II. i
3qQ FLORENCE.
père spirituel. Il nous dit qu'il était décidé à renoncer à son abbaye où il était depuis trentequatre ans, mais que son âge et ses infirmités ne lui permettaient plus de régir convenablement; qu'il nous priait donc de prendre. sa procuration pour faire sa renonciation, en nous faisant promettre de nous tenir en mesure pour obtenir cette abbaye pour Tun de nos enfants. Nous lui répondîmes qu'il nous semblait qu'il ne dût pas agir ainsi, et nous fîmes tous nos efibrts pour ranimer son courage. Après avoir long« temps agité cette question dans tous les sens , pour le contenter nous acceptâmes sa procuration y mais avec la ferme intention de le maintenir dans sa dignité , de l'aider et de le défendre.
n II retourna à son abbaye , où peu de temps après Âlbertaccio de Rascoli et les siens dressèrent un faux acte sous le nom de l'abbé , et vinrent à Florence déclarer aux Dix de la Balie que l'abbé avait fait un traité par lequel il prétendait céder la Yaldambra aux Ubertini , qui sont rebelles à la commune. Aussitôt les Dix ordonnèrent que abbé fût arrêté.
• Or l'abbé s'était aperçu de la trahison dontil était menacé en apprenant qu'un valet aposté était venu à l'abbaye au moment où l'on savait bien qu'il en était absent. De plus il sut que ce valet avait affecté de dire qu'il venait lui parler delà part d'Andreino des Ubertini et savoir sa réponse. Le valet ne s'en alla qu'après avoir dit cela aux gens du pays. Aussi ,dès que l'abbé fut de retour,on n'eut rien de plus pressé que de lui rappoirter ce que le valet avait eu soin de dire. L'abbé monta aus-
sitôt à cheval, vint en toute diligence chez moi, et noMS raconta le tout. Louis, mon frère, le mena aux Dix, qui l'examinèrent, reconnurent la fausseté de Facusation portéecontre lui, l'engagèrent à retourner à son ahbaye et à continuer de se conduire comme il avait toujours feiA.
» De mon coté , considérant la portée et la puissance de la dénonciation d'Albertaccio de Rascoli , je prévis clairement que, par force ou par adresse, cet homme et sa famille s'empareraient de l'abbaye, si nous ne faisions pas, le plus promptement possible , la renonciation au nom de l'abbc et la demande pour nous« Ce ne fut pas l'avis des miens ; mes frères craignaient que nous ne fussions blâmés pour cette démarche, d'autant plus que depuis que nous avions reçu la procuration de l'abbé , cet ecclésiastique avait repris courage et santé en voyant que nous avions épousé chaudement ses intérêts et sa défense. En effet , Louis , ayant préservé l'abbé de tous dangers jusqu'alors, en avait reçu cette parole : que quelle que fût notre décision, il la recevrait avec plaisir, mais qu'il nous recommandait avant tout son honneur. Ce soin de nous recommander son honneur parut une raison concluante pour mes frères François et Louis, de ne pas faire la renonciation; quant à Bartoloméo et à moi, il nous sembla au contraire que c'était le seul moyen d'agir dans les véritables intérêts de l'abbé.
B II arriva de là que la famille Rascoli , voyant que nous prenions ouvertement la défense de Tabbé , jugea qu'elle ne pourrait réaliser ses mau-
3*24 ^ Fî.onrxcE.
vaises inlentious en trompant la commune de Florence par les faussetés qu'ils avaient supposées. Ils dirigèrent donc autrement leur attaque. Quatre personnes de cette famille puissante, se trouvant à Rome auprès du pape Jean XXII , dont ils étaient écuyéts et serviteurs, adressèrent une accusation à ce pontife contre l'abbé sur lequel ils inventèrent mille mensonges. L'abbé fut dté pour comparaître à Rome ; mais sa vieillesse , ses infirmités, et peut-être encore la crainte qu'il eut que sa personne ne fût maltraitée par les Rascoli en si haut crédit à Rome , furent cause qu'il se décida à envoyer un procureur. Nous fîmes choix d'un prêtre de Saint-Laurent, mon compère, puis mon frère Louis et moi nous allâmes trouver Albertaccio de Rascoli qui était à Florence , et en* employant les bonnes paroles et même les prières, nous Tengeâmes , par condescendance pour nous qui étions liés avec l'abbé, et désirions que l'abbaye revint à l'un de nos enfants , à ne pas poursuivre loprocès intenté à Rome contre cet ecclésiastique. Alberlaccîo nous répondit qu'il n'avait jamais rien su de cet arrangement; que s'il en avait eu connaissance ^ il ne se serait pas mis contre l'abbé, bien qu'il fût l'ennemi de sa famille; mais que, dans l'état actuel des choses , il ne pouvait pas se rétracter sans le consentement des siens qui étaient à Rome , et qu'il leur en écrirait.
» Nous ne tardâmes pas à apprendre que B. Perruzzi, parent d'Âlbertaccio de Rascoli, était en arl'angement avec lui pour obtenir l'abbaye pour son frère Arnoldo. Nous allâmes donc parler à Per-
MœuRs 3q5.
ruzzi , à qui nous avouâoies siaiptement nos relations avec l'abbé, en le priant de se désister de .sa prétention. Il répondit qu'il ne s'en était pas occupé et qu'il ne s'en occuperait pas.
» Nous allâmes ensuite trouver le beau-père d'Albertaccio, àqui nous fîmes la prière de s'employer auprèb de son gendre, pour l'engager à se rétracter. Celui*là nous assura qu'il ferait son possible.
» Toutes ces précautions étant prises, nous nous rendîmes au Palais,et priâmes les seigneurs et leurs collèges d'écrire une lettre au pape , pour le prier de faire reporter le procès intenté à Rome contre l'abbé, devant l'évêque de Florence, ou devant ceux d'Arezzo ou de Fiesole , afin que l'on pût faire une information plus lumineuse sur le cpmpte del'abbéet dont sa sainteté jugerait en dernier lieu.
