‹ Florence et ses vicissitudes, 1215-1790 (volume 2)Chapitre 11 sur 29 · MC£URS · texte numérisé non relu

MC£URS

du mauvais air et de la putréfaction deg cadavres, déporter à la main des fleurs, des herbes odori^ férantes, ou de respirer des épices pour donner de la force à leur cerveau.

» Mais il ne manqua pas de gens dont la séche-« resse de cœur fut excessive. C'étaient ceux qui , convaincus que le seul remède contre les pestes est de les fuir^ hommes, femmes, enfants , aban^ donnèrent leur cité , leurs foyers domestiques , leurs parents et leur? biens pour sauver leur personne ; comme si la colère du ciel n'eût été exclu» sivement réservée que contre ceux qui étaient dans les murs de Florence ! Cependant , de tous ceux qui prirent contre le mal des précautions si contraires, quelques uns échappèrent 9 mais le plus grand nombre y succomba.

> L'exemple des fugitifs fut fatal; tous ceux qui étaient encore sains l'imitèrent. Aucun voisin ne voulut plus prendre soin de son voisin. Les parents ne se réunirent plus, et l'épouvante entra si avant dans les cœurs, que les frères , les sœurs et sou-^ vent les époux se fuyaient. Chose iaouie! Lçt pères, les mères abandonnèrent leurs epfantspour éviter de les soigner dans leur maladie. Pour toufift ressource, il ne resta donc bientôt, au:i|i: malheu*» reux atteints de la peste , que la charité de quel^ ^ues j^is bien rares, ou les soiiis de serviteurs s^chef^ au prix de l'or , et dont l'olBSice se bornait fi donner les objets de première nécessité aux ma*« lados et à les regarder mourir.

» Cet abandon des pestiférés p^r leui*s parente, et la rareté des dom^estique^, introduisit un usage dont on n'avait vu jamais d'exeçpp)e av^t Tçvto

femme attaquée de la maladie, quelque belle, jeune et noble qu elle fût , ne fît aucune difficulté de prendre à son service un homme si jeune qu'il pût cire lui-même, et de lui laisser visiter toutes les parties de son corps comme si elle eût été assistée par une femme. Cet accident fut cause que plus d'une en guérissant n'en devint pas plus chaste.

» Quant à ceux qui moururent faute de soins, le nombre en fut immense. La mortalité augmenta tellement qu'elle modifia certains usages constamment suivis dans la ville. Par exemple , c'était la coutume, et elle existe encore aujourd'hui, que les femmes parentes et voisines du défunt se rassemblassent près de lui pour le pleurer, tandis que les parents et voisins, réunis devant la porte mortuaire, attendaient que le clergé vint emporter le corps à la lueur des cierges et en chantant, pour le conduire à l'église que le défunt avait désignée. Mais, dès l'instant où le mal eut augmenté de violence, aucune de ces cérémonies ne fat plus observée, et les pratiques les plus étranges y furent substituées. Non seulement la réunion des parents au convoi n'eut plus lieu, mais la plupart des malades passèrent à une autre vie sans témoins. Bien plus , souvent, au lieu de lamentations, on faisait des plaisanteries et des bonsijpots, et l'on allait même jusqu'à se divertir, usage que les femmes jugèrent très favorable au maintien de leur santé, et auquel elles se conformaient avec une extrême facilité.

• Rarement il se trouvait plus de dix ou douze personnes pour accompagner le défunt ; encore

MCMiURS. 353

était-ce le plus ordinairement des gens du petit peuple transformés en croquemorts (beccamorti) , qui, à prix d'argent, consentaient à porter la bière , mais à pas pressés , avec quelques prêtres , non pas jusqu'à l'église que le mort avait indi*quée , mais dans le premier lieu de sépulture qu'ils rencontraient.

» Ce qu'il périt de monde de la basse classe et de la moyenne faute de soins ^ ne peut se calculer. Une grande partie d'entre eux, retenus dans leurs maisons par le mal, et demeurés seuls par pauvreté, n'en sortirent plus. L'odeur des cadavres en putréfaction avertissait les survivants de la mort de leurs voisins, jusqu'au moment où il ne restait plus une âme dans la maison.

9 Cependant la crainte combinée avec la charité fit prendre quelques précautions salutaires. Certaines personnes se décidèrent, quand elles pouvaient se procurer des porteurs , à faire enlever des maisons et placer devant les portes extérieures les corps des défunts pour qu'on les enfermât dans des bières. Mais, faute de cette dernière ressource , on fut bientôt obligé de se servir de grandes tables sur lesquelles on entassait fort souvent des familles entières. Que de fois il arrivait qu'un prêtre, passant avec la croix, et ne croyant- conduire qu'un mort, arrivait à l'église suivi de dix ou douze , car on saisissait le clergé au passage. Bientôt il n'y eut plus ni croix, ni ciei^es , et l'on se débarrassa des cadavres comme si c'eût été ceux d'animaux. Enfin, la terre sainte des cimetières manqua, et Ton jeta les corps ti. 23

364 FLOREJVCE.

péle-mêlc et par centaines dans de grandes fosses communes.

» Des calamités analogues se firent sentir dans les campagnes. Privés des secours de la médecine, les paysans mouraient avec leur famille au milieu des champs, et, comme il était arrivé dans la ville, les survivants ne tardèrent pas à se laisser aller au découragement , à l'insouciance de leurs travaux, et à user de tout ce qu'ils avaient sans s'inquiéter de l'avenir. Les fermes ne furent plus gardées; leB troupeaux erraient à l'aventure; on coupait toutes les herbes , toutes les plantes pour les besoins du moment.

» Enfin la colère du ciel et la perversité des hommes furent telles que, sans parler des campagnes, il mourut à Florence, du mois de mars a celui de juillet de l'an i348, tant en comptant ceux enlevés par lapeste que les personnes mortes faute de soins et de remède, ou par peur, plus de cent mille personnes. Sans ce malheur, on n'eût jamais pu croire que cette ville contenait autant d'habitants.

i Oh ! combien de grands palais , de nobles et belles habitations, remplies naguère de familles brillantes et nombreuses, de sociétés de seigneurs et de dames, restèrent vides ! Que de richesses, que d'héritages demeurèrent sans héritiers ! »

En lisant cette peinture si eiSrayante et si vraie, on ne se doute guère où l'auteur en veut venir. Quelques lignes après l'exclamation précédente, il continue :

< Mais je m'en veux à moi-même de réveiller le souvenir de tant de malheurs. Laissant donc de

MOEDllS. 355

côté tous CCS tristes détails , je dirai seulement que notre cité de Florence étant presque vide d'habitants, il advint que sept dames de l'âge de dix-huit jusqu'à yingt-sept ans , se trouvèrent rassemblées, un mardi matin, dans l'église de Sainte-Marie- Nouvelle , pour entendre l'office. Jeunes , belles , nobles et distinguées par leurs manières , je tairai leurs noms, afin que les récits qui suivront ne puissent pas porter atteinte à leur renommée. Je les désignerai donc sous des noms de fantaisie. Toutes, après l'office, s'étant retirées dans un coin de l'église , se réunirent en cercle pour parler des nouvelles dujour et agiter différents sujets. Bientôt Pamplnea commença à parler en leur faisant cette proposition.»

Or le projet qu'elle présente est de quitter Florence, d'aller habiter la campagne pour se distraire des malheurs récents . et y raconter à tour derôleles aouvelles que chacune de ces damés peut savoir. La proposition est joyeusement adoptée , on adjoint même des hommes à cette compagnie, et les dix journées de narrations comihencentl Tels sont l'occasion et le cadre des nouvelles du' Décaméron de J. Boccace, que ses nombreux imitateurs ont religieusement adoptés (i).

Sans prétendre excuser ce qu'il y a d'étrange et de choquant même , dans la liaison préméditée d'un événement épouvantable, a\ec la fondation

(4) Les nouvelles de François Saclietli , l'Hecalomiti de Giraldi Ginfliio, et les cent nouvelles nouvelles delà reine de Navarresont enckidrées et enchaînées d*onemaDiëre analogue. Ces recueils eom- OMMoient perle rédt desinalhenrs <\n temps, de lapiîse de Rome en 4537, et du débordement du Gave à Ganteretz, en 411...

356 FLOllENCE.

d'une société de causeurs et de causeuses , sur des matières parfois assez frivoles , ou fera obserrer que chez presque tous les peuples on retronte toujours ou un acte religieux , ou un événement funeste, pour motif à l'établissement de jeux, de théâtres et de fêtes. D'après ce principe , Florence n'aurait suivi que la loi commune. En tous cas , rhistoire de l'origine du Décaméron, ainsi quels plupart des Nouvelles qui le composent, tiennent trop profondément à la tournure d'esprit des Florentins du xiv' siècle , pour que l'on n'en ait pas fait mention dans ce chapitre.

Une observation qu'il est bon de faire encore sur les Florentins , est le peu de disposition naturelle de leur part à certaines superstitions si corn* munes chez les peuples du Nord. Bien n'est plus rare , par exemple , que les contes où figurent les revenants; et le plus fameux de tous, puisqu'il passe pour être vrai , . laisse voir par ses détails combien la croyance aux revenants était vague et causait peu d'effroi à ce peuple. On veut parler de l'histoire bien connue de Ginevra, de la famille des Âmieri, qui, pendant la première peste de iSsS, passa pour morte, fut enterrée. par son mari, se réveilla pendant la nuit , et courut toute la ville pour implorer du secours. Elle alla successivement chez son époux, chez sa mère et son oncle ^ qui tous conseillèrent doucement à cette âme , c'est ainsi qu'ils l'appellent , d'aller se recoucher en paix dans son. tombeau. EnQn, mourant de frtigue et' ayant épuisé toutes ses espérances , Ginevra se décida d se traîner jusqu'à la maison d'un certain Rondinelli dont elle avait été vivement

MCEVAS. 957

aimée, mais qui n'avait pu l'obtenir en mariage Elle frappe à sa porte , elle se nomme , et l'amant fidèle , qui croit bien que ce n'est que Yâme de sa maîtresse , lui ouvre , la recueille chez lui sans faire la plus petite obsenration sur la nature spirituelle ou corporelle de son amante, qui du reste lui est accordée pour épouse par un jugement de révêque devant qui ce singulier procès fut porté.

L'acte de crédulité le plus singulier dont un Florentin ait fourni l'exemple , est celui de Benyenuto Gellini, qui s'est imaginé avoir vu des légions de diables , après une conjuration faite dans les murs du Colysée. Hais outre que le fait s'est passé à Rome, et dans le commencement du XVI* siècle, le héros de l'aventure, Benvenuto» tst un homme si étrange , qu^l est permis de meU tre cette folie superstitieuse au nombre des ex-* ceptions.

Un genre de superstition fort extraordinaire, dont on trouve l'origine dans les écrits de Dante et de toute son école, et qui s*est augmenté encore lorsque Pétrarque et plus tard |Mars!le Ficin ont mis l'érudition grecque en vogue, est l'amour platonique. Ce n*est pas le lieu de rechercher ici la part que peut avoir eu l'amour naturel dans les sentiments si diflSciles à expliquer, que Dante et Pétrarque ont exprimés pour Béatrice et Laure ; mais puisque ce sentiment, ces idées, comme on voudra les nommer, ont été une préoccupation constante et très réelle dans l'esprit de ces deux écrivains et de beaucoup d'hommes supérieurs qui les ont suivis, il faut en constater l'existence. £n «ffet, touted les poésies de L'école dantesque e»

358 FIXIRFKCE.

foumÎMcntla preuTc pendant la durce de qnatre tiècles. C'est donc, dans la littérature florentine comme dans l'esprit des Florentins, un accident très remarquable que ce système d'amour platonique mêlé dans tout, et qui cependant n'a rien ôté de leur rudesse et de leur Tiolence aux passions communes et journalières des hommes de cette nation.

On aurait tropâ faire de nomforer tous les livres de philosophie sur la nature de tamour^ puMiés pendant le cours d|i xti* siècle, à cette époque oo CAmc I" avait tant de peine a supporter le veuvage, où son fils, François I", élevait BiancaCapcUo au rang de grand-duchesse, et on les princes, leurs fils et leurs maîtresses mouraient tout-àcoup, sans maladies apparentes^ et de manière i faire soupçonner les assassinats et les erapoisonnemiïnts. (Je mélange de sentiments bizarres, de locutions métaphysiques et amoureuses, avec une manière habituelle de vivre où les passions les plus brutales étaient montrées sans réserve et sans honte, est un trait qui caractérise toute l'Italie au xvic sièelii, et même Florence. Aucun monument ne constate mieux cet amalgame monstrueux de mysticisme littéraire et de dévergondage dans les mœurs, que les sonnets platoniques du cirdinal Bembo d'une part, et de Tautre la lettre que Lucrèecî Borgia d'Kst écrivît à ce prélat en lui envovaiit une mèche de ses cheveux ( I ).

(4) GcUe lellre se trouve fb'is le^ mannscrîlR cK: 'a nililiotliêqne Ambroisk'iiiiit di* Milan.

MOEURS. 35g

De Gôme I** au dernier Médicis Jean Gaston, et durant même le gouyernement des ministres du duc de Lorraine, jusqu'en 1 766, Tétat moral de la Toscane a été fort mauvais , les délits et les -crimes y étaient communs, même parmi les personnes des hautes classes, et larig[ueur des peines ainsi que la manière partiale et arbitraire dont se rendait la justice , ne firent qu'aggraver ced maux.

Au récit de certaines anecdotes, on ne sait qui vous inspire plus d'horreur, ou du crime qui y est rapporté, ou de la manière dont justice a été faite des coupables. Vers le milieu du xvu' siècle, c'était sous le règne de Ferdinand II, un gentilhomme florentin, déjà assez vieux, veuf, mais ayant eu un fils, résolut de se remarier. Il fit choix d'une des plus belles filles de Florence , appelée Catherine. Cette jeune femme ne tarda pas à attirer l'attention et l'admiration de toute la ville. Parmi ceux qui lui rendirent un culte particulier, Catherine remarqua Jacques Salviati , duc dé Saint-Julien, homme fort à la mode et marié à Yéronique Cibo, delà famille desprinces de Massa. Catherine écouta favorablement4e duc de Saint- Julien. Leurs relations clandestines durèrent assez long-temps sans que Véronique en eût connaissance. Mais dès qu'elle eut pénétré ce secret, cette femme altière et jalouse employa d'abord miUe moyens artificieux pour détourner son mari de sa passion. Voyant qu'elle ne pouvait y réussir de cette manière, elle conçut et exécuta le plus hor^ rible projet. Après s'être assuré de la confiance du beau-fils de Catherine qui haïssait sa jeune belle^

mère, elle fit venir trois hravi de Massa, et les instruisit tous de ce qu'ils avaient a faire. Le 3i dé« cembre de Tan i038, vers le soir, le beau-fils de Catherine, accompagné des trois bravi, entrèreut chez cette femme qui était tranquillement a causer avec quelques amis, car Véronique savait que le duc son mari ne devait pas s'y trouver en ce moment. Les assassins s'emparèrent de la malheureuse Catherine et de sa chambrière, car les autres avaient pris la fuite, et les tuèrent impitoyablement. D'après les ordres de Véronique, la tête de Catherine lui fut aussitôt apportée,et elle commença à goûter le plaisir de la vengeance. Mais elle voulut le rendre complet. La duchesse Véronique avait coutume d'envoyer tous les dimanches matin à son mari, son linge blanc dans une corbeille couverte. Profitant donc de la solennité du premier jour de l'an, elle lui fit porter le lendemain de l'assassinat, le T' janvier i63g, la tête sanglante de Catherine dans la corbeille couverte. Ce furent les étrennes du duc.

