CHAPITRE XI
Mais rincompiirable ville demeura lonotenips encore un foyer de vie artistique. Klle avait donné cà ITtalie, à Tlùirope, des maîtres et des modèles de beauté. LTtalie, TEurope lui rendirent une profusion de chefsd'œuvre. Elle avait été un atelier, le plus vivant, le plus fécond : elle devint un musée, Tun des plus riches du monde. Toutes les écoles, filles, sœurs ou pupilles de l'école florentine s'empressèrent à la parure de Florence.
Une circonstance liistoric|ue de grande portée favorisa la lortune de la ville des fleurs. Par les Médicis elle occupa en Italie, puis en France, une fonction historique de lu-eniier ordre, f.lle donnait a 1 fylise deux papes épris de belles choses plus ciue de théologie, passionnés pour l'élégance de la vie plus i\uc pour last-étisme, Léon X et Clément VU. Ces Médicis, seigneurs a 1/lorence ou papes à Rome, n'eurent l'àme véritablement grande qu'en ce rôle île virtuoses princiers. Tous ils laissèrent par ailUnirs d'a^^e/ tristes souvenirs. IK furent des
tyrans tantôt âpres comme des usuriers, tantôt perfides, tantôt cruels. Ils se servaient, dit Guichardin, de l'imjiôt comme d'un bâton. Léon X, par sa légèreté, son népotisme effréné, sa politique étourdie, compromit la puissance temporelle de l'Église; par son dédain pour les pensées graves, il précipita la crise doctrinale de la communion latine, l'irréparable schisme qui divisa pour toujours en deux camps les peuples chrétiens de
Raphaël. La Madonna délia Seddiola. (La Vierge à la Chaise.) Palais Pitti.
l'occident. Clément VII acheva l'œuvre néfaste de son cousin et vit les Barbares saccager Rome. Le duc Alexandre qu'égorgea sur son lit un autre Médicis, Lorenzaccio, le petit Laurent, laissa la mémoire d'un Héliogabale.
Et cependant cette famille, fidèle à la glorieuse tradition de Laurent le Magnifique, garda la maîtrise de la civilisation italienne, après avoir été, par Laurent et Léon X son fils, les Mécènes souverains de la Renaissance. A l'heure où la Renaissance sembla passer de Florence à Rome,
deux Florentins régnèrent sur la chaire apostolique. L'héritage de ces papes artistes fut recueilli par leurs neveux et devint rornement de l'Etat toscan. Et si nous tenons compte de cette autre tradition qui fut l'honneur des grands banquiers florentins depuis l'époque giottesque des Peruzzi et des Bardi, l'amour des œuvres d'art, nous comprendrons la haute valeur de ces grands musées, les Uffizi. et le Pitti. où j'ai signalé déjà les plus précieux ouvrages de l'art purement florentin et qui, par le concours
Jules 11. par Kapliaël. Palais Pitti.
des écoles non florentines, feront toujours en Eur»)pe si belle tigure.
C'est ce trésor dont il convient maintenant de visiter et d'admirer les joyaux les plus rares.
Ici triomphe Raphaël. Tandis que Michel-Ange représentait un christianisme biblique, traversé de visions douloureuses, Raphaël, peintre de Jules II aux Stûn^c du Vatican, mais artiste favori de LéonX, témoignait d'une religion sereine, radieuse, que n'inquiétait j^oint l'approche d'une crise terrible pour l'Eglise de Rome, religion dont le pontificat romain paraissait le symbole auguste. Toutefois, du groupe de Raphaël, mette/ à part le Jules II de la Tribune et du Pitti. Tout le découragement, toute l'amertume du pape héroïque qui crut chasser les Barbares d'Italie, ces
stranici'i qu'il avait lui-même conviés à la curée contre \^enise et la morose lassitude du vieux Rovère ont passé en ce tableau d'une familiarité tragique. Le petit vieillard débile, à la longue barbe grise, la tête enfouie en son bonnet de velours écarlate, est assis, presque affaissé sur lui-même, en son fauteuil; d'une main qui retombe, il tient son mouchoir; le regard est dur et triste. Est-il au lendemain de la bataille de Ravennc,
l^.aphacl. Léon X (Jean de Médicis) et deux cardinaux. A droite. Louis de Rossi, à gauche, Jules de Médicis, le futur Clément \\\. Palais Pitti.
ou des horreurs de N'icence. ou tle l'avanie de Bologne? N'en doutez pas; il médite sur des ruines qu'aucune main ne relèvera de longtemps, sur l'Italie envahie, morcelée, sur l'Église ébranlée, chancelante, sur les périls et les misères que ne soupçonnera jamais Léon X.