»> Notre requête présentée, BettoBusini, qui était du collège, sur la demande des Perruzzi, et comme informé par eux, s'adressant aux seigneurs, leur dit : 9 II faut que vous entendiez la partie adverse. »
5 Les seigneurs nouft invitèrent en effet à revenir une autre fois pour entendre la partie adverse.
» Nous nous rendîmes ^donc une autre fois au Palais, dans la salle de réunion des collèges, où se trouvèrent aussi Castellani , Papinp, Baroncelli, et Bindaccio, le frère de Ridolfo Perruzzi. Tous s'accordèrent poui^rier les collèges de ne pas consentir à ce que l'on écrivit au pape la lettre que nous avions demandée. Je fuÉ» appelé en dedans , moi, Buonacorso Pitti, et la partie adverse, Bindaccio Perruzzi. Je demandai la lettre, mais Bindaccio s'opposa fortement à ce qu'on l'écrivît, dit
beaucoup de mal de Fabbé, et déclara que sa famille cherchait à obtenir cette abbçiye pour son frère.
» Nous sortîmes, et« en effet, on ne consentit pas à écrire la lettre, à cause de l'insistance qu'avaient mise les gens puissants dont je viens de parler.
» Le procureur de Tabbé comparut à Rome devant le cardinal des Orsini, à qui le pape avait confié cette affaire , et lui présenta une lettre de ma part. Je connaissais ce cardinal, que )*avais choisi pour notre protecteur à Pise, et à qui j'avais fait présent d'une coupe d'argent doré qui me coûta trente-deux florins neufs. En présentante lettre, le procureur dit au cardinal : • Messer, je vous recommande l'abbé pour l'amour de Buonacorso, qui est votre serviteur ainsi que celui du Saint-Père. » Pandolfo de Rascoli se trouvait présent; et dès qu'il eut entendu cette recommandation :• Messer le cardinal, dii-il, il vous parle ici du plus capital ennemi de l'Église et de notre Saint-Père le pape. On sait d'ailleurs que Louis, le frère de Buonacorso, lorsqu'il était des prieurs, a été l'un des plus ardents à pousser la commune de Florence pour faire la paix avec le roi de Naples Ladislas, contre les intentions et les intérêts de l'Église et de Sa Sainteté. «Bref, Rascoli et les siens entourèrent si bien le pape, et lui firent si bien sonner aux oreilles cette paix, qu'en effet mon frère Louis avait conseillée , qu'ils parvinrent à mettre notre famille en état d'hostilité avec les principales maisons de Florence, et qu'enfin le pape priva l'abbé de son bénéfice , le condamna à uni* prison perpétuelle^ accorda son abbaye à
M06UBS. . 327
Arnoldo des Peruzzi, et donna les bulles de confirmation à Bindaccio, frère d' Arnoldo.
* Bindaccioprésentales bulles aux seigneurs, qui donnèrent à trois docteurs la commission d'en juger comme il convenait. Le procès devant s'instruire, je fis venir Tabbé à Florence, où il demeura près d'un mois dans ma maison. «Feus soin de demander un des serviteurs des seigneurs , qui se tint chez moi pour faire respecter la personne de l'abbé, pendant tout le temps où il eut à s'entendre pour sa défense avec un moine , avec Tecclésiastique son procureur et son frère nommé François. Comme j'assistais à leurs conférences, je prévis clairement qu'avec les bulles que le pape avait données, et dans lesquelles il y avait une excommunication contre ceux qui défendraient l'abbé, il était impossible de gagner le procès, d'autant moins que ceux qui le lui avaient suscité étaient plus puissants que jamais , et ne manqueraient pas d'accumuler les mensonges et de produire de faux témoins.
»Un jour que j'exprimais au procureur (il se nommait ser Giuliano délia Cicogna, et était prêtre de Saint-Laurent) la crainte que Ton ne pût s'opposer aux 'menées de tant d'hommes puissants conjurés avec Rascoli contre l'abbé, il me dit: « Je vois un moyen; l'abbé ne pourrait-il pas présenter à nos seigneurs une pétition (espèce de dénonciation) contre Albertaccio ? Celui-ci , dans la crainte de ne plus être élu des Grands^ et redoutant la perte de ses droits politiques et un accroissement d'impôts, en viendrait peut-être à un arrangement avec l'abbé P » — Je répondis :« Ce
3*28 FLORERCE.
moyen ne me parait pas mauvais; enlendez-yous à ce sujet avec votre client, quant â moi, )e ne m'en mêlerai pas, — Hé bien! ajouta le procureur, dites seulement à Santi, votre valet, de m'obéir, et je me charge du reste. • £n efiet, vers une heure de la nuit, ser Giuliano ditàTabbé : t U faut absolument que nous allions chez messer G. di Ristoro pour lui reconunander votre affaire, c Mais avant cela, le procureur avait chargé son frère François d*emmener avec lui Santi, mon domestique, et Lapo de Rascoli, avec lequel nous étions bien , mais ennemi juré d'Albertaccio di Rascoli, son parent. Tous trois s'étoient réunis près de la maison où le procureur, l'abbé et son gardien, moine et serviteur dé la commune , devaient se rendre. Il était convenu que François, Lapo et Santi feraient mine d'assaillir les trois premiers, sans les frapper, au moment où ils seraient près d\'ntrer chez G. di Ristoro. Le tout fut si bien exécuté, que labbé et son gardien, ignorant le projet, crurent qu'effectivement Albertaccio di Rascoli , ou des gens apostés par lui, avaient voulu leur faire un mauvais parti, mais que les malfaiteurs avaient sans doute été retenus par la présence du moine, gardien de la commune. Aussitôt après l'événement , les trois attaqués se rendirent aupalais poui porter plainte aux seigneurs. Ceuxci rendirent aussitôt un arrêt portant que tous ceux qui avaient connaissance des criminels fi^ sent savoir leurs noms de la à trois jours, sous peine de devenir passibles par leurs biens et leur personne; et que qui que ce fût au contraire, qui révélerait, serait absous et laissé en liberté. Le
MOEUUS. 3^9
jour suivant, cet arrêt fut confirmé comme loi par les collées.
