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CHAPITRE IV

LE « MEMENTO » DES EGLISES

Comme les palais, les rues et les places, les églises de Florence ont gardé l'écho des émotions, des joies ou des douleurs qui firent battre le cœur de la vieille Commune.

Le Baptistère (fin du xi"" siècle), édifice octogone qui a peut-être succédé à un temple de .Alars, nous montre, outre les portes de Ghiberti, deux portes de métal et deux colonnes de porphyre, rapportées vers 1 1 17. de Majorque par les Pisans ; à Eintérieur, l'ouverture des petites citernes réservées au baptême par immersion, où fut plongé Dante enfant ; enfin un mausolée supporté par des consoles, œuvre de Donatello et de Michelozzo, le tombeau de Jean XXIII, un pape dont la vie fut bien drama-

LE « MEMEXTO > DES ÉGLISES

tique: ancien condottiere, chassé de Rome, exilé à Florence, emprisonné, à côté de Jean Huss, par les Pères du concile de Constance, il mourut simple cardinal, réconcilié avec son successeur JMartin V.

La sacristie du Baptistère conserve deux précieuses tapisseries exécutées sur les dessins de Pollajuolo, le Baptême du Christ et Salomé dansant devant Hérode.

Le Baptistère. Intérieur.

Santa .^kiria Xovella. toute incrustée de marbres de couleur, doit sa façade au fronton triangulaire à Léo Battista Alberli.

Cette église, perdue au fond d'une lonoue place silencieuse, est un sanctuaire d'art florentin.

Bien avant les fresques de (ihirlandajo qui ntnis retenaient tout à l'heure, la grande lAIadone byzantine de Cimabue y parut avec l'éclat d'un premier et vague rayon de Renaissance.

Cimabue naquit vers 1240. A l'école, il dessinait sur ses livres, des

San Spirito. Vue du chœur, s'il apercev£iit une tache dans son ouvrage,

hommes et des chevaux puis courait, dit Vasari.

aux chapelles où travaillaient les mosaïstes grecs « ou plutôt les peintres de l'école de Fidanza. » Il donna, dit l'historien, « les premières lumières à la peinture ». Mais les traditions rigides des maîtres archaïques le possédaient toujours.

Vasari le flatte en vantant l'air naturel de ses draperies et de ses personnages. « Arrogant et dédaigneux », écrit un commen- . tateur anonyme de Dante, aussitôt il l'abandonnait, « si

Église et place S. M. Novella.

cher qu'il lui fût ». Il ignorait sans doute l'art de réparer ses fautes.

LE « MEMENTO >, DES EGLISES

Cimabue fit un grand effort pour charmer les yeux ; ses prédécesseurs ne cherchaient qu'à exciter la dévotion des fidèles.

La grande 31adone des Rucellaï à Santa ^laria Xovella (chapelle latérale à l'Kpître^, en tunique blanche, recouverte d'un manteau de pourpre brodé d"or, semljle nous appeler à elle par sa parure de fête ; les anges échelonnés aux deux côtés du trône, avec leurs che-

Église et Place Santa Croce. Statue de Dante.

veux bouclés, ont une bonne volonté qui leur tient lieu de grâce ; la Vierge regarde avec une douceur qui nous repose des maussades madones des maîtres mosaïstes. Ce tableau « à la manière moderne », dit X'asari, parut une merveille aux contemporains. Charles d'Anjou le visita dans l'atelier du peintre d'où on le porta, en procession, au son des cloches, à l'église où elle demeure encore. Mais la Mûc/ohi- de l'Académie des Beaux-Arts, à Florence, par le caractère déjà individuel et énergique des prophètes qui veillent anxieusement sur le Messie, œuvre d'une renommée moins traditionnelle, fait encore plus d'honneur au gt'nie de Cimabue.

FI.OKRXrE

Un sourire de Boccace glisse encore dans Tombre de la vieille

église.

Certes, je n'oserais point conseiller au visiteur de relire à Santa Maria Novella les premières pages du Décanicron. Mais le charme tragicj^ue de ce Prologue est si pénétrant que, sans la moindre velléité de distraction coupable, on croit entendre encore, près de la solennelle Madone l'écho des paroles et des soupirs échangés un mardi matin de 1348, à l'issue .de la messe par les sept jeunes dames en grands habits de deuil. La peste dépeuplait leurs palais. Encouragées par l'assentiment de trois jeunes cavaliers, elles résolurent de fuir la cité funèbre, d'aller à l'air pur des prairies, des bocages et de la mer, et d'attendre, en une petite Thélème florentine, cj^ue Dieu prît pitié de la Toscanfe et de l'Italie.