Celui-ci. c'est au palais Pitti qu'il s'épanouit en toute sa grâce de grand seigneur ecclésiastique. Tête aimable, sensuelle, large figure colorée, aux traits fermes et doux : la bouche, aux lèvres saillantes et serrées, trahit le gourmet et l'homme desprit; le regard est viril et caressant. Il
est assis à sa table de travail, revêtu de pourpre, d'hermine et de soie blanche merveilleusement brochée : ses belles mains féminines et molles reposent sur le tapis d'Orient ; il tient une loupe qui vient de lui servir à mieux goûter les fines enluminures d'un missel tout diapré d'images éclatantes ; près du livre est une sonnette d'or ciselé aux glands de pourpre.
Au bas de la page ouverte apparaissent en lettres gothiques les premières paroles de l'Evangile de saint Jean ; in principio crat Verbuin .
(Léon X, Jean de Médicis, était comme le filleul de saint Jean.) Le pape a relevé la tète et regarde droit en face de soi, méditant moins sur l'obscure pensée de l'Apôtre que sur le charme des figures d'or et d'azur enchâssées, comme des pierres précieuses, autour du texte sacré. Il a oublié la présence des deux cardinaux debout, dans la pénombre, derrière son fauteuil.
Pour ce majestueux personnage la flatterie des contemporains retrouvait volontiers le vers plastique de Dante :
Portrait dit d'Angelo Doni. par Raphaël
A giii'sû di Jean, qiiaiido si posa.
De sa période de jeunesse passée à Florence, après l'initiation mystique de Pérouse, Raphaël rapporta une prédilection pour le trait de réalité, même singulière, dans la figure humaine. Bembo écrivait à Bibbiena : « Raphaël a peint notre ami Tebaldeo avec une telle vérité qu'il ne ressemble pas tant à lui-même qu'au portait. » Voyez, au Pitti, Phaedra Inghirami, secrétaire du conclave où fut élu Léon X : // lève les yeux en haut et louche fortement de l'œil droit. Il est assis, vêtu et coiffé de rouge, la plume à la main devant son écritoire et son papier. Sa phA'sionomie, dit un critique. « annonce un savant; ses mains délicates et
grasses témoignent qu'il ne savait pas tenir d'autre arme que la plume. » Le cardinal Bibbiena (Pitti) a une figure fine, déliée, et des j^eux vifs. — bien vifs pour un cardinal — mais qui conviennent à l'auteur trop peu canonique de la Calandra.
Des manières successives de Raphaël, je ne veux point disserter en cet ouvrage, Florence m'offrant, sur le génie de ce peintre et l'évolution de l'art italien, l'occasion d'une vue plus intéressante que de subtils aperçus d'esthétique et de technique. Les JNlusées florentins, étudiés autour de Raphaël même, peuvent suggérer quelques réflexions qui dépassent l'horizon habituel de la critique d'art.
Jusqu'aux derniers jours du XV* siècle, la peinture, en Italie, se conforme loyalement à la foi italienne. Elle est vraiment populaire en ce sens qu'elle répond à la pensée religieuse de la race, sans chercher à la troubler, à l'exalter, à la divertir. Sur la foi de plusieurs de ces peintres, on l'a vu plus haut, il est des restrictions à faire.
Mais sur leur bonne foi à l'égard de leurs ouvrages et des églises, couvents ou pieux donateurs pour lesquels ils peignent, nous n'avons aucun doute. La candide Légende dorée semble l'Évangile familier de ces artistes. Si parfois un sourire d'ironie leur échappait en face de la tresque ou du chevalet, les fidèles ne l'ont point surpris et nous l'ignorerons toujours.