La justice s'empara de cette affaire, et il est curieux de voir comme a fini le procès. D'abord les trois bravi s'évadèrent. Le beau-fils de Catherine eut la tête tranchée sur la porte du palais de justice, comme complice, et la duchesse Véronique Salviati se constitua volontairement en exil hors de Florence. Quant au duc, ajoute l'historien, il ne voulut jamais revoir sa femme, malgré les instances réitérées qu'elle fit pour obtenir un raccommodement.

Tous les princes de la maison de Médicis prirent l'habitude d'entretenir une police très active.

HoeifRs. 36 1

Leur sûreté personnelle, et peut-être une curiosité peu honorable maintint, surtout dans l'enceinte de Florence, l'usage de faire espionner ses habitants et de multiplier le nombre des sbires. Ce triste moyen de gouvernement prit des racines si profondes, qu'après le règne du duc de Lorraine, où ses ministres et ses gouverneurs ne manquèrent pas d'en faire usage, Léopold, qui le trouva établi, crut devoir s'en servir.

Il n'y a rien d'exagéré dans ce qui vient d'être dit de la tyrannie que les princes Médicis ont exercée sur les habitudes privées des citoyens de Florence. Sans rappeler ce qui a été raconté à propos des intrigues galantes de Côme I"" et de François P' son fils, voici ce qui s'est passé vers 1691 lorsque Côme III, ce grand-duc vaniteux et bigot, r^nait.

Ce prince avait fait rendre une loi qui défendait à Ipus les jeunes hommes de se présenter et d'entrer dans les familles où il y avait des jeunes per-> sonnes en âge d'être mariées. Son motif était d'éviter qu'il ne s'y formât des amourettes et des attachements de cœur. Non content d'avoir publié la loi, Côme III voulut qu'elle fût rigoureusement exécutée; et à une certaine époque de l'année, il faisait voyager un frère dominicain de Yolterre, chargé de s'informer de ce qui se passait dans les familles. Là^ selon que le frère découvrait des intrigues amoureuses, des disputes entre parents ou des haines de familles, il faisait intervenir l'autorité royale pour exiger des mariajg[es ou des ruptures, et emprisonner même les personnes

36^ FLOREirCE.

quand elles ne voulaient pas se soumettre à ses décisions.

Il arriva vers ce temps (1691), que le chevalier Robf^rt Acciafioli^ Tainé de sa famille^ieune homme distingué par ses qualités naturelles et par ses manières, contracta, â son retour de longs voyages, une tendre amitié avec Elisabeth Mormorm, la dernière de sa race, et mariée avec le capitaine Joseph Berardi. Ce dernier étant mort, Tamitié des deux jeunes gens se changea en amour, et ils pensèrent à se marier.

Mais Toncle du jeune homme, le cardinal Acciaioli , qui désirait faire ! entrer son neveu dans une famille plus puissante , et qui le senit lui-même à s'élever jusqu'au trône pontifical, s'opposa à cette union , bien que la condition des deux amants fût égale. Le cardinal parvint à faire prendre intérêt à cette affaire à Côme IH:, qui, sans autre forme de procès , fit enfermer la jeikBe dame dans un monastère. Cet acte de rigueur et d'injustice ne fit qu'enflammer la passion du chevalier , qui , par des actes authentiques et en fbrme , fit promesse de mariage à Elisabeth , faute de pouvoir le lui faire en personne. Ces précautions légales prises , il quitta Florence et se téftigia à Mantoue , pour éviter une arrestation q«i le menaçait. Il ne borna pas là ses précautions et ses efforts ; car s'étant entendu avec le gouvernement à Mantoue, il employa de là tous les moyensâmëginables pour faire valoir la légitimité ât son mariage. Il en publia les documents, que les théologieiïB de la Lombardie accueillirent favorablement, mais qui furent rejetés par ceux de la Toscane. Le ré-

sultat lie toutes ces tentatives fut de rendre le sort de la jeune dame plus rigoureux encore.

Gôme m la fit sortir du iBonastère pour l'enfermer dans une forteresse. Alors le chevalier Acdafoli n'en devint que plus ardent à faire valoir ses droits, n oa appela à Rome par une lettre eirculaive'^dnmée aux cardinaux, dans laquelle il fit valoir toutes {es raisons favorables à sa cause. Dans le premier moment , cet acte produisit quelque bon eiSet ; la jeune dame partit aussitôt ûe nprence et alla rejoindre son époux à Venise. Mais de UQUvelles persécutions les y attendaient. Après quelque temps de séjour, la république de Venise fit demander les deux jeunes époux , tous prétexte qu'ils avaient manqué de respect et d'obéissance à leur souverain. Le chevalier et sa femme firent défaut, se déguisèrent sous des habits ecclésiastiques , se proposant de se retirer dans quelque partie peu connue de TAUemagne.

Trahis encore dans leurs espérances, on les arrêta à Trente , et ilp furent ramenés à Florence. Arrivés dans cette ville , 1 e chevalier Acciaioli fut condamné à être enfermé pour toute sa vie dans la forteresse de Volterre, et à la perte de son patrimoine qui pass9 à son frère cadet. Quanta la dame, on lui donna le choix , ou de renoncer à la validité de son mariage et de vivre en liberté , ou . dans le cas où elle persisterait à maintenir son mariage , de «vivre en prison avcjc son mari. Elisabeth, craignant que sa présence ne redoublât les chagrins du chevalier , choisit de vifre séparée et de pleurer setile lerreste de ses jours.

De tous les genres de tyrannie , celle qui est

exercée par les souverains sur le$ actes de la vis privée , sur les arrangements et les habitudes de famille , est la plus odieuse et la plus difficile à supporter. Les derniers Médicis , comme on peut en juger, en ont fait un abus révoltant , et tonte^ fois ils ont si profondément établi Fusagedes espions laïques et ecclésiastiques, qu'aujourd'hui même encore les précautions de police relatives à Tordre qui doit régner dans l'intérieur des familles , sont parfois employées.

Pîerre-Léopold trouva , en 1 766 , tout l'appareil de la police , les dénonciateurs et les espions à ses ordres , et il s'en est servi. On a déjà discuté sur ce qu'il y a de mauvais et sur ce que l'on peut trouver de bon dans ce moyen qu'il employa pour connaître au juste l'état des mœurs de la ville de Florence , et combattre les désordres et le libertinage effréné qui s'étaient introduits non seulement chez les particuliers , mais jusque dans les couvents. En considérant Léopold comme un législateur entrant dans un pays perdu par les mauvaises lois , par la paresse et la débauche 1 on lui pardonne facilement , même de nos jours, d'avoir usé de son autorité absolue pour contrainr dre le peuple florentin , retombé presque dans la barbarie, à se soumettre à la justice, à la morale et au bien-être. Maintenant même que le souvenir de ce que son gouvernement peut avoir eu de lourd et de pénible pour un bon nooibre de ses sujets , est entièrement effacé , et que sas belles et nobles institutions ont porté de si beaux fruits , on passe condamnation sur tous les BCte^ de la vie de ce souverain.

MOEuns. 365

Mais il est du devoir d'un historien de dire toute la vérité. Or, on a droit de faire un reproche grave à Pîerre-Léopold. Pendant ces années où il mettait en œuvre toute l'activité de sa police pour cennaitre les désordres privés et en prévenir les suites, ce même homme, poursuivi lui-même , à ce qu'il parait, par la violence d'une passion purement physique , provoquait mille propos scandaleux qu'il punissait avec une rigueur extrême. Il y a dans cette complaisance envers soi-mCme et cette sévérité pour les autres , un fond d'injustice qui blesse toute âme droite. Aussi est-ce le grand grief que ses ennemis lui ont reproché.

Mais quand un homme a fait d'aussi grandes choses queLéopold, peut-être doit-on lui passer q[uelques faiblesses; d'autant plus que, pour lui lendre toute justice , on doit dire qu'il n'a jamais fait de son défaut un sujet de gloire et de vanité, comme il est arrivé si souvent à tant d'autres grands princes; il faut même ajouter que ses successeurs^ par la régularité de leur vie presque patriarcale , ont achevé d'accomplir par leur exemple ce que Pierre-Léopold avait commencé par ses lois.

Le peuple florentin offre dans son caractère un des phénomènes les plus extraordinaires que l'on paisse observer dans l'histoire. Irasicible, haiiie«x et turbulent depuis le commencement du ■in* siècle ■ jusqu'au milieu du xv' ; pendant le j^UFernement de la république , il passe au milieu de la corruption mor^rle tout le temps de la Monarchie des Médicis , et présente enfin , sous leelaisde liéopold, la population la plus soumise, La plus douce i la plus polie et la plus heureuse de

366 FLOREI^rCE.

rSuropc. Faudrait-il en conclure que le bonheur sur la t^re se borne , pour les individus comme pour les nations, au repos forcé que l'on goûte dans la vieillesse, après les fatigues glorieuses d'une jeunesse ardente? Ce sera long-temps encore une grande et difficile question à résoudre.

Travaux de conslraction de la calhédral^.— R'valités des arlistes.

— Branelleschi.— Guiberti.

C'était l'usage à Florence que la république chargeât toujours un des magistrats de la ville de la surveillance des bâtiments et édifices public» que Ton y construisait , et de leur entretien quand ils étaient achevés. Vers 1 298 , lorsque Ton décida de bâtir , sur remplacement de l'ancienne ^lise Santa-Reparata, la cathédrale que l'on voit encore aujourd'hui , on confia la direction et l'écononûe de cette entreprise au consul de l'art de la laine. ' Mais comme les affaires relatives à ce genre de commerce étaient nombreuses et fort compli* quées , et que le magistrat de l'Art ne pouvait concilier ces occupations avec le soin de surveiller la bâtisse de l'église, de recueillir les fonds et de tenir compte des dépenses , on créa y du consens tement de la seigneurie , une magistrature à qui ces soins furent particulièrement confiés. Elle se composait d'un certain nombre de citoyens, e^ était désignée sous le nom d'GËuvre ou Fabrique ^ de Sainte-Slarie de la Fleur. Cette magistrature

368 jbi.ouEivcE.

conserva celle forme pendant toute la durée de la construction de Téglise. Mais quand la cathédrale fut achevée, on y attacha un seul inspecteur chargé de l'en tretien général du bâtiment, et de faire exécuter les réparations par des honunes dressés dès Tenfance à ce travail , comme cela se pratique aussi à Rome pour Tentretien de la basilique de Saint-Pierre.

Quoique Ton ait déjà donné quelques détails sur la construction de Sainte-Marie de la Fleur, on craint d'autant moins de revenir sur ce sujet en ce moment, qu'il fournit une occasion opportune de faire connaître les tracasseries et les passions que l'exécution de ces sortes de travaux excitaient entre les magistrats chargés de la surveillance et les artistes qui dirigeaient la bâtisse. Quelques récits complets font mieux comprendre les mœors d'un peuple qu'une foule d'anecdotes isolées et incohérentes.

C'est a l'époque où la république de Florence a élé le plus florissante, dans l'année 1 294, que la commune arrêta de rebâtir l'église de Santa- Reparata, dont la fondation remonte à 407 de notre ère. Voici le décret de la commune à cette occasion :

« Attendu qu'il est de la sagesse d'un peuple de haute origine de montrer par ses ouvrages extérieurs et visibles ce qu'il y a de sage et de magnanime dans sa conduite et ses actions, il est ordonné à Arnolfo , chef-maitre de notre commune , de faire un modèle ou dessin pour renouveler l'église de Santa-Reparata avec la plus grande magnificence qu'il sera possible, et afin

de répondre au vœu des hommes les plus sages de cçtte cité, qui ont pensé et ont dit, dans les assemblées publiques etprivées, que la commune ne devait autoriser aucune entreprise, à moins qu'on n'eût la volonté de la faire correspondre aux intentions d'un cœur qui n'est si grand que parce qu'il se compose de l'intention d'un grand nombre de citoyens unis par une seule volonté. »

Ce ne fui cependant que le 8 septembre 1 298 que se fit la bénédiction de la première pierre par le cardinal, légat du pape Boniface VIII , en présence de plusieurs évêques, de tout le clergé, du podestat,dugonfalonier , des prieurs et des autres magistrats de la ville. D'après la volonté de la république, le cardinal imposa à la nouvelle église le nom de Sainte-Marie de la Fleur ( Santa-Maria delFiore), par allusion aux lis, emblème de Florence, et au champ de fleurs sur lequel on prétend que cette ville a été fondée.

Arnolfo mourut en i3oo, avant que Ton eût.

commencé la coupole. Dans les accessoires d'un tableau de Simon Memmi, peint sur le mur de la chapelle dite des Espagnols, dans le chapitre de l'église, de Santa-Maria Novella , à Florence , on voit une représentation de Santa-Maria del Fiore avec la coupole telle que l'avait imaginée et composée Arnolfo di Lapo.

En i33î2, on donna pour successeur à Arnolfo, Giotto, qui s'est rendu ^célèbre par son talent en peinture. Cependant il était encore architecte et statuaire habile. Il éleva le clocher ( campanile ) , espèce de tour carrée placée à la droite de l'entrée de l'église ; et plusieurs des statuettes qui ornent cet II. a4

3^0 t'LOAciroc.