De combien de distractions profanes, espérances ou souvenirs, légères rêveries d'amour, attention trop prolongée aux pas des jeunes cavaliers errant le long des nefs sonores , cette page de Boccace n'a-t-elle point troublé la piété des jeunes florentines, agenouillées, l'éventail à la main, sur les dalles séculaires de vSanta Maria Novella ?

A Sainte-Marie-de-la-Fleur, la cathédrale au revêtement multicolore, nous rencontrons deux grands témoignages du génie florentin, l'œuvre rationnelle, mathématique, de Brunelleschi, la coupole octo-

Tombeau du Pape Jean XXIII, par Donatello et Michelozzo. Baptistère

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oonale , dont Michel-Ange disait : « 11 est difficile de faire aussi bien, il est impossible de faire mieux. »

Vasari a conté les péripéties qui entravèrent l'achèvement du projet. Il s'agissait de couronner d'un dôme analogue à celui du Panthéon romain l'église métropolitaine de Santa Reparata, dont la Seigneurie avait jadis confié la rénovation à Arnolfo del Lapo, afin, disait le décret « que l'édifice répondît aux aspirations du cœur et de l'esprit de beaucoup de citoyens unis en une seule volonté ».

Brunelleschi avait visité Rome en compagnie de Donatello, entre 1404 et 1415, et la vue des grandioses monuments l'avait ravi, parcva fitor dl se. En 141 7, sur quatre piliers gigantesques alternant avec autant d'arcs en ogive, on avait commencé le tambour de la coupole jusqu'aux ociili qui l'éclairent encore aujourd'hui.

La lanterne ne fut achevée qu'en 146 1, dix-sept ans après la mort de l'architecte.

Mais son plan que Ghiberti et les marguilliers de la cathédrale déclaraient irréalisable — une voûte dépourvue de clef de voûte — avait triomphé, après des luttes terribles, dès 1425. La voûte fut terminée en 1436. « Cette

Cathédrale, côté du nord. Porte v délia Cintola ».

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coupole, dit Eug. Mûntz, est le plus g'rand problème de construction qu'ait résolu le xv^ siècle » ; elle marque le retour définitif au svstème de voûtes des Romains et des Byzantins, supprimé généralement par l'art gothique, à l'organisme architectural soutenu par son propre poids et l'équilibre de ses parties.

Sans charpente, ni contrefort, ni arc-boutant, sans secours d'appui extérieur, écrit 31ichelet. « se dressa la colossale église simplement, naturellement , comme un homme fort se lève le matin de son lit, sans chercher bâton ni béquille. Et au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui mit hardiment sur la tète son pesant chapeau de marbre, la lanterne, riant de leurs craintes et disant : « cette masse elle-même ajoute à la solidité )).

Sous ce dôme, œuvre scientifique, œuvre de Renaissance, éclatèrent, aux derniers jours de ce grand siècle, les prophéties de Savonarole, toutes pénétrées des tristesses du moyen âge, manifestation suprême du mysticisme dantesque, bien florentin, aux visions à l;i fois formidables et précises, pour ainsi dire plastiques.

Ici le terrible moine montrait

à ses fidèles les saints de la j">(''ninsul(\ patrons des granules cités, accourant du ciel, armés d'épées ou de verges el se liàlanl. saint .^\arc vers

Or San Miclicle. Façade sur la rue Calzajoli.

Venise, saint Ambroise vers Milan, saint Jean vers Florence, saint Pierre vers Rome, chevauchée apocal)''ptique chargée par Dieu de fustiger l'Italie. Ici encore, le 23 mai 1496, il osait interpeller Dieu lui-même : « Où es-tu. Seigneur ! O Seigneur ! que fais-tu donc ? Seigneur, pour la troisième fois, réponds? où est ton sang cjue tu as répandu pour nous? N'aban-

Santa Croce. Vue du chœur.

donne pas ton peuple. Ton Église est déjà abattue à terre. Tu es la cause première, tu as fait le monde entier, puis tu l'as racheté ; ne permets pas que maintenant il se perde. Envoie-nous ton esprit, envoie-nous ton amour, fais que nous nous consumions de ton doux amour!... »

Ce sermon ne put être achevé. « Lecteur, est-il écrit à cet endroit, remarque qu'ici la prédication s'arrêta. Le peuple pleurait si fort et brûlait d'une telle passion que chacun se mit à crier : Miséricorde ! le Père donna la bénédiction et s'en alla ».

