‹ Florence et ses vicissitudes, 1215-1790 (volume 2)Chapitre 3 sur 29 · IL · texte numérisé non relu

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5ô ït^oMîTCË.

un poète et une poésie qui seront toujonf s pour elle Un titre de gloire ; le gouvernement oligarchique rend le commerce plus florissant encore.

L'érudition , la philosophie , les arts prennent un essor noti moins élevé , non moin^ glorieux que la poésie} sous la monarchie des grands-ducs de la maison Médicis , l'agriculture est remise en hon- Afeur; les sciences et la philosophie grandissent , s'étendent et s'élèvent avec le génie puissant de Galilée. Mais malgré tous ces éléments de vie intellectuelle pour le peuple florentin depuis 1218 jusqu'à 1700 , un mal incurable a toujours arrêté le développement des institutions et des lois qu'il â voulu se donner ou qu'on lui a imposées; ce mal est la mauvaise administration de la justice.

En considérant la politique des États sous l'aspect mdrâl, la forme des gouvernements n'est jamais qu'une question accessoire. Ce qui importe, avant tout , est que les droits de chacun , si restreints ou si étendus qu'ils puissent être , soient définis , reconnus , respectés et défendus par les lois. Or c'est ce quia manqué à cette belle et malheureuse Florence sous la république, pendant l'oligarchie et quand elle a été gouvernée par les grands-ducs Médicis. Riche par son commerce , par sa poésie, par ses arts et par sa science , elle a été pauvre de lois, ignorante de justice, vivant toujours dlllusions folles et s'attachant à l'ombre sans s'inquiéter même de quel bien elle devait

se saisir.

Mais il était dans la destinée de cette ville célèbre de fournir le modèle dé toutes les combinaiions politiques avec lesquelles un peuple peut être

GOtTVÈRNEMÊîfT. 6l

gouverné. Cette Florence qui a démontré, en nous faisant parcourir tous les degrés depuis la démocratie jusqu'à la tyrannie monarchique, que la forme d'un gouvernement n'est absolument rien et n'a aucune conAiëlance sans une bonne législation, va maintenant confirmer cette vérité en se trouvant régie d'une manière tout opposée. En effet, Jean-Gaston, le dernier des Médicis, meurt en 1 787 ; le duc de Lorraine lui succède, et la Toscane, gouvernée toujours avec lés mêmes lois et par des intendants, devient dejour en jour plus iitf sérablé , plus pauvre et plus imtiipi'àle , jusqu'au moment ( ! 765 ) où Pierre-Léopold succède an gf ând^^duché. Cet homme , en moitis de trente àtl9 , à téhdu la Toscane un des pays les plus florissants de l'Europe, et les Toscans, lei^ gens les phis doux , les plus tranquilles etles plus heuf eux, sans contredit, du globe. Comment ce phénolâètie à-ert-il opéré? par qtïel art a-t-ôn pu changet lé caràctèt'e et la nature des Toscans , si ambitieux , Si (ylèins de haines , si turbulents et si vtdàges dans leurs opinions? En abrogeant sucdtssivetoent toutes les lois de la république ; en en Éubstitùstnt de nouvelles fondées sur la raison jWre , en donnant un cours nouveau â Fadministtation dé la justice, en chatigeant de fond en côtnble le code criminel , et enfin en brûlant en public et dans là cour de Ce vieul palais des po^ destatd f otis les instruments de torture.

ni.

;, Évéché et archevêché de Florence.

L'influence de l'autorité ecclésiastique au moyen âge et jusqu'en 1788 a été grande à FIorence.Pendant le gouvernement de la république, si jaloux de ses droits, comme l'histoire en a fourni des exemples, plusieurs fois il y a eu conflit entre ces deux autorités voisines, souvent rivales et dont les juridictions n'étaient pas précisément limitées. Indépendamment des causes où les personnes et les questions appartenant à l'Église étaient intéressées, l'autorité ecclésiasti que déposée entre les mains des évêques, connaissait encore de toutes les questions dites d'État, relatives à la naissance, à lamort,aux mariages etenfîn à toutes les conditions de la vie qui sont réglées et consacrées par les sacrements de l'Église. Jusqu'au concile de Trente, vers la moitié du xvi* siècle, à Florence comme dans toute l'Europe, les registres baptismaux étaient tenus avec une telle négligence, que cette fameuse assemblée jugea nécessaire d'imposer à tout le corps ecclésiastique l'obligation de constater régulièrement les naissances et les morts. On peut donc se rendre facilement raison del'im-

portance qu'avait la juridiction d'un évêque ou d'un archevêque, d'après la nature des questions qui lui étaient habituellement soumises. L'autorité des évéques était immense anciennement, puisqu'elle agissait à la fois sur ce qui se rapporte à la vie spirituelle et sur les intérêts les plus vifs que l'homme ait à défendre sur la terre.