élégaat édifiée passent Jpeur être de sa teeui. Gf travail âe Tetiipécha pas de poursuivire les eon'> structions de l'église. ^

A Giolto^ succédèrent, comme architectes de l'église, Taddeo Gaddi, pliis Andréa Orcagna, tous deux aussi peintres distingués , bomme il a déjà été dit. En i4i7) lorsque Lorenao Filippi était chargé des tlraTauK, plus de cent ans après la pose de la première pierre dp l'édifice ^ on n'avait pas encore commencé à élevei^ la ôoupole* Ce fut alors que la cotnmune de Florekiee pensa à emjj^oyer leis talents de Fiiippo Brunellesishi , et c'est de la vie de cet artiste , écrite par Yâsâri > que l'en a eiitrait les détails relatifs à cet homme et à la constiruction de la coupole qu'il dirigea* C'est Yasari qui parle :

t On était en Tannée 14^7) ^t personne n'avût

encok^ posé une seule pierre p^ur commenoar la

coupole , bien que l'on en parlât beaucoup, et i^e

l'bn eût rassemblé à ce p)[*opos ées architectes de

toutes les nations. Ftlippo di ser Bru&elleaoo , né

en i377 ^ Fl^i^^nce , âgé pair conséqueht de qila-

rataite Ans > était l'homthe à ^ut était résenrée la

gloire d'achever ce grand oeuvre. Il était à Rome ,

où sel» talents <et la pënétratidu de son esprit le

£sisarent eomûdérer comm^ un hommte rare. La

vivacité et la sûreté de son j ugetnent frappèkient les

personnes de la fabrique qui n'avtiient trouvé

qu'indécisi^tm dans les autres architectes et ou-

iftiets , ix^us persuadés qu4l ét»t impbssibïe de

trouver des bois de charpente asse^ forts et asses

longs pour faire une tt^vée qui pût maintenir

J'atmatare et souvenir le poids d'une si énorme

voûte. On convint donc d'engager Brunelleschi i^ venir de Rome à Florence , ce qu'il fit très volontiers. A son arrivée, les personnes qui composaient l'œuvre de Sainte-Marie de la Fleur s'assemblèrent pour le recevoir, et les consuls da l'art de la laine lui exposèrent toutes les difficultés d'exécution de la voûte , que faisaient remarquer les gens du métier.

c Ces derniers étaient eux-mêmes présents à cette conféreuce.Brunelleschi prit la parole. « Messieurs de l'Œuvré, leur dit-il, cela n'est pas douteux ; toutes les grandes choses sont difficiles à coiiduire à bonne fin , et la plus grande difficulté qu'il faille vaincre en cette occasion n'est peut-être pas celle à laquelle vous avez pensé. Jamais les ançiei^ ll'ont essayé d'élever une voûte aussi efi'r^ya^t^ que celle que vous demandes^. J'ai bien pensé au moyen d'établir son armature intérieure et extérieure ; j'ai réfléchi sur les précautions à prendra pour y travailler avec sécurité , et jusqu'ici U m'a été impossible d'arriver à un résultat certain. Je suis efirayé tout à la fois de la largeur et de la hauteur de cette voûte. Car si sa circonférence était ronde , on pourrait employer pour la construire les moyens mis en usage par les Romains au Panthéon de Rome , ou rotonde ; mais iqji il faut lui faire suivre les huit faces , et enclaver , enchevêtrer toutes les pierres dans les huit angles , ce qui me paraît être une très grande difficulté.

»I1 me semble que ce temple étant dédié à Dieu et à la sainte Vierge , on doit être certain qu'ils feront descendre dans l'esprit de celui qui achèvera ce grand ouvrage , toute la science et

riareDtion qu'il exige. Mais à quoi pnis-^e tous être bon . n'étant pas chargé de ce traTail? Oh! je TOUS le dis , si cela me regardait , mon esprit ne manquerait pas de trouTer des ressources , et la chose irait sans tant de difficultés. Après tout, puis-je TOUS donner mon ayis sur une chose à laquelle je n'ai pas encore mûrement pensé?

CroyezHUoi, quand tos seigneuries auront décidé que la chose se fasse , non seulement tous serez obligés de me consulter , bien que je ne prétende pas suffire pour résoudre une si grande difficulté, mais il faudra encore que tous fassiez yos dispositions pour réunir ici a Florence , à un jour déterminé, non seulement des architectes toscans, mais dltalie , d'Allemagne, de France et des autres nations , pour qu'à la suite de cette espèce de congrès , où l'on discutera sur les moyens les plus sûrs d'exécution, on la confie à celui de ces architectes qui paraîtra le plus propre à conduire un tel traTail. Yoilà le meilleur conseil que je puisse tous donner. • Ce conseil flatta les gens de rCEuTre; mais ils auraient désiré que Brunelleschi , d'après ce qu'il aTait entreru des difficultés à Taincre , fit un modèle de la Toûte. Bmnellesctû n'y parut nullement disposé , et ayant pris congé dez gens de l'ŒuTre , il leur dit que des lettres le pressaient de retourner à Rome. L'ŒuTre et les consuls de l'art, Toyant que leurs prières ne pouTaient pas le fléchir, eurent recours aux amis de Tarchitecte pour l'engager à rester , mais ce fut en Tain. Enfin ils tentèrent un nouTeau moyen. Le matin du 26 mai i4i 7 > As lui enToyèrent une somme d'argent, dont le montant se

trouve même inscrit sur les livres de TŒuvre de la cathédrale. Mais Brunelleschi n'en resta pas moins invariable dans sa résolution , et retourna à Rome , où il se mit tout aussitôt à faire les études les plus sérieuses pour se mettre en état de résoudre le problème de la construction de la coupole.

» Au fond, le conseil qu'avait donné Brunelleschi de faire venir des architectes de tous les pays était bien moins la preuve de la confiance qu'il avait en leurs talents , qu'un moyen qu'il se ménageait de leur montrer la supériorité qu'il avait sur eux. Il continua donc d'étudier jusqu'en 1 4^0, année où se réunirent enfin à Florence tous les architectes ultramon tains avec les artistes de la Toscane. Alors Brunelleschi quitta Rome et vint se joindre à eux.

B La réunion se fit à l'Œuvre même de Sainte- Marie de la Fleur; les consuls, les gens de l'Œuvre et les citoyens les plus éclairés y assistèrent, afin que l'on pût profiter de tous les avis sur le moyen d'élever la voûte. Tous les architectes étrangers donnèrent leur sentiment l'un après l'autre , et ce fut quelque chose de fort récréatif que d'entendre toutes les étranges propositions qui furent faites. Les uns prétendaient qu'il fallait construire des pilastres en pierre pour soutenir les arcs et maintenir le poids des travées; d'autres assuraient qu'on devait bâtir la voûte en pierre-ponce pour qu'elle fût plus légère ; et un bon' nombre s'accordait à l'idée d'élever un pilastre au milieu, à l'instar du mât qui soutient une tente. Enfin on ^Jla jusqu'à conseiller de faire , pour former la

voûte , un moule en terre avec laquelle on mêlerait des pièces de monnaie , afin que la coupole une fois achevée le bas peuple, avide de cette terre précieuse, en fit le déblaiement promptement et sans grande dépense. Brunelleschi condamna tous ces moyens , et assura que la coupole pouvait être élevée sans pilastre , sans terre et sans armature.

i Tous les assistants se mirent à rire.Brunelleschi se sentant offensé, prit la parole : c Messieurs, dit-il, soyez certains qu'il n'y a d'autte moyen raisonnable que celui que je propose , et , quoique je vous fasse rire , vous reconnaîtrez , sî vous n'y mettez pas d'obstination , que, pour conduire l'ouvrage comme je l'entends , il faut que le cintre de la voûte {si giri col sesto di quarto acuto) se courbe en ogive, que cette voûte soit faite double, l'une en dedans , l'autre en dehors , de manière qu'entre les deux, on puisse agir et marcher; il est nécessaire encore qu'aux angles des huit &ces , les pierres s'enchaînent tellencient l'une â l'autre , qu'elles maintiennent la circonférence de la coupole , de même qu'il est indispensable de former une espèce de chaîné avec des bois de charpente , afin de pouvoir aller et venir sur ses faces. Car enfin il faut penser aux ouvertures pour les lumières , aux escaliers de service pour la toiture, aux conduits pour la décharge des eaux. Personne de vous, je le vois, n'a pensé qu'il sera indispensable d'établir des échafauds dans l'intérieur pour exécuter les mosaïques et une foule d'ornements délicats. Mais moi qui la vois déjà, cette voûte, je sens qu'il n'y a pas d'autre moyen pour la construire que celui que je

vouspropose! ■ Enfin BrunelleschipoursuÎTit son idée avec tant de chaleur et entra dans tant de détails, sans toutefois se faire comprendre de rassemblée, qu'après avoir été invité plusieurs fois à se retirer et ne voulant pas partir, il fut entraîné par les pages des consuls et poussé dehors de l'audience comme un foù.

» Brunelleschi,n'ayantpaspu faire saisir son idée â l'assemblée , loin de se décourager , prit le parti de persuader séparément le consul , les gens de l'Œuvre et plusieurs citoyens instruits , auxquels il expliqua une partie de son système. Il fit tant, qu'enfin on se décida à choisir entre lui ou les architectes étrangers. On s'assembla de nouveau; les architectes donnèrent encore leurs avis que combattit victorieusement Brnnelleschi. C'est en cette occasion qu'eut lieu la fameuse dispute à propos de l'œuf. Tous ses rivaux auraient voulu «(u'il fit connaître son projet en détail et qu'il montrât son modèle , comme ils avaient produit les leurs, ce que Brunelleschi ne voulut pas fidre. Seulement il avança cette proposition à tous les architectes ses rivaux , que celui d'entre eux ({ui ferait tenir un œuf droit sur une table de marbre élèverait la coupole. Chacun des artistes chercha vainement le moyen de mettre Tœuf en équilibre. Pressé à son tour de faire le même essai, Brunelleschi pHt Tœuf avec aisance, le choqua sur le marbre et le fit tenir droit. — Nous en aurions parMeù fait tous autant ! s'écrièrent les

Ïutres. — C'est comme la coupele , répondit trunelleschi en riant ; vouç la feriez si je vous mtmtrais taon modèle ! Cette aventure décida lès

consuls et les gens de l'Œuvre , qui confièrent le travail à Brunelleschi, en lui faisant promettre de leur donner de plus amples informations sur son projet.

> Brunelleschi écrivituneespècede mémoîreàce sujet, et le présenta àrOËuvrele lendemain matin. Bien que leurs seigneuries s'entendissent peu en architecture, elles furent tellement étonnées delà promptitude avec laquelle Brunelleschi répondait à toutes les objections de ses confrères, exposait ses idées, et défendait invariablement sa première opinion, qu'elles se retirèrent à part pour se consulter. Elles trouvaient tous les moyens bons , si ce n'est qu'elles ne pouvaient croire que la voûte pût être élevée sans le secours d'une charpente (armatura)^ Quelques constructions analogues, faites sans armature , dont on allégua les exemples, rassurèrent les consuls etles gens del'OËuvrer, qui, par le mode du scrutin, allouèrent à Brunelleschi l'exécution de la coupole, maisjusqn 'à concurrence de la hauteur de douze brasses, pour s'assurer du mérite et du succès de son travail , l'assurant qu'il le continuerait si l'on était satisfait.

»Ce peu de confiance en son mérite parut étrange à Brunelleschi , et certes il n'eût pas accepté cette entreprîije, s'il n'eût pas senti que lui seul pouvait la mettre à fin. On arrêta le compte de dépenses des architectes précédents et l'on ouvrit celui de Brunelleschi. ,

» Dès que l'on sut dans la ville qu'il était chai|[é d'élever la coupole , mille sentiments divers furent émis par les artistes et les citoyens. Mais quand On ^t arriver les matériaux pour \^ construction,

MœuRS. 377

on commença à parler de Timprudénce des gens dei^rOËuvre et des consuls, qui, sans penser aux difficultés d une telle bâtisse , et paraissant oublier que Florence renfermait une foule d'artistes habiles , avaient imprudemment confié à un seul homme ce qui demandait la surveillance de plusieurs , ajoutant qu'il était d'ailleurs indispensable de donner un collègue à Brunelleschi pour tempérer son imprudente ardeur.

» Lorenzo Ghiberti, le ciseleur, s'était rendu célèbre parles portes de Saint-Jean, et il était puissamment soutenu par certaines gens. qui avaient de l'influence dans les affaires du gouvernement. Voyant croître la gloire de'Brunelleschi,etsous prétexte de l'intérêt vif qu'ils prenaient à la réussite de la coupole, ces gens firent tant auprès des consuls et des gens de l'Œuvre, qu'ils parvinrent à faire nommer Ghiberti collègue de Brunelleschi. £^ui-ci en éprouva un tel chagrin, une si grande colère même, qu'il eût certainement abandonné Florence, si Donatello et Lucca délia Robbia ne l'eussent pas détourné de ce projet.

» Ces amertumes rongèrent le cœur de Brunelleschi jusqu'en 1426. Lorsqu'il entendait dire de Ghiberti et de lui qu'ils étaient également les inventeurs du travail qui se faisait, il entrait en fureur. Enfin , il résolut de se débarrasser de cet insupportable collègue. Il avait déjà fait monter la double voûte de la coupole à la hauteur de douze brasi^€§. Il s'agissait de poser dessus les chaînes de pierres et de charpente. C'était une opération scabreuse, et il résolut d'en parler à Ghiberti pour s -assurer s'il avait prévu cette diffi-.

378 FLOAEHCS.

culte. L'antie avoua qu'il n'y avait mémm pas i4fléchi, et ajouta qu'il s'enrapportait poorees MÛin à BnmdUesdii eomme à rinTenteur.Cel aveu plut è notre artiste, qui y découvrit un moyen d'âoîgner son collègue, en disant voir qu'il n'avait pas la hauteur d'intelligence que lui prêtaient sss amis» Lors donc qu'il fiit question de commeaeer la chaîne au-dessus des douze brasses^ opëratim périlleuse pour laquelle il fallait établir des éekafauds solides, les ouvriers attendirent en vain que Ghiberti ou Brunelleschi en donnassent les mo> dèles, ce qui contraria beaucoup ces pauvres geai qui vivaient seulement de leur travail.

• Un jour entre les autres, Brunelleschi ne vint pas aux travaux. Il était resté couché, et se fidsait frotter le côté, où il prétendait éprouver de grandas douleurs. Les chefe d'ouvriers ayant appris cette nouvelle, s'adressèrent à Ghiberti pour savoir comment il fallait commencer le travail. Ufiê celui-ci leur répondit qu'il fallait attendre le réUi^ blissement de son collègue ; qu'il leur répondrait. — Mais ne connais-tu pas son projet P lilf dit quelqu'un. — Oui, r^ondit Ghiberti, mais je ne pourrais rien bire sans lui. Dans le fait, comme il n'avait pas vu le modèle, et qu'il ne voulait pas paraître complètement ignorant de l'idée de Bra« nelleschi^ son collègue, il cherchait à se tirer d'affaire par des-' par oies à double sens ou év4iives. Enfin comme les traviiux étaient suspendus et que la maladie de Brunelleschi paraisse ^eontlnuer, le provéditeurde ItKuvre, acoompagiié de quelques eheft d'ouvriers, alla trouver lé prétendu malade pottr Itti deiuandfiii^ de Quelle ttatu^M il tàlâêSî «y

prendre pour continuer le» travaux. —Vous avez Ghiberti,leurrépondit-il, qu'il fasse un peu à son tour. Et Ton ne put rien tirer de plus de lui. Mille bruits différents se répandirent dans la tille, à la suite de cette visite. Brunelleschi était tombé malade, selon les uns, parce que le courage lui avait manqué dans l'entreprise delà coupole ; d'un autre cÂté, ftesamis expliquaient tout naturellement sa maladie par le déplaisir et la honte qu'il avait éprouvés en recevant uti collègue; et enfin, le plus grand nombre attribuait son mal de reins aux fatigues qu'il avait éprouvées en surveillant les travaux de l'œuvre,

» Cependant la construction des voûtes était décidément arrêtée, et les ouvriers de toute espèce commençaient à murmurer contre Ghiberti, en disant qu'il était plus habile à recevoir son nalaire, qu'à commander la besogne ; que si Brunelleschi continuait à être malade, Ghiberti serait bien embarrassé de continuer, et qu'enfin c'était sa faute si rien n'avançait. Us résolurent d'aller trouver Brunelleschi, auquel ils exposèrent l'état de désordre et d'inaction où étaient les travaux et le résultat fâcheux que le défaut d'ouvrage avait pour eux qui étaient* si pauvres. — Eh bien! dit le faux malade, n'avez-vous pas là Ghibertî? que tïtfaitil'? Vous êtes de drôles de gens en vérité! ^- Il ne veut rien faire sans toi, répondirent les ouvriers. — Ah! bien, moi, leur dit Brunelleschi, ]è ferais bien sans lui ; réponse à double entente qui fit connaître à ses ouvriers qu'il n^avait que la maladie défaire seul.

