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CHAPITRE V

Quelques lignes de Vasari sur Giotto enfant sont précieuses à recueillir. Le peintre naquit à Vespignano, à quatorze milles de Florence. Son père, un paysan, Téleva « selon son état ». A l'âge de dix ans, le petit montrait en tous ses actes « une vivacité et promptitude d'esprit extraordinaire )). On lui confia donc la garde d'un troupeau de moutons. Tout en poussant ses bêtes à travers champs, le petit Giotto « conduit par l'inclination de la nature à l'art du dessin », dessinait sur les pierres ou le sable « alcuna casa di naturale », quelque objet réel directement imité, qui plaisait à sa fantaisie. Un jour, Cimabue, qui par hasard passait, le vit et, « tout émerveillé », s'arrêta et demanda à l'enfant s'il voulait venir avec lui. Giotto élève de Cimabue, en peu de temps, « aidé par la nature », non seulement égala son maître en sa manière, mais devint « si bon imitateur de la nature, qu'il rejeta tout à fait la grossière tradition grecque (byzantine) et suscita l'art moderne de la peinture, en insti-

Jabel, créateur de la Vie pastorale.

Bas-relief de Giotto, au Campanile.

tuant de peindre d'après le modèle les personnes vivantes, pratique perdue depuis plus de deux cents ans ».

Peindre d'après nature, telle fut la révolution que tenta Giotto. Et les contemporains eurent la pleine conscience de cette grande nouveauté. Dante salue ainsi la gloire de son ami :

Credette Cimabue nella pittura Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido, Si che la fama di colui oscura.

(Purgat. XI, 94).

Le Xûtiiralisnie apparaît ainsi au berceau de la peinture florentine. Il est le premier don de la Renaissance.

A l'église supérieure d'Assise (1296).

G-iotto est déjà maître de sa méthode.

Ce peintre de vingt ans sait disposer

chaque mouvement individuel en vue de l'effet général. Se'J airs de tête

ont de la vie, ses figures se meuvent

librement, ses édifices sont pareils

à ceux que l'on élève alors de toutes

parts. Le paysage vrai se montre

pour la première fois. Le geste est

rendu en sa plus franche familiarité.

Ainsi, l'élan d'un homme que la

soif dévorait et qui, rencontrant une

source, s'y précipite follement,

comme pour s'y plonger. Giotto

devine les émotions singulières et

les exprime. Tandis que les Frères

se penchent en pleurant sur le lit

où saint François vient d'expirer,

l'un d'eux, qui a porté les yeux en

haut, tout surpris et déjà ravi en

une demi-béatitude, voit l'àme de

l'apôtre que les anges emportent

vers le ciel.

A l'église inférieure, sous les

voûtes romanes, le progrès de Giotto s'accentue par la souplesse 'plus

Madonn.i Rucellai de CimaLnic.

à Sainte-Marie-Nouvelle.

Invention du tissnge. Bas-relief du Campanile.

facile du dessin, les proportions des corps moins sveltes, mieux équilibrés, le modelé plus clair des nus, les dessous de clair azur qui fait valoir la transparence rosée des chairs ; une plus joyeuse lumière se répand sur les ensembles. La couleur à la fois séduisante et grave de la famille florentine éclate déjà sur la palette de Giotto. Les portraits historiques que nous avons de ce maître montrent son zèle à observer, à rendre les physionomies individuelles. Ainsi, le Boniface VIII de Saint-Jeande-Latran, face maussade et chagrine. Au Bargello de Llorence (1302), Giotto représente le jeune Charles de Valois, avec ses longs cheveux à la mode

française et sa mine arrogante, et puis, derrière lui, Dante et Corso Donati ;

trois figures, trois caractères. Donati joint

les mains comme s'il priait. Dante tient

sous son bras un livre et à la main un

bouquet de trois grenades. Donati est

charmant, il a les lèvres sensuelles, la

physionomie molle, les yeux perfides.

Dante semble très candide, « nclV abito

beiiiojio », dit Antonio Pucci qui décrivait la fresque; mais les lignes précises

de ce profil et la fermeté de ces lèvres

closes indiquent l'énergie d'une invincible

résolution.

Giotto eut le sens pénétrant des choses

religieuses, une intelligence très fine des

textes sacrés, qualités éminentes que

vivifiait l'art de découvrir le geste, l'attitude, le groupement des personnages. Il

sut ainsi rendre, par les moyens les plus simples, les plus douloureuses

Orphée, par Luca délia Robbia Campanile.

émotions, les plus pathétiques épisodes de l'histoire évangélique. A Padoue dans la petite église de Santa Maria dell' Arena, où il travaillait, croit-on volontiers, sous les yeux de Dante, son ami, il manifeste l'originalité traditionnelle du christianisme italien qui toujours inclina moins à la terreur qu'à la tendresse et à la pitié. A Padoue, semble fixé le cycle des sujets religieux qui vont de la légende de Joachim, aïeul de Jésus, à l'Ascension, souvenirs et symboles de foi profonde que, durant plus de deux siècles, reprendront, avec une étonnante variété d'interpré-

l-c Festin d'Hcrodc. l'icsquc de Ciiotto. S.inta Croco.

lution, toutes les écoles d'Italie. Trois scènes montrent, d'une favon saisissante, en ce sanctuaire de l'Arena. le génie de la jeune école florentine : la Résnrrectio)i de Lazare, le Baiser de Judas, la Déposition de Croix. Lazare encore cadavre, tout droit, pareil à une momie blanche, enserré de bandelettes, attend que le Christ qui vient à lui. la main levée, prononce les paroles de résurrection. Au Jardin d'oliviers, entoun'' d'une foule confuse ([ui agite des piques et des torches. Jésus reçoit tranquillement le baiser de l'apostat; Judas, les bras tendus en avant, embrasse sa victime et l'enveloppe d'un geste de bête de proie, dans les replis de son grand manteau rouge. lù voici, au pied de la croix sanglante, le Sauveur dont la tète repose sur le sein de sa mère. Marie cherche, dans la fioure décolorée de son tîls. la trace de la vie.