«Les trois assaillants revenus les premiers chez moi me dirent la chose telle qu'elle était; quant aux trois autres, dont deux n'y voyaient pas si clair , ils racontèrent comment ils avaient été mal menés, et prétendirent avoir reconnu Carlo de Rascoli , qui était revenu tout dernièrement de Borne.
* Gela fut cause que le lendemain Carlo fut demandé par le podestat, devant lequel il ne fit pas difliculté de se présenter, se sentant la conscience nette. On le retint cependant prisonnier dans la chapelle , et le même soir , les gens du podestat arrêtèrent Giuliano, le procureur de Tabbé , sur les indices données par Albertaccio et ses amis. Après un examen assez long, le podestat laissa aller Giuliano , en lui disant de se représenter le lendemain. Mais lorsque, revenu chez moi, )e fis réflexion à son arrestation et surtout à la loi qui venait d'être portée, je pris le parti de le faire éloigner de Florence, ainsi que son frère Francesco , Lapo de Rascoli, et mon valet Santi. Je les envoyai donc tous k Yaldipesa, en les recommandant à quelqu'un qui connaissait toute cette affaire, mais qui n'y avait pas pris part. Le jour suivant, le podestat demanda serOîiiliano, qui ne vint pas. Alors je fus demandé niéA--méme, et je comparus. Le magistrat me dit que si ser Giuliano ne se présentait pas, il procéderait contre moi; je dis que j'ignorais où était ser Giuliano, et l'on me renvoya. Le troisième jour, on me fit encore appeler, avec L'intention, commet je lai su depuis.
33o FLORENCE.
de nie retenir. Je me présentai , on me fit subir un long interrogatoire accompagné de beaucoup de menaces, et enfin on me laissa encore aller, en me recommandant de revenir le lendemain. A ce quatrième jour , je résolus d'aller deyant les seigneurs et de dire tout ce que je savais , craignant que quelqu'un, au fait de l'affaire, ne prévint ma révélation , et ne fit alors retomber sur moi tous les terribles effets de la nouvelle loi. J'avouai donc tout, ce qui fut cause que les seigneurs et les collèges adressèrent un bulletin au podestat, pour qu'il instruisit un procès contre tous ceux que j'avais nommés : Santi mon valet, ser Giuliano le procureur, son frère Francesco» etLapo deRas- 1[^oli; et pour qu'il les condamnât dans leurs biens et leurs personnes ; que pour moi , s'il était reconnu que je ne m'étais pat rendu coupable , ils voulaient que je fusse mis en liberté. Le procès intenté, les quatre nommés ci-dessus furent sommés de comparaître , ce qu'ils se gardèrent bien de faiie, crainte de la potence. Je fus le seul qui meprésentai. Après l'examen que j'eus à subir, on me laissa libre sous la caution de ( 3^000 ) trois mille florins , et quand l'espace de temps déterminé fut écoulé , le podestat condamna mon valet Santi a huit cents florins d'amende ; Lapo Francesco et le prp^^urenr Giuliano à cinq cents chacun , et de plus, tous les quatre à l'exil, hors des environs de Florence, pendant trois ans.
t Dura nt ce procès, j'eus l'occasion de reconnaître ceux qui avaient de la haine contre ma famille, et les persotinês dont l'amitié ne m'a pas abandonné dans le malheur. Voici les noms des uns et
des autres. ( Suivent quarante ou cinquante noms. ) '
» Nos seigneurs youlnrent que les peines infligées fussent dures, parce qu'il y avait eu un de leurs serviteurs compromis, le moine gardien de Tabbé^ attaché à la commune. Lapo paya son amende ; je payai celle de mon serviteur Santi , ettous deux subirent leur exil. Quant aux autres, ils restèrent en exil et sous le poids de la condamnation de Famende.
9 Mes enfants,en vous nommant ceuxqui m'ont été favorables et ceux qui m'ont nui dans cette triste affaire, c'est seulement avec Tintentipu que vous conserviez de la reoonnaissance envers les premiers, et que nos descendants n'exercent aucune vengeance «contre ceux qui m'ont desservi. En outre, je vous ai instruits des détails de ce procès, afin de vous faire connaître ce qui arrive quand on veut lutter contre les grands et les puissants, et surtout lorsqu'on se mêle d'affaires qui touchent aux biens ecclésiastiques. »
Les suites de cette affaire causèrent une foule de désagréments à Buonacorso et à sa famille. Il en donne un long détail qui est loin d'avoir l'intérêt de ce qui précède.
1 4 1 3. Dans cette niéme année, le pape Jean XXII s'étant échappé de Rome, au moment de la prise de cette ville par Ladislas, roi de Naples, le pontife se dirigea vers Florence, etAous les magistrats de la ville allèrent au-devant SIk lui. Les affaires entre ces deux princes furent arrangées et la paix condue. L'année suivante , i4i 4? buonacorso fut chargé de reconduire le pape Jean XXII à Avi-
33a FLORENCE.
gnon. Le voyage se fit par mer sur des galères. Au retour, Buonacorso Pitti a d'abord l'envie de suivre son chemin par terre; mais les dangers de toute espèce dontilest menacésurles routes lui font prendre la résolution de s'embarquer. Parti de Marseilie,il reste dix- huit jours en mer avant d'arriver
, àPise,lesmauvaistemps le chassant vers l'Afrique où il craignait d'être pris par les Barbaresques.