> Ses amis allèrent donc le voir ^ûr Tarrachêt

de son lit, le faire revenir à ses travaux, et le^mettre en mesure d oter à son collègue Tappui des gens de l'Œuvre. Brunelleschi se rendit à leurs vœux. Mais quand il s'aperçut de la faveur dont jouis^ sait encore son antagoniste , et comme il pensa que Ghiberti recevrait son salaire sans se donner aucune peine, alors il résolut de l'humilier en démontrant la faiblesse de ses connaissances en architecture. «Messieurs, dit41 aux gens de l'Œuvre, si nous avions la faculté de prolonger nos jours, il est certain que beaucoup de grandes choses qui restent imparfaites à cause de la brièveté de notre vie, pourraient être terminées. Le mal que j'ai eu pouvait me faire mourir et arrêter les travaux de la coupole. Mais si je venais à manquer^ Ghiberti (que Dieu le garde de toute maladie), Ghiberti est là. Cependant, messieurs, comme vous partagez égalemententre nous deux le salaire, il serait juste, que vos seigneuries fissent aussi deux parts de travail, afin que chacun de nous se montrât plus jaloux encore de faire quelque chose d'utile et de glorieux pour cette république. Or^ dans le travail de la coupole, il y a deux choses très difficiles à faire dans ce moment : l'une est d'inventer et de faire construire des éohafauds afin que les maçons puissent faire leur service au* dedans comme au-dehors , échafauds qui soient assez solides pour supporter des hommes, des pierres, du mortier, et même des grues indispensables au service. L'autre difiicult4 consiste à établir audessus des douze brasses déjà construites, la chaîne de pierres qui doit lier les huit faces de la coupole, et empêcher que les constructions supérieures ne

MOEUHS. 3âl

produisent un écartement qui ruinerait tout Fédifice. Que Ghiberti choiiisse donc Tune de ces difficultés, je garderai l'autre, et je me chaîne dé la surmonter promptement, afin que nous ne perdions plus de temps.

» Dans la crainte de compromettre son honneur, Ghiberti n'osa pas refuser l'un de ces travaux, et se décida à choisir la construction de la chaîne. Il jugea ce travail plus facile, et espéra qu'en se guidant sur la coupole du baptistère Saint-Jean, et en consultant les maîtres maçons, il se tirerait d'embarras. Les deux artistes commencèrent et finirent donc chacun son travail, Ghiberti la chaîne, Brunellesçhi les échafauds. Ce dernier appareil était si heureusement inventé^et fut si habilement exécuté ; le service s'y faisait avec tant d'aisance et de sûreté, que les modèles de ces échafaudages , tout difi^érents de ceux dont on avait fait usage jusqu'alors, furent conservés dans l'Œuvre de la cathédrale de Sainte-Marie de la Fleur. Pour Ghiberti, il avait fini non sans peine à établir la chaîne de pierres sur l'une des huit faces. Les gens de l'Œuvre y conduisirent Brunellesçhi qui ne leur dit pas un mot. Mais après, s'étant ouvert sur ce sujet avec ses amis, il analysa touS' les défauts de construction échappé» à Ghiberti, prouva que la coupole ne serait pas solide, et conclut en disant qu'il fallait mettre de côté le salaire donné à Ghiberti, comme la chaîne qu'il venait de construire.

» Ces critiques et ces boutades de Brunellesçhi allèrent jusqu'aux oreilles des gens de TŒuvre,

3fttl FLOUENÇE.

auxquels Tartiite ne tarda pas à apporter des da»* sius et des modèles qui mirent en éyidence la faute que Ton avait faite eu confiant un tel traviMI à Ghiberti* Ce ciseleur fut donc congédié » et TCEu* yre nomma Brunelleschi directeur et chef â yie de tous les travaux de l'église » lui laissant la liberté entière de faire les choses à son goût , et lui donnant cent florins qui , par acte passé chei L. Pauli t notaire de l'Œuvre , devaient lui être payés annuellement de la part des consuls et dei gens de l'CEuvre, par messer Filippo Corsioi, banquier*

# Sitàt que les travauxde la coupole fureat repris, Brunelleschi les suivit avec tant d'exactitude et d'ardeur, qu'il ne laissa pas poser une pierre sans l'avoir visitée sur toutes les fices. Quant à Ghiberti , bien que vaincu et tant soit peu humilié, il fut encore si bien aidé par êe^ prolecteurs, qu'il finit par obtenir sou salaire après tfoif prouvé qu'on ne pouvait pas le lui retirer avant trois ans à compter du jour de sa retraite.

9 Plus la bâtisse avançait , plus l'ardeur de Brunelleschi semblait s'accroître. Les soins qu'il ap« portait aux moindres détails de la conatruetion étaient tels, qu'il surveillait jusqu'aux foumeaui où l'on cuisait les briques , afin de faire rejeter toutes celles qui ne lui paraissaient pas parbitement confectionnées. U n'était pas moins sera-* puleux dans le choix des pierres , des bois de charpente , ainsi que sur l'appareil de tous ces matériaux. Pendant la construction de cet édifice, Brunelleschi inventa une foule de moyens prati-

lâofitjiiâ. 3S3

quel dont ba n'a pâi ceité de faire usage jusqu'à cette époque, et cet homme a fait faire à l'art de rarehiteotune des progrès que l'oti n'a jamais MirpasSés eu Toscane*

« Déjà la douUe Toûte s'élevait jusqu'à l'œil bu** -pérituù et ctttitl:til d'où detait sortir la lanterne dont Bruttelieschi avait £ait aussi plusieurs modè^ lea i Rome» Mais^ selon son usage ^ il s'était bien gardé de les montrer, dans flndécision ôà il était enti^ore sur celui de Ses projets qu'il adopte^ rait. Quaut A la galerie qui devait régner autour de la lakiterne , il proposa plusieurs dessins qui fuirent déppséa A l'GEuvre après sa mort, -mais qui ont élé perdui faute de soins, fia ce moment (vers iô6o) où l'on termine cette limterne) on a £sit l'essai d'une des huit face^^ mais> d'apiiès le conseil de Micbd^Ange^ qui pense que la décoration nouvellement adoptée o^est point en harmeme BVienè le reste de l'édifice, en a suspendu ce travail^

% Bmneltesdii a encore fait un modèle de la lanteme ée forme o^ogone analogue A celle de la coupole. Outt^ l'él^ncé que l'on remarque dans ce petit éAfice sufinontani le grand , l'artiste y avait ajouté encore une invention curieuse $ c'était Une échelle invisiUe pourmoiiier juaqu'à laboule^ M^is il «Vait>»i bien caché l'oUverlure par laquelle ^n pénétrait à cette échelle^ qiMi pe|Soniie ne put deviner son secret. Ce projet de lanterne «éveiHa encore la 'critique de beaucoup de gens qui ne craijgiiirent pas de proposer des modèles de leur invention. Il se trouva même une dame de la maison GadcU qui osa entrer en lice et présewr

ter son projet concurremment avec celui deBrunelleschi.

» Quoi qu'il en soit , le modèle de Brunelleschi rassembla le plus de suffrages. Seulement on se plaignit.de ce qu'il n'y avait pas de noiontée pour parvenir à la boule. Les gens de l'Œuvre le chargèrent cependant de cette nouvelle construction, sous la condition toutefois qu'il pratiquerait une montée. Alors Brunelleschi déboucha l'un des piliers de la lanterne , dans le diamètre duquel il avait disposé des étriers de . bronze propres à servir d'échelle, et par ce moyen il remplit toutes les conditions que Ion exigeait. Ce projet fut ejécuté par la suite , et c'est encore par ce moyen que Ton parvient jusqu'à la boule. »

Tels sont les détails que Yasari a laissés sur le caractère de Brunelleschi et sur laconstructionde. Santa-Maria del Fiore. On ajoutera , au sujet de. cet édifice, que la boule ne fut posée qu'en 1467, vingt-trois ans après la mort de Brunelleschi (i444)«En sorte que, sans parler d'une foule d'embellissements , tant extérieurs qu'intérieurs, exécutés jusqu'à la fin du xvi* siècle^ on voit que la construction de cette église a duré 1227 ans, depuis la bénédiction, de la première pierre en 1294, jusqu'à la pose de.ln boule en 1467. La hauteur du dôme de Sainte^Marie de la Fleur , dcrpuis le pavé de l'ég^se, jusqu'à la boule , est^ de trois cent vingt-sept pieds.

Toutes les recherches faites pour évaluer les dépenses qu'occasionna lachèvement complet de la cathédrale dç Florence n'ont donné que des 'liésulta^s assez values. Dans un discours de Ben-

McecRs. 385

venuto Çcllini sur Farchi lecture, il dit qu'avant la construction de la coupole on avait déjà dépensé près de deux millions d*or. D'après les comptes d'un certain Fabbri qui faisait partie de TŒuvre lorsque Giotto bâiitlatour ou clocher, il résulte que cet édifice isolé a coûté à lui seul onze millions d'or, ce qui peut faire juger par approximalion des sommes énormes dépensées pour terminer entièrement l'église. Enfin l'un des historiens de Florence, Leouardo-Bruni Aretino, avance comme proposition avérée, «quels^ république de Florence a dépensé plus d'argent pour ses édifices, et en particulier pour la cathédrale, que pour toutes les guerres réunies qu'elle a eues à soutenir. »

Mais, si exorbîlantes qu'aient pu être ces dépenses , il est peul-êlre moins intéressant d'en connaître au juste le total, que de savoir où le peuple florentin puisait des ressources si abondantespour y faire face. On sait qu';i cette époque toutes les nations de l'Europe, poussées par le zèle religieux, se disputaient la gloire d'élever les plus somptueuses églises. Or, le peuple florentin ne pouvait échapper à cette passion dominante ; et si Ton y joint encore le consentement unanime d'une république, qui, comme le dit le décret cité plus haut, se compose de V intention d un grand nombre de citoyens unis par une seule volonté , on s'explique déjà avec plus de facilité comment des impôts énormes ont été levés et avec quel empressement les particuliers multipliaient leurs dons.

Les premiers fondements du patrimoine dç II. a5

386 FLOREKCC.

l'œuvre de Santa-Maria del Fiore forait évidemment des dons et des legs pieux; ces libéralités tout à la fois religieuses et civiques augmentèrent lès que la république les protégea par des lois, et en fit elle-même de plus grandes encore.

Les grands biens des comtes de Modiglianaet de Poppi étant tombés en la possession de la commune de Florence, la république en dota successivement Tœuvre de la cathédrale en i38o, puis en i44^. On fit encore une loi en iSgS, très favorable à Tœuvre. Il fut décrété que toute personne qui 'ferait testament serait tenue de laisser à TœuYre un subside de vingt sou^au moins, condition sans laquelle le testament était déclaré nul.

Mais ce qui augmenta le plus les ressources pécuniaires de Tœuvre de l'église métropolitaine de Florence , furent certains impôts levés pour elle sur les revenus de la commune. On prenait deux deniers par livre sur toutes les sommes que prélevait la république, et outre cela, deux autres deniers par livre sur ce que les fermiers de gabelles payaient au gouvernement. On compte que ce double revenu a dû produire plus de douze mille livres par an à l'œuvre. Elle tirait encore deux mille livresde revenu annuel du commerce; le magistrat de la laine ayant ordonné que dans tous les marchés qui se faisaient, le vendeur et Tacheteur donneraient pour l'œuvre un denier, çjjûe Ton nommait « le déniera Dieu. »

Tous les syndics des autres commerces, les maîtrises de tous les arts suivirent bientôt cet exemple, et enfin le pape Boniface YIII permit qu'onlevât des impositions analogues sur les biens

des ecclésiastiques réguliers et séculiers. Ce concours de libéralités alla toujours en augmentant; les dons des citoyens se multiplièrent et plusieurs pontifes s'empressèrent d'enrichir l'œuvre de la cathédrale de Florence.

xvn.

Siège de Florence en 4529.

Le sîége de Florence par Tarmée de Charles T et à rinstigation du pape Clément Yll (Jules des Médicis), est un fait d'armes trop imporlantpoar qu'il soit passé sous silence. On Ta reporté dans cette partie de l'ouvrage, pour "éviter de distraire inutilement le lecteur du cours des grands événements historiques, en fixant son attention sur des détails trop multipliés. Mais ces détails sont bons à connaître, puisqu'ils démontrent que si les Florentins, comme on l'a avancé, n'étaient point on peuple apte à faire le métier de la guerre, la bravoure personnelle cependant est une qualité commune chez eux. Ce siège d'ailleurs montre le génie de ce peuple, avant tout marchand et artiste, se développant d'une manière toute parti" culière. Enfin quelques hommes célèbres figurent dans ce drame, entre autres Michf^l-Angele grand artiste florentin et le guerrier Ferruccio.

Les troupes de Charles V avaient mis Rome à feu et à sang en 1627. Le pape Clément VII, qui régnait alors, en gardait rancune A l'empereur.

MOEUAS. 389'

Bien moins sans doute pour plaire au pontife j que dans ridée d'éteindre Tardeur des république» italiennes, Charles-Quint se rapprocha de Clé* ment, à qui il promit de remettre sa famille, les Médicis , en possession de la souveraineté de Florence. Pour atteindre ce but, Charles proposa de faire inveslir cette ville par ses troupes , et il fut arrêté entre les deux souverains, que le jeune Alexandre des Médicis, bâtard du pape Clément, à ce que disent quelques historiens, épouserait Marguerite, fille naturelle de Charles- Quint, et qu'il serait proclamé souverain de Florence. Ces conventions 'faites, le siège de cette yille fut résolu, et le 24 octobre de Tannée 1Ô29, les armées papale et impériale arrivèrent sur les liauteurs qui entourent Florence, sous le commandement du prince d*Orange , vice-roi de Naples.

Les Florentins, ayant perdu tout espoir d'être ^courus par la France, n'attendant rien de l'empereur et ne pouvant plus se flatter de calmer le ressentiment du pape envers eux, se disposèrent âî faire une vigoureuse défense. On amassa les provisions de toute espèce que Ton put se procurer; ou leva des troupes, on choisit des capitaines, et toutes les dépenses furent payées au moyen d'emprunts et d'impositions. On distribua les troupes et les provisions dans les bourgs ou villages des environs sur lesquels on pouvait compter, et pour çei;ixdopt on n'était pas sûr, on en exigea des otages. Ou rasa sai^s pitié à un mille autour de la ville, les édifices, les maisons de plaisance et les égliu^ même qui auraient pu ^ervip d^ retrancha

mente aux ennemis Enfin on ânt lêpt çltoymi ponr gonTemer la TÎlle, trois commissaires pour Teiller à sad^ênse, etTon mit à la tète des troupes Malalesta Bi^lloni ehef , et Stefimo Colonna eti second. Ce dernier était on bon officier et tn honnête homme; Malatesta fnt toujours sotmçonné d'avoir été gagné par les dons du pape Clément TII.

