XI
La Poésie.
A travers la brusquerie et la fréquence des vicissitudes du gouvernement de Florence, on ne peut suivre sans admiration Tordre dans lequel se sont développés les grands résultats de la civilisation et les progrès de Fintelligence. A peine oette cité a-t-elle secoué le joug des empereurs et de leurs officiers ; à peine s'est-elle constituée en Commune indépendante, qu'elle organise régulièrement son commerce. En laoo, les deux éléments de vie pour une nation, l'indépendance politique et la source du bien-être pour les citoyens , étaient déjà trouvés et réunis. Ils présentaient même des ressources si grandes , qu'elles eussent suffi à toute autre ville que Florence, qui eût été de nature à vivre heureuse, mais sans gloire.
L'affranchissement politique de cette cité et la
richesse de ses citoyens ne furent que son point
de départ ; car elle était destinée à fournir une vie
intellectuelle et glorieuse, plus précoce, plus
régulière et plus complète que celle de toutes les nations modernes de l'Europe.
La plupart des autres peuples de FOccident et du Nord se sont distingués par des qualités spéciales et presque exclusiyes , jusqu'au commencement du XVI' siècle. Presque tous ont été guerriers, se sontconstitués en monarchie; ont adapté la législation romaine à leurs Usages, puis sont devenus plus ou moins puissants par la force matérielle. Enfin, ce n'est que quand ils sont arrivés à ce point, de i5oo à 1600, et que, mus plutôt, à ce qu'il semble, par la curiosité que par le besoin, on les voit se livrer à l'étude des sciences, des lettres et des arts.
A Florence , le développement des facultâ^Jiumaines a non seulement commencé trois alècles plus tôt, piais il s'est fait dans un ordre tout contraire. La poésie apparaît d'abord pendant le XIII'' et le xiv'' siècle ; les arts lui succèdent «t fleurissent jusqu'à la fin du xvi*" ; puis lès sciences se développent au xva*; et enfin le règne dee lois s'étabUt au xviii«.
Dante a été pour Florence, pour la Toscane, pour toute Tltcdie même , ce qu'Orphée, Homère et Pythagore furent pour la Grèce antique : wt poëte religieia , national, qui féconda les germes de toutes les connaissances humaines dans sa patrie et fixa la langue du pays*
Quelles qu'aient été l'étendue et la nature des connaissances scientifiques que possédait Dante à rage de3Ô ans vers i3oo, personne n'ignore que par le savoir acquis cet homme était supérieur à ses contemporaines les plus distingués. Inbude la
PHILOSOPHIE. igÔ
lecture des auteurs latins que l'on possédait alors; tout plein des idées d'Aristote et de Platon, dont la coonaissance lui était venue par les extraits traduits d'après les auteurs arabes , il était lia)>ile théologien 9 cultivait, comme il le dit luimême, les arts du dessin et de la musique, et était doué d'un instinct merveilleux pour la poésie.
Cependant, ces nombreux avantages n'auraient peut-être pas su0i pour placer Dante si haut qu'il est dans Fopinion des hommes, sans une circonstance dépendante de l'époque à laquelle il est venu au monde. Pendant le xm'' siècle, la langue italienne, qui jusque-là n'avait eu qu'un caractère mixte tenant du provençal et du sicilien, s affranchit de cette double tyrannie, et se constitua en langue toscane. Cette métamorphose s'opéra par l'intermédiaire de plusieurs écrivains, tels que firuido Guinicelli , Guido Cavalcanti , Frère Guitr Cône, et Brimetto Latini, If^quel passe pour avpi^:' été le maître de Dante. Le mérite .d^ ces littérar teurs, de ces hommes quî^ les premiers, opt rasr semblé et ordonné les matériaux propres à former la langue toscane, est fort gtand, et leurs travaux ne seront jamais oubliés. Mais à peine Dante se fut-41 emparé de l'instrument nouveau qui vêi^ait d'être ébauché, de cette langue toscane dégrossie par ses courageux prédécesseurs , que ce g^and écrivaiu acheva 1q grand œuvre commencé , et fîxa^ on peut le dire, les priacipeset le caractère delà langue italienne, puisque, apirès cinq siècles accomplis, sa poésie est encore aujourd'hui popu^ laire dans toute la Péninsule^
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Rien ne prouve mieux la reconnaissance res* pectueuse et juste que les nations portent naturellement aux hommes qui trouvent et fixent le caractère propre à leurs langues, que la gloire dont est environné en France le nom de Malherbe. Cet écrivain, cet élégant versificateur, il faut le dire , n'a traité aucun de ces sujets , n'a émis au* cune de ces opinions, n'a même jamais exprimé de ces images qui captivent fortement l'attention, les goûts ; ou les passions d'un peuple; et cependant , par cela seul qu'il a deviné le génie de la langue française, et qu'il en a déterminé le véritable caractère dans quelques pages de vers et de prose , chacun répète en France, depuis deux siècles : « enfin Malherbe vint! » .
Mais si l'on se figure un génie poétique de la plus haute portée, soutenu par des études théologiques, philosophiques et Uttérairës; excité d'ailleurs par le feu des passions politiques les plus violentes ; placé dans un siècle, et au milieu d'une république où des catastrophes abruptes et fréquentés amenaient tant de changements de for-; tune, faisaient commettre tant de crimes et briller si peu de vertus; si l'on se figure ce poète, superbe de l'élévation de son intelligence et de son âme, porté d'abord aux premières magistratures, puis ignominieusement banni, et traînant les quinze dernières années de sa vie dans lexil , oh s'explique comment ce que ce génie a amoncelé d'idées élevées, de peintures palpitantes dans un langage nouveau alors, mais que sa nation adopta aussitôt pour sa langue, a dû exciter d'admiration et bientôt après de reconnaissance.
La qualité de prince des poètes toscans a valu à Dante l'empire qu'il exerce encore sur les peuples qui parlent sa langue. S'il n'eût fait, cooime beau* coup de ses Tcontemporains , que constater en prose ou en vers médiocres les idées et les passions de son siècle et les siennes, sa. renommée, brillante peut être, n'eût été que passagère. C'est à son instinct de linguiste et de grand écrivain qu'il doit la gloire, non seulement d'avoir préservé de l'oubli les opinions de son temps , mais d'en avoir fait un corps de doctrine qui a donné l'impulsion à l'étude des sciences morales, des lettres et des arts à Florence.
Tous les ouvrages poétiques de Dante, même dans les parties ou il a mis les traits les plus durs de la satire , ou des peintures gracieuses des passions humaines, sont soumis à une idée théo*logique et à une doctrine morale extrêmement sévère. Très versé dans les disputes de la théologie, Dante ne craint pas d'agiter fréquemment les questions les plus ardues de cette science. Savant, érudit, et tout rempli de la lecture de la Bible et des histoires profanes de l'antiquité, il procède habituellement pour raisonner, par allusion à des faits ou à des personnages historiques dont il indique à peine le caractère et les noms. Constamment il oppose ou rapproche les philosophes et les grands hommes de l'antiquité aux apôtres et aux saints personnages de la religion chrétienne. Quant aux hommes de sa nation et de son temps qu'il met si souvent en scène , il ne les peint et ne les désigne fort souvent que ^par d^s traits particuliers de leurs vies, ou des péri-
igS FLORENCE.
phrases mordantes et satiriques dont lei contemporains seuls pouvaient saisir toute la vigijéur et l'à-propos.
Les idées que Dante se formait de la doctrine de Platon étaient sans doute fort confuses , cependant il en parle souvent et tout porte à croire que le personnage symbolique et mystique de Béatrice, qui figure dans ses trois cantiques, ainsi que Famour chaste et épuré que Dante exprime pour cette femme céleste , sont des idées et des peintures dont on trouve l'origine dans les ouvrages de Platon.
Quoi qu'il en soit de cette question étrangère id, il est facile de se rendre compte, d*après Fexposé de toutes les difficultés théologiques , phi^ losophiques et historiques, queprésentecônstam" ment la lecture des poésies de Dante, combien la sagacité et l'érudition des lecteurs furent mises à l'épreuve quand ces ouvrages parurent. Il fallut nécessairement que les vers de Dante et que sa lan-* gue nouvelle eussent un grand attrait, pour que les lecteurs de toutes les classes se décidassent à les lire malgré la difficulté que devait sans cesse leur offrir l'interprétation du sens*
Mais il est un fait certain , c'est que peu de livres ont eu un succès de vogue aussi complet que les trois cantiques de Dante. Or le résultat de la lecture de cet ouvrage fut de familiariser toutes les classes de la société italienne au xiv* siècle avec les idées de théologie , de platonisme , de philosophie, de morale^ d'histoire et de politique , renfermées dans les poésies de Dante. Un avantage non moins grand pour la nation italienne, ce fut.
en apprenant sa langue dans l^s vers d'Alighieri , de s'habituer presque en naissant à une langue poé^ tique qui devint vraiment populaire.
Sans faire le moindre rapprochement entre le mérite des poésies^d'Homère et celui des compo* si tiens de Dante, on peut reconnaître cependant des qualité» qui leur sont communes, EUes ont servi de jioiQt de départ en Grèce et dans l'Italie moderne aur développement de touteè les connais sances humaines; elles ont habitué les deux nations^dès les premiers temps deleur constitution politique, à s'occuper des anciennes traditions religieuses , morales et scientifiques; et enfin elles ont été cause que la langue parlée communément n*a point été distinctement séparée de la langue poétique, comme cela est arrivé chez les Romains dans l'antiquité et chez la plupart des nations modernes de l'Europe.
Une langue poétique , religieuse et scientifique une fois populaire , toutes les conntissances qu'elle exprime et qu'elle développe ne tardent pas à le devenir également. Ce phénomène eut lieu à Florence à partir du commencement du xiv'' siècle. Il serait sans doute ridicule de prétendre que la masse de ce peuple formât up corps de âavants ; mais on avance seulement qu'une population de citoyens qui , en 1 3 1 5 , lisait avec avidité des récits tels que ceux qui se trouvent à la fin du qua^r trième chant de l'Enfer, devait avoir une connaissance des héros, des philosophes, desmora-^. listes et des savants de l'antiquité, jusqu'au moyen âge, telle qu'il serait heureux que beaucoup
d'esprits cultivés de notre temps la possédassent au même degré.
Grâce au Dante , la population de Florence respira donc de bonne heure le parfum de la science, ne fut jamais sujette à l'abrutissement de la barbarie, et tint toujours son esprit préocupé de trois grandes pensées , l'enfer, le purgatoire et le paradis, qui, à défaut de cônviotion religieuse, ont donné à tous les poètes , à toius les écrivains, ainsi qu'à tous les artistes de cette ville , un eatrainement et un langage poétiques, dont nul pays, excepté la Grèce antique, jie peut fournir d'exemple.
Le résultat important des inventions poétiques de Dante pour la culture des sciences morales, des lettres et des arts , est d'avoir présenté trois mondes qui, sans blesser la croyance des chrétiens de son temps,sont cependant tout-à-fait en dehors de ce qu'enseigne l'Église à leur sujet. L'Enfer peut passer pour une peinture satirique de la vie réelle; et en traversant le purgatoire où le poète montre le mélange du bien et du mal, Dante arrive à soll paradis , où il est introduit par Béatrice. Ce personnage féminin, presque rival de la Vierge, avait été, par sa rare beauté quand il habitait la terre , l'avertissement donné à Dante des perfections divines dont Béatrice devient le type , lorsqu'après sa mort elle monte au paradis. Cette idée d'une perfection divine commençant à apparaître sous la forme purement corporelle, appartient à Platon. Maisie mélange de certaines coquetteries mondaines avec la sévérité morale d'un être placé
au-dessus de l'humanité (P^^r^., chant xxxi), mais le soin que prend le poète de confondre en un seul et même sentiment l'amour terrestre et la charité divine , sont des idées qui caractérisent le néo-platonisme de Dante et qui l'ont rendu accessible à tous les esprits de son temps.
Ces idées plus ou moins heureuses , absurdes même si l'on veut , eurent, ainsi que cette multitude de personnages fantastiques mis en scène par Dante , le double avantage de permettre aux philosophes et aux moralistes de traiter des questions de métaphysique et de philosophie en dehors de la question catholique , et de fournir aux artistes une variété infinie de figures prises dans l'antiquité et modifiées par le génie du poète.
Dante donna lui-même l'exemple de la liberté de penser et de dire en brodant de la philosophie mystique sur le vieux thème de Platon. Il est sans doute bien difficile de le suivre dans les étranges commentaires qu'il a faits aux vers non moins étranges servant de texte à son banquet , mais tout lecteur attentif y dépouvrira à chaque ligne la pensée forte et téméraire d'un homme qui a soif de la vérité et qu'aucune considération n'arrête pour l'atteindre. Dans des matières moins obscures, il s'exprime avec plus de îforce encore. Ses poèmes sont remplis de reproches sanglants contre l'avarice des papes, contre la faiblesse de certains princes; et enfin, dans son livre delà Monarchie, il tranche en faveur des empereurs une question qui était restée indécise depuis trois cents ans jusqu'à lui.
On ne craint pas d avancer que Tobscurilé de
ce néo-platonistne dantesque n'ait été une sauTCgarde pour l'exercice de la pensée à laquelle les puissances de l'époque n'auraietit pas manqué d'apporter des obstacles si les matières traitées par les philosophes et les écrivains eussent été assez claires pour inspirer de l'inquiétude. Ce pla-* tonisme si vagu^ avait d'ailleurs le grand avantage d'ouvrir une carrière indéfinie à l'imagina tien, et de permettre aux penseurs de laisser aller leurs idées à l'aventure, dans un espace neutre «t flottant en quelque sorte autour de l'enceinte détet^* minée du catholicisme. Ce goût, cette prédilection que Dante a toujours montrés pour l'étude de l'antiquité ; le respect qu'il a toujours témoigné pour la mémoire et les écrits de Platon , d'Âristote , de Socrate, de Sénèque et de Boèce, éclate dans l'impartialité, si audacieuse pour son temps, avec laquelle il juge les grands hommes de l'antiquité païenne. Certes on doit s'étonner aujourd'hui de ce qu'un poète écrivant en Italie vers la fin du xiii** siècle « a placé dans le limbe qui précède l'enfer , Homère , Horace , Ovide et Lucain ; Hector, Énée , César et Penthesilée ; qu'il n'ait pas craint de faire entrer pêle-mêle dans ce lieu Brutus , Cornélie, Saladin , Démocril.e et Thaïes avec Orphée, Euclide, Hippocrate, Galien et Averroès , par cela seul que ces personnages illustres, bien que n'ayant pas reçu le baptême, ont montré des vertus ou des talents. [Enfer j chant, iv. )
Il faut en convenir, en i3*20,àlamortdeDante, quand ses poèmes et ses opinions avaient été lus et adoptés dans presque toute l'Italie et particulièrement à Florence, la voie ouverte à la pensée
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était déjà large, les connaissances positives en histoire sacrée et profane étaient généralement répandues , et le néo'-platonisme , précisément parce ^u'il était obscur , n'en présentait que plus d'attrait aux esprits curieux et méditatifs qu'il tenait sans cesse éveillés.
Dans les iteite premières années du xiv'' siècle, lorsque Dante vivait en exil , naquirent Pétrarque et Bôccace. On ne reviendra pas ici sur les détails déjà connus des glorieux travaux qu'ont entrepris ces. deux Florentins pour continuer l'œuvre de la renaissance de toutes les connaissances humaines commencée par Dante. Ce qu'il importe en ce moment est de suivre dans les productions de ces deux hommes les eflfets du néo-platonisme, dont la connaissance et le goûtleur furent transmis par les écrits de Dante. Le recueil des poésies ita-* lionnes de Pétrarque et l'amour platonique qui en, fait l'âme, sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de signaler ici l'idée poétique qui leur sert de base. Cependant on doit faire observer qu'il y a d'autres productions de Pétrarque où les doctrines philosophique et mystique de son prédéces^ seur sont suivies encore plus exactement que dans ses sonnets et ses canzons. Son chapitre de la Renommée est une imitation contiàuelle, tant pour le sens que par le choix des personnages réunis, des limbes décrits dans le iv" chant de l'En-» fer qui vient d'être cité. La Laure de Pétrarque , déjà assez ressemblante a Béatrice , dans le recueil des sonnets, prend tout-à-fait l'attitude sévère et le langage épuré de son modèle dans un dialogue
ao4 FLORENCE,
en prose latine où Pétrarque raisonne avec saint Augustin (i).
Quant à Boccace, sa prévention en faveur de la doctrine platonique se manifeste non seulement dans ses romans du Filocopo et de ^ Fiametta^ mais on en trouve souvent la trace dans son Deçàméron , et elle éclate dans la vie de Dante qu'il a écrite. Ce dernier ouvrage est encore un roman où Boccace a saiM^l'occasion de parler de Dante et de son système poétique , sur un ton d'enthousiasme qui , malgré Fexcellence du poète dont il parle, peut passer pour exagéré. Mais ce défaut même prouve qu'il avait chaudement épousé: ce système et que le public florentin partageait sa passion, puisqu'il n'a pas craint d'environner le berceau de Dante de toutes les circonstances merveilleuses qui se trouvent rapportées dans la vie d'Homère ou de Pindare.
Au surplus, ce qui ne peut laisser aucun doute sur l'empressement que Boccace, que les lettrés et le public lui-même mettaient, non seulement à se nourrir des beautés poétiques des trois cantiques de Dante, mais encore à en pénétrer le sens mystique, philosophique et moral, est la commission que la seigneurie de Florence donna en 1873 à Boccace, d'expliquer publiquement les ouvrages de cet écrivain, commission qui, après la mort de ce premier professeur , fut également confiée à d'autres savants, jusqu'en i4i2.
Il faut l'avouer, malgré les efforts réunis de ces
(i) De conlemplu munili.
doctes commentateurs, la doctrine théologîcoplatonique de Dante n'en devenait pas plus claire. Mais ce genre de difficulté, loin de rebuter les lecteurs des trois cantiques et du banquet , ne fît qulrrîter leur curiosité, et eut cela de salutaire pour les Florentins, qu'il les détourna des subtilités beaucoup plus dangereuses de la scolastique. Cependant, les soins pris par Pétrarque et Boccace , pour mettre la langue grecque en honneur à Florence, avaient porté leurs fruits; et ce qui démontre encore l'influence des doctrines dantesques sur les lettrés de ce pays, est le premier emploi que l'on y fit de la connaissance de la langue grecque. Marsile Ficin traduisit toutes les œuvres de Platon en latin. Déjà à l'arrivée de l'empereur Paléologue à Florence, en i439, les Florentins platoniciens s'étaient affermis dans leur doctrine ; mais quand ils eurent entendu Gémiste, le grave G ôme lui-même fut saisi d'adcaîration pour cette philosophie, et confia au jeune Marsile Ficin le soin d'organiser la fameuse académie platonicienne de Carreggi. On n'a point oublié les nobles folies qiie firent alors tant d'esprits du premier ordre en croyant réhabiliter un système philosophique de l'antiquité, dont la fusion avec le catholicisme devait amener, selon leurs espérances, la découverte de la vérité absolue. Cette illusion, entretenue par l'espèce d'enivrement que causaient la découverte et l'étude opiniâtre des auteurs de l'antiquité, se prolongea jusqu'à la fin du XVI' siècle ; tous les ouvrages d'esprit portèrent l'empreinte du platonisme. On peut affirmer même que depuis l'établissement de l'académie
platonicienne, les écrits de Dante ayant repris une nouvelle faveur , furent étudiés et imités avec plus d'empressement que jamais. Le banquet de Marsile Ficin et les sonnets avec commimtaires de Laurent-le-Magnifique en font foi; inentôt les traités sur la philosophie amoureuse se reproduisirent à Tinfini, et la tradition pure des doctrines poétiques et philosophiques de Dante se conserva jusque dans les vers de Yîttoria Golonna et du fameux artiste Michel-Ange, mort en i564*
Sans parler de la gloire qu ont répandue sur Florence les écrits de Dante, on doit recoanattre Tinfluence extraordinaire qu'a exercée sur toute la Toscane sa philosophie poétique. Aussi obscure qu'elle soit, elle eut cet immense avantage d'éveiller toutes les intelligences , de les orner d'une foule de faits curieux, et d'habituer les Florentins, livrés aux combinaisons du commerce et de la banque, à ne pouvoir se passer cependant d'une vie -intellectuelle. Par l'effet de la lecture et de l'étude difficile des compositions de Dante, Fkvrence devint un gymnase, où te peuple nouveau, jeune encore au xiv* siècle , exerçait la pénétration de son esprit , la force de sou jugement, et l'en*' semble des facultés de son intelligence, sur des sujets qui peuvent sembler puérils à nous autres vieilles nations aujourd'hui , mais qui , pour les Florentins d'alors, avaient le poids et toute l'im^ portance des plus sérieuses vérités. Florence fut élevée comme ces enfants qui ont le bonheur de commencer par lire la Bible^ Homère^ et les Mille et une Nuits, Son jugement ne se forma pas aux dépens de la vivacité et de l'étendue de son iraa-
PHILOSOPHIE. aO^
gination; elle eut une jeunesse vigoureuse, longue, et orageuse sans doute ^ mais elle a produit des hommes d'une trempe toute particulière ; elle a formé enfin des citoyens tels que ce Côme-rAncien qui^ né dans un comptoir, peu lettré, occupé pen-^ dant presque toute sa vie à combiner les spéculations d'une politique et d'un commerce immense^ , s'émut cependant en entendant Gémiste exposer la doctrine de Platon, et , rentré chez lui tout pensif, ordonna au jeune Marsile Ficin, à qui il avait fait enseigner le grec , de fonder l'académie platonicienne.
Sans Dante Alighieri , Florence, célèbre par son commerce, n'eût marché qu'à la suite de Tyr et deCartbage,etauroit sans doute été dépassée par l'Angleterre ; avec son poète philosophe , elle est devenue une rivale dangereuse pour Athènes.
Quelques esprits éclairés de notre temps reprochent à Pétrarque et à Boccace, ainsi qu'à l'ensemblç des écrivains, poètes et érudits italiens, des XIV* et xv* siècles , d'avoir fait prendre un biais fâcheux à l'impulsion que Dante avait donnée à la renaissance* Ils pensent que, si le chantre de Laure eût employé à composer en langue italienne tout le temps qu'il a mis à écrire des ouvrages latins qu'on ne lit plus guère, il eût non seulement augmenté sa propre gloire et étendu celle de la littérature de son pays , mais qu'il aurait encore donné à aes ouvrages une portée plus haute , une originalité plus frappante. Boccace a fait naître des observations à peu près semblables. On dé^ plor^ le temps que l'on prétend qu'il a perdu à feuilleter les auteurs de l'antiquité , à les copier de
sa main, et à composer aussi en langue latine. On va même jusqu'à blâmer le soin qu'il a pris de façonner sa prose italienne sur les modèles de l'éloquence antique , et de sacrifier souvent l'idiotisme toscan au nombre et à la symétrie de la phrase de Cicéron. Ces critiques, fondées sur quelques défauts de détail , ne peuvent cependant pas être appliquées à l'ensemble des travaux philosophiques et littéraires de Pétrarque et de Boccace. Ces deux hommes, dans le siècle où ils ont vécu , ont cédé à l'impulsion qui avait été donnée par Dante, leur prédécesseur. Comme lui et comme tous les écrivains, les artistes , ou les savants de l'époque de la renaissance, ils sont restés fidèles à ce qui fut regardé comme une vérité incontestable en Europe, jusqu'à Fontenelle et Voltaire ; Pétrarque et Boccace étaient persuadés que la philosophie , les arts et les sciences avaient été poussés à leur perfection chez les païens , et que la seule connaissance nouvelle qui eût une véritable importance, était la théologie servant de lien et d'âme à toutes les vérités matérielles que l'homme peut découvrir. Du moment que ceux qui désirent étudier l'époque de la renaissance avec impartialité , perdent de vue ce préjugé capital , il n'y a plus pour eux aucun moyen d'apprécier le mérite des hommes ni des œuvres de ce temps. On s'explique facilement qu'un lecteur du XIX* siècle ne veuille pas employer son temps à lire le poëme de t Afrique^ ou la Généalogie des Dieux; mais quand on condamne aveuglément la résolution et l'immense courage qu'il a fallu à Pétrarque et à Boccace pour composer ces ou-
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vriages ^ il est douteux que Ton ait toutes les qualités requises pour apprécier le mérite que renferment celles des compositions de ces grands écrivains qui sont restées célèbres. Les œuvres en prose latine de Pétrarque d'ailleurs , sont peut^ être ceux de ses écrits où l'homme se iiiontre le plus complètement 9 où il est a Taise sans cesser d'être poète, où il fait le mieux comprendre comment un homme de la i^naissance pouvait être un érudit consommé, sans cesser d'éprouver les délicatesses de l'amour, ni de se plaire au milieu du monde. Son Secret^ son Ascension au Mont- Vantoux^ ses descriptions de la cour d'Avignon^ 568 épttrès à Golà iRienzi , et le nombre infini de séï ijetttes familières^ où il peint avec tant de chaitiSB^'iet d'abmidon les joies, les regrets, et toutes%s passions intérieures cfui dévoraient son âme , sont des écrits dont le charnie est infinie Toutes les idées qui ont pu passer dans l'esprit deè hommes de la renaissance , sont réunies là , dans ce livre écrit par Pétrarque, l'homme le plus instruit, le plus éclairé, le plus sensible; Fespritle plu«vasteetlepiusélevédecettééjJoque. C'est dans l'ensemble de ce<îvre, qu'il est fecila tfe'Voîr que ]Péirarque, comme Daùlte, ainsi que tous les esprits solides du ^XrV* siècle , croyait qu'une fois la sçiepce des anciens retrouyée dans les livres , la lumière du christianisme compléterait la science universelle, €ft répandrait indéfiniment le bonheur sur tout le genre humain. Tel est l'esprit de la renaissunce, et l'abrégé des 'oeuvres de Pétrarque, où îl exprime une confiance parfaite dans les contiaissances acquises par les païens , et un es^ poir infini dans l'avenir de l'humanité.