. «Pendant cette traversée, dit-il, ce ne furent pas les mauvais temps, l'ennui et quelquefois la douleur d'être heurté et foulé aux pieds dans le vaisseau, ni même la crainte d'être fait esclave, qui me donnèrent le plus de tourments d'esprit; c'était l'idée que mes ennemis à Florence , que cette coterie qui s'était opposée à la paix entre le roi Ladislas et le pape, et qui faisait un crime à moi et à mon frère d'y avoir coopéré, n'intriguât en mon absence, ne trouvât moyeA de nae présenter comme coupable, en n'étant pas revenu à temps, et qu'elle ne me fit éloigner des emplois publics pour deux ans. Heureusement, arrivé à Pise, j'appris que mon frère avait obtenu pour moi une prolongation d'un mois, à cause de mon voyage, en sorte que je me trouvai en règle pour entrer dans ma charge. »
En i4i6, il est successivement élu de l'office de la gabelle et de celui des portes de Florence; commissaire et ambassadeur à Foligno, l'un des consuls de la lai^e, et gonfalonier de justice. Toutes ces magillfratures ou emplois étaient renouvelés tous les deux mois. Il continue:
a En 14179 ^^^ mois de juillet, on sentit quelques atteintes de la peste. Je partis de Florence pour
aller âPise, avec tous mes enfants et ma femme» enceinte de cinq mois. Deux jours après, mon frère* Louis, sa femme et ses sept enfants, puis mon neveu Neri, sa femme et quatre enfants, vinrent nous rejoindre. Le i3 août, Neri rçndit Fâmc à Dieu; au yingt*deux septembre suivant, mon frèreLouiset Brindella, sa fille, âgée de douze ans,^ moururent aussi.
» Ayantappris que Saint-Giminianoétaitexempt de la peste, j'y conduisis ma famille et celle des deux défunts , ma femme et nos sept enfants , la femme de Louis avec sept enfants, celle de Nerî avec quatre, plus trois servantes, trois domestiques et moi, ce qui faisait vingt-huit personnes à nourrir, sans compter quatre chevaux que j'avais emmenés. Ce qui m'avait décidé à aller à Saint- Giminiano, était ma désignation pour y entrer podestatau 1 7 de novembre. Cette année fut lourde pour moi. Les enfants de Louis restèrent débiteurs lorsque Ton eut repris quinze cents florins pour les dots des deux femmes que mon frère avait eues. Il en fut de même pour les enfants de Neri, quand on eut prélevé mille florins pour la dot de leur mère* On doit penser ce qu'il m'en coûta pour satisfaire les deux veuves et ne pas tes< mettre dans le cas de laisser là les enfants^ surtout celle de Neri, qui n'avait que vingt-cinq ans. Avant tous ces sacrifices, j'avais déjà payé à Pise près de deux cents florins d'or pour les médecins, les drogues et tout le deuil des deux familles. Quant au voyage de Pise àSaint-6iminîano>eticomptaatles voitures, les droits de gabelles, laûourriture et les frais aux églises, il m'en coûta , pour le transport
de nos trois familles, vingt-huit florins neufs d*or. Or, je n'ai de rente qu'environ cent cinquante florins d'or. Je mis donc toute mon espérance en Dieu et dans les emplois rétribués.
»Le 26 octobre 1417? mon nom fut tiré de la bourse du scrutin, pour être élu gonfalonier de justice. Mais comme*, d'une autre part, mon nom fut trouvé sur le tableau , parce que je n'avais pas acquitté deux emprunts qui furent imposés sur ceux qui s'étaient absentés de Florence pour fuir la peste, on raya mon nom sorti de la bourse du scrutin, bien que le délai pour le paiement de l'emprunt ne fût pas expiré. Les seigneurs et les collèges restreignirent de leur autorité les dix jours de délai. L'arrêt fut promulgué à Florence; mais comme j'étais à Pise, je n'en eus pas connaissance à temps, ce qui me fit grand tort.
» i4i8. Le i3 juin, je fus élu ambassadeur pour aller à Sarzanna, et être arbitre d'un diflférendqui s'était élevé entre le doge de Gènes et une petite ville fortifiée dépendante de Florence. Je priai que l'on me dispensât de cette commission, à cause de quelques affaires importantes que j'avais à suivre. Les seîgneui:8 et les collèges m'exemptèrent de cette charge. — Le aa de septembre, Bartolomca, fille de Francesco des Pitti, fut fiancée et reçut l'anneau de Bartolomeo-Gregorio des Ubertini. Il reçut trois cent cinquante francs d'or de dot, et donna à son épouse une robe de rosat ( espèce d-étoffe de laine ) , qui coûta vingt-huit florins et demi d'or.
»Le 18 de novembre ( i4i8), mon fils Luca acheta le fonds de terre et la maison de feu Robert
des Rossi à Florence, pour le prix de quatre cent cinquante florins d'or ( ô,4oo francs) (i).
« 1 419- Le q4 d'avril, je comptai tous les arbres de notre jardin qui rapportent du fruit, en faisant exception des noisetiers. En voici le détail :
Figuiers, 464. — Pêchers, 466. — Pruniers, 80. — Cerisiers, 58. — Amandiers, 24. — - Pommiers, 25. — Poiriers ,46. — Orangers , 6. — Grenadiers, 7. — Pommiers ou Cognassiers, 2. — Noyers, 4. — Merisiers, 9. — Oliviers, 60.
~ Ce qui fait en tout cinq cent soixante et onze arbres et quelques autres qui ne donnent pas encore de fruits, mais qui produiront bientôt s'ils ne meurent pas.»
A la suite de ce paragraphe , Buonacorso Pitti donne un tableau chronologique de ses nombreux voyages, sans omettre les noms des villes et des villages les plus humbles par lesquels il est passé.
Puis , après une énumération détaillée de toutes les magistratures et des emplois qu'il a exercés jusqu'en i4^3, il ajoute :
« i4^2*L6 122 septembre de cette année, je pris la résolution de pardonner toutes les injures qui m'avaient été faites, particulièrement par les Fibindacci de Rascoli. Je me présentai donc au palais des seigneurs, avec Pandolfe de Rascoli , où
(1) On pense que c'est sur ce terrain que Luca Pitti fit construire le (kand-Palais à Florence , qui porte encore son nom et qui est devenu la résidence impériale des grands-ducs de Toscane.