L'nn âes premiers incidents qui émurent leé esprits dans la Tille, furent les impositiotis dont on grèra les biens ecclésiastiques, et la vente tf^ la commune voulut même laire de qaeUpaLe» uni d'entre eux. Il s'éleva à ce sujet une controverse pour savoir d'une part si Ton n'offensait pasDIen en portant les mains sur les propriétés de Téglfsê, et de l'autre pourquoi le clergé étaut mreinbfê de la cité, il Uè concourrait pas aux charges quTsttgeait sa défense. Cette dernière cause ftaC gagnée.

Bientôt la piété tant soit peu supêrstitiètt^ ébt Florentins trouva l'occasion de se montrai* âhûi toute sa ferveur. On avait toujours cotîsl^éré |i Yiei^ de Tlmprunetta, village situé â (|ttelqtté^ lieues de Florence, comme le palladium dé cette ville. Cette Vierge passait pour avoir été prefâtepar ràpètre saint Luc, et une ancienne traditfon disait croire que ce tableau ne voulait pas sottil^ir qu'on le renfermât dans la ville de Floreftcé, ffoù, assurait-on, il s'éfàit échappé auciennehlent «Ttme matiiêre invisible. Cependant , à rdiy|]lf»6èfifef dé Tarmlêe impériale, la seigneurie redotitàfitijhe tè tàMeau saint ne fût souillé par rattouch^ment deé hér«»iqttés Itithérieiis qui pouvaieM se «IftmtM

parmi les troupes allemandes, ordonna que le tableau fût transporté dans la ville et déposé dans la cathédrale. Un commissaire accompagné d'uii prêtre allèrent secrètement à Imprunetta, d*où ils enlevèrent â Tinsu du curé du lieu cette précieuse relique qui fut reçue à Florence et portée en grande pompe dans la cathédrale, par tous les magistrats réunis et une foule immense de peuple.

Cependant le prince d'Orange avait commence â faire battre à coups de canon la forteresse dé San-Miniato, d'où l'artillerie florentine, fort habilement servie, faisait de grands ravages dans Farmée des assiégeants. D'ailleurs de ce côté de la ville, les fortifications avaient été remises eu bon état. Michel-Ange, absent de Florence un peu avant le siège, était accouru aussitôt pour parta-' ger les dangers de ses concitoyens et leur offrir ses talents d'ingénieur , qu'il employa de concert avec un architecte de niérite,Francesco da Sah-Gallo. Le système de fortifications qu'établirent ces deux hommes était sans doute bien combiné, puisqu'il facilita d'heureuseset fréquentes sorties, et fut causé de pertes considérables dans l'armée ennemie, qu'il tint neuf mois en échec.

Les forces des Florentins, sans compter lés volontaires et les troupes mercenaires distribuées pour la défense des lieux dépendants de la commune, se composaient de seize mille combattants, et les assiégeants avaient autour de Florence, tant Italiens qu'Espagnols et Allemands, environ trentequatre mille hommes dlnfanterie et deux mille de cavalerie.

Dâùs ïine âes sorties, il arriva que ff ôis officiéiri

3g2 FLORENCE.

florentins qui étaient du parti des Médîcis, voulurent passer à Tennemi avec les troupes qu'ils commandaient. Pour eux, ils réalisèrent leur projet; mais la plus grande partie des soldats restèrent fidèles à leur pays et rentrèrent dans la ville. On commença par condamner les trois ofliciers comme rebelles, et l'on promit une récompense de cinq cents florins d'or à celui qui les amènerait vivants, et trois cenls à qui leur ôterait la vîe.Puis on affubla trois mannequins à leur ressemblance, que Ton pendit à un mur chacun par un pied, avec un écriteau où étaient leurs noms et ces trois mots : « Fuyardy voleur^ traître, » Outre cela, on voulut qu'ils fussent peints sur la muraille du palais des marchands* et l'on força le fameux peintre Andréa del Sarto, homme de plaisir, indifférent aux affaires politiques, et craignant surtout dese faire des ennemis et de se compromettre, à peindre ces trois cadavres pendus, ce dont il éprouva tant de contrariété, qu'il en fît une maladie dont on prétend qu'il mourut.

Cependant l'armée impériale recevait habituellement des renforts ; les ambassadeurs florentins étaient rentrés dans leur ville après avoir parlementé vainement avec le pape à Bologne ; Stcfano Colonna avait fait une sortie infructueuse et plusieurs officiers de la république avaient perdu la vie dans des escarmouches ; enfin le siège tournait en blocus. Mais le courage des assiégés était loin dei s'affaiblir. Il est vrai que l'on ne négligeait au* cun des moyens propres à l'exalter. Lorsque vint surtout le temps du carême,les prédicateurs, parlant au nom du ciel , enflammèrent eiicore )ç9

esprits, en mettant au nombre des vertus religieuses l'amour de la patrie. Parmi eux on distinguait les frères Benedeltode Foiano et Zacaria de Tordre des Dominicains, au sein duquel laferyeur et les doctrines de Savonarola, conservées intactes, ser* virent à faire revivre avec plus de force que jamais les opinions démocratiques.

Le premier de ces religieux ne manquait pas d'une éloquence caplîeuse avec le secours de laquelle il trouvait moyen de faire tourner la religion au profit de ses passions politiques. Aussi, prèchaint un jour dans la salle du grand conseil, à rimitation de Savonarola, après avoir prononcé un discours qui fit naître tour à tour, sur le visage des auditeurs , le sourire et les larmes , il présenta tout-à-coup au gonfalonier ennemi juré des Médi-^ cis, un étendard sur lequel était représenté d'un côté le Christ victorieux ayant des soldats abattus à ses pieds , et de l'autre une croix , enseigne florentine, en criant ces paroles qui avaient été dites autrefois à Constantin : *Jlvec elle tuvaincras. » Ces discours et les processions analogues que l'on fit dans la ville , enflammèrent tellement Tardeur des Florentins, que, loin de vouloir se tenir sur la défensive, ce qui eût été le plus raisonnable puisque l'artillerie impériale n'entamait pas les fortifications, ils n'aspirèrent plus qu'au moment d'aller attaquer l'ennemi.

Parmi tous les malheurs qui accablaient FI0-. renceen ce moment, la division entre les citoyens^ n'était pas un des moindres. Ceux qui dès l'origine s'étaient ouvertement déclarés en faveur des Médicis^t aweni; pu quitter fô vil}e , >'ét^e»t

rangés sous les drapeaux du prince d'Orafige» D'autres formant aussi des yœun pour ce parti ^ mais retenus dans les murs de Florence pair des intérêts de famille et de commerce, entretenaient de» correspondances secrètes avec les assiégeants. Ces trahisons ^ qui se renouvelèrent assez souvent pendant le cours du siège , et que plus d'une fois la fureur démocratique exagéra encore , donnèrent lieu à de nombreuses exécutions sanglantes. Car, sans nier la bravoure des Florentins du parti démocratique en ce moment ,il ne faut cependant pas oublier que son obstination avait particulier rement pour cause la crainte de la vengeance des vainqueurs. Aussi était-il implacable et féroce même à l'égard de tous ceux qui paraissaient dis^ posés à entrer en arrangement avec l'ennemi.

Vers ce temps où Malatesta fut obligé plus d'uM fois de céder à la fureur guerrière de la jeunesse florentine, il y eut quelques sorties dans l'une desquelles il se passa une aventure singulière^ Le jeune Lodovico Martelli, de l'armée républicaine^ envoya défier, à la manière des anciens chevaliers, le jeune O.Bandini, sous prétexte qu'ennemi de la pétrie^ il portait les armes contre elle. On prétend cependant que le véritable motif de ce défi Tenait d'une rivalité d'amour née à l'occasion de Marietta des Ridci , femme de N^ Benintendi. Quni qu'il en soit, le combat fut accepté; Marlelli prit pour second Dante de Castiglione, etBandinifit choix d'Aldobrandi* Ils entrèrent tous quatre eti champ-clos , et se battirent à l'épée en présence des deux arméefil florentine et impériale. Le dom^- MBffe fut é^A dés deux côtés ^ Dante tua rar k

place Aldobrandi , et Martelli reçut sur Toeil une blessure d'où il coula une si grande abondance de sang qu'il ne put plus rien voir, et fut contraint de s'avouer vaincu. On le transporta à Florence où jil ne tarda pas à mourir.

Soit que Malatesta jugeât, en homme de guerre, que l'attaque de la part de l'armée florentine n*était pas raisonnable , ou qu'en effet ce général fût vendu au pape , et cherchât à paralyser les opérations militaires des troupes qu''il commandait, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il refusait presque toujours d'aller chercher le combaL Cependant la jeune milice florentine demanda avec tant d'instance à marcher , que Malatesta prit ses mesures pour attaquer l'armée impériale. Il dirigea SCS forces contre les Espagnols , les troupes les plus vaillantes et les plus aguerries des impériaux, campées en face de San-Pier Gattolini. Le 5 mai i53o, de grand matin, un corps de Florentins sortit par cette porte , et se dirigea vers l'ennemi retranché sur le mont d'Ulivetto. Pendant que Fou attaquait vivement les Espagnols de ce côté , un autre corps républicain, sortant par la porte San-Frediano , alla inquiéter l'ennemi par derrière. Une troisième colonne devait déboucher par la porte San-Giorgio et compléter le système d'attaque. Mais le chef de cette dernière colonne avaql été tué la veille dans une querelle particulière , elle resta immobile faute de commandement. Malgré ce contre-temps , la brave infanterie espagnole fut près de céder à l'attaque des Florentins , et sans le courage de Baracâne, leur chef, qui ne tarda pas à être tué au milieu de ses soldats,

3g6 FLORENCE.

les Espagnols auraient été forcés de battre en rertraite. Le prince d'Orange envoya les troupes italiennes pour les soutenir , et la cavalerie de D. Ferrante Gonzaga accourut encore près d'eux» Quant aux Florentins, ils ne manquèrent pas noa plus de secours et de renforts envoyés de la ville, et ils avaient senti leur courage s'accroître singulièrement encore en voyant tomber le condotlier espagnol Baracane. On se battit pendant plus de quatre heures; mais l'armée impériale, supérieure en nombre et par sa discipline, favorisée d'ailleurs par sa position élevée , força les Florentins de rentrer dans la ville , retraite qui s'opéra dans le plus grand ordre. On estime qu'il y eut cinq cents hommes tués de chaque côté , parmi lesquels se trouvèrent des officiers très distingués. On cite parmi les Florentins , Ottaviano Signorellî et Lodovico Machiavelli , le fils du célèbre historien. Quoique Malatesta fut en droit de reprocher à l'armée florentine d'avoir voulu attaqpier contre son avis , cependant il ne put s'empêcher de reconnaître sa valeur. En effet, une milice composée engrande partie d'hommes qui n'avaient pasl'habitude déporter les armes, chez qui lecourage tenait lieu de toute discipline , et qui avaient cependant ébranlé les meilleures troupes de l'Europe protégées par le terrain et par leur expérience , avaient accompli un beau fait d'armes dont le résultat eût peut-être même été décisif en faveur de Florence, si un accident malheureux n'eût pas empêché la troisième colonne de venir joindre ses e0brts à ceux des deux premières.

JAais leç deniers publics çompien^aient è man^

quer,et il fallait, pour continuer la guerre et entretenir des troupes étrangères, trouver de l'argent de quelque manière que ce fût. Après avoir pris toute l'argenterie des particuliers , et même celle des églises, on en vint à arracher du baptistère la croix d'or massif, ornée de pierres précieuses , et la belle mitre données par le pape Léon X au chapitre de la cathédrale de Florence. La commune mettait toute bienséance de côté dans l'intention de se défendre.

Si ce moyen de se procurer de l'argent é tait j us tifié par les circonstances, on en avait déjà employé un autre bien odieux. On ordonna la vente des biens de tous les Florentins déclarés rebelles, ce qui pouvait mettre tout citoyen dans ce cas par la plus légère dénonciation ; en outre on donna aux cinfjj. magistrats chargés de l'exécution de cette loi, la faculté de la rendre rétroactive. En sorte que l'on fit la révision des contrats de ventes, des donations, des substitutions et de tous les actes enfin par lesquels on s'était efforcé de faire perdre le moins possible à ceux des condam- / nés dont on avait déjà vendu les biens. Ces biens furent donc remis à l'enchère, et, chose inouïe, les cinq magistrats ou syndics des rebelles, car ils étaient ainsi nommés, eurent le droit, lorsqu'il ne se présentait pas d'enchérisseur, de désigner les personnes qu'ils connaissaient pour riches , et de les contraindre à acheter à un certain prix. Plusieurs ecclésiastiques en particulier se trouvèrent ruinés par l'effet de cette monstrueuse loi , que l'on rendit plus terrible encore en ordonnant que tout juge, docteur, notaire ou écrivain qui, dans

âgS FLORENCE.

les domaines de la république absoudrait les condamnés ou laisserait faire des représailles aux rebelles bannis de Florence , seraient exilés euxmêmes et soumis à la confiscation de leurs biens; que tout homme , même les ecclésiastiques , qui se chargerait d'arrangements secrets et de Tentes simulées entre les acquéreurs forcés de Fétre ei les bannis , serait mis à mort dans l'espace de deux jours ; et enfin que tout juge qui ne mettr^t pas immédiatement à exécution cette dernière disposition de la loi serait lui-même traité comme rebelle. ( Farchi^ Istor. Fior,, lib. xi. )

Le gouvernement usait indifféremment de tous les moyens pour défendre la ville. Désirant de s'assurer le courage et la vie en quelque sorte, de la milice de Florence , il ordonna une espèce de revue de toute l'armée où les soldats-citoyens jureraient de défendre la forme actuelle du gouvernement jusqu'à la mort. On choisit pour cette cérémonie le 1 5 de mai i53o, le troisiènoie anniversaire de l'expulsion des Médicis ; le siège durait depuis huit mois. Après la messe du Saint-Esprit, qui fut chantée dans la cathédrale en présence de tous les membres du gouvernement, le premier magistrat s'assit devant Féglise. Sur la place , on avait exposé l'autel d'argent de san Giovanni avec toutes les reliques qu'il renferme. Bientôt la miUce , qui était rassemblée sous seize gonfalons dans la place de Sainte-Marie-Nouvelle , se mit en marche, et vint se ranger devant l'autel d'argent od se tenaient deux chanoines tenant le livre des Évan- ^es. Cette cérémonie produisit une grande sensation sur le peuple et l'armée. Tous se sentirent

enflammés d^un nonveau courage. A cette rcTtie cm compta trois mille hommes depuis l'âge de dix-huit à quarante ans, et deux mille de quarante è doquante-cinq.