Les Arts.
Ce rayon splendide de jeunesse ne dura qu'on instant. Le platonisme de Dante et de Pétrarque, en passant par le creuset des érudits , ne tarda pas à perdre de son éclat poétique. Mais cette essence de poésie, 4out les écrivains et les penseurs s'étaient enivrés, fut recueillie alors par les artif tes. S'emparant à leur tour de cet élément intellectuel, les architectes, les peintres et les statuaires le rendirent visible, sensible, palpitant même, par les édifices, dans les tableaux et parles statues^
Non cependant que l'architecture et les arts d'imitation n'eussent pas commencé à paraître ayant le XIV' siècle, et pendant les années où la philiH Sophie de pan te exerçait particuUèrement son empire; mais alors ils ne faisaient quç poindre, et ce n'est vraiment que quand Michel-Ange s'est fait connaître , que l'art, animé de l'esprit Dantesque, a exercé sur l'imagination et l'intelligence, des Florentins, un empire si fort, que le goût de oe peuple en a été modifié , et en reçut enfin le caractère particulier qui le distingue, Dante avait
PJÎILOSOPHIE. au
donné une direction à la pensée; Michel^^Àtlge traça celle du goût; et comme ces deux grands génies étaient d'une nature analogue, l'artiste ne fit que traduire avec des formes sensibles, les pensées, les opinions et les images du poète. Ausâi ces deux hommes puissants représentent-ils Florence tout entière; âme et corps, poésie et art. Leurs qualités sont même tellement fraternelles; le po*te est si grand peintre ; le sculpteur donne tant d'extension à sa pensée; enfin ce qu'il y a parfois de bizarre et d'incohérent en eux, se rapporte si éyidemment à la même source, que ces deux génies semblent n'être que le complément Tun de l'autre. Seulement Dante présida à l'ère de la poé3ie; Michel- Ange parcourut et ferma ceDes des arts^
Cependant, de même que Dante avait été précédé dans la carrière philosophique et poétique par des hommes distingués , Michel-Ange fut annoncé par des précurseurs dontleâ talents et les ouvrages sont imposante; et si Ton remonte jusqu'au berceau de la république de Florence , on est même firappé de l'ordre naturel et ma jestueUx dans lequel les beaux-arts se sont développés dans ce pays. Si l'on excepte les premières églises dont le plan et les décorations furent imités des anciennes bajsiliques romaines , Florence d'abord, ne renfermait d'autres édifices que des maisons, des palais sans ouvertures extérieures, flanqués de tours souvent fort hautes. Multipliées à l'infini ^ces tours , théâtres des^combats continuels, entre les Guelfes et les Gibelins,, furent réduites à une hauteur déterminée lorsque l'on commença les fortifications
qui entourent encore Florence. L'art ^ dans ces premiers temps , n'avoit eu pour olijet que le perfectionnement de ces forteresses privées, dont quel(}ties unes cependant furent ornées» de colonnettes et d'arceaux dans le goût de l'architecture du Bas-Empire.
Mais bientôt les premiers architectes Florentins jettent trois ponts sur TAmo, et dans le cours da xiiie siècle ; l'ancien Lapo (i) commence le Palaisde-Justice et celui de la Seigneurie. Enfin ArnoUb di Lapo continue les travaux entrepris par son prédécesseur, commence la construction de la cathédrale, de l'église de Sainte-Croix, et trace Ten-^ ceinte des dernières fortifications. En i3oo, &a avait donc déjà achevé et entrepris sur des plans vastes et grahdioses les monuments d'utilité fUr blique, ceux jugés nécessaires à prcrtéger la personne des magistrats et l'exéoution des lois ainsi que les deux ^lises principales de Florence. L'ar^ chitecture a donc précédé et commandé les autres arts dans cette ville comme cela était arrivé chez let nmciens en Egypte et en Grèce.
La sculpture avtdt été révélée aUx Flcireiltins par les Pisans. Depuis long^temps Nicolo de Pise avait cémis cet art en honneur dans sa ville, et fl est juste de lui attribuer un mérite dont les artistes florejutins surent profiter si htibilement, mais un siècle plus tard.
(x) Les hûtorieos iaittent de l'incertitiide sar Lapo Eanden qui à coD&truit les ponts, et Arnolfodi Lapo, élèye oh nefea ^o {irécèdent. Arnoifo quelle que soit son origine, est celui qnî a fourni les premiers plans et lait jeter les fondements de la Cathédrale. Yoy. Tasari.
PHILOSOPHIE. ai3
Quant à la peinture, son réveil à Florence est dû à Cimabuèé Le mérite de ses ouvrages ne peut être apprécié que comparativement au travail aride des artistes grecs qui l'ont immédiatement préoédé. Cependant son talent exerça une influence décisive sur lesprogrès de Tart de la peintlire. Mais si Ton compare le mérite intrinsèque de ses compositions, avjec celui des ouvrages d'Arnolfo di Lapo, l'avantage reste entièrement aux travaux de l'architecte. Ces (derniers oixcitent en. core Fa'âmiration aujourd'hui, tandis que les tableaux de Cimabuè ne présentent d'intérêt véritaBle* qu'à ceux qui étudient l'histoire de l'art. Ce qui sépare surtout les productions de ces deux artistes, c'est la di^érence de caractère et de style. Entraîné sans doute par les conditions d'utilité et de convenance, l'srrchitecte a saisi ^t fixé dans les proportions et l'apparence des palais fortifiés et des grandes %Iises dont il a fourni les plans, ce caractère ^sombre et élégant tout a |a fois qui sert de base au goût de l'école florentine; t^pdk que Cimabuè n'a Tait que 3Uivre les doctrines de récole grecque de Constantinople , en donnant seulement plus de corrélation et de vie à ses fir gures. En voyant les édifices commencés vers la fin du XIII' siècle à Florence on y sent la double influence des discordes civiles et du génie de Dante; les compositions du peintre Cimabuè, si l'on en excepte leur exécution aride, rappellent bien plutôt le style constantinopolitaiii que celui de Florence,
A l'ouverture du xiv** siècle, l'ej^emple dm Nicolà de Pise , les grands travaun; d'Àrnolfo à\
a 1 4 FLOAERCf.
Lapo et les beaux essais de Cimabuè^ aTa^ot déjà donné une forte impulsion aux trois arts cultivés par ces hommes célèlnres. Un génie nouveau vie tarda pas à paraître. Giotto de Flcwenoe, archn tecte^sculpteur et peintre, car pendant long-teiiq)s ces trois arts frères ne purent fleurir que sous la protection de la même intelligence, Giotto parut avec éclat. Cet homme, qui surpassa promptemc»Ql Cimabuècommepeintre,dontoncitepluffieursbonnes sculptures,fut désigné, en iSdo^pour continuer la direction des travaux de la cathédrale (Sainte- Marie de la Fleur) commencée par Amolfo dî Lapo« Fier conmie tous les hommes qui se sentent un grand mérite, peut-être Giotto ne voulut-il pas s» soumettre aux idées de son prédécesseur. Que ce soit pour ce motif, ou, si Vou veut, par respect au contraire pqur les idées de Lapo, Giotto, tout en continuant de Mtir le vaisseau, de l'élise, composa et érigea Tél^ante tour efi marl^re de couleur et ornée de sculptures qui s'élèVe â ia droite de rentrée de la cathédrale de Florence.. Le stjie de cet ouvrage est moins âpre et moins grandiose que celui des édifices de la composition d'Amolfa di Lapo ; toutefois, et faialgré sa grâce et sa gentillesse, il porte bien l'empreinte du goût flor^i*i tin.
Cependant l'art où Giotto a excellé, auquel il a fait faire de grands progrès, est la peinture. Ses ou-i vrages en ce genre n'ont pas seulement, oonune ceux de Cimabuè, un mérite comparatif, ils brillent encore par des qualités que le temps et le perfectionnement des procédés matériels de l'art n'ont pas éclipsées. Il y a du beau, de la graadeur
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dans l'attitude, les formes etrexpression des nombreux personnages sacrés, qu'il a peints dans l'église d'Assise, et plusieurs compositions assez vastes tracées par lui sur les murs du cimetière de Pise décèlent le talent qu'il possédait dans l'inyenlion pitteiissque. Sans trop s'en fier aux analogies que L'oji va proposer on pourrait cependant comparer Cimabuè aux premiei^s rimeurs qui ont annoncé Dante ; le style fort et national de l'architecture d'ArnoHb di Lapo rappellerait les grands "travaux de Dante même; et le noble et gracieux 4Siotto marcherait dans U même direction que Pétrarque* ^
Mais Giottb, qui a si heureusement appliqué le goût florentin aux compositions gracieuses,n'était pas un peintre dantesque. Son génie calme, serein, même en traitant les sujets les plus animés, semble bien plutôt se conformer aux doctrines de l'antique école grecque, et souvent ses peintures, celles d'Assise entre autres, rappellent les tableaux que l'on a retrou vés plusieurs siècles après à Herculanum et à Pompeï.
Quelques contemporains et la plupart des élè. vest de Giotto, ouvrent la série des artistes qui prirent pour sujet de leurs coinpositions, les personnages, les inventions ei les idées de Dante. Buffamâlco, les frères Orcagna, et Taddeo Gaddi, parmi les peintres célèbres de Florence pendant le premier tiers du xiv* siècle, sont ceux qui les premiers ont essayé de donner des formes réelles aux fantaisies poétiques de Dante. Considérés sous le point de vue de l'art, ces peintres n't>nt qu'un mérite secondaire. Ordinairement on
trouve dans leurs ouvrages ou «ue imitation assez servile de ceux de Giolto, ou des efforts parfois impuissants pour rendre avec le pinceau la prodigieuse hardiesse des images et des idées de l'auteur des trois Cantiques. C'est à* ces artistes que Von doit en Italie le modèle deft ^tiotupositions réguUèrement symétriques; rte sont eux qui ont imaginé de plçicer les êtres de inthire différente dans dés zones séparées , et de figurer le passage de la vie réelle à ceHe deT l'autre mondé, en faisant circuler de plan en jdan/ sur toute la superficie du tableau , de' longues jpirocessioas d'humains, d'âge, de sexe, et de conditioifs différents, dontles uns restent en purgatoire, tandisque d'autres tombent en enfbr, ou s'élancent vers le paradis. La chapelle deâ- Espagnols attenant au cloître de l'église Sainte-Marie-n>Nouvelle à Florence, renferme deux peintures de ce goût qui pourraient suffire pour faire apprécier le mériteet les défauts de ce genre. *L'unc représente l'Église militante, de la main de Simon Memmi, resté célèbre surtout par le sonnet que Pétrarque lui a ^'dressé; dans l'autre, Taddeo Gaddi a montré l'Église triomph^ate. Mais au cimetière de Pise, Buffamalco a représenté Dieu le père tenant entre ses brs^s les sept ciels décrits par Dante ; Andréa Orcagna, qui, déjà dans l'église même de Sainte- Marie-Nouvelle, avait peint le jugement universd et l'intérieur de l'enfer d'après Alighieri, a reproduit ces sujets sur les murs du Gampo-Santo.
La bizarrerie seule de ces peintures en disû^ mule la faiblesse. Il est facile de voir qu'eh<Jes composant les artistes n'ont été préoccupés que
de la traduction ser^ile de la partie matérielle des inTentions dantesques dont ils ont toujours laissé échapper Taspect grandiose et le sens profoad$ genre de poésie que Michel -Ange seul parmi les artistes a véritablement sentie et si heuretisementrendve. ( *
On ne doit cependant pas laisser 'passer le nom d'Orcagna saùs s'y arrêter. Il y eut deux frères de oe nom , Bernard et André , tous deux artistes. Ao^é, le plus habile, celui dont envient de s'oc* cOper, était architecfé,«sculpteur, peintre,et poète ibèlne, à ce qu'assure Yasari. Son goût pour les écrits de Dante eiplique la prédilctetion avec laquelle il prit habihiôllement pour sujet de ses tableaux Tenfet , le jugement universel et les mondes inconnus. Mais cet homme, dont les tableaux sont ' avant tout assez bizarres , a laissé dans la ville de Florence un monument d'architecture qui fait époque tout à la fois dans l'histoire de la république et de l'art. Jusqu'à la moitié du xiv* siècle, on avait coutume à Florence, lorsque les magistrats étaient renouvelés , de faire faire l'admission des nouveaux citoyens élus par leurs prédé-* oesseurs sur une espèce de balcon à fleur déterre, régnant autour du palais des seigneurs. C'était epcore de ce lieu que l'on haranguait le peuple lorsqu'il était convoqué au son de la cloche. L'intempérie fies saisons rendant souvent cet usage incommodé, fit prendre le parti au gouvernement florentin, en i35â, d'ordonner qu'on élevât près du palais une grande loge pour que les magistrats et les citoyens pussent s'y retirer dans les temps de pluie et vaquer aux affaires de la repu-
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blique. Andréa Orcagna fut chargé de ce travail, et ce qu'il présente de remarquable sont les archivoltes en plein cintre supportées par des piliers formés de colonnettes en faisceau. L'édifice dans son ensemble est élégant quoique grave, et il détermine en architecture le premier effort fait pour ramener cet art aux lois de l'architecture antique, les premiers pas de la renaissance.
L'art de la sculpture que Michel-Ange a élevé si haut, à Florence, dansle xvi* siècle, n'st pas suivi dans Tordre de son développement naturel le rang qu'il devait prendre. Doaatello , né en 1 383s et mort en i466, beaucoup plus d'un siècle par conséquent après Giotto , ne porta son art qu'au même degré de perfectionnement à peu près oà Giotto avait amené le sien. La sculpture était donc fort en retard. Pétrarque , connu par la variété de ses connaissances et de ses goûts, en fait l'observation au quarantième chapitre du livre premier de ses Remèdes contre la bonne et la mauvaise for« tune. Ce siècle , dit-il , en parlant du sien , qui se targue d'avoir tout inventé, même la peinture, n'ose cependant pas nier qu'il est inférieur dans l'art de la sculpture. En effet , la Judith tuant Holopherne , groupe de DonateUo, placé sous la loge dont 11 vient d'être question , est un ouvrage dont le mérite, relatif au temps de son exécution, ne peut être apprécié que par d'habiles connais-!' seurs. Pour cet art, les Florentins étaient donc en arrière sur les Pisans, qu'ils ont surpassés , il est vrai,deux siècles plus tard.Le fameux sculpteuren terre peinte et vernissée , Luca tlella Robbia , contemporain de DonateUo , produisait alors ces pré-^
cîeuses poteries sculptées, traitées^ d'après le sentiment de quelques connaisseurs, avec plus de talent que les ouvrages de Donatello. Toutefois le nom de Donatello se lie à la fondation d'un des établissements les plus fameux dansFhistoire des arts à Florence. Gôme l'Ancien lui confia la direction et l'arrangement de cette grande collection de morceaux de sculpture antique qu'il avait formée avec tant de soins, et dont la valeur fut estimée après sa mort à plus de vingt-huit lAille florins d'or , ( 336,000 francs ) . Pierre , fils de Gôme , l'augmenta singulièrement. Laurent-le-Magnifique Tenrichit encore après eux, et lui donna une destination nouvelle en faisant disposer toutes les antiquités précieuses qu'il possédait dans ses jardins , dont il fit une école où les jeunes artistes venaient étudier leur art et où Michel-Ange fut élevé.
Mais la grande explosion de la renaissance des lettres , les travaux d'érudition et d'archéologie , les découvertes déjà fort nombreuses des trésors deia statuaire antique, avaient donné une impulsion nouvelle anx études des artistes. Il s'en trouva un, Philippe Brunelleschi , né en iSgS, et mort en 1444? qui dans cet espace de temps débarrassa les arts de toutes Iwincohérences que le moyen-âge y avait introduites. Brunelleschi était architecte, sculpteur et peintre. Mais comme Donatello et Masaccio s'étaient déjà distingués dans les deux derniers arts, sans les abandonner jamais, Brunelleschi porta tout l'effort de ses réflexions et de ses études sur Farchitecture. Long-temps il vécut à Rome pour étudier lesriunes des monuments antiques, etce^nefut que quand il eut, à force de
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travail , retrouvé d'une manière réguHère et mathé* matique les ordres de Tarchitecture romaine, qu'il s.e livra à la composition. P. Brunelleschi , comme il a déjà été dit, restitua Tarchitecture antique , de la même manière que Pétrarque et Boccace avaient restitué, un siècle avant, la tan^e latine. Cet homme, dont l'adolescence fut em^ ployée au travail de l'orfèvrerie, qui étudia la sti^ tuaire sousDonatello, et devint un rival dangereux pour Ghiberti quïind ils concoururent pour le modela des portes du Baptistère; le savant qui créa en quelque sorte l'art de la perspective et qui fut si habile constructeur, soit en charpente soit -en maçonnerie , est encore le même qui a achevé la coupole de la cathédrale et bâti les églises de Saint-Laurent et du Saint-Esprit. Si Michel-** Ange n'eût pas existé, Brunelleschi serait sans doute resté le plus grand artiste florentin. C'est une grande nation que celle où un tel homme n'occupe que la seconde place !
Toutes ces merveilles s'accomplissaient sous les yeux de Côme r Ancien,lorsque,entouré de'savants, il amassait les manuscrits venus de toutes les con^ trées de la terre; quand le platonicien Gemistelui donnait l'idée de fonder son académie ; pendant que Ange Politien revoyait le texte des Pandectes et que Christophe Landino écrivait son commen* taire sur Dante.
Dans ce même temps , deux peintres florentins achevaient d'ouvrir la vraie voie aux arts en s'exer-* çant avec soin et amour à l'imitation simple de la nature: Masaccio , qui mourut jeune ( i4o2<'i443)f et Dominique Ghirlandaio , dont la carrière fut
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plus longue ( 1450-1498). Ces deux artistes, dont l'ima^fination n'était rien moins que fougueuse n'ont fait, à proprement parler, que des collections de portraits dans les tableaux dont ils ont orné quelques églises de Florence. Mais les intentions de leurs figures sont si Traies et si naïves , le caractère de la physionomie humaine est saisi avec tant de finesse et de profondeur, et pour tout dire en un mot la double vie de FinteUigence et du corps y e A«i fortement empreinte , que Tima* gination la plus ardente , en se nourrissant de ces p^ntures , n« demande rien de plus que ce qu'elles présentent.
Ce Dominique Gbirlandaio fut le maître chez lequel lifichel-^nge reçut les premiers principes de l'art du dMsin.
A cette éppque , toutes les grandes difficultés matérielles qui dans* la pratique des arts peuvent empêcher le développement complet du génie d'un artiste V étaient, à très peu de chose près, levées. Quatre Flprentins se présentèrent à peu de distaoce l'un de Fautre pour parcourir avec éclat l'immense carrière qui venait de leur être préparée : Léonard de Vinci , qui vécut soixantequinze ans ( 1 44^ 1 ^ i S ) ; Michel- Ange Buonarotti , dont la vie fut plus longue encore (\/\'j^-\56^); Andréa del Sarto , mort à quarante - quatre ans ( 1486-1530 ); et Benvenuto Cellini, qui, malgré sa vie aventureuse, parvint jusqu'à sa soixantedixième année ( i5oo-i57o).
Bien que Léonard de Vinci soit Florentin et qu'il ait rivalisé de gloire pendant quelque temps avec Michel-Ange dans la ville de Florence, il y est
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demeuré trop pea pour queFon conridëre ses travaux comme se rattachant à l'école des artutes de cette cité. Léonard d'ailleurs est un de ces génies universels , calmes et cosmopolites , si Ton peut se servir de cette expression , qui excluent toute idée d'école et de combinaisons de cette nature. Les historiens assurent qu'il était bon architecte et très habile sculpteur; ce qu'il y a de certain, c'est que comme ingénieur des ponts-et-chaussées il a fait des travaux admirables en Lombardie, et que quelques unes de ses peintures, telles que la Joconde et la Ferronière, ne le cèdent à aucune des plus parfaites des maîtres les plus renommés. Dieu nous garde de vouloir séparer de Florence et de la Toscane un si beau génie ; mais co^ime il a porté la gloire de son nom et de celui de son p^s en Lombardie et en France, historiquement parlant 9 les productions de Léonard de Vinci ne se rattachent pas à l'école florentine.
Andréa del Sarto est encore un artiste du pre^ mier ordre , mais dont le talent naturel, délicat, élevé, et surtout gracieux-, rie s'est nullement prêté à rendre ces sentiments forts , ces images hardies qui caractérisent la haute poésie florentine. C'est d'ailleurs bien plus dans les sentiments qu'il met. de l'élévation que dans ses pensées. La plupart des sujets qu'il a traités sont peu connus ou assez difficiles à comprendre. Mais à la vue de ses ouvrages l'âme est prise par une expression ravissante et l'oeil se repose amoureusement sur des formes rendues avec une délicatesse inimitable. G'est bien plutôt l'épicuréisme que le platonisme qui règne dans les compositions de ce peintre , si toutefois
cet homme insouciant de la science a jamais pensé à s'appuyer de tels systèmes. Andréa del Sarto aydit une femme dont il était éperduement amoureux et qu'il a représentée partout ; c'était sa Béatrice, tout aussi exigeante que celle de Dante, mais ayéc des intentions bien opposées. Cette femme régnait absolument sur le cœur de son mari , et c'est elle qui à son retour de France , où le roi François 1er lui avait confié une assez forte somme d'argent pour faire emplette de tableaux, l'entratna à dépenser follement le dépôt royal. Les habitudes indolentes et l'indépendance du caractère de cet artiste furent mis à une dure épreuve pendant le siège de Florence, suivi par le prince d'Orange, en 1629. Quelques Florentins ayant passé dans les rangs ennemis furent condam* nés comme traîtres à la patrie et contumaces , à être peints pendus par les pieds sur les murs du Palais-de-Justice. Le pauvre Andréa , en sa qualité de peintre célèbre, eut le triste honneur d'être préféré pour remplir, en quelque sorte , cet office de bourreau. On prétend que cette aventure lui causa tant d'ennuis et de dégoûts qu'elle hâta sa mort, qui en effet eut lieu en i53o.
Quoiqu'il faille mettre une énorme différence entre le caractère et les talents de Michel- Ange Buonarottî et ceux de Benvenuto Gellini, on trouve dans les ouvrages de ces deux génies cependant l'art florentin développé dans toute sa force, dans toute son intégrité , dans toute sa pompe.
Ciseleur^ fondeur, graveur sur métaux, armurier, orfèvre et joaillier, Benvenuto exerçait ces professions avec l'intelligence et la supériorité d'un
homme doué d'invention, avec Thabileté d'un véritable statuaire. Les talents variés de cet hoimnc eurent cela de particulier, qu'ils lui firent étendre l'application des arts à une foule d'objets de curiosité, de luxe ou d'usage journalier. Les ornements d'égKse , l'argenterie de table , les armes » les lii«joux. les meubles, les ustensiles, les vêtements même furent traités par cet homme comme des objets d'art , et excitèrent l'admiration et les prodigalités des princes et des citoyens opulents. Notre objet n'est point de rappeler ici en détail toutes les merveilleuses inventions |de cet artiste célèbre ; mais il est indispensable de faife recon-' naitre l'effet qu'elles produisirent sur les hommes de son temps. Elles initièrent les particuliers au goût des arts et surtout à leurs secrets; elles donnèrent naissance à cette classe de gens de goût, plus délicats sur le choix et la perfection des dé^ tails que naturellement disposés à saisir les beautés d'un tout ensemble; elles firent augmenter, en un mot , cette élite du public désignée sous le nom à' amateurs , de connaisseurs , dont les goûts personnels, et par cela même toujours un peu bizarres^ ne purent être contentés qu'aux dépens des idées simples , vraies et grandes comme celles que tottte la population d'un pays accueille et saisit sans peine. C'est alors que les ciselures nombreuses qui couvraient une armure en firent bien plutôt une pièce de cabinet qu'un vêtement de défense; que la matière précieuse et les ornements multipliés d'un vase lui firent perdre sa destination première; que la richesse des métaux et des pîeiTCs précieuses fut mise fastueusement en op*
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position avec lusage vulgaire d'une salière , d'un manche de couteau ou d'un candélabre. Certes Fart et la science avec lesquels la plupart de ces ustensiles ont été déguisés et ennoblis par Benvenuto Cellini font honneur aux rares talents de cet artiste ; mais Thistorien ne peut manquer de signaler ce biais donné à la marche de l'art, comme le signe de y>n déclin très prochain.
En effet il était imminent. Depuis la fin du xv* siècle et après la mort des Laurent des Médicis , des Marsiie Ficin , des Ange Polilien et des derniers grands écrivains de la renaissance, la poésie et la philosophie platoniciennes étaient dégénérées en un jargon froid et obscur. Les pâles imitar teurs de Pétrarque , en se multipliant à Tinfini, avaient déjà jeté de la défaveur sur un genre de poésie qui bientôt ne fut plus traité que par les ri meurs du plus bas étage. Leurs fadeurs inon^daient l'Italie entière, quand l'un des plus grands, poètes de ce pays, Louis Arioste, publia son poème de Roland Furieux en iôi6, et donna tout aussi tôt un cours rapide et tout nouveau à la poésie et aux idées.