Pandolfc lui-même promit pour lui, ses frères, SCS enfants, ses neveux et parents, de me traiter à l'avenir, moi, mon frère, mes enfants et mes neveux, en bons amis. De mon côté, je lui fis la même promesse au nom de tous les miens , et je tiens mémoire de ce fait, afin que vous mes frères, mes enfants et neveux, vous vous y conformiez, car telle est ma volonté.
• 1 4^23. Ayant été nommé capitaine de Caslelcaro en Ro magne (i), je chargeai mon fils Luca de ma procuration générale. Pendant que je remplissais cet oflice de capitaine, il arriva à Castelcaro, que sept habitants de Forli, tous Gibelins, formèrent le projet de livrer la ville aux gens du duc de Milan, pendant une nuit de carnaval. L'un de ces sept hommes était forgeron et avait feit une fausse clef des portes. Je les arrêtai tous et leur fis couper la tête. Il est bon que l'on sache qu'en cette ville de Castelcaro, il y à bien plus de 6ibe> lins que de Guelfes, et qu'il y à trente ans environs les Gibelins y ont exercé des cruautés horribles envers les Guelfes, sans épargner leurs femmes ni même leurs enfants.
» Pendant cette même année,quandj'étai8 à Castelcaro, ayant appris que la peste (2) commençait à se faire sentir à Yaldipesa, j'écrivis à mon fils
(i) Ainsi qu'à Florence, c'était l'uscige, dans la plupart des £(ats ûe lltalie, de choisir poar remplir les maf^strataresetles emplois militaires» des dloyens d'an aaire État , afin d'éviter la parUalité entre les fomilles , les factions ou les coteries.
(2) Cette peste ne fut pas très forte, mais die dura presque deux ans à Florence. Les villes de Prato et de Pistoia en forent également affligées.
Luca qui y demeurait avec ses enfants et Fîoretla, sa femme, d'en sortir promptement, et d'aller dans un lieu où la peste aurait sévi, mais serait passée. Il alla à Pescia où il loua une maison meublée, pour le prix de quatre florins d'or par mois. Je ne tardai pas à lui envoyer une partie de mes enfants à Pescia, où nous allâmes ma femme et moi les^retrouver quelque temps après. La maison était si petite pour seize personnes que nous étions, que je fus forcé d'aller coucher dans une habitation voisine, ce qui me coûta trois livres par mois.
» 1424* Au mois de mai, madame Margherita, veuve de feu Franco Acciaiuali, vint chez moi s'établir avec sa fille Laudomine et son gendre Nerozo, mon neveu. Ils restèrent avec leurs domestiques jusqu'au mois de mai de l'année suivante, 1426. Pendant leur séjour, Laudomine mit au jour une fille à laquelle on donna le nom de Biondella. Je donnerai ici une note dont ma femme a une copie, sur laquelle j'ai indiqué tous les objets que mon neveu a emportés, afin que, dans le cas où il faudrait rendre la dot de Laudomine, on pût faire entrer en ligne de compte , pour la restituer, les objets que Nerozo a fournis à sa femme. La dot promise est de quatorze cents florins d'or (douze mille huit cents francs).
Objets venant de Nerozo*
Flor, d*or.
Une robe de soie et d'or, avec fonrr are , estimée. ... -100
Une robe de rosat doublée de taffetas. ^ ....... 45
Une robe de drap de soie et or, cramoisie^ doublée de
laiïetas vert , g 20
Il 22
Flor. d*or.
Une robe de rosat double. <8
Une robe de drap soie et or, eu velours 40
Une robe couleur capucine, doublée en petit gris. ... 45
Un manteau noir 8
Objets venant fie Lavdomine,
Une robe de drap or et soie . I petites flenra» 75
Une robe de rosat doub'ée de taffetas 60
Trois ceintures d'argçnt. . . s .** 3t
Uqe émeraude, un diamant, un collier d'argent et un
peiit coffre d'ivoire, estimés ensemble 50
» i!\2'j. Le 1 1 de mai, mon fils Luca Pi tti, patron d'une galère, est parti de Lîvourue. ( Luca avait alors trente-cinq ans. )
• i4^9« Rosso di Giovanni des Médicis est mort leSi de juillet de cette année.
» i43o. Le 8 d'août, est mort mon frère Bartch Ipméo. »
Ainsi finit la chronique de Buonacorso Pitti) comprenaAt trente-cinq années de sa vie. II était âgé de soixante-seize ans , lorsqu'il en écrivit la dernière ligne. On trouve rarement de^ mémoire^ qui jetteut autant de jour sur la vie politique e( sur les habitudes journalières d'un citoyen , qi|| ne fut ni assez distingué par 3op géaie, ni placi dans une position soQÎale assez humble pouuf qu'on le mette hors de ligne ou qu'il ne fasse naître aucun intérêt. Issu d'une famille assez illustre, s|donné au commerce comme tous les citoyens de sQp pays, instruit par l'expérience et les voyages, chargé successivement des' divers magistrature et emplois que les Florentins revêtaient et quit-
MCKUKS. 33g
taient de mois en mois ; Buonacor^o Pitti, avec sa chronique, fait comprendre cette vie d agita* tion, de tracassmes, d'intrigues et de vengeances, qui était celle de toutes les familles de Florence parvenues à quelque illustration par Timportance personnelle, les richesses ou les talents de quelques uns de leurs membres.
On peut dire que Buonacorso Pitli est le Florentin-modèle du xv* siècle 5 brave de sa personne, mais n'ayant aucunement Finstinct militaire ; bon joueur dans sa jeunesse et généreux envers sa fa* mille, mais faisant toujours le compte de la dépense à la fin de la journée; et enfin homme probe au fond, mais ne perdant jamais l'occasion de prendre part au gouvernement, et se tenant toujours attentif à augmenter son bien-être et celui de sa famille.