Malgré cet enthousiasme pour la liberté , le nombre des citoyens attachés au gouTernement et à la personne des Médicis était assez grand. Parmi eux il s'en trouvait ou qui entretenaient réellement des relations secrètes avec eux, ou au ttioios qui faisaient une comparaison de leur gouvernement avec celui de la réjmblique , ce qui fisûsait peu valoir ce dernier. Traîtres ou imprudents , plusieurs furent impitoyablement pendus , €t la commune s'empara de leurs biens.

Mais tandis que Florence se défendait avec une obstination si courageuse , les principales villes de ses doj»aines tombaient au pouvoir des impériaux. Volterre, qui s'était livrée à eux, fut pourtant teprise par les troupes de la république. Toutefois Florence perdit Empoli <, que saccagèrent les Espagnols. Alors les impériaux reportèrent leurs forées vers Volterre pour s'en emparer de nouveau. Mais cette ville, dont la défense fut confiée à Ferruccio, soutint elle-même un siège qui demanderait un long récit. Vivement serrée, elle ne put cependant être reprise.

Fràacesco Ferruccio n'est connu dans l'hîstoire deFlerenee que par sa conduite courageuse pendant lé siège de cette ville. Son aïeul Antoine Ferrucci s'était distingué dans la guerre de Pietra- Saata sous Laurent-le-Magnifique, et quant à lui, quoiqu'il fût commerçant, on prétend qu'il a servi Mtis les ordres de Jean des Médicis^ dît dea Ban-

des-Noîres. Le gouvernement républicain lui avait confié le commandement de la ville d*Empoli, position militaire qui permit à F. Ferruccio de faire passer des provisions pour ravitailler Florence. Mais Volterrc, dont les impériaux s'étaient emparés, était une place non moins importante, et Ferruccio l'attaqua et l'emporta d'assaut Le prince d'Orange, qui sentait toute l'importance de cette ville naturellement fortifiée par sa position, y envoya Fabrice Maramaldo avec deux mille cinq cents hommes pour la reprendre. Ce général envoya dans la ville un trompette pour la sommer de se rendre. Mais Ferruccio , animé sans doute encore par le combat, et violant le droit des gens, fît pendre le trompette en dehors des créneaux pour toute réponse, et le siège fut levé.

La nouvelle de cette défense victorieuse ranima encore les dispositions guerrières des Florentins, qui demandèient de nouveau à aller attaquer le camp des ennemis. Stefano Colonna les avait excités à cette entreprise, tandis que, selon sa coutume, Malalesta, temporisant toujours, la condamna. Cependant l'opinion de Colonna prévalut, et dans la nuit du 1 1 juin , cet ofHcier sortit avec ses soldats vêtus de chemises, afin qu'ils se reconnussent entre eux , et se porta vers le camp des Allemands. De son côté, Malatesta longea le fleuve Arno dans Tintention de s'opposer au passage des secours que pourrait envoyer le prince d'Orange, campé de l'autre côté du fleuve. Un autre corps, parti de la porte de Faenza, devait aller prendre les Allemands en flanc aussitôt que Colonna les aurait attaqués. En effet, les troupes allemandes,

surprises, se retirèrent d'abord en désordre et auraient sans doute été mises en déroute, si les soldats Qbrentins , impatients de s^emparer des munitions et des bagages laissés dans lé camp , au lieu de se livrer au pillage , eussent poursuivi Tenn^mi Tépée dans les reins. Des renforts d'impériaux arrivèrent, plusieurs officiers républicains furent tués. S. Colonna lui-même reçut deuxblcssures et Malatesta fit sonner la retraite dans la crainte que Tarmée florentine ne fût coupée et ne pût rentrer dans la ville. Mais le signal donné par Malatesta fut jugé un acte de prudence par les uns, une preuve de sa mauvaise foi par lés autres.

La peste qui se mit dans le camp des impériaux ne laissa pas d'augmenter les embarras déjà si grands des Florentins. Mais ^i ce mal ne s'établit pas dans la ville, la misère, les fatigues et enfin la famine ne tourmentèrent pas moins les Florentins. Cet ennemi était certainement bien plus redoutable pour eux que l'armée impériale qui, ne pouvant avec sa mauvaise artillerie entamer les murs de Florence, traînait le siège en longueur afin d'obtenir par le temps ce qu'elle ne pouvait arracher par la force. Les impériaux le sentaient bien ; aussi exerçaient-ilstespluseflFroyables cruautés envers les gens qui se risquaient à apporter des vivres à Florence. On en était venu à faire du pain avec du blé sarrasin, avec du nillet et du gland. La chair de cheval et d ane était un mets recherché, et Varchi raconte qu'un rat se payait deux paoli de son temps , environ cinquante II. 26

4oa FLORENCE.

SOUS de notre monnaie. Comme les cinq commissaires qui avaient été nommés pour yeiller ârachat et à la répartition des subsistances , avaient pour office particulier de fournir des vivres à un prix fixe et assez bas à tous les citoyens arm^s qui prenaient part à la défense de la ville , il en résultait que le bourgeois libre de service militaire, les femmes et les enfants souffraient d'autant plus de la disette.

Cependant, ajoute Yarcbi, vnalgré toua les m§ui qui pesèrent sur Florence, assiégée si long-*temp9 par une armée bien plus considérable que celle qu'elle pouvait lui opposer , on y vivait sans terreur, sans inquiétude même. Les boutiques étaient ouvertes, les magistrats rendaiei^t la justice, et Ton officiait danales églises comoie à Fordinaire. Seulement la nuit on n'entendait le bruit d'aucune cloche, parce qu'on ne les sonnait plus depuis le siège , mais en revanche on entofidait le canon, dont ^tes femmes mêmes rt*a>pnai8aaieDt, d'après le b£^ plus ou moins fort des détonations, si les b^ups partaient des ennemis ou des fortifications de Florence.

Mais la glorieuse défense de FerrucQio à \oU terra,avait reporté l'attention de tous lesFlorentins sur ce brave officier. On le nomma commissaire^ général, et il fut investi d'une autorité juresque sans bornes. En effet, cet homme était celui qui aurait sauvé 1^ république de Florence, si elle eût pu l'être. Avec quinze cents hommes de pied et quelques chevaux, il part de Yolterra, passe par Livourne et arrive à Fisc en trois étapes. Malkeu-' reuscment la fièvre le prit dans cette ville, où il

MOEURS. 4o3

fut forcé àê s'arrêter treize jours , ce qui ruina sans ^oute son entreprise en laissant aux impériaux le temps de connaître ses desseins et de préparer sa défaite. Quoi qu'il en soit, le courageux Ferruccie se remit en marche après avoir porté son armée à trois mille fantassins et cinq cents cavaliers, et, traversant le territoire de Lucques pour gagner la montagne de Pistoia, prit position au château de Gavinana. Le prince d'Orange^ qui sentait de quelle importance il était d'empêcher Ferruccio d'entrer dans Florence avec sa troupe, distribua les siennes de manière à envelopper son intrépide ennemi, et il vint lui-même, à la tête d'un corps, se placer sur le chemin de Ferruccio. Celui-ci ; disent quelques historiens, s'écria, quand il apprit que le prince d'Orange était en face de lui : « Ah ! traître de Malatesta! •

On pense que Ferruccio, en prenant une autre route qui l'aurait sans doute conduit presque sans combat à Florence, eût montré plus d'habileté comme général; mais ne consultant que son courage, et craignant d'être accusé d'avoir évité le danger, i) resta à Gavinana, où ne tardèrent pas d'arriveir le prince d'Orange et l'un de ses officiers, Maramaldo, avec leurs troupes. Aussitôt la bataille fut engagée. Le prince attaqua cinq cents Florentins qui s'étaient retranchés dans une épaisse châtaigneraie afin de ne pas se laisser culbuter par la cavalerie. Orange, monté sur uncheval bai, l'épée à la main, s'était engagé dans un combat opiniâtre avec Nicole Masi, dont il reçut plusieurs coups de masse sur son casque. Mais au moment où Masi se retirait sous les châ*

4o4 TT>ORE«C€.

aigniers, à la vue ^e quelques impériaux Tenant

u secours de leur chef, deux coups de mousquets

furent tirés sur le prince d'Orange , qui tomba

mort. Ce brave guerrier n'avait pas encore atteint

l'âge de 3o ans.

Dans les premiers moments , ce coup imprévu jeta la terreur parmi les gens d'armes du prince, qui coururent bride abattue jusqu'à Pistoia, en disant que tout était perdu. De leur côté les Florentins crièrent aussitôt : victoire! mais tout n'était pas fini.

Une lutte opiniâtre s'était engagée entre Haramaldo et Ferruccio , l'ofBcier impérial cherchant à débusquer les républicains du château de Gavinaua. L'armée florentine, et Ferruccio en particulier, firent en cette occasion des prodiges de valeur. Mais le nombre de leurs ennemis était tellement supérieur aux forces qu'ils pouvaient opposer, que Maramaldo finit par s'emparer du château. Ferruccio et Paolo deCeri, l'un des officiers de son armée , environnés de morts, couverts de blessures et abandonnés bientôt des leurs , se retirèrent , non sans peine , dans une maison où , après s'être défendus encore assez long-temps , ils furent enfin obligés de se rendre â discrétion. Ferruccio , prisonnier , fut conduit devant Maramaldo.

Or, Maramaldo était le capitaine qui commandait au siège de Volterra, pendant lequel Ferruccio avait fait une si vigoureuse défense. Cet officier impérial n'avait pu oublier qu'alors un de ses parlementaires, envoyé pour menacer. Ferruccio, avait été pendu aux murs de Volterra pour donner

réponse aux assiégeants. Lorsque Ferruccio prisonnier parut donc devant Maramaldo , celui-ci, soit qu'il voulût. venger cette offense ou qu'il se laissât aller à la fureur que lui causait la mort du prince y se mit à accabler d'injures le brave Ferruccio qui était son prisonnier; il poussa même la lâcheté cruelle jusqu'à enfoncer son épée dans la gorge d'un homme qui s'était rendu et dont le corps n'était plus qu'une blessure.

Ferruccio était un homme qui manquait d'éducation y mais dont l'intelligence dans les choses de la guerre , dont la grande bravoure et la force corporelle , avaient fait un excellent officier pour le temps où il vivait. Après Jean des Médicis des Bandes-Noires, Ferruccio, qui avait servi sous ses ordres, est certainement le plus grand capitaine florentin et l'un, des plus braves défenseurs de son pays.

Le gain de la bataille de Gavinana avec la mort de Ferruccio. et la défaite de son armée, détruisirent les dernières espérances de la républiqu<r florentine.

Par une inadvertance du gouvernement, ou par l'effet des intentions plus que douteuses de Malatesta , on fit une grande faute à Florence en ne profitant pas, pendant les affaires de Gavinana, de l'absence du prince d'Orange et d'une bonne partie de §on armée, pour faire une sortie et tomber sur le camp dégarni des impériaux. Non que l'on puisse accuser en cette occasion la milice et la jeunesse florentine, qui ne cessèrent , comme de coutume, de demander qu'on les conduisit à l'attaque ; mais les incertitudes de Mala-

4o6 FLORElfCE.

testa , jointes aux lenteurs qui résultent toujours des décisions d'un gouvernement populaire où les avis sont aussi multipliés que lea magistrats j firent que les préparatifii d^una sortie n^étaieot pas acheyés quand on reçut à Florence la"iiouTelle de la défaite et de la mort de Ferruccio et le retour de Farmée impériale yictorieuse, sous les murs de la idlle.

Tous les hommes de guerre à Florenee ne se faisaient plus d'illusions ; ils disaient même qu'il était temps de traiter avec les impériaux. Mais le gouvernement penchait encore pour larésistaoce^ et le peuple demandait à mourir en combattant plutôt que de capituler.

Malatesta et Stefano Colonna lui-même alors jugeaient toute entreprise militaire une véritable folie. Malatesta alla jusqu'à dire qu'il abandonnerait plutôt le commandement que de se laisser aller au vœu de la multitude et de voir la ruine complète de Florence. Non content d'avoir fait connaître cette opinion, il rédigea une protestation écrite qu'il fit présenter à la Seigneurie. Le gouvernement prit fort mal les avis que le général prétendait lui donner en agissant ainsi , et se décida à accorder à Malatesta la démission qu'il demandait implicitement dans sa lettre. Cette détermination lui fut cependant signifiée avec tous les égards dus à son rang , et deux sénateurs y accompagnés de deux autres personnes de marque, furent chargés de cette commission.

Gomme il arrive presque toujours dans ces occasions , Malatesta avait demandé sa démission sans désirer qu'on la lui donnât. En sorte que,

quand il se vît trompé dans ses espérances, il entra dans une si furieuse colère en entendant la réponse du gduyernement, qu'il tira son poignard et chercha à en frapper Fun des acolytes ides sénateurs qui en faisait la lecture. Il Teût tué en effet, si son coup eût été porté avec moins de précipitation et de colère.

Le gouvernement et le peuple prirent la chose au sérieux. Le gonfalonier s'était armé et montait à cheval au milieu des citoyens attroupés , pour aller s'emparer dulraitreMalatesta , quand on apprit qu'il s'était rendu à la porte San-Pier GattoUni où il avait fait tourner l'artillerie du côté de Florence , en disant qu'il voulait la sauver malgré les traîtres et les fous qui compromettaient le sort de cette ville.

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'un des amis de Malatesta parvint à arrêter la marche du gonfalonier et à apaiser la fureur du peuple. Enfin Malatesta se décida à faire des excuses à la Seigneurie et tout fut calmé.

La conduite de cet homme est difficile à expliquer, et les historiens varient beaucoup dans les jugements qu'ils en portent. On peut remarquer seulement que ceux de ces écrivains qui penchaient en faveur delà famille desMédicis, comme Paul Jove entre autres, disposés à excuser Malatpsta , expliquent ses temporisations continuelles en disant qu'il appréciait trop bien la mauvaise position militaire de la ville de Florence, pour exposer ses habitants et la cité même à la fureur d'un ennemi supérieur en forces et à qui la victoire était assurée. D'un autre côté, on s'étonne avec

4^ FLOREHCE.

raison que cet homme, bon juge en effet de Tétât respectif de la force des assises, et des assi^eants , n'ait pas accepté la démission qu'il avait demandée , en se débarrassant ainsi de toute responsabilité , à un moment où il ne restait plus de ressources pour la défense. Hais ce qu'il est aussi impossible de comprendre que de pardonner , c'est la colère tout à la fois puérile et féroce qui porta cet homme inexplicable, à frapper de son poignard, non pas l'un des sénateurs dont la dignité et le rang auraient au moins justifié sa vengeance, mais un huissier, celui qui était chargé de lire un acte du gouYcrnement I C'est l'action d'un homme lâche et stupide.