O n n'a pas oublié sans doute à quel degré de scepticisme les prétendus philosophes platoniciens rassemblés d'abord à Carreggi, et bientôt après dans les jardins Ruccellai, étaient parvenus au dernier quart duxv* siècle. Dans les mœurs, la dépravation était portée à son comble. Les excès d'A lexandre VI, ceux de sa fille Lucrèce, et les galan^ tcries du cardinal Bembo avec cette femme , sont des témoignages irrécusables de la dissolution des hautes classes de la société ; et les nouvelles , les
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satires, les comédies de ce temps, sans omettre le curieux recueil des Lettres familières de Machîavelli , laissent voir à nu les plaies morales dont les plus simples particuliers étaient rongés à cette époque.
A cette corruption de l'âme se joignirent de fâcheux travers d'esprit. Les républicains d'érudition, aux prises avec les partisans des Médicis àFIo rence, affectaient l'austéri té lîfts anciens temps, invoquaient les noms fameux dansRome antique, et s'apprêtaient journellement à repousser, par des violences intempestives, une tyrannie menaçante mais inévitable. Agités tout à la fois par des maui et des discordes réelles, les Florentins en augmentaientencore la vivacité par des discussions moitié politiques, moitié littéraires, mêlées à l'excès (les plaisirset du libertinage si communs dans ce temps. L'anarchie était partout et dans tout ; l'irritation pu le dégoût se partageaient tous les esprits, et 'la république expirante communiquait quelque chose de son agonie convulsive à ceux qui devaient lui survivre.
Tel était presque dans toute l'Italie l'état de la société en 1 5 1 6, lorsque Louis Arioste, déjà célèbre par ses satires et ses comédies, fit connaître sop grand poème de Roland Furieux. L'insouciance plus qu'épicurienne répandue dans cet ouvrage, le ton ironique même sur lequel on y parle des choses et des sentiments les plus graves, achevèrent de porter le dernier coup à la poésie et à la philosophie platoniques. Le ton badin d' Arioste devint à la mode, on commehça à rire de tout, et les ouvrages de Dante, qui jusque là avaient eu
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une îuiluence directe par les doctrines théologiques et philosophiques que Ton avait cru y reconnaître, ne conservèrent plus qu'une autorité purement littéraire. Les écrits de Dante et de Pétrarque ne servirent bientôt plus qu a former des copistes sans intelligenôe ; et à Florence même, la vieille poésie dantesque étoit morte, ou plutôt elle ne vivait plus que dans Tâme de Michel-Ange.
En effet, les arts eux-mêmes, après avpir été élevés et soutenus par les doctrines d'Alighieri, ne tardèi^ent pas à leur être infidèles. La connaissance que le jeune peintre Raphaël fit à Rome du poète Arioste, est un événement dans la vie de l'artiste qui détermina dans ses idées et dans la composition de ses ouvrages une révolution importante. Quand le jeune Raphaël fut appelé à Rome par Jules II, pour décorer la chambre du Vatican dite allasegnatura , on sait que l'artiste, âgé de vingt ans, reçut, pour le choix et l'ordonnance des sujets, les conseils du cardinal Bcmbo, admirateur passionné de la poésie de Dante, et que ce prélat indiqua à son'ingénieux pupille les deux grands sujets peints en regard \ École d'Athènes , résumé du quatrième chant de l'Enfer ou du triomphe de la renommée de Pétrarque, et la dispute du Saint-Sacrement Ces deux productions sont les premières où Raphaël a montré la puissance et l'étendue de son génie. Cependant, quant à la pensée première, elle témoigne, par son emprunt même , de l'extrême jeunesse de l'auteur, puisqu'elle lui fut communiquée. Raphaël n'était encore que le jeune élève de Pérugin , instruit dans toute l'austérité de l'école floren tine;et se soumettant avec r e spec t aux avis des
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derniers soutiens de la philosophie platonicienne. Au milieu des docteurs grecs et latins qu'il peignit dans la chambre alla Segnatura, il introduisit les personnages deDante et de Savonarola; la vieille Florence dominait encore sa pensée. Mais aussitôt que Raphaël, sûr de sa force et de son talent mûri par Tâge , eut fréquenté la cour brillante de Léon X; lorsqu'il eut trouvé l'occasion de converser avec cette foule de savants spirituels et sceptiques dont la ville de Rome abondait alors; quand enfin il connut et entendit ce fin railleur Arîoste dont les vers étaient déjà sus de tout le monde, alors l'imagination mobile du peintre éprouva une révolution dont ses compositions se ressentirent. Au calme des saints personnages et des bienheureux , à la représentation des grands hommes réunis du paganisme et des temps modernes , il substitua la peinture des passions humaines, des aventures galantes de la mythologie et la production de ces Vierges, où plus d'une fois l'artiste a laissé deviner ce qu'il y avait de terresr tre dans les traits gracieux de ses modèles. Enfin dans ce même Vatican où il avait peint Dante confondu avec les docteurs de l'Église près de l'hostie sainte, dans une salle voisine il reproduisit bientôt son nouvel ami, le poète Arioste, placé sur le Parnasse entre Dante et Homère.
Tel était l'état des mœurs et des arts à cette époque ( 1 5 1 5) lorsque Léon X occupait le trôné pontifical. Benvenuto Cellîni avait quinze ans , Raphaël trente-trois , et Michel- Ange et Arioste , nés tous deux en 1474? étaient dans leur quarante et unième année.
Raphaël et Benvenuto Cellini sont des artistes qui obéirent instinctivement aux idées et aux goûts de leur temps ; mais Arioste et Michel-Ange , peutêtre à leur insu , furent chefs de deux écoles opposées, sous Tégide desquelles se partageait alors le monde intellectuel de l'Italie. Arioste ouvrait la voie au bout de laquelle on devoit trouver la philosophie du xviii*" siècle ; Michel-Ange remontait directement à la théologie philosophique de Dante dont il a été le peintre, le sculpteur, Tarchitecte, et on peut le dire, le dernier poète.
Si la rivalité des doctrines de ces deux hommes n'a pas encore été signalée, il faut en attribuer la causeà la différence dès arts auxquels chacun d'eux était particulièrement destiné par la nature. Cependant les poésies de Michel- Ange ont encore assez de mérite , elles sont assez significatives pour qu'en les joignant aux prodigieux travaux d'art de cet homme, on puisse en tirer un corps de doctrines qui motive le rôle important que l'on assigne à l'auteur du Jugement dernier, du Moïse et de la coupole de Saint-Pierre de Rome.
Alors la question n'intéressait pas seulement Florence; elle était agitée par toute l'Italie. D'un côté était un admirable poète, rival de Dante pour la pureté, la force et l'élégance de l'expression, mais peu sévère dans sa morale et dans ses mœurs, et ne se souciant guère de soumettre ses compositions au cadre d'un système régulier. Tour à ' tour léger, puissant ou badin, toujours gracieux et rarement pathétique , Arioste parut avoir été créé pour faire des vers comme le rossignol pour pji^nter. C'éfail; du reste un homme fort doux,
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casanier , aimant trop son repos pour rechercher l'opulence, mais voulant vivre àFaîse et courtisant les princes et les grands de son temps tout jilste assez pour en obtenir ce qu'il lui fallait pour exister sans rien faire. Ce fut, comme Horace, un épicurien par nature trop paresseux pour bâtir un système, mais dont les écrits cependant ont eu une influence plus directe et plus prolongée que ceux de Dante. Jusqu'à l'Arioste , on avait pris les cho* ses au sérieux dans le monde moderne; mais après l'apparition de son Roland Furieux, on se moqua de tout; c'est là la grande révolution qu'il a faite.
A côté de ce poète était l'artiste Michel- Ange. Petit de stature , d'un tempérament sec , la tête grosse, les mains calleuses , franc, généreux, irascible, cherchant la solitude, lent à concevoir et prompt à exécuter, tel était ce Buonarotti élevé à la cour de Laurent des Médicis, qu'Ange Polîtien avait instruit dans sa jeunesse , dont les loisirs étaient employés à la lecture de Dante et de Pétrarque; qui estimait la peinture à l'huile un amusement de femme ; que l'inflexible Jules II eut de la peine à dompter, et qui, pendant toute sa vie passée dans le célibat , n'a montré d'affection paternelle qu'envers ceux à qui il a enseigné les arts. Naturellement porté à l'austérité républicaine , Michel- Ànge était partagé entre l'amour de sa patrie et le mépris que lui inspirait le goût de ses compatriotes pour le commerce. Religieux, austère dans ses mœurs, chaud partisan des doctrines de Savonarola, admirateur fanatique des ouviages de Dante, cet homme , ce citoyen qui montra une activité si
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courageuse pendantle siège de Florence , en 162g, est l'artiste fameux par tant de chefs-d'œuvre, qui a élevé Saint-Pierre de Rome et peint la Sixtine , que ses sculptures font saluer pour le plus grand statuaire des temps modernes, et enfin qui, religieux défenseur des doctrines dantesques, et non content d'en éterniser la mémoire en en faisant circuler l'esprit dans tous les monuments d'arts qu'il a produits , a encore écrit des vers platoniques à quatre-vingt-dix ans, quand ses yeux éteints et sa main ajGfaiblie ne lui permettaient plus de sculpter ni de peindre.
Considéré comme citoyen et comme artiste, Michel-Ange estégalement admirable par l'énergie qu'il a montrée pour repousser l'envahissement de la philosophie ironique de l'Arioste , soutenir les institutions libres de sonpays, et défendre les doctrines dantesques. Après s'être soustrait à la vengeance du, duc Alexandre des Médicis , devenu maître de Florence en i53o, Michel- Ange, âgé de cinquante-six ans, se réfugie à Rome et résiste jusqu'à la fin de ses jours aux instances des grandsducs de Toscane qui voulaient le fairfe rentrer dans sa patrie privée de son antique liberté. Expatrié, . il transporte avec lui le palladium de sa chère Florence, les traditions républicaines et dantesques. Il vit seul, absorbé dans les combinaisons des trois arts où il est maître, et fait respecter à la vue deses ouvrages l'ancienne austérité de Flojrence jusqu'au milieu des délices et de la corruption de Rome.Quelle devai t être la force d'âme et de corps de cet homme qui, à l'âge de soixante ans, entreprit le tableau du Jugement dernier , l'exécuta en huit
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années, et montra, en 1544? ^ la cour du pape Paul III , la punition des vices de ses courtisans et de ses familiers!
Mais quoique le mérite des poésies qui restent de Michel-Ange ne puisse être comparé à celui de ses ouvrages d'architecture , de sculpture et de peinture, elles portent cependant un caractère si remarquable pour l'époque où l'artiste les a écrites; on y trouve la conservation encore si sincère et si pure de la philosophie poétique de Dante et de Pétrarque , qu'il est impossible de ne pas interroger ce précieux recueil au moins comme un des documents historiques les plus sûrs et les plus intéressants. Dans son retour attendrissant vers Dieu, il est si facile d'y voiries regretsamers qu'inspiraient au poëte nonagénaire et son exil volontaire»et l'abaissement de sa Florence ; on éprouve une tristesse si profonde en lisant ces vers où le chrétien,près de se présenter devantDieu, s'accuse en quelque sorte de ce que son génie et sa main se sont consacrés à diviniser les formes de la matière. Avec quel saint mépris mêlé cependant de tendresse , il reproche à son art de l'avoir fait vivre d'illusions , de l'avoir détourné du seul objet • digne d'amour, de ce Dieu éternel dans les bras duquel il est impatient de se jeter! Puis il revient à la beauté, son idole, à cette manifestation du bon sur la terre, à cette réflexion de la splendeur divine sur la créature,et alors il espère que la miséricorde de Dieu lui pardonnera son erreur. Ces poésies^ ces vers se composent de petites pièces courtes où le vieux Michel-Ange semble avoir exhalé se^ jregrets, ses craintes , ses espérances et sesprières^
lorsque, réduit à Tinaction par sa vieillesse et ses infirmités , il attendait sa dernière heure.
Elle arriva enfin , Tan 1 664 ; et là finit pour Florence et pour ritalie le cours de cette brillante époque de la renaissance ouverte sous les auspices de Dante, trois siècles avant, en 1290.
Une discussion puérile que fit naître entre les artistes florentins le cérémonial qui devait être, observé aux obsèques de Michel-Ange, peut faire juger de la promptitude avec laquelle Fesprit mes-^ quin de coterie et la désunion s'introduisirent parmi les architectes , les sculpteurs et les peintres qui survécurent à ce grand homme. Dès que le corps de Michel-Ange, mort à Rome, eut été transporté furtivement de cette ville à Florence , dans une caisse à marchandises , les artistes florentins, membres de l'académie desbeaux-arts que venait de fonder Côme I" deux ans avant, en 1 56a,. eurent aussitôt Tidée de rendre les honneurs funèbres avec ime pompe extraordinaire au grand homme que Tltalie venait de perdre.Vasari, l'âme de cette société , avait la confiance du grand-duc. Naturellement appelé à régler l'ensemble etles détails de la cérémonie funèbre , il en a de plus laissé un récit circonstancié dans la vie de Michel-Ange. C'est là où l'on apprend que le grand-duc, après avoir essayé à plusieurs reprises de vaincre l'obstination de Buonarotti en lui faisant les oiBres les plus honorables et les plus généreuses pour le faire rentrer. dans sa patrie, eut le bon esprit de ne pas montrer de rancune contre l'artiste républicain après sa mort, mais s'empressa au contraire de concourir à augmenter les honneurs que
a34 FLORENCE.
Ton voulait rendre à Fun des plus glorieux enfants de Florence. Vasari a pris le soin de rapporter au long la correspondance officielle qui s'établît entre l'académie des beaux-arts et CômeP% pour demander et recevoir la permission de célétt^er pompeusenient les obsèques de Michel-Ange. En courtisan habile, il accumule lespreuves faussés ou vraies, pour démontrer que si cegrand homme,quJ au fond ne pouvait pardonner aux Médiôîs l'asservissement de sa patrie, n'était pas rentré à t'iorencé aivant de mourir, il n'en fallait chercher d'autté cause que la vivacité de l'air de cette ville contraire àlasantéde ce vieil artiste.Rien n'est plus mesquin que ce détour de Tacadémiicien courtisan, employé pour excuser la présence du corps inaniùié de ce Michel-Ange mort dans toute sa gloire et son indépendance.Mais ce qui achève de frapper de ridicule l'importance qiie l'académie florentine mita toutes les cérémonies que l'on célébra à Sainte^ Croix, ce sont les réclamations, les discussions et les disputes écrites qui s'élevèrent et furent publiées à l'occasion de la préséance et de la droite donnée pendant la marche du cortège et à FÉgïise, aux académiciens peintres , tandis que les sculj)teurs n'occupaient que la gauche. Cette quereflé futile à l'occasion de la prééminence d'un art sur l'autre donna naissance à une nuée de dissertations pédantesques et oiseuses , sorte de jeu d'esprit auquel les académies ne manquent guère de se livrer avec passion, quand les arts eux-méines né sont déjà plus l'objet important de leur amour et de leurs études. Pendant plusieurs années les artistes florcfititis éiliployèrent la partie la plus ac-
tîve de leur intelligence à rechercher lequel des deux arts remporte sur l'autre. Mais de tous les mémoires imprimés relatifs à cette question, on n'en signalera qu'un seul , non qu'il résolve rien , mais parce qu'il a été composé par Benvenuto Cellini, à la fin des œuvre* de qui il se trouve.
Le temps où l'on ajoutait aux noms de Giotto^ de Brunelleschi , d'Orcagna ou de Michel-Ange : architecte, sculpteur, peintre etpoëte, était passé. Il en fut après la mort de Buonarottî comme après celle d'Alexaiidre-le-Grand : l'héritage du vaste empire des arts fut divisé à l'infini, et les prétentions de tous les lieutenants parvenus à Tindépendance firent reconnaître leur faiblesse et ôtèrent l'unité, la vie intellectuelle et poétique à leurs efforts isolés. La division des genres , et par suite celle des talents et des travaux, est le premier signe de décadence dans les arts.
Avec Michel- Ange s'éteignit donc complètement la Iradition pure des doctrines dantesques et de la grande école des artistes florentins. La force de l'impulsion poétique donnée par Dante et celle imprimée aux arts par Michel-Ange étaient épuisées. Une autre ère allait s'ouvrir : celle de la science sous Galilée. p^-
xin.
Les Scienct'S.
Les écrits et les doctrines de Dante ont eu cela de singulièrement avantageux pour le développement des connaissances humaines, à Florence, qu'elles ont donné dès le premier moment aux études un caractère encyclopédique. Prenant pour base et pour point de départ la religion , les esprits se sont successivement façormés en passant par rinitiation à la poésie, puis à la philosophie spéculative , à la morale , aux arts, et enfin aux sciences.
L'éclat qu'ont jeté durant les xiv* et xv« siècles l'érudition et la renaissance des lettres , sert à faire reconnaître combien le souffle salutaire de la poésie dantesque a fertilisé tous* les genres d'études. En effet Dante les avait toutes indiquées , recommandées, ébauchées même.
Il n'est pas jusqu'à certains détails de l'enseignement qui n'aient éprouvé l'heureuse influence de la philosophie poétiquedel'Homèreflorentin; etl'importance qu'il a donnée dans ses poèmes et ses écrits jl^oraux, à la philosophie de |.^laton^ a tourné de
PHILOSOPHIE. Îl37
très bonne heure en Toscane les esprits vers Fétude des lettres grecques. On ne saurait douter que c'est à cette noble impulsion qu'ont cédé un peu plus tard Pétrarque et Boccace lorsque ces illustres savants firent de si grands efforts pour établir renseignement de la langue d'Homère, et il est évident que c'est à l'institution de la chaire où Boccace installa Léonce Pilate, que les Florentins durent de pouvoir s'entendre avec Gemiste Plethon en i438, lorsque ce platonicien vint à la suite de l'empereur Paléologue.
Aussi dans le cours des xv*' et xvi* siècles l'étude et la lecture des auteurs grecs étoient-elles aussi habituelles à Florence que celles des écrivains latins. On ne craint même pas d'avancer que l'in-^ fluence de la littérature et du goût grecs y a été plus active que celle des Romains. Peut-être pourroit-on en trouver la cause dans l'analogie frappante qui existe entre les Florentins et quelques populations de la Grèce antique. Quoi qu'il en soit, s'il est vrai que tous les Toscans de mérite se sont distingués par un talent particulier, il n'est pas moins certain que la nature de leur esprit les a toujours portés à n'étudier la partie que dans ses rapports avec le tout et à ramener sans cesse le dessin du détail à la disposition de l'ensemble. Dante étoit poète par excellence sans doute , mais il étoît encore théologien , philosophe, moraliste, dessinateur et musicien. On retrouve une universalité de connaissances à peu près analogue chez Pétrarque , Laurent des Médicis , Pic de La Mirandole , Ange Politien, et chez une foule d'hommes d'un grand mérite quoique moins célèbres. Si l'on passe
dans le cercle des arts, on voit qu'Arnolfo di Lapo rarchitecte étoit grand mathématicien ; que Pninelieschî, Orcagna, Giotto, Léonard de Yinci et Michel-Ange se sont distingués comme architectes,mécaniciens,sculpteurs,ciseleurs,peintre8, et assez souvent comme poètes. Enfin Galilée, qui appartient à Tère de la science, non seulement est mis au rang des écrivains du premier ordre , mais il dessinait avec une grande habileté et étoit savant tout à la fois dans la théorie et la pratique de l'art de la musique.
Que Ton considère cette disposition comme un avantage ou comme un défaut , on doit reconnaître qu'elle est constante chez les Toscaqs ainsi que chez la plupart des autres peuples de l'Italie. Mais on ne pourrait sans injustice taxer de légèreté les érudits et les savants des xiv* , x^ et XVI* siècles, et cependant tous ont appliqué leur intelligence et leurs études à l'ensemble des connaissances humaines. On est même frappé, en lisant certains traités faits sur l'éducation et l'instruction de la jeunesse, à l'époque de la renaissance , d'y voir l'importance que l'on y attache à l'étude de la musique , à la culture de la poésie et des sciences mathématiques ; à la connaissance des antiquités et de l'art du dessin. Ce mode d'éducation encyclopédique avait été adopté par les Grecs ; il est consigné dans le livre de la morale d'Aristote , et on le trouve reproduit dans un ouvrage intitulé : < De liberis rectè instUueiidis » , écrit par le savant J. Sadoletto 9 en i53<2. Grâce à l'influence des idées de Pante et à l'élude de la littérature grecque , les
PHILOSOPHIE. aâg
facultés de rhomme n'ont jamais été cultivées isolément à Florence. Dans cette ville , comme à Athènes , la poésie, la philosophie, les arts et les sciences j n'ont été que les aspects différents et successifs sous lesquels on a observé et étudié la nature intellectuelle et physique. Aucune de ces quatre qualités de poète , de philosophe , d'artiste ou de savant , n'a été éminente que chez les hommes qui ont encore possédé subsidîairement les trois autres. C'est le caractèi'e distinctif du génie florentin , et encore aujourd'hui , c'est un dès pays de l'Europe où, quels qije soient la profjpssion ou le talent particulier d'un homme, il soit fort rare de le trouver complètement étranger aux questions littéraires , philosophiques, d'art ou de sciences , qui entretiennent la vie du monde intelligent.
L'étude des sciences les plus spéciales , les plus artificielles , n'a jamais fait dévier le génie toscan de ce principe ; et la plupart des jurisconsultes eux-mêmes ont cultivé la poésie et les lettres. La jurisprudeijce avait été l'objet des études d'Accursio , vers iî^i8. Cet homme célèbjre , né dans un petit village voisin de Florence , travailla èur les Pandectes , découvertes par les Pisans , en ii35, au siège d'Amalfi , et fut le premier qui déchira le voile dont le chaos des lois était enveloppé. Ses travaux, dont le résultat fut l'acquit d'une prodigieuse érudition , lui valurent le respect universel, et servirent de règle à la jurisprudence pendant près de trois siècles. Vers 12^45 Dino de Mugello augmentait eucpre les lumières qu'Accursio avait déjà jetées
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sur rc^Uide des lois. Dante avait alors dix-neuf ans.
Disciple de Dino et poêle au temps de Dante, Cino de Pistoia , Fami et presque le maître de Pétrarque dans l'art de la poésie italienne , florissait de 1280 à i33o Célèbre parmi ïes plus savants légistes de cette époque , cet homme a laissé un énorme commentaire sur le code Justinicn , fort estimé de son temps , et un recueil de vers que leur élégance a sauvés de l'oubli. Grand légiste, bon poëte, magistrat recommaodable , Cino de Pistoia , vivement attaché au parti Gibelin , comme Dante , prouve que le savant, comme le poëte , prenait une part active au mouvement intellectuel de la société au milieu de laquelle il se trouvait.
Ce premier travail , sur le code des lois romaines, prépara la renaissance de la jurisprudence en même temps que celle des lettres et des arts , et il est digne de remarque que le dernier grand effort , fait en faveur de l'étude des lois antiques , est dû encore à un poète , à un homme de lettres , à un antiquaire , à l'un des esprits les plus fins et les plus distingués du XV' siècle , à Ange Politien , qui revit en entier , sur le manuscrit , les Pandectes de Justinien. Sans doute ce travail n'était qu'une introduction à la science de la jurisprudence. Toutefois on ne doit pas perdre de vue que ces études si arides, mais si importantes, ont été entreprises et consommées par des poètes florentins qui relevaient de Dante.
Si , d'après toutes les probabilités, on doit ad-
PHILOSOPHIE. ^\i
mettre que Dante et ses prédécesseurs ont pris une teinture de la philosophie grecque par les traductions des Arabes , on peut former des conjectures analogues sur la transmission des connaissances scientifiques et mathématiques aux Toscans. On conserve à Florence un calendrier très ancien , sur lequel est marquée , avec la plus grande précision , la différence de l'équînoxe ecclésiastique indiqué au concile de Nicée , en 826 de notre ère , avec Féquinoxe astronomique. Dans l'intention de régler la fête de Pâques , le concile avait fixé Téquînoxe du printemps au 21 mars. Depuis cette époque, tous les cent trente*deux ans , 1 equinoxe civil était en retard d'un jour , tandis que Féquinoxe astronomique en gagnait un. L'erreur devint si considérable avec le temps, que plusieurs papes, et Grégoire XIII en dernier lieu, i58i , en firent faire la correction. Mais avant que cette erreur ne fût devenue aussi choquante , vers le neuvième siècle, où fut fait le vieux calendrier florentin dont on vient de parler , on avait calculé l'anticipation des équinoxes sur les quatre siècles écoulés , depuis le concile de Nicée , et l'on y a inscrit en effet une différence de trois jours.
Les livres arabes et les débris si nombreux d^ la civilisation des Grecs et des Romains n'ont jamais permis que le germe des connaissances humaines fût complètement étouffé en Italie , et partout il en est surgi des rejetons. Dans la vieille église Saint-Jean , sur les fondations de laquelle on a reconstruit le baptistère , existait autrefois un gnomon astronomique dont il est i^esté long- II. iG
a42 FLORENCE.
temps des traces sur le pavé. Jean Villani en fait mention dans sa Chronique, où il rapporte que , par un trou pratiqué à la coupole, le rayon solaire venait le frapper au solstice d'été. Or , on attribue rétablissement de ce gnomon à un astrologue nommé Sforzo Sforzi, mort en 1012.