On a vu d'ailleurs qu'il arrivait parfois que les évêques , empiétant sur la juridiction des magistratures politiques ou civiles, faisaient arrêter des banqueroutiers sous prétexte d'usure, tandis que la Seigneurie les remettait en liberté, pour les poursuivre de nouveau, mais au nom de la loi civile. Dans les grandes crises où s'est trouvé le gouvernement de Florence, l'évéque et plus tard l'archevêque de cette ville, avait ou prenait le droit de se mêler des affaires d'État. Enfin la faculté que ces dignitaires ecclésiastiques avaient de mettre la cité en interdit, achevait de donner un tel poids à leur autorité , qu'elle devenait selon l'occasion un aide ou un obstacle considérable au gouvernement. En somme les évêques et les archevêques de Florence faisaient partie intégrante du gouvernement de cette cité.

Le premier évêque de Florence dont il soit fait mention dans l'histoire , est saint Félix , qui vivait vers 3i3. Depuis, cinquante-sept prélats lui ont succédé sur le siège épiscopal , jusqu'en i4i9*

Pietro Corsini, étant évêque à cette époque , obtint de l'empereur Charles lY , pour lui et ses successeurs, le titre de prince du Saint-Empire romain , et l'année suivante le pontife Martin Y, revenant du concile de Constance et passant par

jË4 FLORElfCE.

Florence, érigea le siège épiscopal de cette ville en archevêché. Enfin Léon X accorda ensuite à l'archevêque de sa ville natale le privilège de se revêtir de la pourpre pour la célébration de quelques fêtes de l'année.

Les évéques de Florence avaient des ppssessionisf considérables en terres et en biens de toute espèce, Il leur fut fait d'abord beaucoup de donations , puis ils augmentèrent leurs richesses par des achats nouveaux. Mais ce qui enrichit particulièrement l'iévéché de Florence , furent les consignations et les dépôts faits par des possesseurs qui , pendant le3 troubles civils et les guerres , mettaient leurs biens et leurs personnes squs la protection de r%lise en sq constituant vassaux et feudataires de l'Église même. Comme les biens ecclésias* tiques étaient plus ménagés que le^ autres, ces propriétaifes prenaient ce détour afin d'éviter de gvunds maux. De cette manière et en payant une redevance à l'évéque y leur fonds était bien engagé, mai^ ils en recueillaient les produits. La liste des chéitBaux , terres et autres propriétés qui furent successivement joiuts de cette manière aun^domai-! nés de l'évéché de Florence , s'élève a plus de quarante.

Quelques auteurs ont avancé que la juridiction de l'évéque de Florence était indépendante de Fautppité de 1a commune. Mais dans les causes civiles , les vassaux de Tévdque étaient obligés de venir fair^ juger leurs dilOférends aux tribunaux de FIqfppwj^, et ksprocèp mênie qui s'élevaient entre Févêquf^ et se§ v^j^aux^ étaient ju^és de la, même nuN|iàr6t

L*électîon de Févêque s'est faite, selon les temps, de différentes manières. Anciennement celait tantôt le clergé seul qui le nommait, tantôt le peuple : d'autres fois le clergé et le peuple réunis, ou bien Tévéque était choisi par le chapitre de la cathédrale, usage fort ancien et qui s'est maintenu jusqu'en i3i4, époque où le pontife se réserva exclusivement cette importante nomination.

La république de Florence , qui s'est toujours tenue soigneusement en garde contre les entre* prises et les usurpations de l'autorité ecclésias* tique, redoubla de prévoyance lorsque l'électioa de l'évêque devint une prérogative du pape. Afin que le choix fut toujours fait dans les intérêts de la commune , on prit selon les circonstances des mesures différentes. En iSyS, lorsque l'on redoutait l'influence et l'orgueil des grands , on décida qu'aucun des citoyens de Florence ne pourrait être nommé évêque de cette ville. Et dans.le Statut on désigna pour les exclure en particulier un certain nombre de familles dont on avait le plus à crain<» dre, comme les Conti Alberti, les Pazzi de Valdarno , les Ubertini et les Ubaldini. Mais lors-^ qu'ensuite le gouvernement populaire fut bien établi, il laissa tomber en désuétude la loi précé* dente et mit tout en œuvre au contraire auprès du pape pour que le choix de Févêque tombât sur un citoyen de Florence. Ces manœuvres politiques de la part de la Seigneurie prouvent 9 dans l'un et l'autre cas, que l'influence de l'évêque était à craindre ou à ménager.