Au surplus l'état désespéré dans lequel étaient les affaires de Florence, entraîna plusieurs de ses citoyens à commettre aussi des actions bien condamnables, Catherine des Médicis , nièce de Clément YII , avait été mise par son père au couvent des Cloîtrées ( monastero délie Murate ) de Florence, dès l'âge de neuf ans. Elle eu avait. onze à peu près à l'époque du siège. Dans le couvent , toutes les jeunes demoiselles qu'on y élevait étaient , comme dans le reste de la ville, partagées d'opinion par l'attachement de leurs familles , les unes dévouées aux Médicis , les autres prenant parti pour la république. Comme le peuple et le gouvernement craignaient que la petite duchesse ( c'était ainsi qu'on désignait Catherine) n'exerçât trop d'influencesur ses jeunes compagnes,on décida qu'elle quitterait le couvent des Cloîtrées et qu'elle serait transférée à celui de Sainte-Lucie sous la direction des Dominicains. Gardée par ces reli-

^ gieux si ardents démocrates , la petite duchesse devenait un otage pour Toccasion. Mais peu salisfait de cette précaution, il y eut un certain Leonardo Bartolini qui , exaspéré par la défaite de Ferruccio et par les trahisons de Malatesta , proposa ouvertement de transporter la petite duchesse sur les murs de la ville , et de Texposer au feu de l'ennemi pour emp'^cher les impériaux de battre la ville.

Dans les grandes calamités telles que celles où étaient plongés les Florentins, il semble vraiment que Ton doive plaindre les hommes , bien plus pour les projets insensées qu'ils forment ou les actions féroces qu'ils commettent, que pour les maux réels qu'ils endurent.

Don Ferante Gonzaga avait succédé au prince d'Orange dans le commandement de l'armée impériale, et Florence commençait à ne plus pouvoir supporter les horreurs de la famine. Quelques pourparlers avaient déjà eu lieu entre les assiégés et les assiégeants , quand enfin le gouvernement florentin envoya des délégués à Gonzaga pour traiter avec lui. Mais la condition expresse de ne pas admettre le rétablissement des Médicis à Florence, rendit toute négociation impossible avec le général de l'armée impériale, qui, de son côté , donna là rentrée de cette famille comme la condition sine quâ non.

Il se passa encore quelques jours pendant lesquels les citoyens de Florence , en proie à toutes les horreurs de la misère et de la famine, ne voulurent pas se rendre. Vaincus enfin paria nécessité, il fallut céder. On envoya quatre ambassa-

4lO FLOB£If€£.

deurs pour établir les consentions, et , le i a d'août iô3o, l'accord fut fait entre Don Ferrante Gonzaga et Baccîo Yalori au nom de l'empereur et du pape , d'une part ; et de l'autre , Baldo Altuiti , docteur aux lois , Lorenzo Strozzi , P. -F. PM^Unari et J. Morelli , pour Florence.

Les prindpales conditions farent : que, daos l'espace des quatre mois qui suivraient, il serait établi une forme de gouvernement d'après le bon plaisir de Icmpereur, en laissant toutefois la liberté de Florence sauve ; que tous les exilés et prisonniers pour cause de Jeur attacbement à la maison Médicis, seraient rappelés et mis eu liberté; que la cité paierait en deux foj» quatrevingt mille écus pour la solde des troupe impériales; que tout citoyen de Florence aurait la faculté de sortir de la ville et de transporter ses biens ailleurs ; enfin, que le pape et les Médicis pardonneraient toutes les injustices qui leur avaient été faites, et en effaceraient le souvenir de leur mémoire.

Telle a été l'issue du âiége dé Florence qui dura près de onze mois, et à la fin duquel ses habitants cédèrent plutôt à la famine et aux trahiscHis» qu'à la force des armes. Il y périt environ vingt-deux mille hommes : qnatorze mille de troupes soldées étrangères ; et huit mille citoyens 9 tant .de Florence que de ses domaines.

La longueur de ce siège démontre combien l'artillerie était imparfaite à cette époque. Les Florentins n'avaient en tout que seize milte oombattants réguliers, huit mille dans la ville, et les autres au dehors, composés de citoyens et de

MOEURS. 4l l

merceaaires étrangers. L'armée impériale, au contraire, se composait de trente-quatre mille hommes d'infanterie, et de deux mille cavaliers, tant Italiens , qu'Espagnols et Allemands. Or, ces dernières troupes étaient Taillantes et aguerries. Avec des forces si supérieures à celles des Florentins , et l'avantage des positions dentelles s'étaient ediparées, on a peine à comprendre qu'un homme brave et habile comme le prince d'Orange, soit resté onze mois presque inactif sous les murs de Florence, à moins, comme on n'en peut guère douter par une lettre de Malatesta qui fut trouvée sur le prince d'Orange après sa mort , que le général florentin ne fût d'accord avec celui de l'armée impériale. Ce qui rend cette conjecture tout à fait plausible , c'est que ce dernier jgfénéral, qui laissa à ses lieutenants le soin de i^pousser des sorties^ qui, avec l'indifférence et la légèreté d'un |eune homme sûr de son fait, jouait sous sa tente les sommes d'argeni que le pape lui envoyait pour la paie de ses troupes, ce même homme, le prince d'Orange, a dégarni tout-à-coup son oamp sous Florenccf et a couru lui-même à la tête de ses meilleures troupes, au'*devant de Ferruccio, là où il savait qu'il trouverait un ennemi brave ^ incapable d'être acheté et décidé à vaincre ou à mourir pour tenter de pénétrer dans Florence. Malgré les apparences d'une inaction presque complète pendant toute la durée du siège , il est donc facile de voir que le prince d'Orange s'est conduit au contraire avec beaucoup de prudence , puisque d'une part il laissa long-temps les Florentins s'épuiser en vaines escarmouches pour entretenir

4 1 ^ FLOREHCE.

leur yanité et les réduire par la femine , et que d'une autre il s'opposa vigoureusemeat au seul homme , Ferruccio , qui pouvait déranger ses opérations militaires ainsi que les projets de Charles- Quint et de Clément YII dont il avait la confiance.

Ce qui lui fit perdre le plus de soldats, fut la canonnade presque continuelle du haut des fortifications de San-Miniato. A cette époque, l'imperfection de l'artillerie de campagne et de si^e donnait relativement tout l'avantage à celle qui était établie sur des remparts, car le service s'en faisait avec plus de sécurité et d'exactitude. Il parait que celle des Florentins, dirigée par un certain Lupo , homme de mérite , porta fort souvent le ravage dans les rangs de l'armée impériale, et avec d'autant plus de facilité, que dans les sorties des troppes républicaines, on avait soin de les tenir à peu de distance des fortifications qui les soutenaient de leur feu.

Michel-Ânge, comme on l'a déjà dit, était revenu à Florence aussitôt qu'il apprit le danger dont sa ville natale était menacée. De concert avec Francesco da San-Gallb , il fit élever hors de la porte de San-Miniato, un grand bastion dont le mur, passant par la colline qui est devant, entourait le couvent et l'église de San-Miniato, puis retournait en descendant et formait une enceinte de forme à peu près elliptique. Sur ce mur et de distance en distance, étaient établies des tourelles propres à l'attaque comme à la défense, d'après les usages de l'art de la guerre au xvf siècle. Du principal bastioQ, ou plutôt de la

MOEURS. 4l3

forteresse :<jie San-Mîniato , descendait, à main gauche, un parapet jusqu'à la route de la porté San-Nîcolo et jusqu'à l'Arno. A droîlCj un autre parapet analogue allait jusqu'à la porte San-Gîorgio, embrassant dans son contour tous les lieux élevés d'où on aurait pu inquiéter la ville. Là porte San-Giorgio restait sur l'éminence et sa position lui servait de défense. Les points les plus faibles étaient les portes San-Pier Gattolini et San- Frediano^ dominées par des collines. Aussi Michel- Ange avait-il établi entre ell^s de forts bastions et d'autres constructions dé défense. Des ouvrages du même genre, mais moins importants, furent faits sur tous les autres côtés des murs de la ville, où. elle était moins exposée aux attaques de l'ennemi. Ce système de fortificati(m, jugé un chefd'œuvre par les hommes du métier, a certainement favorisé la défense longue et opiniâtre des Florentins.

Vasari rapporte, dans la vie de Michel- Ange, que ce grand artiste fit placer des matelas suspendus le long du clocher de l'église de San-Miniato, pour préserver ce monument des boulets qu'y envoyaient les ennemis. Le même auteur raconte que, dans les intervalles de loisir que laissaiei:^ à Michel-Ange ses fonctions de commissaire et d'ingénieur, il ne cessait de travaillera la sculpture dans la forteresse de San-Miniato.

Bien que cet artiste eût été recherché et employé par plusieurs des Médîcis, l'homme en lui était sincèrement et fortement attaché au gouvernement républicain. Il en donna de nobles preuves en venant s'enfermer dans Florence menacée d'un •

xvm.

Pesiede 1527.^MachiaYel. .

Uannée iS^'j fut non seulement marquée à Florence par un événement politique de la plus haute importance, le troisième bannissement de la famille Médicis (vol. i", page 2o5 ) ; mais cet événement fut encore accompagné d'une grande calamité publique. A peine la nouvelle Seigneurie et fê nouveau gonfaloniér de justice Nicolas Capponi, avaient-ils assisté à la messe du Saint-Esprit après leur élection, que la peste se déclara le second jour de juin et dura jusqu'au mois de novembre, espace de temps pendant lequel on dit qu'il mourut quarante mille personnes. Le nombre des familles qui sortirent de la ville devint si grand, que l'on fut obligé de réduire de huit cents à quatre cents, celui des citoyens éligibles parmi lesquels on devait choisir les magistrats. Enfin pour mettre le comble à ces infortunes, jamais la désunion n'avait été aussi grande parmi les citoyens de Florence.

On a pris soin précédemment d'exposer la triste

position politique de Florence à cette époque , mais pour acheyer ce tableau et caractéiiser les mœurs des Florentins , il est indispensable de donner quelques détails sur la maladie qui travaillait en même temps cette population, ainsi que sur les étranges effets qu'a produits dans certains esprits cette peste si meurtrière.

L'homme dont nous allons emprunter le récit est un des citoyens les plus graves de la république , un génie de premier ordre , un écrivain habituellement très véridique; c'est Machiavelli. Il est sans doute fort difficile de distinguer dans la description qu'il a laissée de la peste de Florence , en 1627 , ce qui se rapporte à ses propres impressions , de ce qui peut appartenir au caractère florentin en général; toutefois, comme on ne peut croirequ'un observateur aussi fin que l'est l'auteur de la Mandragore et de Belphégor , n'ait pas , même au milieu des exagérations comiques, peint quelque chose de ce qu'il a senti et vu pendant cette calamité , on donnera, en l'abrégeant , ce morceau si curieux pour l'étude des mœurs.

Description de la peste de Florence^ en i5^'j.

« Ce n'est qu'à regret , mon cher compère , que je prends la plume pour vous faire le triste récit que je vous ai promis. La malheureuse Florence n'offre plus aujourd'hui qu'un spectacle semblable à celui d'une ville prise de force et abandonnée ensuite par les infidèles. Une partie des habitants , imitant votre exemple, a fui dans les campagnes ; d'autres sont près de mourir ou II. 27

4l8 ILORENCE.

morts déjà. Accablés par le présent, menacés par Tavenir , on est saisi par la mort ou par la peur. siècle 1 ô temps malheureux 1 Ces rues si belles, si propres, fréquentées naguère par tant de riches et nobles citoyens , sont remplies maintenant de pauvres dont la marche lente et les plaintes, expression de la peur, ne pei mettent plus de marcher en sûreté. Les boutiques sont fermées, les travaux suspendus, les tribunaux vides , et les lois n'ont plus de force. On n'entend parler que de vols , d'homicides. Les places , les marchés , si fréquentés ordinairement , sont aujourd'hui des sépulcres ou servent de repaire à la plus vile canaille. Chacun marche isolé. Au lieu d'une population amie , on ne voit que des gens que la peste éloigne les uns des autres. Les amis, les parents , les époux , s'évitent ; enfin les pères, les mères , s'écartent de leurs enfants. L'un respire des herbes odoriférantes , celui-là des fleurs, un autre des épices , dans l'espérance d'éloigner le mal. Daus les places , dans les marchés où l'on avait coutume de converser sur les affaires d'État ou de commerce , on n'entend plus que ces mots : Un tel est mort; un tel est malade; l'un a fui , cet autre ne peut plus sortir de chez lui ; l'un est à l'hôpital, l'autre est gardé; et vingt autres nouvelles de ce genre qui rendraient malade Esculape lui-même.

t Beaucoup de gens vont cherchant la cause du mal , et certains disent que les astrologues nous menacent , que les prophètes l'ont prédit. On revient sur tous les prodiges qui ont eu lieu, sur la qualité et la disposition de l'air pendant la

MOEURS. 4id

peste ; on compare ces accidents avec ceux de i348 et de 1^73 9 et l'on en tire toujours la couséquence que nous sommes menacés des plus af* freux malheurs.

• Tels sont les agr^éables entretiens que l'on entend journellement; mais pour que tous yous formiez une idée plus )uste de la réalité de tous ces -maux , )e vais vous rapporter la vie que je mène , afin que vous jugi^ par là de celle des autres.

» Sachez donc qu'un de ces soirs je sortis pour prendre mon exercice accoutumé. Ayant de partir j'avais eu soin de me munir de quelques remèdes et d'antidotes en lesquels je ne mets pas une médiore <;onfiance ^ bien que l'illustre médecin Mengo prétende que ce ne sont que des cuirasses de papier. Â peine ayais-je fait quelques pas que je ne pus me livrer à aucune espèce de pensée^ si grave , si importante qu'elle fût , car le premier objet qui se présenta à moi fut les fossoyeurs , non ceux des pestiférés, mais les fossoyeurs ordinaires, qui, au lieu de se plaindre comme par le passé du petit nombre de morts , se lamentaient de leur abondance comme présage de la disette d'enterrements dont ils étaient menacés. Qui aurait jamais cru que le temps viendrait où ces gens désireraient la santé des malades , comme ils le juraient en effet?

» Bientôt en passant du côté de San-Miniato , entre les tours où l'on était autrefois assourdi par le bruit des baguettes à battre la laine et par lés chants et le bavardage des card^urs , je ne trouvai qu'un silence effrayant Je poursuivis ma course ,

^^O FIjOBESCE.

et près du Marcbé-Neuf je rencontrai la peste qui ▼enait à chevaL Dans le premier moment j'eus une illusion , car ayant aperçu de loin une litière portée par des chevaux blancs , je pensais que c'était qudqne dame on toute autre personne de qualité qui allait en partie de plaisir. Mais ayant aperçu bientôt , au Heu des domestiques , les ser- Tants de lliôpital de Sainte-Marie-Neuve , je n'eus pas besoin d'autre information.

» Ces détails ne me suffisant pas pour satisfaire votre curiosité, le matin du premier jour de mai j'entrai dans Fadmirabie et sainte église de Santa* Reparata ( la cathédrale ) , où je trouvai trois prêtres seulement , dont l'un chantait la messe tandis que l'autre remplissait tout à la fois l'office du choeur et de l'orgue , tandis que le troisième, assis sur un siège presque ^iceint de murailles , était placé au milieu de la première nef pour confesser. De plus , ce dernier avait les fers aux pieds et les menotesaux mains, précaution qu'avait prise le vicaire , afin que le prêtre , au milieu de cette solitude , pût mieux résister aux tentations canoniques.