Mais une gloire qui appartient à la Toscane et que partage Florence , est l'introduction de l'algèbre en Europe. Un certain Fibonacci, étant établi agent des Pisans à la douane de Bougie en Afrique , y fit venir son fils Léonard près de lui. Le jeune Fibonacci, en faisant de nombreux voyages pour le commerce en Egypte, en Syrie, en Grèce et jusqu'en Asie, ne tarda pas à perfectionner les connaissances mathématiques qui lui avaient originairement été transmises par les Arabes. De retour en Toscane , il y introduisit et la science et l'usage de l'algèbre , comme en font foi les manuscrits qu'il a laissés, et que possède la bibliothèque Magliabechiana à Florence. C'est dans ce même établissement que l'on conserve des traités de géométrie pratique écrits par Léonard Tibonaccî , dans lesquels cet homme déclare avec une rare bonne foi qu'il n'en a rien inventé , mais qu'il se trouvera bien récompensé de sa peine s'il peut enseigner la science complète des nombres à ses compatriotes. Ce négociant-savant vivait vers 1 228. pendant les années mêmes où la république florentine se constituait.
On ne peut donner que le nom de Paul Dago- Kûaro, surnommé le Géomètre ^ qui passa au commencement du xiv" siècle pour un homme prodigieux à cause des connaissances astronomi
ques qu il possédait'. Aucun écrit de lui n'est resté ; on ignore par conséquent à quel degré la science pouvait être parvenue de son temps. On sait seulement qu'il étudiait, selon l'usage alors, l'astronomie pour devenir astrologue. Au surplus, on n'a pour témoignage de son mérite que les éloges qui lui ont été prodigués par J. Villani et Boccace.
L'invention des lunettes est due à un savant florentin de la même époque , comme le prouve l'épitaphe suivante gravée sur son tombeau :
-j- Ici repose Salvino d'Armato des Armati de Florence, inventeur des lunettes. Dieu lui pardonne ses péchés! Anno D. MCCCXFII (i3i7).
Mais ce serait l'objet d'.une histoire des sciences mathématiques , que de parler des progrès que leur ont fait faire graduellement les Luca Paccioli, les G. Becchi , les Dati , les J. Bellanti et les Laurent Buonincontri. On se borne à les nommer dans l'intention de s'arrêter sur quelques résultats de la science qui se rattachent particulièrement à l'histoire de Florence et fixent les idées sur les progrès pratiques des mathématiciens de ce pays.
Brunelleschi , dont le nom a été déjà distingué parmi celui des artistes célèbres , était un mathématicien théorique et pratique d'une rare habi^ leté. C'estcequeprouvela perfection avec laquelle il conduisit la bâtisse si hardie et si périlleuse de la grande coupole de Sainte-Marie de la Fleur. Ci», grand homme eut pour élève dans la science de» muathématiqucs maître Paul dal Poz;^o Tosc^elU;^
médecin, philosophe, astronome et mathématicien de Florence , qui passe pour avoir facilité , par ses études sur la forme du globe terrestre, les grandes entreprises de Christophe Colomb et d'Amerigo Vespucci. Les ouvrages de Toscanelli, à ce que Ton assure , firent naître l'idée d'une navigation possible jusqu'aux Grandes-Indes par rOccident.
Mais le souvenir et les traces que Ton conservait de l'ancien gnomon du baptistère Saint-Jean, donnèrent l'idée à ce savant d'en établir un nouveau dans l'intérieur de la cathédrale. Depuis l'an i468 où il a été tracé, ce monument de la science astronomique n'a pas cessé de servir aux observations des savants. L'œil où le point d'ouverture pratiqué dans la coupoleparlequellerayon solaire est introduit , va tomber sur le pavé de la cathédrale et marque le solstice d'été , est placé à une telle élévation, qu'il surpasse de beaucoup l'éloignement de l'œil des méridiennes construites depuis à San-Petronîo de Bologne, à Sainte- Marie des Anges à Rome , et à Saînt-Sulpice de Paris.
Tous ces savants étaient littérateurs , s'occupaientdes antiquités, etn'étaient étrangers à aucun art. Mais le Florentin encyclopédiste par excellence de cette époque, car il a composé des ouvrages qui répondent aux nombreuses qualités ajoutées à son nom, est Léon-Baptiste Alberti, qui fut mathématicien, physicien, poëte, critique, historien, moraliste, architecte, sculpteur et peintre. Des deux traités qu'il a écrits sur la peinture et l'architecture , le dernier est un ouvrage fort remarqua-
PHILOSOPHIE. a45
ble. Gomme praticien dans cet art, on lui doit la façade de Féglise de Sainte-Marie Nouvelle à Florence, la composition de Téglise Saint-André à Mantoue, et de plusieurs édifices particuliers dans la ville de Florence. Tout en s'appliquant d abord à Tétude des lois, dans les intervalles de ces travaux pénibles, il cultivait les muses latines. Ce fut dans un de ces passe-temps qu'il composa, à Vàge de vingt ans , une comédie intitulée Philo* doxeos, qu'Aide Manuce le jeune trouva si élégamment écrite qu'il s'y laissa tromper, et la publia pour un ouvrage antique retrouvé , sous le nom de Lepidi comici veteris. Une partie des mathématiques où excella Albert! est la perspective. Tous auteurs qui parlent de cet homme célèbre citent avec admiration un petit théâtre ou optique, dont l'eiFet était prodigieux sur les spectateurs. Ces amusements, quine sont plus que des jouets d'enfants aujourd'hui, avaient l'importance la plus sérieuse au commencement du xv* siècle, puisqu'ils .concouraient tout à la fois au perfectionnement des sciences mathématiques et des arts.
Léon-Baptiste Alberti précéda dans la carrière encyclopédique un homme déjà nommé parmi les premiers artistes, et qui tientencore une place éminente entre les savants de la Toscane et de ritalie.Léonard de Vinci, dont les ouvrages manuscrits sont remplis d'inventions en mécanique des plus ingénieuses, fut le premier qui, bien que jeune encore , conçut l'idée et prépara les moyens d'exécution pour canaliser le fleuve Arno de Pise à Florence, entreprise qui ne fut mise à fin que deux cents ans plus tardpar VincentViviani, élève
«l46 tLOREÏTCÉ.
de Galilée, Mais c'est en Lombardie où Léôiisfrd, tout en fondant une école de peinture si célèbre et si originale , déploya encore l'activité et la pénétration de son esprit comme mathématicien et ingénieur. Plusieurs canaux indispensables pour assainir les environs de Milan et faciliter la circulation des marchandises, furent tracés et construits sur les dessins de Léonard de Vinci , au temps de Louis Sforza , duc de Milan , qui avait confié ces importants travaux à cet artiste. Les historiens du temps, après avoir proclamé cet homme Tun des trois plus grands peintres de cette époque,' jugement confirmé par la postérité , s'accordent à dire qu'indépendamment de ses connaissances dans les belles-lettres , il avait profondément étudié les mathématiques , l'architecture , la musique et Tanatomie. Quant à cette dernière science, considérée au moins dans ses rapports avec les arts d'imitation , il est facile de s'assurer du degré de pénétration d'esprit avec laquelle Léonard de Vinci s'y était appliqué , en recherchant ce qu'il en a écrit dans son excellent traité de peinture.
L'étude simultanée et encyclopédique des connaissances humaines, impulsion si fortement imprimée par Dante, est au résultat la direction caractéristique de l'esprit humain durant l'époque dite de la renaissance. En poésie, en morale, dans les arts et dans les sciences , on retrouve à leur égard conspiration et unanimité de recherches de la part de ceux qui les ont cultivés. Poètes, philosophes, sculpteurs et mathématiciens, tous on les voit formant un cercle autour d'un centre vers lequel ils aspirent quoiqu'en s'y précipitant
par des directions différentes ; et chdcun pour» suivant sa marche , mais en la réglant sur celle de$ autres , concourt à établir un ensemble de mouvements et une unité d'eflForts intellectuels, dont les résultats semblaient devoir être incommensurables. Dans la vie d'un homme comme danf l'existence d'une nation, il y a toujours une certaine époque, un moment où l'activité de l'esprit, jointeà une espérance passionnée, font croire que l'on est sur le point de découvrir la vérité pure et de fixer le bonheur sur des bases indestructibles. Chez les hommes comme chez les peuples , ce phénomène se manifeste ordinairement quand les premières joies du cœur se combinent avec les premières spéculations de l'intelligence ; et l'adolescent qui dans la même journée résout un problème important de géométrie , et se sent troublé à la vue de celle qu'il aime , se croit appelé à comprendre tous les secrets de notre univers et à goûter un bonheur indéfini. Tel est, pour les nations, cet état passager que l'on appelle la renaissance, où les hommes, séduits par les résultats de leurs premiers travaux, se croient absolument forts, parce qu'ils n'ont pas encore travaillé assez long-temps pour que la lassitude leur ait fait connaître leur faiblesse ; parce que leur âme n'a pas encore été se briser contre la réalité; parce que la science n'est encore qu'une récréation pour l'esprit et un sujet d'orgueil pour celui qui lar cultive.
Mais quand la poésie et les arts ont épuisé toutes les ressources que les images et les objets senuibles peuvent apporter au perfectionnement
a/fi FLORENCE.
de l'intelligence ; mais quand de la philosophie poétique on passe à la philosophie expérimentale; lorsque de l'étude simultanée de toutes les connaissances qui se rapportent à Dieu , au monde et à l'homme , on arrive à l'analyse des parties séparées , où l'on retrouve des tous aussi compliqués , des ensembles aussi parfaits que dans le premier univers que notre imagination avait d'abord deviné et cru totalement comprendre , alors cette foi que l'on avait en ses propres forces, cette espérance pleine d'amour avec laquelle on portait son regard vers l'avenir, se ralentissent , et trop souvent même s'éteignent entièrement. Bientôt détrompé sur le passé que l'on avait cru trop beau , inquiet de l'avenir qui n'offre que des chances incertaines , l'esprit , ramené sur le présent , ne peut plus s'occuper que de ce qui est réel et utile.
Cette transition douloureuse , dont chaque homme peut retrouver le sentiment en interrogeant ses souvenirs , les nations l'éprouvent. Mais Florence , dont la vie est marquée par des phases si fortement caractérisées , dont les révolutions intellectuelles sont si tranchées , laisse juger , mieux que tout autre , de quel esprit étaient particulièrement animés les hommes de la renaissance. Parmi eux il en est un surtout qui , dans sa vie et dans ses ouvrages , résume , mieux que tout autre , la pensée principale de cette brillante époque. Ce Pétrarque dont on a déjà tant parlé , mais que l'on ne saurait trop faire connaître , cet aimable et beau génie, a poussé à l'excès toutes les illusions de son temps. L'esprit imbibé de
ce que Fantiquité a laissé de plus beau, pror» fondement versé dans la lecture des philosophes et des historiens de l'antiquité, il crut qu'à l'aide de ces connaissances réelles il était possible d'organiser la société nouvelle avec des lois dictées par la raison abstraite. Plus qu'aucun homme de son temps, il eut foi dans l'infaillibilité de la science des anciens , surtout en matière de gouvernement. Aussi , de toutes les illusions dont s'est bercée l'âme toujours adolescente de ce poète, la joie, les espérances et l'enthousiasme que firent naître en lui l'entreprise de Cola de Rienzi , qui rétablit le gouvernement républicain à Rome , en 1 334 9 sont-elles tout à la fois les plus vives , les plus folles et les plus nobles. Les lettres qu'il a écrites et adressées à ce tribun , déjà tombé avant qu'il pût les lire , suffisent à elles seules pour faire comprendre la confiance religieuse qu'un homme de la renaissance mettait dans ce qui émanait ou était imité de l'antiquité , et quelle immensité d'avenir il y avait dans les espérances qu'il concevait en faveur du bonheur futur du genre humain.
Le présent disparaissait à ses yeux; ce n'était rien. Pétrarque vécut toujours exilé de son pays , et peu favorisé de la fortune ; il voyait , il déplorait même les excès horribles commis par la plupartdes princes et des hommes de son temps ; les désordres de la cour d'Avignon étaient l'objet de ses diatribes ; et partout dans ses ouvrages, il stigmatise les hommes qui se distinguaient alors par le dérèglement de leurs mœurs du la perfidie de leurs crimes. Cependant malgré
aSo FLOtlÉNGE.
la vivacité de ses peintures satiriques et de son indigeation , on voit toujours du fond des écrits de Pétrarque surnager lespérance. On s'aperçoit qu'au résultat il ne regarde ces maux que comme passagers , et qu'il est profondément pei^ suadé que , du moment que l'érudition aura remis en lumière et en pratique l'ensemble des connaissances réelles déposées dans les écrits des anciens , la religion chrétienne régularisant et sanctifiant tout-à-coup ces éléments matériels du repos, alors l'humanité jouira d'une paix et d'un bonheur inaltérables.
Cette ère de gloire et d'espérance ouverte par Alighieri à la poésie philosophique , aux arts et aux sciences , s'obscurcit après la mort de Pétrarque, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci. A l'idée de perfection dont on avait cru les institutions humaines susceptibles , succéda celle de l'inévitable nécessité. Les hommes s'accoutumèrent graduellement au mal qu'ils ne pouvaient détruire, et commencèrent, au lieu de poursuivre une perfection idéale qui leur échappait , à prendre le monde tel qu'il est , à supporter le mal comme l'intempérie des saisons, comme les infirmités de notre corps , que l'on conjure quelquefois , mais que l'on n'évite jamais. La poésie et la philosophie, déjà empreintes de scepticisme dans les vers de Laurent des Médicis et dans les écrits de Machiavel , devinrent bientôt insouciantes et railleuses dans le poëme d'Arîoste ; les arts , dont l'objet principal avait été de glorifier Dieu et d'élever l'esprit des hommes en épurant l'exercice de leiu*s sens , ne tardèrent pas , dès que Michel
eut feriné leâ yeiîx , à se borner à fournir aixx opulents et aux oisifs des distractions agréables ; et enfin la science, à compter de Léonard de Vinci, rejetant toute autorité antérieure, doutant sans cesse , et remettant tout en questitm, ne se fia plus qu'à Texpérience. '^•
C'est à cette époque que commence le temps delà virilité pour Florence. On ne suivait plus le culte de l'antiquité avec la même ardeur qu'avant^ la foi dans la philosophie scientifique du paganis" me était ébranlée, Tespcrir d'un avenir parfait terni, et tous les esprits , retombés sur le présent, ne tentèrent bientôt plus d'efforts pour employer les connaissances acquises , que dans l'intention de les faire tourner au profit du bien-être et de l'utilité purement matérielle de la société.
Que l'on considère en effet la révolution qui s'est opérée dans les goûts , les études et dans les esprits à Florence , à partir de l'installation du duc Alexandre, vers i532. Aucun grand poète n'a plus agi avec puissance sur les Toscans ; l'artiste Benvenuto Cellinî emploie un admirable talent à satisfaire des fantaisies particulières , et prostitue son art en perfectionnant jusqu'à de vils ustensiles pour flatter la vanité des grands et des riches. L'architecture, sous l'influence de Vasari, courtisan de Côme I*"" , prend un aspect bizarre et fantasque.. Enfin tout ce qui se rattache à la philosophie et aux arts devient frivole , n'est plus qu'un sujet de distraction ; et dans ce qui dépend de la science, on n'estime, on ne recherche plus que ce qui est rigoureusement vrai , ce qui est matériellement utile. Ce sont les grands*
Îi5a FLORENCE.
ducs eux-mêmes qui les premiers entrent dans cette voie, Côme V' , malgré les sérieuses occupations d'un gouvernement difficile , trouve encore le temps de satisfaire sa passion pour les sciences naturelles et découvrir le secret de treinPler lacier. Son fils, François I", hérite de ses goûts, et, chimiste habile, il parvient le premier en Europe à imiter la porcelaine apportée de la Chine. Ferdinand I" fonde des cabinets d'histoire naturelle , entretient des correspondances avec les savants , et fait professer à sa cour et jusque dans l'intérieur de son palais les sciences mathématiques.
Dominés et entraînés par l'esprit de leur temps, ces hommes , qui , deux siècles avant , eussent probablement imité Dante et commenté Platon , ne s'occupèrent que de chimie et d'expériences de physique , parce que Florence et même toute l'Europe entraient dans l'ère de la science.
Arrivé à ce point de l'histoire de l'intelligence humaine en Europe , c'est alors qu'il serait curieux de jeter un regard en arrière sur le long travail que Florence a fait pour y parvenir ; de suivre tous les degrés qu'elle a parcourus, depuis la poésie jusqu'à la science , et de démontrer que tous les éclairs si variés de son génie ont transmis presque tout-à-coup et simultanément aux autres nations la masse des lumières qu'elle n'avait acquises et épurées que l'une après l'autre. Mais il faudrait revenir sur des circonstances que l'on a pris soin d'énumérer et de faire ressortir , et l'on pense que le rapprochement de quelques faits curieux et décisifs suffira, en répandant à la
fois la lumière sur toutes les parties de ce vaste ensemble, pour en faire saisir plus facilement les résultats.
Relevant des grands poètes de Florence par sa qualité de grand écrivain , imbu, comme tous les hommes de sa nation , de l'esprit encyclopédique , Galilée , soutenu tout à la fois par les idées de son temps et la nature de son génie , a renversé, vers 1600, Téchafaudage de la science dogmatique pour y substituer Tétude et la méthode de la philosophie expérimentale. Mais trois siècles avant , Dante avait déjà fourni sa carrière poétique et fixé la langue italienne ; mais Pétrarque et Boccace dans les lettres, Giotto, Brunelleschi et Michel-Ange dans les arts , avaient fait des prodiges ; mais Bernard Fibonacci , Léonard deTînciet Toscanelli s'étaient déjà approchés du sanctuaire de la science. L'esprit de l'homme à Florence avait donc été conduit par degrés , de la science d'instinct et qui s'ignore , à celle qui se connaît , se juge et s'apprécie.
11 en advint tout autrement chez deux grandes nations de l'Europe occidentale. Pendant les dernières années du xvi*' siècle , l'Angleterre vif apparaître simultanément son plus grand poêle, Shakspeare, qui fixa sa langue; et Bacon, rival de Galilée sans le savoir, qui de son côté ouvrait aussi la véritable voie à la science en fondant la philosophie expérimentale.
En France, la véritable fixation de la langue
est plus étroitement unie encore au dé vcloppement de la science; car ces deux grandes élaborations de l'intelligence se sont achevées dans le même
cerveau. Biaise Pascal est tout à la fois, chez nous, le premier écrivain correct qui ait eu de grandes pensées , et le premier savant qui n'ait voulu s'en fier qu'à l'expérience. Pierre Corneille et Nicolas Poussin, le premier grand poète et le premier grand artiste français, n'ont été que ses contemporains pour la gloire.
Ainsi le génie des nations occidentales eut les occupations de la virilité un peu avant de goûter les plaisirs de la jeunesse , tandis que Florence fut jeune sous le Dante, adolescente avec Pétrarque, Boccace et Michel- Ange , et ne parvint à la maturité qu'au temps de Galilée.
On fera observer encore que cette éducation laborieuse et graduelle, à laquelle Florence fut soumise , lui a donné et y a perpétué l'esprit encyclopédique qui émane de la poésie philosophique de Dante ; tandis que les nations de l'Occident, et la France en particulier, façonnées au moment de leur renaissance par la méthode analytique que réclament impérieusement les sciences, ont divisé tout aussitôt l'étude des connaissances humaines, et n'ont en général donné naissance qu'à des génies spéciaux ( i ).
De tous les problèmes que présente l'histoire de Florence, le plus difficile à résoudre est le changement du caractère toscan opéré pendant le$
(I) V(*ici quelques no.iis et des dates dont le rapprochement est curiiux: Daiile, 4265 4521. — Pétrarque, 4504-1574. — M ichel- Aniço, 4474-r'îC5. — Ba^on, 4500-4626.— Galilée, 4564 4642- — Shakspeare, 4564-4616. — Poussin, 4594-4686. — Descartes, 4596-4650 — Pierre Corneille, 4606-4684. —Pascal, 4625-4^2.- Ne\vlon,-l642-|727.—Ltibnilz, 4646-4747.
PHILOSOPHIE. aÔÔ
vingt-cinq années du règne de Pierre-Léopold, Une histoire véridique et détaillée de la vie de ce prince et de son gouvernement en Toscane pourrait seule fournir les moyens d'expliquer un aussi étrange phénomène. Ce livre sera-t-il jamais écrit? C'est chose douteuse, en sorte qu'on en est réduit à fonder ses raisonnements sur des conjectures. Nous désirons que les nôtres soient vraies, et que, comme on Fa avancé plusieurs fois dans le cours de cette histoire , l'esprit de justice qui a présidé aux réformes et aux lois qu'a faites et portées Léopold, aient effectivement produit un changement d'humeur et de caractère chez les Toscans, dont on ne trouve pas un second exemple parmi toutes les nations dont l'histoire est connue. A ce sujet, et sur ce qui concerne personnellement Léopold, on a dit tout ce qui peut être raisonnahlement imaginé et ce que l'on sait de positif, en sorte qu'on laisse maintenant au lecteur le soin d'apprécier nos réflexions , et de méditer sur les faits relatifs à cette importante question. Glissant donc sur l'époque de Léopold, que l'on peut désigner sous le titre de celle des lois , on complétera ce qui a été dit sur celles de la poésie , des arts et des sciences , en énumérant , d'après Tordre chronologique de leur établissement , les sociétés savantes et les académies fondées par les protecteurs des lettres, les artistes et les savants.
1898. Compaglme des philosophes. Yersle temps de l'insurrection des Ciompi , bien avant la fondation de l'académie platonicienne, une société de philosophes se rassemblait dans le couvent des religieux du Saint-Esprit, pour s'entretenir et dis-
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cutcr sur la logique, la physique et la métaphysique. Un certain Gîannozzo Manetti s'y fit distinguer par son savoir et son éloquence. Les conférences avaient lieu tous les jours^et Ton avait soin de suspendre à une colonne un écriteau sur lequel étaient indiquées d'avance les questions que Ton devait traiter.
1^38, Académie platonicienne, fondée par Corne, dit Père de la patrie, vers 1 438 ; elle fut protégée et présidée ensuite par Laurent, ditle Magnifique, jusqua sa mort, en 1492. A compter de cette époque, l'historien Bernard Rucellai réunit cette société savante dans son palais dont Léon-Baptiste Alberti lui avait fourni les dessins. Les enfants de ce Eucellai attirèrent encore les savants dans leur palais jusqu'à Texil de l'un d'eux, Palla, à la fin de l'oligarchie. Quelques années après, cette maison et ces jardins qui avaient été voués à la science, furent acquis par le grand-duc François P' pour en faire présent à sa maîtresse Bianca Capello.
1480. École florentine d'HARMONiE. 11 se forma sous ce nom à Florence une compagnie de musiciens pendant le gouvernement de Laurent-le-Magnîfique. Les noms de quinze d'entre eux ont été conservés, et Tony dislingueceux d'Antoine Scarcialupi, fameux organiste dont Laurent lui-même a écrit l'épitaphe en latin, qui se voit encore dans la cathédrale; et de Cieco de Florence, dont Philippe Villani non seulement célèbre les talents en musique, mais qu'il signale encore comme un grand philosophe et un excellent poëte latin.