Une anecdote assez curieuse apprend comment se faisait un archevêque de Florence et aYQQ quelle

finesse de courtisans ces fiers seigneurs de la république traitaient parfois les affaires les plus sérieuses. Lorsque Pie II (^neas Sylvîus Piccolomini ) passa à Florence, en 1469, pour se rendre à Mantoue dans l'espérance d'organiser une croisade contre les Ottomans , le siège épiscopal de Florence était vacant. Les prieurs et le gonfalonier allèrent à Sainle-Marie-Nouvelle où demeurait le Saint-Père , pour le prier de nommer un évêque qui fût Florentin. Le pontife, prévenu de cette démarche mais peu disposé à accorder ce que Ton devait lui demander , fit observer malignement aux magistrats qu'il s'était trouvé des évéques dont les vertus n'avaient pas été moins recommandables et moins grandes, quoique ces prélats ne fussent pas nés là où ils avaient siégé. « Quand il n'y aurait que saint Pierre à Rome et saint AmbroiseàMilan, ajouta le pape, l'exemple sufiirait. — Ah! très Saint-Père, répondit vivement le gonfalonier, saint Zanobi ( 1 ) fut Florentin et évêque de Florence; tandis que saint Pierre , évêque de Rome, a été crucifié par les Romains parce qu'il n'était pas de leur pays. » Le pape se prit à rire , et sitôt qu'il fut à Bologne où il tint un consistoire , il nomma évêque de Florence Orlando Bonarli, citoyen florentin.

Quand les archevêques de Florence joignaient à l'autorité de leur siège celle que leur donnaient encore des talents, du courage et de l'audace, ils devenaient fort embarrassants pour la république ; aussi la république trouvait-elle moyen de s'en

(i) Un des plus saints évéques de Florence.

défaire. Florence eut pour archevêque , en 1 435, un certain Giovanni Vitelleschi de Corneto , précédemment légat dans la Marche, évéque dans sa palrie5puisdeRecanali,patriarched'Alexandrîe,et enfin qui devint cardinal. Ce prélat était un homme distingué par sahravoure et par des talents militaires dont le pape Eugène lY suthahilement se servir pour réduire à l'obéissance les villes rebelles des états romains. Vitelleschi , après avoir délivré Rome de tous les ennemis qui la déchiraient, dan^ l'orgueil de ses victoires voulut se faire un parti et chercha à trahir la confiance du Saint-Père. Des lettres de sa main écrites en chiffres furent interceptées et portées au pape Eugène IV qui se trouvait alors à Florence. Côme l'Ancien, dit le Père de la patrie, dirigeait alors les affaires de la république. Consulté sur cet événement par le pape, il répondit qu'il fallait envoyer à Rome auprès de Rido , gouverneur du château Saint-Ange , Luca Pitti , muni de lettres de créance, afin qii'il donnât l'ordre à ce Rido d'employer tous les moyens imaginables pour se rendre maître du prélat mort ou vif; c'est la seule manière , ajouta Côme , de rendre le repos et la sécurité au Saint-Siège ; et Luca Pitti partit.

La fortune favorisa les projets du pontife et des Florentins. Vitelleschi désirant, sortir de Rome pour rentrer en Toscane , avait fait dire à Rido de se trouver un matin à la porte de château , pour traiter d'affaires avec lui. Le gouverneur profitant de ce hasard, prépara tout d'avance pour exécuter le projet qu'il avait conçu , et le lendemain il alla l'attendre à la porte du château. Du plus loin

fju'il vît Vîtelleschî sur le pont Saint- Ange, jl s'avança au-devant de lui , sans armes et en lui donnant les marques accoutumées de respect.