• Les dévotes assistant à la messe étaient Crois femmes en mantelet, vieilles, ridées, peut-être boiteuses , et se tenant chacune dans sa tribune. Parmi elles je crus reconnaître la nourrice de moo grand- père. Il y avait aussi trois dévots qui sans se regarder faisaient le tour du chœur sur leurs béquilles , en lançant de temps à autre des œillades à leurs trois amoureuses.

» Je demeurai tout stupéfait à cette vue. Mais bientôt, présumant que le peuple n'aurait pas

manc|aé en ua jour :(K>leiiiiel de se porter, selon Tusage, sur la place pour voir la revue de la milice, je m'y rendis moi-même. Mais au lieu d'hom-^ mes et de chevaux,, je vis manœuvrer des civières, des brancards et des bières, sur lesquels étaient étendus des cadavre* portés par les fossoyeurs, que le fou de la seigneurie fut obligé, faute d'assistants, de convoquer pour qu'ils se rendissent cautions des nouveaux magistrats qui faisaient la cérémonie de leur entrée en fonction.. Je crois même que le nombre des vivants ne suffisant pas , on se servit du nom de quelques morts en les appelant suivant l'usage, mais sans qu'il leur arrivât rien d'aussi heureux qu^au Lazare.

w De là je me dirigeai vers la fameuse place de Sainte-Croix , où je vis une foule de croque-morts dansant en rond et criant de toute leur force : Bien venue soit la peste! C'était là leur : bien venu soit le mois de mai! que l'on répète ordinairement en ce jour. Autant les chansons des jeunes filles m'avaient été agréables autrefois en ce jour, autant ces hurlements me firent horreur ; et je me sauvai dans l'église. Pendant que je faisais mes dévotions accoutumées , j'entendis, sans rien voir, une voix lamentable et effrayante.

>* Je m'en approchai, et ne tardai pas à découvrir parmi les tombeaux les plus voisins une jeune femme pâle et affligée , couverte d*habits de deuil et étendue sur la terre. Des larmes amères sillonnaient ses belles joues, et tantôt elle arrachait ses cheveux noirs ou se frappait le sein et le visage. Un rocher en aurait eu pitié , et je me sentis saisi de douleur et d'épouvante. M'étant approché dis-

4^2 FLOREirCE.

crëtement d'elle^je lui dis cependant : — Powrquot te plains-tu si amèrement? Mais sitôt qu'ellem'en* tendit, elle se couyrit la tête de son vêtement poiu* qne je ne la reconnusse pas. Ce geste, comme cela est naturel , accrut le désir que j'avais de la connaître, quoique cependant la crainte qu'elle ne fût attaquée de la peste modérât tant soit peu mon ardeur. Enfin je la priai de ne pas se défier de moi en l'assurant que je n'étais venu près d'elle que pour lui donner conseil et appui. Sa profonde douleur ne lui permit pas de répondre. J'ajoutai que je ne m'en irais que lorsque )e la verrais partir elle-même. Après quelque hésitation elle prit, en femme de haute condition et de courage, le partide sedécouvrir,etmedit: — Je serai s vraiment insensée si , après avoir soutenu sans crainte la présence de tout un peuple, je redoutais l'aspect d'un homme seul qui offre des soulagements à ma douleur. Les habits de cette dame et l'excès de son chagrin la changeaient tellement que je ne la reconnus qu'au son de sa voix. Je lui demandai aussitôt la cause de sa douleur. — Malheureuse que je suis ! s'écria-t-elle , je ne saurais feindre avec vous. J'ai perdu toute ma joie, tout mon Bonheur, et ce qui m'afflige plus que tout à présent, est de ne pouvoir mourir aussi. Ce n'est ni de la peste, ni des calamités qui nous entourent dont je me plains , mais de mon affreux destin. Le lien d'amour que j'avais formé avec tant d'art et de s(Hn est rompu , voilà pourquoi vous me voyez répandre tant de larmes sur la tombe de mon fidèle et malheureux amant! Puis, dans l'excès de sa douleur et de ses regrets , elle se mit à mepein--

dreen détail toutes les qualités de son amant et le bonheur même qu'elle goûtait avec lui. Lorsqu'elle eut achevé de dire ces paroles, oùTamour se pei*gnait aussi vivement que la douleur, elle retomba à terre sans voix et sans mouvement.

» L'agitation de son sein était le seul signe de vie qu'elle donnât. Alarmé de son état, je commençai à l'agiter, puis je la délaçai, bien queses vêtements ne fussent pas très serrés. Enfin , je ne négligeai aucun des moyens usités pour lui faire reprendre ses esprits. Je fis si bien qu'elle r'ouvrit enfin les yeux et exhala un soupir si brûlant que je sentis mon cœur s'amollir. — Femme imprudente et malheureuse, lui dis-je alors , pourquoi rester en ce lieu ? Si tes parents , tes voisins ou quelqu'un de ta connaissance te trouvaient ainsi seule, que diraient-ils ? oùestta prudence ? où est ta décence ? — Malheureuse, reprit'Clle, je ne possédai jamais la première de ces vertus; quant à l'autre, je n'y attache plus aucun prix depuis que je ne vois plus les beaux yeux qui soutenaient , qui entretenaient ma vie. — Si mes conseils , madame , ont quelque pouvoir sur vous , je vous prie de me suivre , non par amour pour moi , je m'en sens trop indigne , mais pour votre propre réputation. Si elle a été obscurcie, accusez-en les indiscrets plutôt que vous-même, et vous ne tarderez pas à la recouvrer. Combien j'en connais qui, après avoir fui d'auprès de leurs maris, ont été accueillies par d'autres que par leurs parents. Combien n'en est-il pas qui , surprises en faute par leurs voisins, sont tenues aujourd'hui pour les belles et les bonnes? C'est chose essentiellement humaine que de faillir, il

4q4 FLOREIfCE.

suffit seulement de reconnaître sa faute. En sorte que si à l'avenir vous vous conduisez bien, vous verrez bientôt (c'est bientôt que je dis) que l'on soutiendra que vous avez été injustement accusée. Je parvins de cette manière à la persuader et à la reconduire chez elle.

» Le soleil était parvenu au point le plus élevé du ciel quand je revins seul pour prendre mon repas, selon ma coutume. Après avoir goûté quelque repos, je me remis à parcourir la ville et me dirigeai vers l'église nouvelle du Saint-Esprit, ou, bien qu'il fût l'heure, rien n'était préparé pour l'office divin. Les frères, quoi qu'en petit nombre, se promenaient la tète haute dans l'église. Us m'assurèrent que plusieurs d'entre eux étaient morts , et qu'il en mourrait encore bien davantage parce qu'ils ne pouvaient pas sortir et que les vivres leur manquaient. Je ne vous parle pas des cierges quils allumaient dans Véglise ( 1 ) , sans doute pour que leurs morts ne s'en allassent pas dans l'obscurité. Pour moi, je me hâtai de sortir de ce lieu, chassé bien plutôt par la crainte de la colère de Dieu que par celle de la peste , tant les bénédictions des frères étaient fréquentes. Ayant pris la rue de May, et bien que nous fussions aux calendes de mai, loin de rien voir qui me rappellât la gaieté de ce mois, je trouvai au milieu du pont un mort dont personne n'osait approcher. Enfin j'entrai dans l'église de la Divine-Trinité, où je ne trouvai qu'un seul homme de distinction. Après lui avoir demandé

(1) Expression populaire pour dire qu'ils blasphémaient.

la raison qui le retenait d^ns .Une cité où il y avait tant de dangers à courir; il me répondit : L'amour de la patrie, que presque tous ses ingrats citoyens abandonnent. Je lui fis observer qu'en s'éloignant moaientanément ou était plus sûr de conserver la chance de lui être encore utile , qu'en s'exposant à la mort. — Puisqu'il faut dire la vérité à celui qui la connaît , reprit-il , ce n'est pas la patrie qui me retient, mais cette belle affligée que tu vois làbas à genoux, et pour qui je sacrifierais ma vie» Étonné de trouver une passion si vive chez un homme dans r^[iemûr, je lui fis observer qu'en ces temps de malheur on voyait le père abandon* ner ses enfants, la femme s'éloigner de son mari: — Tel est mon amour, s'écria-t-il alors , qu'il surpasse tous les liens du sang ! Et si , pour éviter la peste, le meilleur moyen est d'entretenir la joie dans son cœur, je reste auprès de celle que j'aime, car la douleur que j'éprouverais en la quittant me tuerait. Il continua encore assez long-temps sur ce ton; mais, peu touché de ses raisons et regardant l'amour comme une peste d'autant plus dangereuse qu'elle dure plus long-temps que l'autre, je m'éloignai de cet homme sans lui répondre.

» Je ne tardai pas à apercevoir sur le banc solitaire de la famille des Spini, le vénérable père Alessîo, qui, peut-être pour éviter la peste ou pour confesser là une de ses dévoles , était sorti des règles. J'appris de lui qu'à Sainte-Marîe-Nouvelle, d'où on l'avait chassé pour sa bonne conduite, un grand nombre de dames, attirées parles exhortations pleines d'amour des moines joyeux et charitables . s'y rassemblaient. Je partis pour y aller,

engageant le père J^gAo à me suivre , ce qull accepta , car le pauvre diable de frère avait peur qu'il ne lui arrivât quelque chose à Sainte-Marie- Mouvelle s'il v était retourné sans ntoi. Il était si pressé, qu'il prit à peioe le temps de saluer l'autel, car la dévotion n'était pas son fort, et il me laissa , sans doute pour retourner à son banc y terminer l'œuvre qu'il avait coQimencée.

» Pour moi, j'allai à Saiate-Marie pour entendre les joyeuses oomplies des frères. Si je ne vis pas , comme parle passé, cette foule d£ dames charmantes et de nobles cavaliers qui venaient pour admirer réciproquement leurs belles figures et leurs brillants habits; si je n'entendis pas cette musique voluptueuse qui invite plus à l'amour qu'aux méditations religieuses, je Remarquai toutefois moins de solitude dans cette église que partout ailleurs^ et je résolus d'y demeurer jusqu'à la dernière heure.

n La nuit était déjà presque venue , lorsque j'aperçus iine jeune et belle dame en habit de veuve. Comme moi, elle était restée seule pour entendre les complies. Assise sur les marches de la chapelle voisine , elle s'af^myait comme une personne accablée de douleur.* Jamais je n'ai vu une créature aussi parfaitement belle, ni dont les charmes eussent un attrait plus vif. Après l'avoir considérée long- temps, ne voyant autour d'elle personne dont la présence pût me retenir, et ayant été même encouragé par la douceur de ses yeux compatissants, je l'abordai en lui disant : - Aimable dame, si une question faite dans une intention honnête peut ne pas vous contrarier, qu'il

VOUS plaise de me dire le motif qui vous retient si long-temps ici, et si je pourrais vous être de quelque secours ? — Peut-être, répondit-elle, aî-je attendu en vain ainsi que vous les complies des frères; quant au secours dont j'ai besoin, vous^ la première personne venue pourrait m'être utile. Mon vêtement vous indique que j'ai perdu mon cher mari. Je vous dirai même qu'il a été enlevé par la peste, et que je suis moi-même en danger d'éprouver le même sort. Si donc, sans pouvoir en secourir un autre, vous ne voulez pas vous exposer vous-même, t^iez-vous un peu plus à l'écart.

> Ses paroles, sa voix, ses manières et le soin qu'elle prenait de ma santé,émurent tellement mon cceur, que je me serais précipité dans le feu pour elle. Toutefois, je me contins, retenu bien plus par la crainte de lui déplaire que par celle du danger. — Mais pourquoi rester ainsi isolée ? lui demandai-je. — Parce que je suis restée seule. — Vous serait-il agréable d'avoir là compagnie de quelqu'un ? — Je n'ai pas d'autre désir qne de vivre honnêtement accompagnée. — Quoique jusqu'à présent je n'ai pas été enclin à prendre de compagne, votre gracieuse beauté et vos chagrins m'ont tellement touché , que je suis disposé à m'unir à vous. Si mon âge est disproportionné avec le vôtre, ma fortune et ma position sont telles que j'ai l'espoir de vous contenter. — Si je dois m'en fier à quelques histoires que j'ai lues, les promesses des hommes sont longues à ce que Ton dit et leur fidélité est courte. — Permis aux écrivains de dire ce que bonleur semble, madame ;

mais quand on choisit un compagnon avec discernement, on n'a pas lieu de s'en repentir. — Eh bien ! puisque le ciel dispensateur de tous biens TOUS envoie devant moi, quoique je ne vous aie jamais vu, je ne puis croire que vous ne preniez pas un soin tout particulier de moi. Ainsi donc, si vous vous contentez de mapersonne, je croirais ne pas agir sagement si je ne me contentais pas de vous.

> A peine avait-elle prononcé ces paroles, qu'un moine fainéant plus propre à manier la rame qu'à dire la messe, et dont je tairai le nom pour en parler plus à l'aise, s'approcha de cette gracieuse dame comme un faucon s'élance du haut des airs sur sa proie, et se mit à lui parler avec cette familiarité insolente, partage des gens de cette sorte, en lui demandant si elle avait besoin de ses services. Je lui répondis qu'elle n'avait plus besoin de rien et que sa charité monacale lui était toutà-fait inutile. Ce misérable, déjà possédé du démon depuis long-temps , et qui peùt-étrè, pour former avec cette dame une union plus intime, aurait volontiers rompu la nôtre , bien qu'il eût l'œil en feu et qu'il ne pût se contenir sous son froc, se détourna toutefois, comme une couleuvre devant l'enchanteur, et voyant qu'il était mal reçu par ma dame et par moi, il s'enveloppa dans sa robe et s'en alla au diable en mai'mottant je ne sais quelles paroles.

dYous pensez bien que j^e ne laissai pas ma dame seule; je la suivis au contraire jusque chez elle où elle renferma mon pauvre cœur avec elle.

» Après avoir goûté le charme d'une société si aimable, resté seul, je repensai, mon cher compère , à la promesse que je vous ai faite, et je me dirigeai vçrs l'église de Saint -Laurent, où j'étais habitué à voir la personne qui avait joui de la fleur de mes belles années. Mais la dernière impression reçue était si forte, qu'elle produisit sur moi l'effet des eaux du Lethé. Je perdis la mémoire de toute autre femme. Toutes mes pensées étaient restées enveloppées dans ces vêtements noirs autour desquels je croyais voir tourner sans cesse ce moine hypocrite et importun; etla jalousie me dominait tellement , que je ne pouvais penser à autre chose. Comme il me semblait que je dépensais inutilement mon temps, brûlant du désir de revoir ma chère compagne, jerentrai chez moi.La, j'ai mis en oubli tous les événements tragiques dont la peste peut me menacer, et je me prépare pour la nuit prochaine aux plaisirs d'une comédie future.

» Voilà, mon très cher compère, tout ce qui s'est offert à mes yeux pendant le premier jour du mois de mai ; quant à ce qui arrivera après les noces, je vous le ferai savoir. En ce moment je ne suis pas en état de vouloir ou de pouvoir penser â autre chose. •

Page 1