1 480. Compagnie du chaudron. Une société d'artistes, se réunissant pour se divertir chez un sculp-
leur florentin nommé François Bustici , prit pour enseigne un chaudron, ou une marmite, en commémoration d'un repas extraordinaire que leur fit faire Tamphytrion. On ne connaît que deux hommes célèbres qui aient fait partie de cette espèce d'académie : Rustici, le fondateur, et le fameux peintre Andréa del Sarto. Cette réunion, comme la précédente, se forma au temps de Laurent-le-Magnifique.
i54o. Académie des Umidt. L'académie platoni^ cienne cessa d'exister vers 1620, et ce n*est que vingt ans après que l'on retrouve l'origine d'une autre société littéraire, celle des Umidi, qui se forma en i54o, lorsque le retour de la tranquillité permît aux Florentins de reprendre la culture dçs lettres.Elle commença, le 1 "novembre 1 64o,par uliië réunion de jeunes gens studieux, qui convinrent de lire et d'expliquer, le jeudi et le dimanche de chaque semciine , un sonnet de Pétrarque , et de faire des lectures et des traductions des classiques latins. Cette académie, dont le fondateur se nomme Jean Mazzuoli,ne dura que quelques mois; et en voici la raison : le grand-duc Côme I", ayant été frappé de l'idée de cette institution et désirant de lui donner plus de stabilité et d'étendue, •résolût de lui faire prendre le titre ai Académie florentine^ et l'installa dans l'ancien palais desMédicis, aujourd'hui palais Riccardi, pour y tenir ses séances. Le décret relatif à cette institution porte la date du 23 février 1541 , et il y est exprimé que l'objet de cette société était la culture et le maintien de là langue toscane , ainsi que des deux langues classiques grecque et latine,
iô6o. AcÀDâifiB DES Alteràti. La direction de« travaux faits dans le sein de l'académie florentim îl^aa tellement sur les esprits pendant le XYf siècloi qu'il ne tarda pas à se former deux autres sociétéi du même genre celles des Alterati et délia Grusoa^ dont la dernière a fait oublier toutes les autres^
Celle desAlterati fut fondée par Thomas del NerOf qui lui offrit son palais pour lieu de ses séancei^ Dans la salle où elles se tinrent primitivement on grava cette inscription : Erigiturab Alteratis A car demia^ scribendi dicendique studio creata 1Ô68^ quoiquela fondation remonteeffectivementàiô6o« Cette inscription, du reste, indique queVon se proposait en ce lieu de cultiver l'art d'écrire et celai de l'éloquence. L'enseigne de l'académie des k\r térés était une cuve remplie de raisins, avec ces pa^ rôles d'Horace : Quidnon ebrietas désignât? Qu^-« ques uns des usages suivis par cette société sa« vante ont pu servir de modèle à ceux établis par les académies des autres pays. L'un des Àltérét était nommé régent pour six mois, à l'expiratiw desquels cet académicien, souvent accusé sur ot qu'il avait dit ou laissé dire , était obligé de se défendre et parfois de subir une condamnation. DelA était venu Tusage des accusations et des défenses)^ morceaux d'éloquence préparés dans lesquels oft s'efforçait de donner des preuves de talent de Baétw qu'en prononçant des éloges ei des oraiâonsfunè^ bresy pièces d'éllKiquence fort à la mode à cette épo^ que. Oe tous les ooms des membres de cette aca-^ demie ,les plus célèbres son t ceux des poâlès ttaviô Riauccini , Gabriel Chiabrera le fameux lyrique^ et François Bracciolini , autew de pastoraîoii*
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1Ô62. AcADiÉMiE DES Beaux-^Arts. L'intérêt que Côme I** paraissait prendre aux lettres et aui| sciences en fondant Tacadémie florentine, fit aaîUrCy vers le même temps, à Yasari, Tidée d'eo^ gager le grand*ducà établir lacadémie des Beauip- JLrtA.. Celle de Saint-Luc, qui durait à Florence comme danspresque toute l'Europe, depuis le commencement du xiv'^siècle, n était guère qu'une coiw poration d'ouvriers sculpteurs et peintres. Cependant on assure que Giotto n'avait pas dédaigaé d'en faire partie. Elle avait donc continué à sa maintenir jusqu'en 1 562, lorsque, sur les instances de Yajsari, Côme l" institua régulièrement l'acadé* mie de^ Beaux* Arts de Florence en lui donnant dc6statuts, des privilèges et des prix. Plus tard, et sous les derniers Médicis, l'usage des expositioijia publiques s'introduisit à Florence, et on en faisait l'ouTerturele jour de Saint-Luc. La première eut lieu en 170Ô, et la dernière en 1737, l'année de la mort de Gaston, le dernier Médicis. Elles furent in^^ terrompues jusqu'en 1 767, époqueàlaqueUePieriM Léopold en rétablit l'usage qui s'est continué jusiju'a nos jours.
i58â. Académie oelu Crusga. C'est bien en effet des académies Florentine et des Altérés que dérira celle délia Crusca ; toutefois la yéritable origina de cette dernière vient d'une scission qui eut lieu entre les académiciens florentins. Vers l'an iô4G« F« Giambnllari , membre de cette société, émit et soutint l'opinion que la langue italienne, toscaoïe ou floref^tine, comité il plaira de lauonimer^ 4ér riyçdeslangueshébraïque, caldéennei,oude toute autre qui se parlait dans le royawne d* Ar^am* Cc^tK
îl6o FLORENCE.
des académiciens qui prirent parti pour l'opinion de Giambullari ne tardèrent pas àétre désignés par Ienomd'^ra;7i^ei7^,et le poëte Lasca, homme emporté et mordant^ bien qu'académicien lui-même, commença à fronder dans ses écrits les propositions avancées par les Araméens. Il le fil même avec si peu demodération, querAcadémie le chassa de son sein. C'est alors que les partisans de Lasca, surnommés les Crusconi ( bluteurs defa^ne), ima« ginèrent, dans l'intention de faire pièce aux Araméens, de fonder une nouvelle académie instituée pour faire ressortir la nature et les véritables règles de la langue toscane , non d'après des recherches érudites, mais en s'appuyant sur les écrits laissés par les bons écrivains du pays. Telle est , à ce que l'on prétend , l'origine véritable de l'académie délia Grusca , en i ôôo. Mais ce que Tonpeut tenir pour certain, c'est que Lasca , conjointement avec quatre savants florentins B. Ganigiani, J. B. Deti, B. Zanchini et'Bastien des Rossi, ne l'ont ouverte qu'en 1682.
Gette société, consacrant le surnom de ses membres, prit le nom délia Crusca ( son de farine ), et choisit pour enseigne un bluteau , avec ces mots , faisant allusion aux soins qu'elle voulait prendre de dégager la langue de toute impureté : €llpiu belfiore ne coglie^ » on n'en conserve que la fleur.
L'académie d^a Grusca , conservatrice de la langue , non seulement a été unique en Italie , mais antérieulre à toutes celles du même genre établies en Europe. Elle a reproduit avec pureté les textes d'ane feule d'anciens auteurs toscans ,
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elle a fixé les règles du langage et Facceptkm yéritable des mots ; enfin elle a produit le diction^ naire délia Grusca, qui, considéré comme ouvrage scientifique , passe avec raison pour un des meilleurs de FEurope.
1657. Académie del Cimento (de Fexpérience ) . Depuis Côme I" , les princes de la maison Médicis ne cessèrent pas d'étudier et de protéger les sciences naturelles et mathématiques dont les progrès furent rapides. Ferdinand II et son frère le cardinal Léopold , en rassemblant chez eux les élèves de Galilée , donnèrent naissance à Tacadémie del Cimento. Ouverte le 19 juin 1667, elle ne dura que dix ans, mais imprima à l'étude des sciences en Europe une impulsion qui se fait sentir encore. Son enseigne était un fourneau avec trois pilons; son mot : « Provando et riprovando, » expérience sur expérience. Ses Aiembres , qui tenaient leurs séances au palais Pitti, n'étaient qu'au nombre de neuf : les frères Paul et Candide del Buono, Alexandre Marsîli , Vincent Viviani , François Redi , Antoine Uliva, Alfonse Borrelli , Charles Renaldini, et Laurent Magalolti qui remplissait les fonctions de secrétaire.
1693. Académie des Apatista. La grande et juste célébrité qu'acquirent les académies littéraire et scientifique délia Crusca et del Cimento en firent naître une foule d'autres à Florence , dont l'objet fut trop vague ou trop firivole pour qu'on leur accorde une mention particulière. Au nombre de ces dernières était celle des Instancoh bili ^ les Infatigables, établie en i633. On s'y occupait de veiller aux plans et de diriger l'oxé-
9At ILDRSVCX*
ctadm dM fttes et représentations piibliqaei, d<mt lé peu]de florentin a toujours été fort a?ide. Mais dans le ^and nombre de ces sociétés seoon* daires , on doit distinguer Facadémie des jfyaiisia ( les Apathiques) 9 puisqu'elle indique coinhien le goût de l'érudition et de la littérature était généralement répandu à Florence, et qu'enfin cette société prit assez d'importance pour que le grand-duc Gôme III crût devoir la réunir â celle de la Grusca , en 1 698. Elle s'était formée originairement , en 1 633 , dans la maison de Favoctt Agpsiino ColteUini , homme fort érudit et très lettré. Pendant les soirées d'hiyer , ce sayant avait coutume de rassembler chez lui les jeunes geng qui venaient de terminer leurs études d'une manière distinguée , pour traiter des questions d'é^ rudition et de littérature. Ces conférences prirent d'année en année toujours plus d'intérêt et d'importance, jusqu'à la mort de l'avocatCoItellini, en 1693, époque à laquelle Côme III prit cette assemblée sous sa protection et la réunit à l'académie de la Crusca. Les ^apathiques avaient pour enseigne un miroir avec ces mots de Dante : •Che la figura impressa non trasmuta. » L'usage était que chaque académicien transformât son nom par l'anagramme; Agostino ColteUini se nommait Ostilio Contalgeni. /
1735. Société Colohbaru. Cette réunion de savants se forma à peu près de la même manière que celle des Apathiques. Le chevalier G. Girolamo Pazzi , son fondateur , prenait plaisir à se retirer dans sa bibliothèque , située dans la partie la plus élevée de son palais, une de ces tours
anliqu^i d*où les Paad aYaient oomliattu iMmlre les Gibelins. Ses amis lettrés s'y rendaieiil; pow converser sur les lettres et les sciences , et il t^f forma une société qui prit son nom de l'espèce de oùhmbier où elle tint originairement ses séaneeé. Quoique plus tard elle se soit rassemblée cbe« un Ulnraire en renom alors, A.-M. Piazadni, cependaal, pour consacrer le souvenir du colomJ^ier où elle avait pris naissance, elle choisit pour enseigne une tour , et pour devise : « sautant qilon peuî voir. » Sur le sceau de cette académie qui vit auginentcpr singulièrement le nombre de ses membres , on fit graver deux colombes se donnant mutuellement de la nourriture , et on y ajouta cette éf^ graphe : « Mutais officiis. Soc, coL « Cette académie commença régulièrement ses travaux le l5 mai 1780^ sous le règne de Jean Gaston > le dernier des Médicis. On s'y occupait particulier rement de recherches archéologiques, sans touterfois en exclure les autres études. Dans la collection fort curieuse des Mémoires de cette académie, on voit même qu'elle était animée de l'esprit philorsophique et encyclopédique qui commençait é s'emparer de toute l'Europe.
Malgré l'importance relative de ces sociétés secondaires, qui démontrent combien la vie intdr lectuelle est active chez le peuple florentin , on ne doit pas perdre de vue les vicissitudes de Taca^ demie principale , celle délia Crusca. La réunion définitive des Umidi , des Âlterati et des Golom^t bari à l'académie délia Crusca eut lieu en 1783, sous le règne de Pierre-Léopold , qui lui assigna pour lieu de ses réunions la bibliothèque Maglia-^
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bechiana. Elle cessa ou plutôt suspendit ses tosH imux pendant vingt ans, de Tan 1792 au 3o ipars 181a, jour où elle rouvrit ses séances , dans le palais Ricardi , sous les auspices de Napoléon. Elles s'y tiennent encore. Le grand-duc régnant, Léopol II, a affecté une bibliothèque particulière composée de manuscrits précieux, et renfermant ce que l'on appelle en Italie, des textes de langue^ pour faciliter les travaux que l'académie de la Crusca fait encore en ce moment pour perfectionner et compléter le dictionnaire delà langue toscane.
En ne considérant, ainsi qu'on vient de le faire, les sociétés savantes et les académies que comme des établissements qui indiquent les époques où les différentes branches des connaissances humaines sont successivement parvenues à un degré de développement qui exigeait une culture suivie et régulière , on est frappé de la précocité et de l'abondance du génie florentin. On n'insistera donc pas davantage sur ce fait, que toute l'histoire florentine ainsi que Ténumération précédente prouvent d'une manière si manifeste.
Florence a donc précédé les autres nations de l'Europe moderne dans la culture de la poésie philosophique, dans celle des arts et des sciences. Mais, sans revenir sur des matières déjà traitées au long ou sur des faits prouvés par la pratique et par des écrits , ne peut-on pas avancer aussi que la Toscane est la première nation de cette même Europe qui ait vu améliorer sa législation politique , civile et criminelle ; qui , la première , ait goûté les bienfaits de l'égalité devant la loi , de la
liberté du commerce , et où les mœurs du pays , favorisant la prudence généreuse du souverain , aient permis , aient amené naturellement Fabolition de la peine de mort ? S'il en était ainsi , Florence aurait devancé toutes ses sœurs non seulement dans les travaux de l'esprit, mais elle serait encore celle qui la première , après s'être soumise à la justice, aurait reconnu par expérience que la perfection d un gouvernement dépend bien moins des formes qu'on lui donne, que deTexcellençe et de la justice des lois sur lesquelles il repose et qui le font agir.
umiaviBa»
Caractère» mœurs et usages des Florentins. Gronique de
Buonacorso Pittî.
L'esprit , les habitudes , en un mot les mœurd d'un peuple tout à la fois habitant une contrée méridionale et régi long-temps par des institutions démocratiques, sont assez faciles à coniataitre. Tout s'y passe eh plein air , et chacun dît ce qui lui vient à l'esprit. Aussi pense-t-on que le récit des vicissitudes de la ville de Florence a déjà fait reconnaître ce qu'il y a de bon et de mauvais dans ce pieuple florentin, qui n'est grand , fort et intelligent que quand il travaille à satisfaire sa pas-r sîon pour le gkin, quand il cultive les lettres et le« arts, et fonde de grands établissements d'utilité' publique , mais que l'on retrouve toujours chahgeaht, frivole, et quelquefois stupidement opiniâtre, lorsqu'il devrait faire usage de sa raisoij: pure en pdlitique et en législation.
En comparant la turbulence d'esprit et la violence des passions des Florentins , depuis l'iétablisseinént de la République , en i2i5 , jusqu'à
, tÀ'JO FLORENCE.
son anéantissement , en 1 53o , avec rinconceyable douceur et Turbanité gracieuse de ce peuple depuis le règne de Léopold , on se demande si ce changement extraordinaire résulte immédiatement de la différence des institutions politiques, ou d'un renouvellement complet dans le caractère des habitants de la Toscane. Après un examen scrupuleux de tous les détails de l'histoire de la république florentine , on doit dire que le trait caractéristique de ses citoyens est de ne fo^ mer et de ne poursuivre quelque entreprise que ce soit , qu'avec une passion qui tient de celle des adolescents. Que, Guelfes contre Gibelins, ils combattent entreeux, ou que, mus par des intérêts de commerce et lé désir d'affermir leur pi^aaanee, ils s^ rendent maîtres de Pise à force armée; wi enfin que l'amour du beau et de la gloire tea ait ençag^ a épuiser les ressources de leur géme et de leurs revenus pour élever ^0s moninoeoti admirables et immenses, toujours c'est lapaasiw qui les entraîne. Or cette disposition , chey lei être collectifs comme dans les individus ^ loin d'impliquer nécessairement l'idée de méehaBcetéi ordinairement la repousse. En effet ^ bien que l'histoire de Florence offre dans beaucoup 4e ma détails des traits de cruauté qui révoUent, le peuple de cette ville , pris en masse , ne peut être accusé d'avoir méchamment et froidement médité ses projet de vengeance» Kées au Am des orages , sa colère et ses lois soudaines &9§^ pen^t comme la ibudre , qui s'éteiat bieatQt 4UBII côté pour aller éclater dans un autre. DaoAii
v^^ttblîque de Florence bout le a^imib « ^t^t'iM
e'est la vengeance et Finjustice qui servent de base au droit civil comme au droit commun.
Rien n*e8t moins rare en ce monde que de voir des hommes bons , honnêtes et doués d'une imagination vive , mais aigrie par des contrariétés , qui deviennent plus gênants et plus redotl* taUes même que les méchants, parles résolutions abruptes qu'ils prennent. Dans cet état d'exaspé** ration subite et intermittente, on croirait recon« naître certains symptômes de la folie; et il faut avouer qu'en lisant l'histoire des Florentins pen^ dant la République , l'excès et la fixité de leurs passions d'une part, et de l'autre l'absence de raison et de réflexion chez un peuple d'ailleurs si intelligent, font souvent penser que cette double disposition tientàunétat maladif.
Cette hypothèse acquiert même assez de certi-^ tBde quand , après avoir suivi les vicissitudes An caractère florentin, depuis la république jusqu*i la monarchie médicéenne, on voit ce même peu^ •fie , sous le même olimat , environné des mémèft flionuments, se nourrissant de son ancienne H(«térature et fier de ses aïeux si turbulents,, devenir, à partir du règne de Pieire-Léopold , la population la plus oalme, la plus exempte de passions et la plus heureuse de l'Europe.
De l'ensemble de ces observations ne pourraitcm conclure que le peuple 4k>rentin , bon au fond, mais irascible, s'est montré accidentelle-*^^ ment furieux tant que l'absurdité de ses lois «
iOmpu l'équilibre de son intelligence $ et qu'il est neutre dans le calme , qu'il a repris sa masrsuétude Mlive, «tiiûtét qu'une lé^dktien raitoniiabletft
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juste lui a enfin donné, quoique sous une forme de gouvernement qu'il avait long-temps repoussée, le bonheur si long-temps attendu par lui depuis le XIII* siècle ?
Rien n'est donc ù négliger dans l'étude que Ton fait de ce peuple toujours ingénieux et parfois sublime. L'originalité de son caractère , mise en jeu avec tant d'éclat dans son histoire poUtique, se retrouve sous des aspects moins grandioses sans doute, mais singulièrement piquants dans ses mœurs et ses infortunes privées , dan» ses fêtes et dans ses jeux.
Avant 1 260 , les citoyens de -Florence , dit G. Villani, étaient très sobres ; leur table était frugale, leurs costumes presque grossiers, et ils dépensaient très peu. La plupart d'entre eux se servaient d'habits de gros drap. Quelques uns même n'avaient que des peaux ajustées et cousues, avec la barrette en tête et des bottines pour chaussures. Les femmes portaient des robes rouges ea peau de chamois , tenues par une ceinture , le tout recouvert d'un manteau dont le capuchon couvrait la tête aube^oin.
Un acte de fiançailles , passé en 1 296 , à l'occasion d'un mariage contracté entre deux personnes de distinction , fournit des renseignements curieux sur la dot des femmes à cette époque et sur la cérémonie des fiançailles. La dot , représentée par un bien et quelques fonds , se monte à la modeste somme de mille livres. Le fiancé , de son côté, assure à sa fiancée le cadeau du matin (morgengabe) , selon l'usage de Florence, qui veinait, sans doute d'Allemagne , et ce cadeau con-*
MŒURS. a 7 3
siste en cinquante livres (i). Enfin on y vqit que l'usage antique gu'avaient les Romains de donner Tanneau nuptial aux fiançailles et ayant la cérémonie du mariage, s'était conservé, comme on le conserve encore, à Florence.
Cependant quinze ou seize ans après cette époque, Dante [Paradiso^ XV) fulminait déjà contre le luxe impudique des femmes de Florence. « Au temps de la première enceinte de la ville , s'écriaît-il , elles ne portaient ni chaînes , ni couronner ; une fille , en naissant , n'était pas encore un sujet d'inquiétudes pour le père forcé de penser à sa dot ; j'ai vu les Merli , les Vecchio , citoyens recommandables , se contenter de peaux pour vêtements , près de leurs femmes oc#ipées à filer. Heureuses alors les femmes , qui étaient sûres de ne pas mourir en exil avec leurs époux , ou de ne pas rester veuves d'un mari mort en faisant le commerce en France I »
Ces avertissements du poète furent suivis de lois somptuaires qui n'eurent guère plus d'effet. Avant le gouvernement du duc de Calabre, qui' précède celui du duc d'Athènes , en 1 826 , on voulut empêcher par des ordonnances les changements rapides des modes. Il n'était plus permis aux femmes de porter leurs cheveux tressés d'une certaine manière. Mais la dtichesse de , Calabre, qui accompagna son^ari à Florence, ' fit supprimer l'ordonnance , et remit les tresses
(I) Oo peut voir cet acte curieux dans le 25^ volume^des annales délia Golombaria/ rapporté aussi dans VOhieroaieur fiàrmiUn
Wl/^ FLOREJNCE.
en usage. Il parait même que ce petit accident donna une nouvelle activité à la {>as8ion du luxe ; car, sous prétexte que la dépense faftepour la toi* lette des femmes et la somptuosité des repas empêchaient les citoyens de payer les impositions et les taxes auxquelles ils étaient soumis, on résolut , en i33o , de choisir des officiers pour faire des ordonnances somptuaires , çit des officiers étrangers à la ville chargés de les mettre à exécution.
Ces ordonnances pourraient servir à faire un cours complet des modes du xiv* siècle. On n'en donnera qu'un extrait pour en faire connaître l'esprit. Il y est défendu à toute femme et fille marié^(Ai non mariée, de la ville et du domaine de Florence, de porter sur ses habits, sur sa tête ou sur toute autre partie du corps , des perles et des pierres précieuses ; aucun collier d*or ou d'argent , doré ou argenté ; défense est faite de se vêtir de brocard d'or ou d'argent, doré ou argenté , brodé ou garni de rubans , de broderie de soie , d'or ou d'argent , ni de velours ; la hauteur des collerettes est spécifiée; le poids de tous les bijoux que peut porter une femme est déterminé; il est défendu de porter deux vêtements de soie l'un sur l'autre; des habits avec fourrure; de mettre plus de trois anneaux à chaque doigtou à tous lesdoigts, et ornés d'une perle seulement. La longueur et la largeur des manches sont indiquées d'à* près l'aune de Callimala, etc., etc. Enfin l'ensemble de ces ordonnances se termine par ce paragraphe: c De toutes les défenses faites ci-dessus , sont exemptées les femmes des chevaliers , des docteurs
aUx lois canoniques et civiles , des personnes des Arts, et des médecins. Sont encore exemptées les filles mineures , âgées de moins de dix ans , toutes les femmes , demoiselles et petites filles étrangàt'en à la ville ou au domaine de la commune , lesquelles cependant seront obligées de se conformer à ces «ordonnances après quatre mois révolus d'habitation à Florence. »
Les réformes somptuaires pour la table vinrent un iplèu plus tard, mais tout aussi mal à propos. En 1472 , les seigneurs prieurs de liberté et le gonfalonier de justice, ayant reconnu que les dépenses exorbitantes pour la table hâtaient la ruitie des maisons les plus opulentes (c'était après les grandes faillites des Perruzi et des Bardi ) , ordonnèrent des réformes que Ton fut tenu d'observer sous peine d'amendes. Le nombre , la qualité, le poids et l'assaisonnement des mets y sont minutieusement indiqués pour l'ordinaire de chaque jour. Mais comme à Florence les 3eigneurs et le gouvernement se piquaient de traiter les étrangers çivec grandeur , les prieurs de liberté avaientledroit de s'écarter des ordonnances, après avoir juré toutefois que cette somptuosité extraordinaire n'était demandée par eux que pour recevoir les étrangers avec honneur et au nom de la république.
Ce droit se concédait même à certains particuliers riches , pour le prix de dix florins. Mais quand on abusait de cette concession pour se livrer au plaisir de la table , le maître de la maison était condamné à vingt-cinq florins , et on faisait aussi
Wjè FLORENCE.
subir une amende à son cuisinier et à ses serviteurs.
Quelque étranges que soient ces dernières réformes , elles portent cependant un caractère national que l'on retrouve très noblement développé chez un des citoyens les plus illustres de la ville de Florence. Borghinî (i) rapporte que Laurent des Médicis , dit le Magnifique, ayant fiancé sa fille à Francesco Cibo , fils du pape Innocent VII , ce jeune homme vint , selon l'usage , rendre vÎMte à sa femme future. Il était accompagné de plusieurs barons et seigneurs romains, venus autant pour assister à ses noces que pour satisfaire la curiosité de voir Florence et de s'assurer si tout ce que l'on disait de la magnificence de Laurent était exact. En effet, l'époux et tous ceux qui l'avaient accompagné furent reçus , fêtés et logés avec tout le luxe et la recherche imaginables. Trois ou quatre jours après les fêtes de réception , l'époux alla souper avec son beau-père, dont il trouva la table servie avec toute l'économie privée que l'on observait jgénéralement à Florence. Francesco ne put se défendre de l'étonnement que cette sobriété lui causa , cependant il ne dit rien. Le soir à souper, et le lendemain à la collation, il remarqua la même parcimonie, et conçut alors de l'inquiétude sur le régime que l'on avait pu faire observer aux seigneurs ses amis, qui, accoutumés aux délicatesses et au luxe de la vie de Rome, devaient être fort mécontents si on les avait mis à l'ordinaire floren-
(1) Voyez Borghini, Traité de la Monnaie florentine.
MOEURS. ' îâ'y'y
tm. 11 n*osait interroger ses compagnons dains là crainte de provoquer leurs plaisanteries sur la rigide économie de son beau-père , lorsque, les voyant gais comme à l'ordinaire, il se hasarda epfin à leur demander s'ils étaient satisfaits de rhospitalité de Laurent. Leur réponse fut un éloge des soins, des attentions et de la magnificence toute royale avec lesquels ils avaient été traités. Plein de joie à leur récit , Francesco Cibo se rendit aussitôt chez Laurent, à qui il raconta les inquiétudes qu'il avait éprouvées ainsi que la joie qu'il ressentait. Laurent-le-Magnifiquelui réponditavec calme : t Je vous ai choisi pour gendre, et, comme un fils, je vous ai faitpartager mes habitudes privées ; quant à ces seigneurs étrangers venus ici pour honorer vos noces , j'ai mis tout en œuvre pour les traiter comme il convenait à eux et à moi. »
Cette anecdote peint la nation. On reproche au Florentin de tomber dans l'avarice ; il est économe comme quand on a fai^ sa fortune lentement. Dans ses mœurs il montre souvent de l'orgueil, jamais de vanité. 11 fait trop de cas du bonheur pour attacher un grand prix au luxe qui n'en est que le masque. Mais aucun récit n'est plus propre à faire connaître quel était l'ensemble de la vie d'un de ces citoyens puissants de Florence, que la chronique de BuonacorsoPitti , le père de Luca, celui qui rivalisa de richesses avec les Médicis et eut la prétention de jouer le ihême rôle que Côme. Cette chronique a cela de particulier et de curieux relativement aux recherches qui font l'objet de ce chapitre , que l'auteur, tout préoccupé de sesintéréts propres e^ de ceux dç 3a f^pimille , m'y trpîte ^^^
affaires publiques qu'incidemment. Si rhistoîre politique y perd quelque chose, celle des mœurs y gagne beaucoup.
Buonacorso Pitti, dont les ancêtres connus remontent à 1 190, est né en i3549 P^vi de temps après Fexil honteux du duc d'Athènes , et sa mort eut lieu yers i43o ou 33, lorsque Côme des Médicis fut exilé de Florence. La chronique de Buonacorso Pitti commence en 1874 et se termine i Tan i43o. Voici un extrait de ce livre curieux.
B. Pitti commence par une généalogie détaillée de sa famille, puis il prend le récit de sa vie au moment où, son père Néri étant mort, il se trouva à rage de vingt ans forcé de quitter Florence avec toute sa famille pour éviter la peste qui y faisait d'affreux ravages.