Comme Vitelleschi désirait parler bas, Rido s'approcha du cheval et en prit la bride tout en causant. Ils arrivèrent bientôt à la descente du pont. Mais sitôt qu'ils furent près de la porte qui mène au faubourg de Saint-Pierre , la herse tomba et une espèce de grille préparée par les ordres de Rido ferma l'issue par derrière. A peine le gouverpeur avait-il annoncé au prélat qu'il était prisonnier , que des soldats sortis du château vinrent pour entourer et saisir Vitelleschi. Mais celui-ci, tirant son épée et donnant de l'éperon dans le ventre de son cheval , fit une si courageuse défense que l'on fut obligé de le blesser grièvement pour s'en rendre maître. Conduit sanglant dans le châ^ teau, comme le médecin était occupé à sonder une large plaie qu'il avait à la télé , Luca Pitti , poussant avec force l'instrument que tenait l'opérateur, le lui enfonça dans le cerveau et lui donna la mort. Il n'y a que dans ces siècles où il se soit passé de telles scènes, inventées et exécutées par de tels hommes : le pape Eugène IV, Côme, le Père de la patrie, Luca Pitti, le fondateur du palais, d'une part; et de l'autre, Vitelleschi, un patriarche d'Alexandrie , un archevêque de Florence !

Le successeur de Vitelleschi à l'archevêché de Florence, Lodovico Scarampi, plus attentif au gouvernement de son église , n'eut cependant pas ipoins d'ardeur pour se servir des armeç. Devenu eucpre |e défenseur du Saint-Siège, tpujourç oc-

GOUVERNEMENT. 5gf

eupé par Eugène IV, il eut le mérite de vaincre Iq plus dangereux ennemi du pape, Nicolo Piccinino , le général de François Sforza , duc de Milan.

Ces dispositions militaires ont été assez communes chez les évêques et archevêques de Florence» En i3o6, lors des luttes sanglantes entre les noir» et les blancs, les citoyens qui combattaient pour cette dernière faction , nommèrent Lottieri , évêque de la ville, pour leur chef, ditVillani ; on combattit de tous côtés, on se retrancha dans les maisons, sur les tours, pour se lancer des flèches; et du haut de la tour de l'évêque , on faisait jouer une manganelîe qui jetait des pierres sur tou$ ceux qui approchaient.

Deux autres évêques guerriers ont combattu encore dans les murs de Florence, mais pour Isi défense delà patrie. L'un est Antonio d'Orso , qui fut un des premiers à prendre les armes avec sou chapitre pour défendre Florence que l'empereur Henri YII menaça d'un siège en i3i3. L'autre, Angiolo Apciaiuoli , concourut à délivrer la cité de la tyrannie du duc d'Athènes, en i347> ®^ P*^^" courant à cheval les rues et les places de la ville afin d'exciter les citoyens au combat.

Sur quatre-vingts évêques et archevêques qui ont successivement occupé le siège de Florence , beaucoup ont été de saints et vertueux personnages. C'est même , on doit le dire, le plus grand nombre. Mais en considérant cette dignité ecclésiastique dans ses rapports avec le gouvernement de la république , il était indispensable de faire ressortir l'extension extraordinaire que le caractère, les talents ou l'audace de quelques uns de ces

6o FLORENCE.

prélats pouvaient donner à leur autorité déjà si grande. Jamais ils ne furent plus entreprenants que sous le gouvernement de la république, bien qu'ils aient toujours trouvé des magistrats très disposés à restreindre leur juridiction et à leur disputer les droits qu'ils s'arrogeaient.

Sous la monarchie médicéenne, les archevêques ne se montrèrent plus guerriers. Leurs entreprises les plus audacieuses furent toujours cachées sous des intrigues à la cour de Rome ou à celle des grands-ducs de Toscane.

Sous le règne du duc de Lorraine , le clergé florentin, comme toutes les autres classes de la société à cette époque , était assez corrompu. Léopold , devenu grand-duc de Toscane en 1 766 , fut frappé de ce mal. En soumettant les ecclésiastiques aux impôts, en diminuant leurs revenus et par la suppression d'une foule de communautés religieuses où la dissolution la plus incroyable s'était introduite , Léopold rendit au clergé l'inestimable service de le forcer à devenir plus honorable et par conséquent plus honoré et tout-àfait utile.

De toutes les innovations politiques introduites par Léopold , l'une des plus importantes est d'avoir restreint la juridiction des évêques et archevêques aux questions ecclésiastiques et spirituelles , en la séparant de la juridiction civile et criminelle*

Tribunal de llnquisition à Florence.

L'inquisition avait pris naissance en i ao4 ; le comte de Toulouse l'adopta dans sesétats l'an i â^g ; et enfin le pape Grégoire IX en a confié l'institution régulière aux religieux dominicains en 1 233.

Dès les vin* et ix* siècles , il vint de l'Asie inférieure en Italie des sectaires ou hérétiques dont le dogme religieux était un manichéisme modifié. On les désignait par les noms de Catari^ BuU gari et PaterinL Pendant plusieurs siècles cette secte ne fut ni assez nombreuse ni. assez active pour inspirer de graves inquiétudes au Saint- Siège, et l'on punit isolément et comme hérétiques ceux de ces Paterins qui manifestaient hautement leurs opinions.