Un trait qui caractérise tout à la fois la république florentine et son enfant Buonacorso Pitti, c'est la profession de banquier et de prêteur d'argent, toujours mêlée à la qualité d'ambassadeur. Ce fait très curieux et qu'aucun livre d'histoire ne développe aussi clairement que la chronique de Buonacorso Pitti, explique par quel art cette petite ville de Florence avait enfermé,, comme dans un réseau d'or, toutes les plus grandes puissances du monde civilisé, dont elle modifiait la volonté, dont elle anéantissait même souvent la force réelle par l'influence de ses richesses énormes. »
Comme tous les hommes bien élevés de son temps, Buonacoçso Piltî avait le goût des lettres et les cultivait même. 11 a laissé des poésies fort
mauvaises sans doute, s'il faut en juger parle sonnet qu'il fit pour célébrer son annoblissement. Mais enfin, il a légué à ses descendants un recueil de vers, héritage obligé de tous les Florentins ; et il parlait latin , ou selon la grammaire , pour employer Texpression du temps , ainsi qu'on l'a va pendant son ambassade auprès du roi de France Charles YI ; enfin , cet esprit d'économie minutieuse, qui présidait à toutes les actions de la vie de ce chef de famille, lui a fourni l'occasion de faire connaître souvent sa dépense journalière et jusqu'à l'étofie et à la valeur des vêtements ou des bijoux de ses enfants.
Le Yieox marché.— Peste de 1348, Décaraeron.— Anecdotes.
On- Tient de voir le citoyen de Florence , poursuivant ses vaes ambitieuses, n'oubliant pas le soin dé son commerce au milieu des magistratures et des ambassades dont il est chargé, et ne négligant rien pour son avancement et celui de sa famille. Observons-le maintenant sous des jours nouveaux ; curieux , railleur et badaud dans les rues de Florence, devenant vicieux dans les grandes calamités publiques ; porté à la galanterie , au libertinage même en couvrant ce défaut d'un voile emprunté à la doctrine de Platon. Mais quelque fidélité que l'on mette à reproduire la peinture des mœurs d'autrefois , rien ne peut remplacer celles qui ont été faites dans le temps' même que l'on veut peindre ; aussi aura-t~on recours cette fois encore aux récits tracés d'après nature. Francièsco Sachetti , le grand conteur d'anecdotes florentines , va d'abord nous faire connaître l'esprit des gens courant les rues et fréquentant les marchés ; il va nous peindre un vieux bourgeois ridicule , une populace niaise et impa-
tientc de nouveautés comme dans toutes les capitales, et mettant toute la ville de Florence en rumeur à propos de rien.
« Il y avait à Florence, dit donc Sachettî, qui écrivait en i383, un citoyen qui, bien que vieux, affectait de suivre les habitudes des jeunes gens. Il se nommait Nello , et demeurait non loin de Téglise de Sainte-Marie Majeure. Il avait la passion d'aller à cheval. Mais je n'ai jamais pu comprendre d'où il lirait les différentes montures qu'il a eues , tant elles étaient laides. Le dernier cheval qu'il se procura vers la fin de sa vie, fut le plus étrange de tous : une espèce dé chaineau iiMii^ qui , lorsqu'on le piquait de l'éperon ^ s'enlevait tout d'une pièce comme s'il eût été de boiO'*, lent et paresseux pour l'ordinaire, et tie retroiivant de vivacité que quand il voyait une junaont; Son indolence habituelle n'avait cependant rien qui dût étohner , car Te pauvre animal mangeait pl«i de sarments et de glands que de foin et d'aTOine^ • Il arriva qu'un jour Nello, se disposant à le montei*, l'avait attaché dans la rue auprès de la porte. Or le hasard amena, près de ehee lui, là on on vend le bois , une jument qui vint rôder fnrès du cheval de Nello , lequel, faisant un effort avec sa létc, rompit Tanneau auquel il était attache , «et ^e mit à courir de toutes ses forces après la jument qui s'enfuyait avec agilité. Nello , attiré par te bruit , sort de sa maison. Déjà les deux bëtes n'étaient plus en vue; mais, sur l'indication qu'on lui^donnê, qu'elles sont allées du côté de Sainte- Wfario Majeure, trotro homme, ma%ré ses'éperons qui le fout trébucher à ;tou9 le«i>pali j pimcldef
ruelles détournées et voit bientôt son cbeVftl et la jumetlt se débattant au inilieu des revendeuri« Aussitôt on ferme les boutiques comme en tttt jour d'émeute populaire. Mais la boucherie se to^ nait au milieu de la place ; les deux ohevAux y entrent 5 et en moins de rien ^ à force de sauts et de ruades ^ ils éparpillèrent et foulèrent sOus leurs pieds toutes les Tiandes étalées. Le maître de la jument était accouru aussi de son côté 5 armé d'un gourdin; il frappait sur son cheyal^ mais plus souvent sur celui de Nello dont il cherchait à modérer la fureur. Cette inégalité dans la c0r« rection fit naître une querelle entre les deux pro» priétairesi pendant laquelle le cheval etlajumônt^ quittant la boucherie , entrèrent dans la rue Cal« limala , où tous les marchands effrayés se hâtèrent de rentrer leurs draps et de fermer leurs boutiqueii — Hé bieni qu'est-ce que c'est? qU'est-il arrivé? demandaient-'ik tous. Cependant les deux ani-^ maux , ayant enfilé une ruelle qui conduit à Ot^ sanmichele, firent invasion dans le marché aux grains et renversèrent tQiis les sacs et les balances des marchands. Au milieu de ce tumulte, un groupe d'aveugles qui se tient toujours là , je loÀg des piliers , entendant du briiit et se sentant maltraités , se mirent à jouer du bâton , frappait à tort et à travers sur tout le monde. ISien des gens, se sentant frappés par des pauvres qu'ils ne savaient pas aveugles, voulaient leur faire un mauvais parti , tandis que d'autres s'égosillaient pour faire comprendre que ces gens n'y voyaient pas. Ce conflit de méprises augmenta le nombre des querelles et ^mena une mêlée générale à
344 TLOKESCE,
laquelle wirent se joindre N^o et rhomme à la lument se disputant et se colletant a^ec plus de fureur que jamais. Cependant les deux cheyaux , caracolant au milieu de la foule en rumeur débouchent enfin dans la place du Yieux-Palais.