« Le fléau ayant cessé , dit-^il , nous retournâmes à la ville. Mes frères décidèrent que j'irais à Venise accompagné de notre cousin Cione , âgé de dix* sept ans, et pour qui il était temps de penser à . se faire un sort. Nous partîmes, et en descendant de Pietra Mala dans les vallées , Cione , qui avait mis pied à terre à cause du froid, et qui chassait son cheval devant lui avec une baguette , en reçut une ruade dans la tête, qui le renversa comme mort sur la terre. Je le fis mettre sur une civière à porter les morts qui se trouva dans une église voisine. Arrivé à Firenzuola, j'écrivis ce qui s'était passé à mes frères, qui firent transporter Cione à Florence ^ où par l'habileté du médecin Francesco il guérit entièrement. Je m'arrête sur cet accident parce qu'il me causa beaucoup de chagrin : d'abord celui de voir mon cousin germain si cruellenieot
blessé au milieu des Apennins; puis les réflexions que ce malheur me fit faire. Je redoutais les mauvaises pensées «qui viendraient à l'esprit de ma tante. Déjà elle s'était imaginée quesonautte fils, mort de la peste à notre campagne , avait été em»poisonné par nous , et je m'attendais à ce qu'elle ajoutât que j'avais tué son second enfaut.De plus, lorsque je fis placer sur la civière Cione tout ensanglanté, en visitant sa carnassière, j'y trouvai de« lettres mandées de Venise, où ses cousins lui marquaient que, quand sa mère s'était présentée chez nous à Florence, nous l'avions mal reçue et enfin chassée. Par la suite , lorsque Cione fut guéri , je lui parlai de ces lettres, refusant de les lui rendre, malgré les instances qu'il fit pour les ravoir. Je lui dis que je voulais les montrer à tous nos parents, afin que l'on connût la fausseté des assertions de ses cousins de Venise. Mais Cione mit plus d'ardeur que jamais à reprendre ces lettres, et il me dit : « Si tu ne me les rends pas, je ferai connaître ce qui s'est passé et comment tu m'as donné un coup d'épée sur la tête dans la montagne ; que si, au contraire, tu merles remets, je ne dirai rien. » Je reconnus à ces paroles le manège de toute la famille de Cione , à qui je dis : « Je sais qui to fait parler ainsi; mais tu n'auras pas les lettres; dis tout ce que tu voudras , je m'en moque , parce que la vérité trouvera toujours bien sa place. » J'allai aussitôt trouver mes parents, à qui je montrai ces lettres et qui se chaînèrent d*ëclaircir cette afiaire. Un mois après ils me firent demander, et je me trouvai là avec Cione, qui me fit des e^m^^f et déclara qult avaitreçu un coup de pied
q8o FLORENCE.
de son chevâl , comme je Tavais avancé. 3e lui pardonnai librement. Il voulait que je pardonnasse également à sa mère et à ses cousins Manelli de Venise, auteurs de tout ce mal, ce que je ne Toulus pas faire alorr. Mais près de trente ans après cet événement, un jour de vendredi-saint, étant dans l'église du Saint-Esprit, je fis appeler Cion^ et ses parents au chapitre , et là je fis ma paix qu'ils acceptèrent humblement.
»En 1376, étant jeune (il avait vingt et un ans), n'ayantjpas encore de but arrêté^ et désirant chercher fortune dans le monde, je m'associai à Matteo dello Scielto Tinghi, marchand et joueur déterminé. Nous allâmes successivement à Gènes, à Nice et à Avignon, où nous arrivâmes pendant les fêtes de Noël. Nous fûmes arrêtés et conduits dans les prisons du maréchal du pape, où on nous retint huit jours comme espions de la commune de Florence. Dans un interrogatoire que nous subîmes, on montra à mon compagnon Matteo une lettre de son frère par laquelle il l'avertissait que Bologne s'était mise en rébellion contre le pape pour donner secours aux Florentins. D'après l'examen de notre afiaire et les réponses que nous fîmes, il resta bien démontré que nous étions entièrement innocents. Néanmoins on exigea une caution dé trois mille florins , pour donner la certitude que nous ne partirions pas d'Avignon sans la permission du maréchal. Matteo trouva des répondants pour nous. Mais il jugea, dès que nous fûmes hors de prison , qu'en raison de la guerre qui avait éclaté entre le saint-siége et kcçinfpttliff de Flqrçpçe ^ U était à propos de partir
pour éviter de nouveaux dangers. Après avoir prisi toutes les précautions nécessaires pour assurer notre dette envers ceux qui avaient fcien voulu répondre pour nous , dans le cas où notre fuite ferait exiger le paiement , nous rentrâmes le plus tôt possible à Florence , où nous reçûmes la nouvelle d'Avignon que le pape Grégoire XI y avait fait arrêter tous les Florentins ; qu'il avait fait saisir leurs biens , leurs marchandises et même leur» livres de comptes , ce qui n'empêcha pas la république florentine de continuer de faire la guerre contre l'Église.
» 1376. Ce même Matteo, ayant résolu d'aller e» Prusse , m'engagea à faire le voyage et à aller l'at— tendre à Padoue ou à Venise. Il me rejoignit dans? cette dernière ville, où il acheta pour mille ducat» de safran. Nous allâmes par mer jusqu'à Signa en Croatie., et enfin par terre jusqu'à Buda en Esclavonie, où il vendit son safran sur lequel il gagna mille ducats. Étant tombé malade , je fus laissé par Matteo à Buda, chez Michel Marucci, auquel il donna douze ducats d'or en tout pour qu'il se chargeât de me faire guériret retourner à Florence, promettant de rendre le surplus de la dépense à son retour. Il partit; pour moi, je devins extrêmement malade faute de soins. J'avais pour lit une mauvaise paillasse dans une étuve , et je n'eus les soins ni d'un médecin ni d'aucune femme. Il n'y avait pour tout serviteur dans la maison qu'un valet qui faisait tout. Je restai ainsi entré la vie et la mort pendant six semaines. Enfin i) vint, pendant la nuit de la Saint-Martin, une troup? d^ÂUemaqds accoiQp9gné$ 4q joueurs fie cQriiç
oSa FLOREHGE.
muses , pour danser dans la chambre Yoisine de TétuYe où j'étais étendu sur ma paillasse. L'un d'eux ayant mis la tête la où je me trouvais, m'aperçut. D'auâ^es étant aussi entrés, ib me mirent swpied, m'affublèrent de ma pelisse, et m'entraînèrent dans leur salle de danse en me disant : • Ou tu guériras, ou tu mourras, mais tu ne souffriras plus. » Et en effet, malgré mes pleurs et mes supplications , ils ne me laissèrent pas en repos jusqu'au moment où de lassitude je tombai à terre. Alors ils me reportèrent sur ma paillasse, jetèrent sur moi toutes leurs pelisses, et retournèrent à leur chambre, où ils dansèrent et burent, pendant toute la nuit. Sous cet amas d'habits, l'eus d'abord le frisson , puis je finis par suer en abondance. Le matin , les Allemands rentrèrent dans monétuye, reprirent leurs pelisses, me remirent la mienne, et me forcèrent de boire avec eux, ce que je fis volontiers.
t Lorsqu'ils furent partis, je me reposai une heure Ml deux , et ensuite je sortis pour aller trouver Guido Baldi, un Florentin qui était le directeur de la Monnaie du roi de Buda. Il me reçut amicalement et m'invita à dtner , après quoi nous eommençàmes à jouer. Avec 55 soldini vénitiens qui me restaient pour tout bien , je lui gagnai 4 florins d'or. Il ne tarda pas à arriver des )ui& et des Allemands qui avaient coutume de jouer aivec Baldi. Je fis la partie avec eux, et en somme je gagnai ce jour âo florins d'or que j'emportai chez moi. Je retournai chez Baldi le lendemain, et je ramassai cette fois 4o florins d'or. Bref, dans LCQ de quinzQ jours , avec mes 55 petits lûoi
véfii tiens , je me trouvai avoir gagné 1,200 flo-* rins d'or ( i4î4oo francs).
9 Marucci , chez lequel ) avais été malade , me conseilla de ne plus tenter la fortune , mais €^«-« cheter des chevaux et de m'en aller à Florence , promettant de m'accompagner jusqu'à Signa. Je suivis son conseil. Ayant fait emplette de six che* vaux, et m'étant procuré un petit page et quatre valets, nous partîmes pour Signa, où Marucci me céda encore cinq chevaux. Je nolisai une barque marseillaise , et , après une traversée pénible de vingt-quatre jours, j'arrivai à Venise, où je perdis un de mes meilleurs chevaux en le faisant mettre à terre. Dans les montagnes près de Bologne, j'en perdis Cncore deux. J'arrivai à Pontremoli avec les huit qui me restaient. J'en vendia six, et avec l'argent que j'en tirai je jouai; mait je perdis tout, en sorte qu'au bout de six mois de ce voyage , en comptant les gains et la perte , plus la dépense de mon entretien , il ne me restait plus , en entrant à Florence , que deux che^ vaux et environ 100 florins d'or. J'étais dana cette position lorsque je devins amoureux d'uD<i dame nommée Gemma, épouse de Ghiavicciuli et fille de Tedaldini ; je ne voulais que la voir et l'entendre. Comme elle se trouvait près d'un monastère , non loin de là porte à Pinti , il arriva que, comme je passais près de là , ses parents m'invitèrent à goûter (merenda); j'acceptai. Je trouvai moyen, bien qu'il y eût là beaucoup de personnes présentes , de lui dire quelques paroles à part; et m'adressant à elle de l'air le plus modeste, je lui dis : « Je suis tout à votre service etoae
a84 FLOREl\CE.
recommande à vous. — S'il en est ainsi , me répondit-elle en riant, m'obéirais-tu ponctuellement si je te donnais un ordre? — Essayez et commandez, madame. — Eh bien! dit-elle, pour Famour que tu me portes, va à Rome (i). «Je retournai chez moi, et dès le jour suivant, étant monté à cheval et n'ayant pas dit où j'allais , je me mis en route avec un valet. Je passai par Sienne, Pérouse, Todi, Spoletto, par tous les lieux enfin occupés par la ligue florentine qui combattait le pape. Ce ne fut qu'à la faveur d'une escorte et de recommandations que me donna Bindo Buondelmonte , que je pus entrer à Rome, y obtenir un sauf-conduit pour huit jours et une retraite. Les huit jours écoulés^ je parcourus de nouveau la route périlleuse que j'avais faite , et après avoir employé un mois entier à ce voyage, je rentrai dans Florence, où, m'étant empressé de faire savoir à madame Gemma que j'avais obéi à ses ordres , j'en reçus pour réponse : « qu'elle ne me eroyait pas assez fou , d'après une parole dite en plaisantant , pour que j'allasse m'exposer à de si grands dangers. » Ceci se passa en 1377.
» 1878. En cette année se conclut la paix avec le pape Grégoire XI. Mais à Florence le peuple se révolta. La populace , après avoir volé et brûlé plusieurs églises , se porta au palais des prieurs, les en chassa, ainsi que le gonfalonier de justice M. Luigi Guicciardini ; et après s'être emparé de
(I) C'était une réponse de ce temps , avec laquelle les daines se d ébarrastaient ordinairement des ajuants sans expérience ou pré- ^mptnenx. Pitti, âgé âeTÎngt«deiixans,prH |a réponse à |a lettre, çomi^t on |6 vdt par son réoit^
la seigneurie , fit son gonfalonier de justice d'un certain Michel Lando qui ne tarda pas , d'accord avec les artisans, les admonestés (ammoniti) et les Gibelins , de chasser le menu peuple de la seigneurie. J'étais sous les armes , sous le gon£^lon de Nicchio , dans la place où s'étaient rasseipii)lés les artisans et d'autres citoyens pour dissiper la populace. Près de moi se trouvait un tailleur de pierre qui criait comme un furieux : A mortJ à iBort ! tandis qu'aucun de ses semblables ne disait rien. M'étant approché de lui je l'engageai à se tenir tranquille commeles autres. Pourréponsfî il me mit la pointe de son épée sur la poitrine ; mais, prompt à la parade , je lui enfonçai mon épée dans les reins, et il tomba roide mort. Bon nombre d'assistants, ayant vu comme la chose s'était passée, dirent que le tailleur de pierre n'avait que ce qu'il mîÉritait, que j'avais agi ainsi pour ma défense , et il n'en fut plus question. Cependant étantretourné chez moi , où j'appris que l'on bannissait les Guelfes et les meilleurs citoyens , je résoli^ de quitter Florence. J'allai m'établir à Pîse , où j'appris , quelques mois plus tard , que beaucoup depitoyens guelfes se joignaient aux bannis pour soulever le pays et faire quelques tentatives contre Florence. Je me joignis à eux, et, une nuit, nous arrivâmes devant la porte de San-Pier-Gattolino, comme on en était convenu. Une autre troupe devait pendant cette même nuit se porter à San-Mi* niato al Montepour faire sonneries cloches au petit jour, et avertir ceux qui étaient d'accord avec nous dans la ville de nous ouvrir la porte de San- Gîorgio. Mais lorsque nous envoyâmes du monde
â86 fLORENCK.
à Saii*Miniato, pour nous assurer deFarrivée de noscompagnons^onne les trouva pas. Ils n'étaient point venus, parce que notre projet avait été découvert par le gouvernement rebelle , et que plusieurs de nos alliés dans Florence avaient été surpris et arrêtés. Luccha lui-même , qui devait conduire la troupe que nous attendions, avait été mis en fuite avec son monde. Ignorant toutes ces circonstances , nous crûmes que par erreur nous étions venus un jour plus tôt qu'on en était convenu. Nous nous éloignâmes donc de Florence , en nous divisant en petites troupes, pour aller chercher asile chez nos amis, toujoursper* suadés quenous nousétions trompésde jour, et que Luccha et sa troupe nous rejoindraient. Je partageais cette erreur, et pensant que Luccha ne devait pas tarder d'arriver, je montai à cheval, et, suivi de deux hommes à pied, je partis à la brtine pour aller à sa découverte ou à sa rencontre. Vers une heure denuit je rencontrai le Défenseur, conduisant avec sa troupe sept des gens de Luccha qu'il avait pris. Croyant que c'était la troupe même de Luccha que je retrouvais , je me portai an milieu d'eux avec des signes d'allégresse. Mais aussitôt je me vis entouré , ainsi que mes deux hommes , par des gens qui baissèrent leurs làuces sur ma poitrine en criant : « Qui êtes-vous ? — - Âtnis ! » répondis-je avec assurance , tout en reconnaissant le mauvais pas où j'étais tombé. Cependant un massier à cheval s'approcha de moi et me demanda de nouveau : « Qui es-tu? — Buonacorso. — C'est un ami , dit le massier en se tournant vers ses valets, laissez-le aller. ^ Mais je m'étais
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tout-à-£adt engagé dans la troupe ; le chemin était foi't étroit, et je ne yis pas comment je pourrais me porter en arrière. J'avançai donc, et me trouvai près du Défenseur et de ses cavaliers. Le Défenseur s'arrêta pour me demander de nouveau i c Qui es-tu?» Et avec la même hardiesse, je répon*dis : c Buonacorso Pitti ; le massier m'a bien reconnu. — Mais pourquoi, ajouta le Défenseur, marches*tu à une telle heure armé de cette manière? z> Car en effet j'étais couvert d'une cuirasse , \e portais un épieu , et mes compagnons tenaient la lance sur l'épaule. Je répondis : « £h ! j'ai une inimitié, il faut que )e sois préparé à mie dé-* fendre. Je suis parti de Florence à la fermeture des portes, je vais â San<-Gasciano, et j'ai pris ce chemin pour ne pas être attaqué , d'autknt plus que j'espérais vous y rencontrer, car je savais que Yousétiezà Santa^Maria-in-Pianetta. —Je te crois^ dit le Défenseur, je te crois; mais pour plus de sûreté et dansle cas où tu serais de ceux que je cherche, je veux que tu retournes avec moi àFlo» rence. » Il recommença encore à me questionner. Je lui répondis toujours hardiment , jusqu'à ce que , m'ayant fait entendre qu'en me forçant à rebrousser chemin, il craignait de me mettre dans le cas de faire une chose qui ressemblerait à une lAcheté , je lui dis avec plus de fermeté encore : « Monsieur le Défenseur , ne prenez pas tant de soin de mon honneur; c'est toutp-à-fait de mon plein gré que je retourne sur mes pas. — Allons ^ dit^il , à la grâce de Dieu , va-t'en !» — Je mje séparai tout aussitôt de lui. et rentrai auprès des miens, à qui je racontai tout ce qtii s'était passé»
J'arrivai enfin à Pi se, harassé de fatigue et tout endolori par les transes que j'avais éprouvées. Là, je ne tardai pas à apprendre que les sept hommes que conduisait le Défenseur avaient eu la tête tranchée à Florence , et que moi , ainsi que beaucoup d'autres , nous étions condamnés à mort y>
Pitti , après avoir rapporté plusieurs anecdotes relatives à cette époque de troubles , las de vivre dans un pays où il était sans cesse exposé à mille dangers, dit : « Je restai encore trois jouris à Lucques, puis j'allai à Gènes (en i38o). Là, dans l'espace d'un mois et avec cinquante florins d'or à peu près , j'en gagnai quinze cents. « Il va successivement à Vérone , en Romagne et à Arezzo , où se trouvaient les différentes assemblées de bannis cherchant toujours les moyens de rentrer à Florence. Enfin il prend le parti, avec Bernardo di l^ippo, d'aller en France, et il continue son récit: « Nous empruntâmes cinquante ducats avec lesquels nous allâmes directement à Avignon, et après avoir été visiter deux bannis florentins établis à Tarascon, nous nous dirigeâmes sur Paris. Nous n'y ftmes qu'un court séjour, car Bernardo Cîno m'avertit d'aller jouer avec le duc de Brabant, qui donnait en ce moment des fêtes et des tournois à Bruxelles. J'y allai. En peu de jours j'y perdis plus de deux mille francs d'or que j'avais apportés de Paris. Car, dans mon association avec Cino, c'était lui qui avait fourni l'argent, et moi ma mauvaise tète, qui joua tout sur deux dés. La dernière nuit, ayant perdu cinq cents francs que j'avais empruntés au duc, et ne possédant plus chez moi qu'une somme semblable , je laissai le jeu et suivis le duc
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et les seigneurs dans une salle où Ton dansait. Comme ]e regardais avec un plaisir extrême une très belle personne âgée de quatorze ans enyîron, fille d'un haut baron , je fus tout étonné de l'entendre me dire en s*approchant de moi : • Lombard , viens danser ; ne te mets pas en peine si tu as perdu , Dieu te sera en aide. • Et m'ayant pris par la main je la suivis. Après la danse , le duc me fit appeler,et me dit : «Combien as-tu perdu cette nuit? — Le reste des àéux mille francs que j'ai apportés à Bruxelles. — Je le crois bien ; et si j'avais éprouvé un semblable échec, je ne suis pas certain que je ferais aussi bonne contenance que toi. Va, continue de te réjouir à la fête, il ne peut t'en arriver que du bien. » Le jour suivant, après avoir mis cinq cents francs d'or dans ma bourse , j'allai les porter au duc en lui demandant congé pour aller chercher meilleure fortune ailleurs, c Si tu veux rester, me dit-il, et essayer de te refaire avec ces cinq cents francs, jouons, Si tu les perds, tu me les donneras une autre fois quand tu seras plus en fonds. » Je le remerciai , l'assurant que j'avais in dispensablement besoin d'aller en Angleterre, et que d'ailleurs jenevoulais pas joueren ce moment. a Eh bien alors , emporte avec toi ces cinq cents francs , ajouta le duc; tu me les rendras sitôt que tu pourras. » Puis il appela un de ses chanceliers auquel il donna l'ordre de faire une lettre par laquelle il me mettait au nombre des serviteigrs de sa personne.
» Je quittai Bruxelles etpassaien Angleterre, où je demeurai près d'un mois pour traiter du rachat de Jean de Bretagne, commission que m'avait u. 19
donnée BerAardo €ino. Dès t[ue je «ne tes îfAefilionB du dnc de Lancastre sur son pmofHriér, je «tournaiâPariSjd'oùjefis savoir à €îtto 'l«téstilitkU de mes démarches.
% 1 38 1. Arrivé à Paris, j'avais bien peu d'atgetrt, »et cependant j'acquittai une partie tïetnes cfcftes ^ftvers Cino.Au mois de février j'allai à Blrti^les, ^ j'*c*npruntaî pour jouer. Comme j'étais aveC le duc 5 je reçus dés nouvelles de Florence qui tti'atiâiônçliient que les bannis y étaient rentrés. JPaflâi 'MHSttilôt dans ma ville natale , où je trouvai ^tît^n ^x cents francs d'or, et je retournai à Paris, où j'achetai de beaux chevaux.
te t38â. Au mois de novembre, jour &e jointe Catherine, j'assistai à une bataille près tTYpres, Wi Flandre , que le roi de France , Cfliarlès V! , ïîvna aux Flamands, labataille deRoàebefcq, Selon lès historiens français. Ces derniers étaient au )fiôinbre de quarante mille , et du coté du roi "nous n'étions que dix mille. L'engagement conymençia un peu avant le jour. Il se fit un miracle. Le bboufllârd était si épais qu'à peine si l'on voyait h lumière. Comn^e nous étions en trois divisiônSi le roi fit d^loyer une bannière que les Français nomment oriflamme, et disent avoir reçue ancienliement par l'efietd un miracle divin; sitôt qu'elle fùtdéployée le brouillard tombaetles deux armées ^rent se voir. Ce lut le connétable de France (.<MiViër de Clîs^on ) qui engagea l'affaire à la tête du premier bataillon en se jetant sur lés Flâ- Mands qui ne fdrmaienj; qu'un corps. La bataille émP9L environ deu*x heures. Les Flamands furent î^Otttplételïientdéfaits, et les vainqueurs ne firent
pas de prisonniers. On compta vingt-sept mill^ cin4| ci^ts morts de larmée des Flamands. Après cette victoire on poussa jusqu'à Courtray, ville de l'importance de Prato environ , que l'on prit et que l'on brûla pour se venger d'une ancienne défaite que les Français y ont éprouvée et dont Filippa Villani a fait mention dans ses dironi^ qnes« A la suite de cette expédition , le roi rentra à Paris avec sa troupe victorieuse.
» i382t. Mais je veux donner des renseignements sur la cause première de la guerre dont je viens de parler. En i38i, les Gantois se révoltèrent contre le comte de Flandre , leur seigneur , le père de la duchesse de Bourgogne. Ils se portèrent sur Bruges, prirent cette ville, en chassèrent le cotnte^ dévastèrent tout et tuèrent les officiers. Celui qui conduisit toute cette expédition était Artwell, qui, après avoir soulevé une bonne partie des Flamands, fit partir secrètement des envoyés vers les populations de Rouen et de Paris, pour les engager À se soulever également contre leurs seigneurs, en promettant de les aider au besoin. En effet , ces deux villes , Paris et Rouen , se révokèrent Gontce le roi de France. A Paris , ce fut le petit peuple qui commença le tumulte. Une marchande de la halle, que l'inspecteur voulait imposer pour le droit de vendre des fruits et des herbes , se mit à crier : « A bas les impôts! > ce qui fut cause que tout le peuple se leva et alla chez les gens de la gabeUe , qu'ils tuèrent et qu'ils volèrent Mais ces gens du . peuple n'avaient pas d'armes ; alors l'un d'anU'e eux les conduish au Châtelet f
OÙ on savait que M. Bertrand Duguesclin , an* cien connétable de France, ayait fidt déposer trois mille masses d'armes plombées, commandées pour une bataille que Ton devait livrer aux Anglais. On brisa les portes de la tour du Ghâtelet, et quand on se fut emparé de ces maillets , le peuple alla par tout le pays, pillant la maison des officiers du roi et tuant un grand nombre d'entre eux. Le peuple riche , c'est-à-dire les bons citoyens que Ton appelle bourgeois en France , se défiant du petit peuple , que Ton nomma Mail" lotins , et craignant qu'il ne les pillassent comme avaient fait à Florence les Ciompi^ s'armèrent et firent si bonne contenance, qu'ils les réduisirent à l'obéissance. La populace alors s'arrangea pour se gouverner elle-même, et porta tout l'eflTort de sa rébellion contre les grands seigneurs. Le roi et ses grands-officiers se retirèrent au bois deVincennes pour tedir conseil. En effet , on présenta comme le meilleur remède à tous ces maux de faire convoquer par le roi tous les barons , chevaliers et écuyers du royaume auprès de lui, afin qu'ils le suivissent partout où il voudrait aller. Mais il ne vint que le très petit nombre dé ceux qui assistèrent à la bataille d'Ypres.
» Mais l'année suivante, i383, ce mot : « vive le vainqueur! » se trouva bien vérifié , car le roi ayant remporté cette bataille , lorsqu'il' renouvela son appel à sa noblesse, poufr marcher contre les Anglais , qui étaient entrés en Flandre , il lui arriva dix mille chevaliers et plus de seize mille ecuyers , ce qui fait estimer que Farmée se com-
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posait de deux cent mille cayaliers. Il est vrai que beaucoup de seigneurs aUemands vinrent se réunir à lui par amitié.