LE a MEMENTO - DES ÉGLISES

Rue des Calzaiuoli, une église de forme inattendue, carrée, d'intention ogivale, est l'Or San Michèle, dont la destination première était une remise pour les chevaux et un magasin pour les denrées. Les sculptures qui l'ornent à l'extérieur et au dedans, les niches peuplées par les

Porte « ciella Ciiitola ». Détail.

statues de Donatcllo, de (ihibcrti, de Nanni di Ininco. de WMTocchio. le rétable d'Orgagna font de ce singulier édifice comme un musée où se montrent les lentlanccs naturalistes tic l'^irt tlcirenlin aux xiV et XV" siècles.

Signalons le Saint-f.loi ferrant son cheval. tviH> excellent île statuaire anecdoti([ue et pittoresque. Ouatre ou ciiu[ légeudi's ])opulaires relatives à l'art- de fiMTcr les clu^vaux se rattachent à l'Or San .^\ichele. Saint Miclud de l'ionuuu^ élail un lU'rlrc fds de riionime qui possédait

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l'écurie, un prêtre très saint, qui faisait des miracles même après sa mort. Saint Pierre aussi pratiquait volontiers, à cet endroit, un miracle cher à saint .Alichel. Quand il lui y^renait fantaisie de ferrer un cheval, il en détachait tour à tour les quatre sabots, les portait à la forge, les martelait à son aise, puis les rattachait aux jambes munis de leurs chaussures neuves. Cette multiplicité de miracles décida les bons chrétiens à consacrer au culte divin la remise et le jardin de Saint-3lichel. L'Or/o San Michèle devint l'Or San iMichele.

San Miniato al Monte.

San Miniato, relique du Xl'= siècle, construite en forme de basilique, semble veiller, du haut de sa colline, sur Florence. Ses marbres et ses piliers antiques, et la grâce de son allure font de cette église un édifice très précieux. Michel-Ange obtint pour son clocher, ouvrage de Baccio d'Agnolo (1518), l'immunité de l'artillerie impériale, lors du siège de 1529. Le custode du couvent a-t-il gardé le souvenir d'une légende comique, la façon dont le curé Arlotto, Piovano Arlotto, acquitta les dettes contractées par un pauvre gentilhomme qui, en mourant, avait légué au brave prêtre ses nombreux enfants et tous ses créanciers ? Arlotto, poursuivi dans les rues par un jeune collecteur des dettes, alla trou-

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ver Tabbé de San 3liniato et lui annonça la visite d'un jeune fou, son

L'Hospice des Hiitants-Trouvcs ^S. M. deyli Iniiocentii.

Eglise de rAuiuiii/.iata. Vue du ciicvur

pupille, pour lequel il sollicitait un miracle familier à la tète du saint, la guérison de la folie. « Mais, ajoutait-il. c'est un fou dont la fureur est

à craindre. Prévenez vos moines les plus vigoureux, qui aideront au miracle ». Le jeune homme, averti qu'il toucherait à San Miniato l'argent de ses clients, après la messe du chapitre, fut exact au rendez-vous. On l'entraîna dans la sacristie où, coiffé du crâne sacré, inondé d'eau bénite, suffoqué par l'encens, accablé d'exorcismes, il dut remettre quittance au

San Miniato. Vue du chœur.

bon Piovano, dont le stratagème fit rire Florence de San Miniato à la porte de Prato.

Le souvenir du curé Arlotto s'est maintenu en tout un cycle de légendes populaires, où paraît le symbole du petit clergé familier des Italiens, brebis aventureuses, qui échappent volontiers à la houlette de leurs évêques. Ce Piovano florentin eût choisi sans hésiter, comme marguillier de sa paroisse, notre Panurge.

A Santa Croce sont alignés, aux deux côtés de la nef, les monuments

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pompeux élevés à la mémoire des grands Italiens, de Dante, de l'Arioste, de Machiavel. Mais tout au fond de l'église, aux deux côtés du chœur, dans les demi-ténèbres de petites chapelles appartenant à quelques grandes familles de Florence, sont les vénérables ouvrages de Giotto et de son école. Ici, nous touchons à la Renaissance de l'art, à la source pure de la peinture florentine, de la peinture italienne.

Le Rapristcre.

Mort de saint François d'Assise. Fresque de Giotto, à S, Croce.

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