» Les seigneurs et tous ceux qui les entourent voyant des fenêtres le peuple se précipiter furieux et en foule dans la place , ne doutèrent pas que la plèbe s'était levée en masse et que quelque révolution allait éclater. On ferme les portes du par lais, on fait armer toute la garde des seigneurs,* celle du Capitaine et celle de TExécuteur. La jument entra par hasard dans une petite cour près de l'appartement de l'Exécuteur qui , alarmé par ce bruit , se cacha , à demi armé qu'il était déjà , sous le lit d'un de ses notaires. Cependant les chevaux étant séparés après quelques horions donnés et rendus sur la place , le calme commença à se rétablir , et l'on reconduisit chez lui , en le plaisantant , le pauvre Nello , essoufflé, harassé de fatigue et ayant les pieds tout écorchés par ses éperons qui étalent passés sous ses semelles.
â Les seigneurs remis de leur crainte par ce qu'ils avaient vu det fenêtres du Palais , envoyèrent un commandant avec quelques gens armés , ayant ordre de calmer la multitude et de lui faire évacuer la place , ce qui était déjà fait.
> Il y avait déjà une heure que loutétait tranquille , lorsque le Podestat et le Capitaine , armés de toutes pièces , montèrent à cheval et , se présentèrent sur la place. Après avoir dit : Hé bien ! où sont-ils donc? que sont-ils devenus? ils se fi-
MOEURS. 34s
rent bafouer par le peu de gens présents , et reu« trèrent dans le palais.
» Le hasard youlut qu'à ce moment un citoyen avait besoin de parler à TËxécuteur. — Où est TExécuteur , que fait-il ? demandait ce citoyen au domestique du magistrat. — Je l'ai laissé mettant ses armes au commencement du tumultç , répondit le serviteur , mais depuis je ne Fai pas revu. Enfin ^^ après bien des recherches et en interrogeant quelqu'un qui était dans le secret , on parvint à retirer messer l'Exécuteur de dessous le lit, à moitié couvert de ses armes. On le tira de là tout couvert de paille , de poussière et de toiles d'araignées. Feignant donc de le venir chercher pour le tumulte de la place, le citoyen lui dit qu'il était indispensable qu'il y descendit pour rétablir le calme. Le pauvre Exécuteur, dans l'état où il était , monta à cheval , et ne s'aperçut du tour qu'on lui jouait que quand les passants se moquèrent de lui.
1 Alors il devint furieux et voulut intenter un procès contre Nello pour avoir troublé le repos public. Ce ne fut pas sans peine que les iieigneurs, qui s'étaient amusés de toute cette ave^nture, parvinrent à fairç désister l'Exécuteur de son enquête. Ce dernier tint bon pendant ^OU^tre jours, menaçant, si l'on ne voulait pas. fiare le procès à Nello , de rendre sa baguette et de se démettre de sa magistrature. Enfin il se rendit au vœu des seigii^urs en se disant que sa couscience était à couvert, après l'insistance qu'il avait mise pour procéder. »
Le peuple florentin , que l'on a comparé plu-
sieurs fois à celui de Fatitique Ailièties et qui a quelque ressemblance avec celui de Paris , a tottjours été enclin à la plaisanterie et disposé à médire spirituellement de tout. Dante , ce poëte si grave ^ avait une tendance invincible yers k satire. Il ne s'y montre jamais plaisant , et on peut le trouver parfois injuste. On ne saurait comprendre pourquoi il s'est décidé à mettre dans son enfer Brunetto Latini, son maître, et l'un des plus nobles citoyens de Florence , Farinata des Ûberti. Si on lui pardonne , en raison de son exil , ses imprécations contre sa ville natale , oil peut le taxer d'ingratitude au moins envers Fa^ rinata , qui a empêché Florence d'être détruite. Mais la satire sérieuse ne se trouve guère que dans les. trois cantiques du premier poëte florentin; ordinairement elle est badine , comme dans la nouvelle tirée du recueil de Francesco Sachetti , que l'on a citée précisément parce qu'elle donne une idée fort exacte du caractère et de l'esprit du peuple florentin.
On conçoit sans peine comment de ce goût pour la satire on descend jusqu'au commérage ^ dans une ville où tant de familles rivales , à l'occsh sion des richesses , du pouvoir et des honneurs , avaieiit tant de facilité et d'ocoasions de divulguer leurs travers et leurs faiblesses réciproques. C'est ce qui explique le grand nombre (^'auteurs qui ont écrit des Nouvelles , pour la plupart anecdotes véritables', ainsi que le grand succès qu'eut à Florence ce genre d'écrits. Beaucoup de celles de J. Boccace , et presque tous les récits de François Sachetti , ne forment souvent qu'Une gazette
MOBUAd. 34?
satirique , rapportant ce qui s'est passé en TofiH cane dans la dernière moitié du xiv'' siècle. Celles de Sachetti, beaucoup moins recommandables soiis le rapport littéraire que celles de Boccace ^ sont très curieuses et fort instructiTes quand on veut étudier à fond les mœurs et les usages fld-' tentins.
Mais la composition du Décaméron de Boocacë se lie à un événement d'une trop grande îioDipor-^ tancé , pour que Ton ne donne pas connaissance! de l'occasion qui a fait composer ce livre.