» Mais retenons à la rentrée que le roi fit dans son Paris révolté. Il arriva un soir à Saint-Denis, et le matin ildivisa son armée en trois corps, comme à la bataille d'Ypres. Aussi, dès que les bourgeois de Paris virent cet appareil , ils se décidèrent à venir au-devant du roi pour lui demander pardon. Cinq cents au moins des plus importants de la ville vinrent se prosterner devant lui et implorer sa clémence. Le roi leur dît : « Retournez à Paris, et quand je serai assis dans le lieu de justice, venez, demanilez-4a , et elle vous sera faite. Arrivé à un demi-mille de Paris, tous, chevaliers , écuyers et hommes d*arjnes, divisés en trois corps,mirentpied à terre; le roi seul, ainsi que ses grands seigneurs, restèrent à cheifl. Pour nous , nous entrâmes ainsi à pied. et le bassinet en tête crainte de quelque trahison. Nous allâmes au grand palais. A peine le roi fut-il descendu de cheval qu'il rendit une ordonnance par laquelle chaque citoyen ou bourgeois était tenu, sous peine de la vie, de porter ava^it le coucher du soleil toutes les armes offensives et défensives qu'il avait , à une belle forteresse et habitation royale de Paris, ce qui fut promptement et rigoureusement exécuté ; déplus il ordonna que toutes les chaînes avec lesquelles on avait fait des barricades dans la ville fussent enlevées^ ce qui fut fait aussi. Je me souviens d'avoir vu un écuyer du roi lui demander ces chaînes que le prince , qui ne refusait jamais , lui donna. On ï^e pensait guère ajçr^ que ce çadç^tu ei^t un
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grand prix ; maïs on sut ensuite que cet écnyer e| les vendant en avait tiré la somme èe dfts miBé francs d'or. On prit environ quarante citoyens et maitiotins, principaux fauteurs delà rébetHon, qui eurent la tête tranchée sur la plaee delà Balle. Le roi pardonna à tous les autres qui Tavaient offensé. Seulement il fit payer une taille aux bourgeois et marchands d'après leurs faeultés. Cet impôt, qui s'éleva à une forte somme , flit réparti entre tous les barons qui avaient assisté à la ba* taille. Outre cela les seigneurs se firent aussi payer par leurs vassaux, en sorte que toute cette taille peut être évaluée à 5oo mille francs. Cela'' Ait &it dans le mois de janvier i382 , et atlssifât to«t étant rentré dans l'ordre, on commença à feirc des joutes, des carrousels et des réjotiîssances de toute espèce.
» i382. Dans le mois de févriél^, B. Cino confia à son neveu deux cents francs d'or, puis de^ perles et des bijoux pour la valeur de trois roîHe francs d'or environ , désirant que son neveu et moi nous allassions en Hollande vendre ou jOacr ces richesses chez le duc Albert de Bavière. Nous nous rendîmes en effet à La Haye, ou nows trouva-» mes le duc qui ne voulut ni acheter, ni jouer fesdîts bijoux. Nous dépensâmes dans nôtre voyage les deux cents francs d'or ; et de retour à Piarh , au mois d^avril i383, nous rendîmes à B. Cino ses perles et ses bijoux.
» i383. Cette année, les Anglais vhirent en France, entre la Flandre et la Picardie, au nombre <fe dix mille combattants , soit archers-^ soit hommes d^àrmes. Le foi de FVance (Charles VI) appela
9ea baroos.^ chevaliers et écuyers^ du royanuiiQ^ et an imii d'août il a^ mit eu campagne 9Yecr âeiui eent miVk chevaui^, parmi lesquels Ml coasptait dix. saille cheyaliers à l'éperoot 4fMC Ciurieux d'être témoin des graads évéûemeiiit^ qui se ppéparâieQt, je m'entendis avec unSieiiaQJfti2# un Luequois de mes amis , et a nos firai^ nowi armâxPieft trente-si^i cavaliers, et allâmes nouy| ranget à l'armée souâ l'enseigne et le commander' ment dift dbc de Bourgogne, qui était à. la tdte: dki vingt mille chevaux. L'armée arriva près de Mo&sv oih vm^ i^rtie des Anglais s'étaient enfermés^ Lei itek de; France fit abattre tout ce qui entourais bi vilfe: p(»ur livrer bataille à l'aise le jo«r suivadit. Mais^ j^odamt la nuit, les Anglais voqlanit quitter la ¥iUe et les habitants s'étant opposés à leur fiiite^ il s'eoswvit d^es rixes et beaucoup die meurtre^ entve eux. Cependant, un peu avant le )omr,tott% les Anglais et les habitants qui purent tvouiVOD passage, s'échappèrent de Mons. Dès^ qu'il fit jeur^ nous approchâmes des portes, et les ayant brisées aous entrâmes sans coup fériir dans eettft: idlle, que bous trouvâmes jonchée de cadavres; d'Aaglab et d'habilants , et incendiée de toxi^ coté^ ie fus témoin d'un spectacle épauivaiïtabla Une dama de d^stlnctiosL . à en juger par ses vé* tements , ayant sur son IfH^as un eafant de deuac anis , e» pejDtant un autre âgé de trois pendu à ses épaiile&, et tenant le troisième plus âgép«r la mianiy se tenail assise: auiprès d'une maisoa en feu; Nous, fîmes des efforts pe^nr la tirer elfe> et nM wdbnis di| danger ; niai^ s^étant échappée à^ lUlftMainft, eHese wfih à eQuriv ayac ses trrât em.-^
fants , et se précipita dans la maison qui était toute en flammes. On ne tarda pas à la voir brûlée avec ses trois enfants. Au surplus , presque toute la Tille devînt bientôt la proie des flammes.
» Tout ce jour nous restâmes campés. Le lendeiaain , nous poursuivîmes l'ennemi, qui s'en allait toujours fuyant, etnous l'atteignîmes dans une ville liommée Holberg. On l'attaqua, on jeta force roquettes et fusées dans la ville pour l'incendier. Mais les Anglais se défendirent vaillamment , et firent beaucoup de mal à notre monde avec leurs flèches. La bataille dura jusqu'à une heure de nuit; c'était un samedi; nous nous retirâmes avec beaucoup de dommages et peu d'honneur. En faisant retraite , je perdis mes compagnons et nos valets , qui étaient tous venus pour faire l'assaut. J'aurais sans doute pu les rejoindre si je n'eusse pas été fatigué; mais n'en pouvant plus , je me jetai dans un fossé où je dormis jusqu'au jour. Le dimanche matin, le duc de Bretagne, qui était là avec vingt mille hommes au service du roi de France , prit les ordres de ce dernier , et traita avec les Anglais, qui dès le lendemain évacuèrent la Flandre. Le roi re tourna donc en France , donna congé à toutes les troupes , mais retint les seigneurs auprès de lui pour qu'ils prissent part aux fêtes qui furent données.
» Au mois de février 1 383, j'allai à Bruxelles faire visite au duc Albert ; de retour à Paris , j'y trouvai plusieurs compatriotes et mon frère , avec qui je restai tout l'étéj u^qu'à l'hiver de i384. En mai 1 385 , je fis un voyage à Florence , et revins en octobre à Paris , où j'appris que le roi ^e France
était allé en Flandre avec de grandes forces pour préparer une flotte à l'Écluse et passer en Ângle<^ terre. Francesco , Berto et moi , bien armés : et bien montés , nous allâmes rejoindre le roi dan» l'intention de prendre part à son expédition. Arrivé à Bruges, j'y trouvai ce même Lucquois* qui avait été mon compagnon à la grande armée ^ et nous nous arrangeâmes de nouveaupourapliser un bâtiment à frais communs, ce que nous fîmes à l'Écluse , ouatait le roi avec toute son armée et prêt à partir. 11 est à i[;emarquer que je vis dans ce port douze cents vaisseaux dont la moitié étaient pontés [erano navidi Ghabia). L'armée resta près de quinze jours à l'Ecluse, attendant toujours que le temps fût bon pour mettre à la mer. Dans un conseil du roi , on coBsulta tous les patrons de vaisseaux sur ce que Ton devait faire. Mais, comme on étoit à la fin de novembre, il leur parut imprudent de partir avec un si grand nombre de vaisseaux, que lapremière bourrasque ferait choquer les uns contre les autres et chavirer. Le roi et ses seigneurs se rendirent à cet avis, et nous retournâmes tous en France.
» i385. Pendant notre séjour à l'Écluse, j'avais prêté au jeu à peu près cinq cents francs d'or au comte de Savoie. Je lui rendis de semblables services à Bruges, à Arras , et enfin jusqu'à Paris, au moment de son départ de cette ville. Bref, je lui avançai en tout trente-cinq mille francs d'or. J'envoyai en Savoie quelqu'un qui pût m'informer des précautions à prendre pour assurer ma dette. Le comte assigna lui-même un terme pour le paiement. A l'époque dite, j'allai pour recevoir,
mais le comte de Savoie demand%un terme lunit veaui de mx mois» Je passai rki¥e#à Parie. ÂKpob^ temps de 1 3â6(, j aUa» en H(^ande yisitee le conte. Albert, puis je fis un^ ¥oyage> à Florence^ Bm 9^ft^ teniffe, )e retouvnai: à Paris, menaat ac^eo moi. F. CaiiigiaD», ((ui m'avait confîé quatce cents firancs. d'ep, fnx d^une terre Êpi% ayaii? Tendue, et dont jii lui d6«uais cent frimc^par an* et ses dépensei^peu^ denittroisans^puismonii^teiidaiit, à qui je promis, aiossr dis^doofier cent firancs par an , e^de plue^sesdé^ penses* J^ passait tout Fbiver àParis^ oà jo'gagnai à peu près deux mille framcs df or. J'achetai miei maison qui m'en coi^ta six ecnts.Fuis, au oapAme. suivant, j'aHai^ en Hollande et en Zéhande tpomff e» te comte Alfbertetses seigneurs, à qui )eg3gppiai< an jeu quinze miHe francs d'er. De retouv à Fams^ au mois d'oc(fobre 1389, j*en partis pour> accent pagner le roi de Fcance qui allait visiter lis pape élément YI à Avignon. En marchant pour h ser joindre, je trouvai sur la route M|. Â. Poi;dqj^ eeme^ missai^e d» duc de Milan, courant eo« me mo\ après le roi. Avant que nous Feussions rejoinit^ je gagnai à M. Porro douze cents francs d'e«; Noaw atteignîmes enfin te roi, et nous arrivâmes^àTouleuse^ eu Pon e^bra les iiètes de^ Noâk. Je^ vib; à Saint^ Sorniîi la tète de saint Jbcqœs, dan» une dkapetle souterraine, eu Kon dit quesoiMi lès^cevpe de si^ apôtres. J'^'ai vu les sëpuleres, mais* poiat les corps. Après les fiâtes, nousretournàoee à Paris, eu je trouvarK Cers^ii, 6. Begbb Spîni, venus en qualité d^amb^ssadisurs. Jîe gagiia>eB4;Q(M dffassez bonnes sommes, et je partis poul!ïl^AogIBel iBfreaveGleeeipte'âeiSaiM^ Pauf^etphisâi
MŒURS. 99ft:
liers, dansFintention d'assister à des joutes et à 4iii grandes fêtes qui devaient y être données. Là jf t ne jooai pas ; mais je consignai à Mariotto tini et à son associé, la somme de deux mil cents francs d'or pour acheter des laines qaiîiê deyaient me faire passer à Florence. En rentraaft rhîver à Paris, je me trouvai avoir employé dhk mille francs d'or, tant en achat de laimesque p^or le prix de ma maison, des meubles, chevaux^ harnais, sans compter d'assez fortes sommes qui m'étaient dues par le comte de Savoie et d'au>tret, qui en tout pouvaient monter à cinq miUe francs d'or. Dans cet état des choses, mon frère et Ganigtans me conseillèrent vivement d'aller à Florence, sa chu*geant, eux qui restaient, de poursuivre DMSt créanciers. Je résolus de partir ; laissant donc à Canigiani le soin de vendre ma maison, mes meuN blés et mes bijoux , et lui cota&aM en outre la somme de trois mille francs d'or comptant « j^ m'en allai avec mon ingrat intendant. Cbemia. faisant, j'allai trouver le comte de Savoie; mais je ne pus rien tirer de lui, si ce n'est des pro- :xnesses et des demandes de termes prolongés à l'infini. Arrivé à Florence, je pris la résolution de Kae marier. Comme messer Tomaso di Neri était Xm homme en grand honneur à Florence, je voulus avoir une femme de sa main, et même de s^ l^amille, afin qu'elle lui fût d'autant phis agréables Je lui envoyai donc Bartolo, le factotum de h^ ^^^omtes^e , pour qu'il lui Gt connaître mon inten.-^ Irion. Or , j'avais un intérêt particulier en agissanè ^insi, parce que j'espérais que T. di Neri, voyant' cjue je voulais m'allier à sa famille, prendrait vi-
Zoo FLOMKmm^
Tement à casar de'meiaiTe:ayofir,laipjiùfiAt) aftee les Corbizzi. Le factotam Teviatmetvouvéryet me dit qne M. Toma di Neri était disposé à me nce- Toir dans sa famille, et qu'il y penserait* Qud[qiies« jours après, il m'envoya dire que si je voulais la fiUe de Luca di Piero D^li Albizzi, mari de sa propre sceur , il me la donnerait. J'acceptai ; à la fin du mois de juillet de l'an idgi nous fûmes fiancés, puis mariés en novembre de la même année.
• Unpeuavant mon mariage, les laines que j'avais achetées en Angleterre me furent apportées sur deux vaisseaux. L'un fut déchargé à Gènes, où je payai neuf francs pour cent d'assurance; l'autre à Pise, où l'on me demanda quatorze pour cent* Toutes les laines vendues, et en défalquant le denier, je gagnai mille francs d'or en seize mois. Je fis remettre tout cet argent entre les mains de Canigiani , et quand j'arrivai à Florence , je lui remis en lettres de paiements environ la valeur de onze cent mille francs d'or , ce qui donna à la
(4 ) En 4978 , l'année de la révolte des Ciompi à Florence , B. Pilti avait eu à Lucques avec Giovanni Corbizzi une discussiou qui se termina par une injure que ce dernier dit à l'autre. Un ami dePittî ayant trop chaudement pris parti pour lai, fendit la tête de Corbizzi avec son épée. Ce ne fut qu'avec peine que Pilii put se soustraire à la vengeance des Corbizzi qui lui vouèrent inimitié. En 1395, le gouvernement florentin fil une ordonnance par laquelle te podestat fut tenu de faire faire une trêve de 30 ans aux Pitti et aux Corbizzi. Cette trêve fut effectivement conclue en cette année 4395. Le mariage de B. Pitti ne se fit qu'en 4594 , en sorte qu'inquiet des suites du meurtre de Corbizzi, il cherchait, co s'alliantà une grande fomille et en se mettant sous la protection de T. di Neri, à préparer une paix, qu'il n'obtint effectivement que par une dispositioa expresse de \fi l^i,
INTOSUftâ'. 30,1
maison de Xîattigianiuoèrédit bien plu^ grand que celniqu^tUeayait jamais eu. Ainsi donc^aT^nt de condturé mon mariage, je dépensai en bâti^ ments et en meubles à peu près deux mille florins d'or,et depuis jusques aujourd'hui (vers 1 420), j'ai employépourbâtimentset entretiens de mes biens, la somme de deux mille cinq cents florins d'or. » i - Après plusieurs récits détaillés de voyages et d'afiaires de commerce, B. Pitti parle de la poli* tique de France. Il a une entrevue à Asti avec le *ire de Coucy, et enfin il revient à Paris auprès du duc d'Orléans, frère du roi Charles VI , dont il était écuyer d'écurie. II continue son récit : t A^a mois d'avril iSgô, les ducs d'Orléans, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, accompagnés de beaucoup de seigneurs, se dirigèrent vers Avignon pour traiter de l'union avec le pape Benoit XIII (cardinal d'Aragon, élu pape pendant le schisme). Je suivis mon maître le duc d'Orléans; et comme avant de partir il m'était dû par le duc de Bourgogne six cents francs d'or pour le prix de trois chevaux qui ne m'en avaient coûté que deux cent soixante à Florence, j'achetai à Paris, d'un marchand de vin de Bourgogne , cent dix tonneaux , qu'ils appellent cuves , pour mille francs. Je lui en donnai quatre cents comptant, et lui remis un billet de six cents sur le duc de Bourgogne ; je fis mettre le vin dans un cellier. Quand je voulus le vendre, je n'en trouvai plus que cinq cents francs. Je le laissai reposer, et j'ordonnai à mon intendant de ne pas le livrer à moins de mille. Or, étant parti avec le duc d'Orléans, et passant par la Bourgogne vers la fin d'avril , il arriva que toutes les vignes de ce pays gelèrent. J'écrivis donc aus-
3iM rLORSirCË.
iiïrMiàinon intendant à Paris qu'il ne vendit ^b te ^n mvant mon retonr. En effet , quand Je re^ tmrnaià Paris, j'en vendis, a deniers comptant, •CMt tonneaux à quatorze francs la pièce. Je gaigneà donc quatre cents francs d'or, plus dix tontieauxque je pris pour mon usage, en sorte qu'âvec les deux marchandises les plus ayentureuses , les chievaux et le vin , je ne fus pas trop malheureux.
» L'ambassade du prince à Avignon eut le ré»
'Sultatque Ton désirait. Au mois de septembre, le Toi alla en pèlerinage au Mont-Saint-Michel, ea Normandie , et j'y accompagnai le duc d'Orléans. <!ette église est sur un écueil dans la mer , et l'on &e peut y aller qu'à marée basse. A notre retour à Paris , le roi fut reçu et fêté par un seigneur normand, d'Ambie. Toute la cour prit part à ces rëjonSssances, et j'en fais mention parce que l'on estima que ce seigneur normand a dû dépenser d»ns cette journée plus de quatre mille francs d*or. Mais le roi l'emmena avec lui à Paris , où il le combla de cadeaux précieux, et paya bien son tgcot, puisque Von évalua ses dons à dix mille jfrancs d'or.
• tJn jour, après le dîner, le duc d'Orléans aUt chez un écuyer du roi nommé Siferval, où se trouvaient plusieurs seigneurs ; ils étaient au jeu. Xe "dtic d'Orléans, que j'accompagnais , me dît de mettre sur table quatre cents francs que j'avais apportés pour lui. C'était à moi a jeter le dé, et il se trouva que je tenais contre le vicomte de Monley {peut-être Montlhéry), qui était grand seigneur, joueur effréné et riche de trente mille francs de rente. Le hasard voulut, ce qui amena un grand
^^MHmMe-, tfue je ga^ai xioilse !fois de suièe^qioit ^1(11^ <HS fût lai «CNt moi 'qui jetât de dé. Gomme il ^êftàt Hmxi à la fois édhaaffé par le ymh et par le jen, il se mit à me dire : « Or çà, vilain et traître 'de LiMibandl, est-oe que tu vas/gag>»er toute la nuit? — Moflififtêirr^ lai dàs-je, ptu: amour pour M. le d«ic d^itéttm , ^rlez dxiine faoon plus Jbonnète. %> Le ^êotnle £t lune autre mise ^et je la ^gagnleii «»core. Mott*s il s-èmporla plus vivement q^ue la première -feid , €^ «jduta, qoi'ïl 4)e mettait pas. • Eh bien ! ^fe^s,i» népondis^e tout aussitôt Sur t5ela, ilteuttftlebrâs, afrrachatna barrette quej'avais en tête, tft ¥0>i]1ut'me frapper. Je^me 4>e<tiirai en arrière, dî- IMM : « ^Fe «te sm pas bo4aAme à me laisser battre ^êfÈtd j'ia mes armes; 'et je mis la mam tor l'^ée •^*fes*dc) que J'avais à mon coté. -- On «e m'a ja- ^fibais âotitié un dàfirenti ! s'écria le viicomte, et il d^t que je tertti^ ^ Le duc d'Orléans «n'ordouna de lÈÊte r<e^or jusque chez lui , as^ur^ctt q«'fl allait 4it¥aiigêt<o^te affaire. Je*sortis. Mais a peine avai«- |è Vait «quelques pa^ ^bors <de la flDâison , que je ih^tfperçtis, à la lueur de <]uelques flambeaux que Vëh jyèifËdt 'devrait des^^ns deSa^eour^ que j'étais fj^iNfUrsuivi. <i^ TOconnus même un certsûn bâtar-d #ft l^cetaatë de Môoitley^ qui marchait dei»on côté 9k *deigfgiÉe tkVLé à la main. ^ tirai moi'^même mon %péè,^4iiidis : «bâtard! rediets ta daig^ue dans la |i^e,%'é^ôU4*ne surtespas.y'etdisà ton pèire que tu %è tt*ti^ pas )t«mi[^<mtré.* Voyant que personne ne '•iStiaît â son ordre, il suivit mon conseil, et rebNMidsa 'CheïiMti. On sut comme j'avais agi à «on "^igètA , ^t tid^rs les courtisaiys qui l'avaient vu â la MttieiMr^e^eurs flattîbeaux furent cause que je fus
3o4 FLORENCE.
loué de ma conduite ; car ce bâtard était un pauvre petit jeune homme de dix- huit ans, faible de corps, et auquel j'aurais pu bien facilement faire du mal.
a Je m étais rendu à la chambre du duc , où il entra bientôt tout troublé et sans me dire un mot. Il fit venir un de ses écuyers auquel il dit : Va chez le vicomte , et dis-lui de ma part que je veux savoir , avant qu'il se mette au Ut , s'il est disposé à faire ce dont je l'ai prié. L'écuyer revint et rap]>orta que le vicomte se maintenait dans la même intention. Hé bien, me dit le duc, ne sors pas d'ici sans moi. Je saurai bien te garder de lui , et tout cela ne tournera pas à son honneur. Le lendemain matin nous montâmes à cheval pour aller chez le roi. Il était sorti, et nous allâmes le rejoindre à une abbaye où il était allé dîner. Le duc lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé la veille, et le pria de l'aidera défendre ses serviteurs, du nombre desquels il était. Le roi dit : Le vicomte a mal parlé et mal fait, et Buonacorso, pour son honneur, ne pouvait faire moins que de lui répondre. Mais je ne veux pas que cette querelle aille plus loin. Et ayant fait approcher de lui les ducs de Berry , de Bourbon et plusieurs autres seigneurs, il ajouta, non sans paraître troublé : Allez chez le vicomte et dites-lui que je veux qu'avant qu'il sorte de cette salle où je suis, il fasse ce que mon frère demande au sujet de la querelle de cette nuit avec Buonacorso. Le duc de Berry , lorsque le vicomte fut arrivé , lui parla en présence de tous les seigneurs pour lui faire savoir la volonté du roi. — Monsieur 9
McœuRS. ' 3o6
dît alors le vicomte en se tournant vers le duc d'Orléans , je suis fâché que vous preniez parti contre moi en faveur d'un Lombard; contre moi qui suis votre parent et votre serviteur. Il n'était pas nécessaire que vous parlassiez de tout cela au roi, car je ne veux en aucune manière éluder vos ordres, et si je n'y ai pas obéi cette nuit, c'est que je n'ai pas pu croire que vous les donniez sérieusement. Mais du moment que je sais que c'est un ordre réel , je suis satisfait de remettre à Buonacorso le démenti qu'il m'a donné cette nuit en votre présence. Le duc répondit : C'est vous qui avez commencé ; et vous avez dit devant moi des paroles telles à Buonacorso , que je l'aurais tenu pour moins que bon , s'il n'eût rien dit. — Je remerciai respectueusement le duc de Berry , qui s'étoit mêlé de toute cette affaire , après quoi il me dit : Monseigneur, le roi a su les paroles que vous avez dites cette nuit au vicomte , ce qui lui a fort déplu ; et certes , Buonacorso , vous avez eu Irop de hardiesse en donnant un démenti à un si grand seigneur , notre parent , qui ne le cède qu'au roi lui-même. Mais comme messire le roi , plein de bonté , veut effacer tout scandale , désire que le vicomte vous pardonne et que vous soyez amis comme avant , il vous convient , Buonacorso, de demander pardon au vicomte. Je me tournai donc vers celui-ci en lui disant : Monsieur , pardonnez-moi si j'ai fait ou dit quelque chose qui vous ait déplu. Tout aussitôt il me répondit : « Puisqu'il plaît ainsi au roi et à monsieur son frère ,quandmême tu m'aurais coupé le visage en deux, je te pardonnerais. Je te pardonne; bien H. 20
3o6 FLOREKCË.
plus , je te demande pardon et yeux être ton boa ami. »
« Nous qui liâmes l'abbaye. Rentrés à Paris ^pnyitai à diner chez moi les ducs d'Orléans et de Bourbon qui y amenèrent le sire de Coucy, le vicomte , et plusieurs autres barons et seigneurs. Le service des mets et des entremets parut si beau et si abondant , qu'il en fut question devant le roi. Ce repas me coûta deux cents francs. Une seule chose me fut reprochée par mes convives; je ne voulus pas )ouer. J'avais eu soin cependant (le leur donner quelqu'un qui put leur tenir tète, Cino des Nobili , le plus courtois et le plus large joueur que l'on ait jamais vu. »
Pitti vend sa maison et ses meubles de Pfiris et se dispose à aller à Florence, mais avant son départ la reine lui donne des instructions relatives à, la ligue que le roi voulait former avec la répur blique florentine contre le duc de Milan. Pendant son séjour à Florence , il achète plusieurs biens de ville et de campagne , et est bientôt nommé pour venir en France comme ambassadeur avec Maso. Le duc d'Orléans prend quelque ombrage contre lui a cause de la ligue projetée contre le duc de Milan, qui était son beau-père. Le prince lui fait faire quelques menaces sous des dehors honnis; ((mais, dit Pitti, je ne laissai pas d'écouter mon zèle , et je fis mon devoir p^r amour de la patrie. »I1 retourne à Florence» est de nouveau fait ambassadeur conjointement avçc Yanni CastçUani et Philippo Corsini. Après uu voyage très pénible ,. les trois ambassadeurs privent à Paris, et trouvent Charles YI fort indis^
HCEURS. 3o7
poséi U suite de lanouYclle qu'il ayait reçue de la perte de la bataille de Nicopolis , où les Français , commandés par le duc de Neyers , furent battus par Bajazet ainsi que toute Tarmée chrétienne. « Nous attendîmes quatre mois pendant lesquels on ne fut occupé qu'à faire les funérailles des grands seigneurs français tués en Turquie., tandis que ]% roi était renfermé comme fou. Sa guérison com« mença lorsqu'il vint au conseil. On nous y présenta aussitôt* Filippo Corsini exposa le sujet de notre ambassade à haute yoix, mais on nous pria d'en donner des copies écrites pour le roi et les s^ gneurs. Nous demandions l'établissement de la ligue entre Sa Majesté et Florence. On nous dit que la réponse nous serait faite une autre fcHS. i plusieurs reprises nous sollicitâmes cette r<S* potise, que l'on éluda fort honnêtement pendant deux mois. Je fis faire l'obseryation à Filippo Corsioi que le roi ne sayait pas la grammaire ( i ) , non plus que les autres seigneurs , excepté le duc ^'Orléans, qui était fayorableau duc de Milan ; que comme Corsini ayait toujours parlé d'après la grammaire, en faisant sa demande d'une manière très précise , )e pensais que le chancelier et les prélats du conseil, qui l'ay aient bien compris, x^^ayaient pas traduit au roi ce qui lui ayait été dit ^ouB conyinmes donc qu'à la première occasion x^ous exposerions de nouyeau notre demande devant le roi et que je porterais la parole en français» ^^ parlai en effet en cette langue, et brièyemeift,^»
(i) Oq entendait par mammaire , à cette époque , la langue tah ^^aî^ n'y ayaat de gramaïAÎia que pour otîlle-là.