Le palais Pitti possède le chef-d'œuvre du Pérugin, la Déposition ou Descente de croix. Ici, dans le recueillement paisible des visages, le calme des attitudes, on voit luire l'espoir de la résurrection, que semble prête à fêter elle-même la nature, le radieux paysage qui achève le
Portrait dit de JMaddalen.i Doni. par Rapliacl (ij
tableau, avec ses palais, ses bouquets darbres, sa rivière aux eaux claires et ses collines lointaines, dont les cimes, baignées de lumière, s'é\'anouissent dans le bleu du ciel.
A cet ouvrage aboutissait la tradition première de la peinture reli-
Sébastien del Piombo. Portrait de femme inconnue qui a passé longtemps pour être celui de la Fornarina et était attribué à Raphaël.
gieuse en Italie, toute pénétrée de sincérité, de simplicité, un peu maniérée déjà, mais de façon exquise, en Botticelli qui nous montre Jésus entouré de beaux anges aux cheveux bouclés et parés de fleurs de lys : TEnfant joue avec une grenade entr'ouverte ou embrasse gentiment sa mère (Uffizii. A cette tradition vraiment évangélique Raphaël se rattachait encore par sa Madone du grand Duc (Pitti). La Vierge, par ses 3'eux à demi clos, sa taille svelte et sa pose droite, légèrement hiératique.
rappelle encore le type péruginesque ; mais déjà les formes sont^plus vivantes, plus personnelles, les couleurs plus riches et l'Enfant, que la robe rouge de la mère éclaire d'un reflet vermeil, porte en ses veux une pensée grave.
La Vierge au Chardonneret (Tribune' est d'une naïveté un peu
Lucrcza l'anciatichi. par Bronzino. Offices (salle de la Tribune).
raffinée. L'Enfant, caressant l'oiseau que lui apporte saint Jean a. ilans sa pose, son geste et son regard, comme une velléité de cérémonie pon^ tificale. (' Il est encore, écrit M. Eug. .Mûntz. tout préoccupé de la lecture que sa mère lui a faite (?)... Il étend la main pour caresser iDiseau. qui le regarde d'un air intelligent et sans paraître intimidé. » Ali I que les chardonnerets de la Renaissance avaient donc de l'esprit! Ce tableau fut réduit en morceaux, le 12 novembre 1517, par un tremblement de terre. 3lais Florence est la cité des insjénioux mosaïstes. Tous les débris
y compris l'œil de l'étonnant passereau furent rapprochés. C'est la merveille des restaurations.
Avec la Vierge au Baldaquin (Pitti), commencée par Raphaël pour la famille Dei, et terminée par le Rosso, nous nous orientons vers l'art théâtral, d'un décor trop pompeux, où la Madone est reine, presque
Judith de Cristoforo AUori. Otîlîces.
déesse, où le Bambino est trop pénétré du sentiment de sa divinité, où les assistants, anges, apôtres, évêques, ermites ou moines sont disposés comme pour un savant jeu de scène. Peu à peu, dans la peinture religieuse, à l'inspiration libre se substitue le procédé d'école, à la naïveté de la piété primitive, la recherche de la majesté, d'une majesté, à laquelle le spectacle de la vie princière a façonné l'œil et l'imagination des peintres.
Cela est si vrai que, en ce même musée, on voit les Fiançailles de V Enfant avec sainte Catherine de Frà Bartolommeo qui, dit M. Mûntz, « dès le premier coup d'œil. frappe par son extrême ressemblance avec l'œuvre de Raphaël... Les mêmes principes ont présidé à la composition des deux ouvrages ».
Titien. Lu Flora. Offices.
La perle la plus précieuse de l'écrin du Palais Pitti est la \'icrgt à la Chaise, qui appartient à la période romaine, pontificale, de Raphaël. Regardez-la avec recueillement longuement, sans ]iarti pris d'émotion chrétienne. La préoccupation du surnaturel est ici comme atténuée délibérément. Est-ce une i\ladone, cette noble dame qui serre contre son cœur, d'un geste si maternel et si simple, l'Enfant presque chagrin, presque boudeur (iiii porte vers vous un regiir».! ciiargé d'inquiétude? La mère est