La plus ancienne invasion de la peste à Florence date de \3aS. Depuis cette année jusqu'en 1 633, ce fléau a pesé vingt-deux fois, avec plus ou moins de force, sur cette ville, mais Jamais il n'a été plus terrible qu'en i348. Voici ce qu*a écrit Boccace sur cette affreuse calamité dont il a été témoin :
« On était arrivé à la treize cent quarantehuitième année de la bienheureuse incarnation , quand, par l'influence des corps célestes etparl'effet delà colère de Dieu, qui voulut châtier les hommes pour leurs fautes , la peste , née dans les pays de l'Orient , vint et s'arrêta sur la belle ville • de Florence. Ce fléau passait décentrée en contrée *ju84ue vers l'Occident , frappant dos multitudes innombrables de créatures , shrts qu'aucune précaution, aucun moyen ^'puratif pussent en arrêter les terribles effets. En vain les magistrats redoublaient-ils de soin pour entretenir la propreté dans les villes ; en vain fermait-on les portes à cent qiie l'on savait attaqués du mal ; rien ne put en suspendre la marche et les progrès ; pas
nutoc les prières ni les processions des personnci pieuses pour apaiser la colère de Dieu.
• Ce fut au printemps de cette année i348 qae la peste commença ses ravages à Florence. Es OriesU on avait obsenré comme un sympiSoie cotain de mc^t^ Técoulement du sang par le va. Chez nous le signe fut tout autre. Dès que ks liommes ou les femmes étaient attaqués du msl, i Finstant des gonflements , des tumeurs de la grosseur d'une pomme ou d'un œuf, se déda> raient aux aines et sous les aisselles. On vit souvent aussi ces tumeurs mortelles se montrer sur d'au* très parties du corps où dies finissaient par se transformer en taches noires et livides. Ces tumeurs et ces taches variaient de place et étaient plus ou moinsgrosses, plus ou moins larges. Quelques malades les avaient au bras et aux cuisses; alors elles étaient grosses et peu nombreuses. D'autres, au contraire, en étaiententièrementcouverts, mais eUes étaient nombreuses et petites. Ifaiis quelles que fussent la quantité ou l'étendue de ses tumeurs , elles étaient un signe certain de oiôrt.
> Soit que la nature du mal s'opposât àce qu'on pût le guérir, ou que l'ignorance de ceux qui le traitaient fût trop grande, aucuQ^ médecin , aucune remède ne prévalut contre lui. Et cependant ce^ n'était pas faute de guérisseurs ; car, sans compter les gens de l'art , homoi^ , femmes et enfants , tous s'en mêlaient. Quoi qu'il en fût , bien peu de malades furent sauvés , et ordinairement presque tous mouraient trois ou quatre jours après l'éruption des tumeurs , sans fièvre et sans autres accidents.
• La communication des malades avec cenx qui étaient encore sains, augmenta singulièrement le mal. Ce fut comme quand le feu touche à des corps secs et huileux. La contagion devint même si maligne , à mesure que le nombre de malades accrut , qu'on prenait le mal en parlant , en conversant et surtout en touchant les habits de ceux qui en étaient atteints. Yoici un fait que je dois rapporter puisque je l'ai vu , car je n'oserais le consigner ici , tant il est extraordinaire , si d'autres personnes dignes de foi n'en eussent pat elles*mémes été témoins. La contagion était si rapide et si efficace , dis-je , que non seulement rhomme communiquait la peste à son semblable j mais qu'elle atteignait même les animaux. J'ai vu deux porcs , après avoir remué les haillons d'un pauvre mort de la peste et s'en être battu les joues selon l'usage de ces animaux , qui tombée rent morts en moins d'une heure , sur ces haillons, et comme s'ils eussent été empoisonnés*
• Ces effets surprenants du mal firent naître mille idées 9 mille opinions bizarres dans Tesprit deshiH bitants. Une terreur invincible s'empara de quelques-uns que le fléau avait épai^és jusque-là , et les rendit inhumains et cruels ; ils abandon* nèrënt impitoyablement les malades. D'autres, êjwok qru reconnaître qu'un régime tempéré était UB préienratif certain contre Ic^^al , se réuniitent et s'enfismèrent pour vivre entre eux , ne faisant qu'un usage très modéré des nourritures les plus saines et des vins les plus délicats , et ayant soin en outre d'éviter tout espèce d'excès , de n'avoir aucune communication avec le dehors et de s'ih-
former attentivement des malheurs )ournalicrs qui arrivaient dans la ville. Ainsi garantis , ces gens passèrent les jours à entendre des concerts de musique et au milieu de plaisirs tranquilles.
» Entraînés par une opinion toute contraire, d'autres persuadèrent que boire, chanter et rire, que se livrer sans mesure à tous leurs goûts , à tous leurs appétits , était le plus sûr remède. D'a-^ près ce principe , ils allaient boire et faire le bruit jour et nuit dans les tavernes. Bien plus, lorsqu'ils étaient certains de trouver leurs aises dans des maisons particulières, ils s y établissaient. Rien n'était plus fréquent et plus facile, alors que chacun, se regardant comme voué à une mort car-* taine, laissait, la plupart dutemps^ ce qu'il possédait à l'abandon. Aussi, presque toutes les maisons étaient-^Ues envahiespar le premier occupant, qui en usait comme s'il en eût été le maitre. 11 faut le dire, cet abandon de la part des familles eut les suites les plus désastreuses; car les pestifàrés, au lieu d'être retenus , s'enfuirent de leurs demeures et portèrent la contagion de tous côtés.
» Dans cet abime d'afllictions et de misère oà notre ville se trouvait plongée, elle sévit privée bientôt encore de ^'autorité dés lois divines et humaines. Les prétnçs , les magistrats , ainsi que kf yutres citoyens, étaient sujets à la maladîeef a li mort, en sorte qife ne pouvant plus rempolleuv» devoirs , la population se croyait tout permii et se livrait sans freina ses passions.
» Quelques peyssonncs évitèrent ces deux excès; restées fixes dans leurs habitudes régulîiTes, elles se conteutfliieatf pour se soustraire à l'influonce