3o8 FLORENCE.
nom de la commune de Florence, priant le toi de tenir la parole qu'il avait donnée de se joindre à la ligue. Lorsque j'en fus à ces paroles où je lui rappelais la foi qu'il avait donnée, )e le vis changer tout-à-coup de visage, et il parut tout troublé. Nous sortîmes de l'audience, et nous sûmes après que, sitôt que nous avions été dehors, le roi avait demandé de quelle foi on entendait parler? 11 voulut savoir ce qui avait été écrit par nous , et s'apercevant de ce qu'on lui avait fait promettre , il fit des reproches au chancelier et aux autres de ce qu'on ne lui avait pas bien expliqué ce qui avait été dît d'abord par M. F. Corsini, et sur ce qu'il n'avait que trop bien entendu quand j'avais parlé. On nous fit revenir au conseil, et le chancelier nous répondit en excusant le roi de ce qu'il ne nous avait pas donné réponse plus tdt, d'abord à cause de sa maladie , puis en raison des cérémonies funèbres qui avaient été célébrées; enfin il termina en assurant que le roi était prêt à faire son devoir envers nous. Après cette réponse, le roi prit la parole : Je confirme, dit-il, ce que vient de dire mon chancelier; mais ne croyez pas, ni vous , ni d'autres , que je manque à ma promesse. Puis se tournant vers moi : Et vous , Buonacorso, qui m'avez si vivement pressé de la remplir, que cela n'arrive plus une autre fois; car vous êtes le premier qui m'ayez donné un tel avertissement. Je me levai de mon siège , et m'étant agenouillé devant le roi, je lui dis : Sacrée Majesté , si j'ai dit quelque chose qui vous déplaise, je vous en demande humblement pardon. C'est la nécessité qui m'a fait tenir ce langage , voyant
bien que VOUS n'aviez pas entendu ce que M. F. Corsîni vous avait répété plusieurs fois. »
Cette affaire de la ligue ayant assez mal réussi, Buonacorso Pitti, revenu à Florence, s'y fixa pour quelque temps, et y prit des charges publiques.
iSgS. Il entre.à Toffice des Douze du Collège. En 1 399 , il est mis au nombre des Seigneurs Prieurs. «Dans cette même année 1 899, dit B. Pitti, on vit à Florence et par toute Tltalie d'étranges nouveautés. Les hommes et femmes de toutes les classes se couvraient de draps blancs, se frappaient avec des verges, et criaient miséricorde et paix ! Le peuple, à Florence, fut sur le point d'aller délivrer les prisonniers , et peu s'en fallut que la ville ne fût mise en combustion. Heureusement tout se termina mieux qu'on ne s'y attendait, car ^es compagnies des battus (Flagellants) furent cause que beaucoup d'inimitiés anciennes entre les familles cessèrent, et que l'on fit un bon nombre Aepaix, Nous Pitti, entre autres, nous fîmes la paix avec Corbizi, neveu de ce Matteo del Ricco qui avait été tué à Pise. Ce fut Ser Antonio di Ser Chello qui passa Tacte. »
Dans la même année, B. Pitti est fait capitaine à Pistoia, où il montre beaucoup de fermeté et de justice dans l'exercice de cette magistrature.
a L'an 140O5 je partis pour^aller en Savoie, afin de rattraper le malheureux prêt que j'avais fait au comte de Savoie. Mais arrivé à Padoue, on m'avertit que si je m'exposais plus avant, je serais arrêté par les ordres du duc de Milan. Je me décidai d'autant plus volontiers à retpm'uer, que
j'avais laissé toute notre famille à Sôrtigliatio, k cause de la peste qui était à Floreacei Nous allâ« mes tous, au nombre de vingt-cinq, à Bologne, où nous demeurâmes près de quatre mois. Vers le m^me temps , beaucoup de Florentins étant venus aussi à Bologne , les exilés de Florence excitèrent les jeunes gens de la ville à se révolter contre le gouvernement. Mais la conspiration ayant été révélée par l'un d eux, Ugocciozo fut pris et eut la tête tranchée; plusieurs furent exilés, et Ton pardonna au reste.
» En cette même année (i^oo), jelbs nommé ambassadeur et envoyé en Allemagne auprès du nouvel empereur, le duc Robert de Bavière, Comte Palatin du Rhin. Mes instructions poN têdent : i* de le complimenter sur son élection; 2* de le prier de venir prendre la couronne à Rome; 3* de reprendre les droits de l'empire, àt particulièrement ceux que s'était arrogés comme tyran le duc de Milan ; 4° et enfin de lui dite de Compter, s'il voulait prendre tous ces engagements, sur la somme de cent mille florins dW que lui donnei*ait la commune de Florenôe pour les remplir. Nous allâmes jusqu'à ximberg, où était le prince élu, et après quelques jours, pendant lesquels je fus très bien reçu , je lui exposai l'objet et les détails de mon ambassade, sans toiltefois lui dire la somme d'«rgent que l'on se proposait de mettre à sa disposition. Il parut se rendre ailx désirs de'la commune, mais fit entendre quKl ne pourrait se charger de mettreàfinde tels projets,à moins qu^n ne lui avançât cinq cent mille florins. 9è répondis qu'il était absolument impossible que
MOEURS. 3ll
la république fit une aussi grande dépense, et que ia demande de Sa Majesté équivalait au refuft de descendre en Italie. Le prince avoua qu'après les grands sacrifices d'argent que lui avait imposés êon élection, il n'était pas en mesure pour réaliser une telle entreprise cette année; qu'il fallait la remettre à la suivante , en supposant toujours que la république pût lui fournir de l'argent. J'écrivis des lettres à Florence, pour exposer l'état des négociations. On me répondit d'engager le prince à passer en Italie cette année même, où tout était bien disposé pour le recevoir ; que la commune lui donnerait d'abord deux cent mille florins d'or, ôt que, quand il serait en Italie, on ferait tout son possible pour l'aider de nouveau.
» Dans l'intervalle de temps qui se passa entre le départ de mes lettres pour Florence et les ré-
i^nses, comme j'étais dans une maison deplaifiancé du prince, me promenant avec lui, ]e lui dis qu'il avait tort de ne pas prendre plus de soins pour sa sûreté, en raison de la méchanceté et de la noirceur de caractère du duc de Milan. Car , ajôutai-je, vous pouvez être certain que depuis Ijtt'il a su que vous vous proposez de descendré eïi Italie, il vous entoure de poison et de poignards. — Serait-il possible? dit le prince; maïs en tous cas, je suivrai ton conseil. Et en effet, il fit prendre des précautions- autour de lui. A queîqueteÉopsdélà, comtnenous sortionstous avecluî
•frètir aller éh tendre la messe, il aperçut une espèce de courrier qu'il fit approcher , et qu'il intètrôgéà. Cet homme' lui répondit que, sé rendàût à Venise , il avait voulu le voir pùtit* dùttnét* êêi
3l3 FLORENCE.
nouvelles de lui dans la ville où il allait. Ses réponses parurent louches ; le prince ordonna qu'on le gardât bien dans son propre appartement jusqu*après la messe , afin de le questionner de.nouveau. En effet, à peine le prince eut-il pressé cet homme de demandes, que ce courrier avoua qu'il venait de Pavie portant une lettre au médecin de l'empereur, de la part du médecin du duc de Milan; il ajouta qu'il en avait déjà apporté plusieurs ainsi. La lettre fut ouverte; on fit venir le médecin, qui ne tarda pas à avouer à l'empereur qu'il devait l'empoisonner avec un lavement. U confessa même qu'on lui avait promis quinze mille ducats , dont cinq mille lui devaient être payés à Mayence, et le reste à Venise.
» Nous rentrâmes tous à la ville d'Amberg, où le courrier et le médecin furent conduits sous bonne garde. Chemin faisant, l'empereur me dit : Ma foi, avec vos soupçons, vous m'avez sauvé la vie; et il me raconta tout ce qui venait de se passer dans sa chambre.
» Nous allâmes bientôt à Nuremberg, où se trouvaient les archevêques de Mayence et de Cologne avec d'autres barons, auxquels l'empereur raconta l'histoire de son médecin ; puis , ne voulant pas être juge et partie dans cette affaire, il pria les ipagistrats de la ville d'examiner et de juger le coupable comme s'il . dépendait de leur juridiction. Le procès dura quelques jours. Enfin, le médecin fut condamné à être traîné au lieu du • supplice, où, après avoir eu les bras, les jambes et les reins rompus, il serait placé sur une roue; ce; qui fut exécuté.
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» Cependant rempereur tenait souvent conseil; mais comme Ions ceux qui devaient délibérer sur son passage en Italie pour aller prendre la couronne à Rome, n'étaient pas présents à Amberg, on se décida à aller à Mayence pour les trouver. Après beaucoup de pourparlers , on convint que si l'empereur était rendu en Lombardie avec toutes ses forces, au. mois de septembre prochain, son commissaire recevrait à Venise d'abord cinquante mille ducats, puis après quarante mille, en trois paiements. Nous partîmes de Mayence avec l'empereur pour nous rendre à Heidelberg. Le prince fit venir des marchands d'Augsbourg qui avaient promis de lui prêter cinquante mille ducats. Mais ces gens dirent que des rentrées ayiant manqué, ils ne pourraient Ijii fournir cette somme. Alors, l'empereur se retourna vers nous, et me pria en particulier d'aller dire à ses chers enfants florentins le cas oùîl se trouvait, et la honte qui * l'attendait s'il était obligé de congédier tous les barons de l'empire qu'il avait convoqués pour passer en Italie. Je voulais écrire, mais il insista pour que j'allasse à Florence, où j'arrivai ayant la fièvre depuis deux jours. Les seigneurs et les Dix de la Balie décidèrent que je retournerais à Augsbourg avec A. di Neri Veltori, pour dire à l'empereur que, d'après les actes passés entre lui et la commune de Florence, il pouvait envoyer recevoir cinquante mille ducats à Venise, chez le comniissaire (ou banquier) de la commune, Giovanni di Bicci di Medici (le père de Côme, Père de la patrie). Nous partîmes de Florence le i5 août, menant avec nous ledit G. des Médicis, jusqu's^
3 1 4 FLOREirCE.
Venise, où nous le laissâmes pour potirsnivrc notre voyage à grandes journées jusqu'à Aug!h bourg, où était le nouvel empereur avec quinze mille hommes de cavalerie. Nous lui exposâmes le fait tel qu'il était , ce qui lui causa un grand chagrin d'apprendre que nous ne lui apportiotiî pas d'argent, t II faut , dit-il , que je renonce à la fleur de notre armée; cinq mille hommes environ ne sont point armés, et je ne puis les payer! »Tottt le jour il tint conseil pour savoir s'il renoncerait à son entreprise, ou s'il irait en avant. Enfin, il prît le parti de ne plus compter sur les cinq mille cavaliers, et <Je marcher à petites journées àveé le reste de ses troupes jusqu'à Trente. Il tut donna les engagements et actes recouverts de son sceau , avec fesquehi j'rilai à Venise , d'oè Je lui fiô t^ttîr les cinquantetaille ducats. Je rejoignis l'empereur à Trente, où je le trouvai très tourmenté d'avoir perdu vingt-deux jours à m'attendre; c'était en effet un temps considérable pris sur son expédition en Italie , et le dommage qui s'en suivit ftif âuisî grand pour Sa Majesté que pour la coin* Éfltiine^ cottiiie on le verra bientôt. A peine avait*» H feçu les cinquante mille ducats de Venise, et en eut'^il feit la distribution à son armée , qu'il me pria avec kfs^plus vives instaitces de retouwier à Venise, pour que le second paiement lui fût fait à VéfOne: ie lae lut cachai pas la répugnance que j'avais à faire ce voyage , et lui dis : « Ce voyage ert inutile; outre cela, il est on ne peut pitrs dange^ reux en ce moment , et s*il faut mourir pout vous, }'àiftke mietfx que cela m'arrivte les arâteâ à lA fùèltùf
HffÊ» é'0i|« f t|é ôomitite uû éAfpotteur â^^a^gettt M
moiûs îl en restera quelque honneur pour moîet tna famille. ^ Mais le nouvel empereur me pressa plus vivement encore de partir. «En partant, me dit-il , tu me rendras un bien plus grand service qu'en m'assistant avec cent cavaliers. Demandemoi ce que tu désires, Buonacorso, si je le puis, ce sera fait ! — Sacrée Majesté , répondis-je , puis Hue tel est votre désir, je suis heureux de le satisfaire; mais si je suis pris ou tué quel signe restera-t-il qui indique que je sois mort pour votre service? — Eh bien ! reprit Feœpereur , je veux te donner le signe de mes armes , le lion, que tu ajouteras aux tiennes déjà anciennes. Je^t'ennoblis, toi, tes frères et tes ilei^cendants ; «puis, appelant son èhànceliejç, à qui il ordonna de prendre acte dé êêtte fUriipiesse sur son registre , il continua ainsi t «Pats en toute confiance, Buonacorso; car Dieu t'accompagnera dans tout ce que tu entreprends pour moi ; et si Dîêti m'accorde la faveur de châtier le grand tyran de Milan, ce signe que je te donne n'aura été que le précurseur des bienfaits ^fet des honneurs dont je te comblerai bientôt. »
t Je vis l'empereur s'éloigner de Trente avant que je partisse moi même ^our Venise. Ayant confié à ËEies deux collègues deux de mes chevaux et toutes mes armures , excepté ma cuirasse que je ne quittai pas , je me mis en route pour le Tyrol. Chemin faisant, je composai an de mes sonnets ^rf^ri^^par opposition aux poésies spirituelle^).
• Arrivé dans le Tyrol , je rencontrai tin Siennois dé nia connaissance, qui me prévint de me tenir sur ines gardes, parce que le duc de Milan àtatt foitmettrematéteàpiriï. J'arrivai, non Sàû^péitté
et sans craintes, à Venise. Trois jours après mon arrivée , j'y appris la défaite de l'empereur prèa de Brescia, et que de sa personne il étoit retourné à Trente. Il ne tarda pas à aller à Padoue, où il reçut une nouvelle ambassade de la commune de Florence, qui, ainsi que Venise et d'autres États, sentait bien que, si Tempereur quittait la parrie, le duc de Milan ne tarderait pas à se rendre maître de toute lltalie. Le duc de Padoue n'était pas le moins intéressé ni le moins ardent à engager la commune de Florence à renouveler l'expédition de l'empereur; mais après bien des délibérations, on ne voulut plus faire aucune dépense pour cette entreprise, ce qui aurait infailliblement amené la perte de la liberté de Florence , si le duc de Milan ne fût pas mort après avoir pris Bologne ,^ au mois de septembre i4o2. Cet événement délivra toute l'Italie de la tyrannie dont elle él^it menacée. Car le duc de Milan était maître de Pise, de Sienne, de Pérouse et de Bologne; le seigneur de Lucques, les Malatesti, ceux d'Urbin et toute la Lombardie lui obéissaient; Venise seule s'était soustraite à sa puissance. Ainsi donc , sa mort a sauvé Florence eten a augmenté la force jusqu'à ce jour(i43o) où j'écris. Mais c'est un avantage que nous devons bien plus au hasard ou à Dieu qu'aux vertus et à la sagesse de ceux qui ont gouverné notre ville. Et il me semble que le degré d'orgueil où nous sommes montés , ainsi que les désordres de toute espèce où nous vivons, auraient amené notre ruine si un empereur ou quelque autre monarque puissant s'était interposé au milieu de nos divisions. Ces divisions sont d'autantplus fâcheuses, qu'elles
existent entre des hommes puissante et gouvernant FÉtat, chez qui Tégoïsme et les haines secrètes éteignent tous les bons sentiments qui seraient favorables à la félicité et à Thonneur de notre commune. En effet, je' vois que pour remplacer ces hommes puissants dont je parlais, il entre ' dans le gouvernement deux espèces de citoyens : les uns étrangers établis à Florence, et les autres des jeunes gens qui tous ont pris tant de hardiesse en raison de la discorde des opinions des gouvernants, que je ne puis m'empêcher de croire qu'il ne se passera pas beaucoup de temps avant que cet état de choses ne subisse de grands changements. Et, si Dieu ne permet pas que ces gouvernants fassent la paix entre eux; s'ils ne tirent pas laméme corde pour le bien commun, en ne s'opposant plus au cours de la justice, comme cela leur arrive journellement pour satisfaire leur intérêt ou leurs passions, les choses ne resteront pas long-temps telles quelles sont. Mais je ne veux pas en écrire plus long sur ce sujet en ce moment. »
Buonacorso Pitti dit ensuite comment, de i4o2 à i4o5, il exerça successivement les magistratures de capitaine de la ville de Barga, de gonfalonîerou capitaine de compagnie à Pise, et enfin comment il fut nommé ambassadeur près du maréchal de Boucicault, gouverneur de Gênes pour le roi de France Charles VI. Après, il est élu Fun des prieurs , puis consul de la laine et des Douze du Collège.
a i4o6. Le 5 de janvier, Bartçlomeo mon frère, nos femmes et moi, nous allâmes aux bains de
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Petriuolo. Lisa, la femme de Bartolomeo , avait été long-temps malade. Les médecins, ne connaUiaDt rien à son mal, lui conseillèrent les bains. Elle guérit, et, revenue à Florence, elle devint grosse, et mit au monde un fils. 'De neuf enfants qu'elle ' avait eus jusque là , tous étaient des filles. Il parait donc que ces bains eurent un bon effet, aussi estce pour cette raison que j'en fais mémoire.
» i4o6. — Ayant été élu ambassadeur, j'allai près du pape, qui était à Marseille , et près du roi de France , pour obtenir de ce dernier la liberté de deux Florentins, Popoleschi et Guadagni, ambassadeurs de notre commune, qui étaient retenus par le duc d'Orléans, tout-puissant alors, et par le duc de Bourgogne, sous prétexte que nous occupions Fisc qui leur appartenait. En arrivant à Paris, j'y trouvai Pepo delli Albizzi, qui avait été chargé de faire les négociations conjointement avec moi. Le duc d'Orléans, qui tenait les prisonniers au château de Blois, les fit venir à Paris après nous avoir fait promettre qu'ils ne sortiraient pas de cette v)lle sans sa permission. Pendant que l'on traitait de leur délivrance, il arriva que le duc de Bourgogne fiit tuer par trahison le duc d'Orléans , le ^3 de novembre 1 407 9 à trois heures de nuit.
» Avant cet événement, Pepo delli Albizzi et moi, nous avions été à Senlis pour solliciter la délivrance des deux prisonniers auprès du duc d'Orléans, qui avait un château en cet endroit. Un soir, le prince me fit demander seul. J'y allai, et le trouvai dans une chambre jouant avec d'autres seigneurs ; il me dit qu'il désirait que )e jouasse •vec eux. Je répondis qu'il y avait plus de huit ans
que j'avais reûaucé au jeu ; que je le priais de ne |)^$ m'en Touloir, mais que je ne jouerais pas, aurtaut étant ambassadeur. J'ajoutai que sitôt que )a liberté de nos compatriotea m'aurait ôté ce cas>actère , alors je lui obéirais en ce qu'il deman* dait dans le moment. Le prince me fit observer que cetle excuse n'était pas bonne, et que je devais faire une chose qui lui était agréable. — Je jouerais pour vous faire plaisir, ajoutai-je, mais je n'ai apporté de Florence que l'argent nécessaire à ma dépense, c Allons, assieds-toi, dit le prince, et joue du mien. «En disant ces mots, il mit une grande quantité d'écus d'or devant moi. Je jouaf ^ et à la fin de la nuit, j'en avais perdu cinq cents. n Le lendemain, de grand matin, je montaià cheval et j'allai à Parispour emprunter afin de rendre d'abord ce que le prince m'avait prêté, et puis chercher à réparer ma perte. La première personne à qui je m'adressai fut cet ingrat d'intendant quej'avaissigénéreusementétabli.Jelui demandai deux cents francs , il me dit ne pas les avoir, et me refusa. Bernardo di Cino m'en prêta cent; Bartolomeo , cent ; Michel des Pazzi dit ne pouvoir me prêter les trois cents que je lui demandai; il en Cut de même pour les quatre cents que je voulais emprunter à Guido Baldi. Je pris le parti de ne plus mettre à l'épreuve le.reste de mes amis, et je p^iai Calcidonio de m'avancer la somme dont j'a-* vais besoin, en lui donnant une traite sur Mont-« pellier. Muni de ces fonds, je retournai à Senlis, chez le duc, à qui je remis entre les 'mains une bourse de cinq cents écus d'or. Il me fit beaucoup de earesses^ et après diner , on se mit au jeu, et j'y
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gagnai deux cents écus d'or. Le prince, revenu à Paris, m'engagea encore àjouer, et enfin, jusqu'au jour où il fut assassiné , je gagnai chez lui environ deux mille écus d'or. Après sa mort, les deux prisonniers, Bartolomeo et Bernardo, furent mis en liberté par la duchesse et ses enfants. Ils retournèrent aussitôt à Florence, où je ne me rendis qu'un mois après. En y arrivant, j'appris que je venais d'être élu consul de l'art de la laine. »
i4o8. Il entre maître des Gabelles.
1409. Il entre capitaine de la garde de Pise. Il se conclut dans cette ville une ligue entre le pape 5 le roi de France et la Commune de Florence , contre le roi Ladislas.
i4io. Il va à Rome, au sujet de la ligue cidessus indiquée , et apprend que le roi de Naples, Ladislas , a fait un arrangement avec la république. Tout ce paragraphe , rempli de négociations et d'intrigues politiques de peu d'intérêt, se termine par ce fait :
ft i4i 1. Au i5 d'avril, la mortalité ayant commencé de se faire sentir à Florence , je partis avec toute ma famille pour Pise. J'avais cuire cela avec moi mes deux frères, deux domestiques, une servante et une nourrice pour un de mes enfants qui avait quinze mois. Je louai dans cette ville une maison toute meublée pour le prix de quarante-huit florins d'qr , et j'y demeurai jusqu'à la fin de juin. Un de mes domestiques y mourut de la peste; quinze jours après ma fille, âgée de douze ans , succomba au même mal. Je quittai cette demeure , et j'allai établir ma famille ' hors de la ville de Pise , où je louai encore une
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maison pour le prix de vingt florins. Nous y de meurâmes jusqu'à la fin de novembre. De retour à Florence , nous trouvâmes qu'en sept mois nous avions dépensé treize cents florins d'or (iÔ,6oo francs environ) (i). »
i4ii- Dans cette année, il est élu successiyement capitaine du parti guelfe et membre de l'œuvre de Santa-Maria-del-Fiore , la cathédrale de Florence.
i^ia. Il est élu des Dix à Pise, et dans la même année élu pour présider au scrutin de l'art de la laine.
» i4i2« J'écris ceci , afin que mes enfants, tous mes descendants ou quelqu'autre que ce soit qui lira ou entendra lire ce qui suit , apprenne ce qui arrive à quiconque veut tenir tête à un grand , quelque juste et raisonnable que soit d'ailleurs la cause qu'il soutient. Il arriva , l'an 1 4o4 9 mon frère Louis étant podestat de Buccine et de Vald' Ambra, que l'abbé de Saint-Pierre de Vald' Ambra eut recours à Louis pour des affaires que mon frère fit terminer à la satisfaction de l'abbé. Celui-ci en fut on ne peut plus reconnaissant et en donna des preuves éclatantes. En effet , trois années étant écoulées, ledit abbé devenant vieux et étant souvent molesté par les grands et puissants dont il était entouré, vint à Florence, descendit, ainsi qu'il l'avait déjà fait, à notre maison , où nous le reçûmes comme un
(i) Celte forte dépense g'npiûloe par la grande quantité de familles florentines qui se retirèrent à Pise pendant oettt. peste. L'Ammirato en évalue le nombre à quatre cente; or, Pise est une trt^s petite ville.