voir la bonté et la simplicité qui furent en ce saint homme » (Vasari).
- Andréa se trouva enfermé dans Florence durant le siège de 1529. Il souffrit de la famine. Quand la ville se rouvrit, il mangea un peu gloutonnement, et, très débile, fut pris de la peste. Abandonné par sa femme, oublié par ses élèves, il mourut seul, dans son pauvre logis, près de l'église à laquelle il avait consacré les plus belles inspirations de son pinceau.
Lu. "■ Madonna del Sacco » d'André del Sarto. S. Annunziata.
Madone avec des Anges, par Luca uclia liobbia. Bargello.