éteinte. Madeleine tient les pieds du Christ, saint Jean et les amis de la dernière heure, debout ou prosternés, adorent et pleurent et, du ciel en deuil, les anges, le visage voilé de leurs mains ou les bras grands ouverts, accourent à tire-d'aile et saluent Dieu mort de leurs lamentations.

Giotto, en cette même église de Padoue, peignit un Enfer, plus propre à exciter la curiosité des petits enfants que l'angoisse des pécheurs et qui put éveiller le sourire de Dante. Les Enfers du Campo-Santo de Pise

S. Joacliim repoussé du temple. S. Joacliim dans le désert, l-'resquc de Jaddeo Gaddi,

à Santa Croce.

et de Santa Maria Novella à Florence (d'Orgagna?) ne seront pas plus terribles à contempler. Rôtissoires, chaudrons, grimaces des diables, tout cet appareil de tourments où figurent des personnages tonsurés ou mitres n'a de valeur poétique que dans l'ordre de l'imagination : la précision des arts du dessin souligne trop vite en lui une sensation presque comique. La terreur des peines éternelles n'apparaîtra, dans l'art italien, qu'aux fresques de Luca Signorelli, à Orvieto et au Jiigeiueiit dernier de iMichel- Ange.

Ici, cependant, une vue est bonne à signaler. ¥a\ ces Enfers des primitifs italiens, œuvres du pinceau laïque, et peints parfois pour l'éditication de corporations d'artisans, apparaît la pointe de l'esprit de

GIOTTO ;i27o-i337

critique, même d'hostilité, contre les hommes d'Église. Ceux-ci sont vraiment trop nombreux en ces géhennes murales! Mais bonnes gens,

Le Paradis. Fresque J'Oicagiia. .'i l.i ch.ipello Strozzi. S.- M. -Nouvelle.

d'indulgente religion italienne, ils souriaient peut-être de la malice des jx'intres, attendaient en paix le Jugement dernier.

Par ( liotto et sa postérité florentine, l'histoire de la Rédemption, depuis retable de Bethléem jusqu'au Calvaire, devient le Credo des écoles italiennes, Giotto fut ainsi l'initiateur d'un mysticisme qui. joignant

la vénération des traditions saintes au sentiment de leur ineffable poésie, demeure encore, de nos jours, au fond de beaucoup d'âmes éloignées de la vieille Église. 31ais, dans le cœur du noble artiste reposaient aussi des émotions et des espérances que le monde ne connaîtra plus, l'attente des profondes rénovations religieuses que les fraticelles du xiiT siècle

Combat de cavalerie, de Paolo Uccello. Offices.

avaient entrevues dans les livres de ral)lié Joachim de Flore, le prophète calabrais.

Di spiriio profetico dotato.

écrivit Dante, Giotto peignit, pour la chapelle des Peruzzi, à Santa Croce. Fapôtre saint Jean solitaire, endormi sur le rocher de Pathmos, tandis qu'au-dessus de sa tète ses propres rêves, les grands m5^stères de l'avenir, que le moyen âge italien tenta de déchiffrer entre les versets de l'Apocalypse ou du quatrième Evangile, marchent, pareils à des dieux, sur les nues. Puis à la fresque voisine, c'est la Résurrection de l'Évangéliste qui sort de sa tombe, en face de ses disciples étonnés, épouvantés, éblouis.

JMais cette exaltation de la conscience religieuse que la famille franciscaine avait su prolonger, allait prendre fin. Les peintures de Santa

Croce sont l'adieu que, de son berceau, l'art italien envoyait à la tradition johannite, l'adieu à Joachim de Calabre, à Jean de Parme, à Jacopone de Todi, le grand poète fraticelle qui osa se dresser face à face contre Boniface VIII. D'un christianisme moins sublime, plus humain, plus pathétique, fut la pure légende de saint François d'Assise, telle que nous

Adoration des Mngcs (partie Leiitr.ile), par Gentile de Fabriaiio. Acadéinic.

l'ont transmise k's premiers compagnons de l'apôiro. i)uis saint lîonaventure, puis les h'iorctti , une légende faite de tendresse humaine et de candeur. Giotto et ses élèves représentèrent, sur les murailles de l'église supérieure d'Assise, les scènes principales, les miracles populaires de ri^vangile franciscain. Cette église aérienne, légèrement ogivale, toute lumineuse, est la chapelle Sixtine du xiv" siècle. Si vous ne l'avez point visitée, vous n'aurez, point accompli le pèlerinage d'art en Italie. Tout au moins à Florence, dans Santa Croce encore, à la chapelle Bardi. lirez-vous quelques pages de cet Fvangile, tracées par Giotto, fresques repeintes et bien altérées. La i)lus touchante est la mort de François.

Alors, écrit saint Bonaventure, « un de ses frères et disciples vit cette bienheureuse âme emportée là-haut par une blanche nuée qui avait la forme d'une étoile resplendissante ». Kt n'oublions pas qu'à ce moment même, en plein crépuscule, une volée d'alouettes, qui ne chantent qu'au soleil, alaiidac avcs liicis amicac, se posa sur le toit du pauvre couvent de la Portiuncule et salua de sa petite chanson l'entrée au Paradis de l'ami des oiseaux.

La Vierge aux étoiles,, par Fra Angelico. S. Marco.

Rnsevplissement du Christ de Fra Anoelico. Académie.

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