Vers 1 206 , ces Paterins ayant pénétré en France y répandirent leur doctrine à Alby et à Lyon et formèrent cette secte redoutable et nombreuse connue sous les noms d'Albigeois et de Yaudois. A peine eut-on commencé les persécutions contre ces derniers, que les Catarî, les Bulgari, les Paterini reparurent en Italie plus nombreux, plus ardents et mieux organisés qu'ils ne l'avaient jamais

64 Ï'LORENCE.

vemement des grands-ducs; et Tinquisition â Florence, comme tout ce qui formait Fautorité ecclésiastique dans cette ville, eut plus ou moins d'importance selon que le gouvernement montrait envers elle plus ou moins de fermeté.

Pendant le gouvernement d'Emmanuel de Richecourt, ministre en Toscane, en Tabsence de François II de Lorraine, de 1787 à 1766, Tinquisition fut réduite ^ un tribunal mixte dont Timportance et l'autorité ne faisaient plus trembler personne.

Parmi les Florentins célèbres qui ont été traités rigoureusement parle tribunal, on cite Francesco Stabili, vulgairement appelé Cecco d'Ascolî , philosophe, astrologue et poëte, contemporain de Dante et auteur d'un poëme intitulé \Acerba. Il fut brûlé vif en i3a8 sous prétexte de nécromancie. En i547? ^^^^ "^ règne de Côme P% Finquisition condamna un homme de lettres, Lodovico Bomenichi, à subir dix ans de prison, après avoir été promené ignominieusement par toute la ville, avec son livre pendu au cou ; et ce n'est certainement pas sans les instances du tribunal de l'inquisition de Florence, que le Saint-Office de Rome a condamné Pietro Carnesecchi à la mort, et Galilée à rétracter ses découvertes. Mais la dernière rigueur de l'inquisition de Florence date de 1739. Tomaso Crudeli da Poppi , auteur de poésies légères, fut accusé d'avoir émis des opinions trop libres dans ses écrits. On instruisit son procès, et le malheureux serait mort dans les tourments , si le bruit que causa l'atrocité de cette procédure , n'avait pas forcé le gouvernement à la faire

cesser* Cet événement ruina Finquisition en Toscane.

Cependant*elle existait encore. A peine Pierre- Léopold eut-il en mainles rênes du gouvernement de laToscane, qu'il reconnut Tinsuffisance des mesures prises par son prédécesseur à l'égard de ce tribunal, qui, toujours exclusivement préoccupé d'exercer son autorité sur les opinions des laïques , négligeait de surveiller, ce qui était bien plus important, la conduite du clergé fort désordonné alors dans ses mœurs. Le nouveau grand-duc remit donc toutes les causes relatives au maintien et à la défense de la religion au jugement des évoques, et supprima l'inqu'sition dans tous ses États. Ledit fut rendu le 5 juillet 1782. Les biens du tribunal furent employés à des usages pieux, et les meubles du couvent vendus. On assure même que Léopold ordonna aussi de faire vendre publiquement et à la criée une figure mécanique représentant le diable, appareil avec lequel on effrayait les itcusés pour les entraîner à faire des aveux.

^yiième poliliqae du Dante ; Monarchie.

Après avoir passé en revue les combinaisons politiques et admiuislralive^ mises en pratique par lets gouvernements divers de Florence, on achèvera ce tableau par lexposilion des systèmes politiques dequalrc hommes célèbres, de génies fort contraires, et qui ont vécu à des époques très différentes : Dante Âlighieri,GirolamoSavonarola, Machiavelli etPicrre-Léopold. Indépendamment de Tinfluence très réellequeces quatre hommes ontexercéesurles Florentins, ils ont encore laissé dans dosécrits ou dans la mémoire des générations qui leur ont succédé, des projets de réforme et d institutions

politiques dont la connaissance exacte doit servir de complément à riiisloire de la destinée de Florence.

Uans la narration du premier volume, on a déjà fait connaître sommairement le projet de monarchie universelle du poêle gibelin. Mais avant de revenir plus eu détail sur Técrit singulier où ce système est exposé, on profilera de Torcasion qui se présente pour faire connaître Dante considéré comme citoyen, comme homme politique, et, on peut même le dire, comm^ pamphlétaire.

GOUVERKEMENT. 67

On sait quelle fut Torigine des factions des Noirs et dos Blancs à Pistoia, et comment ces haines non velleaç s^étant grelTéos sur celles des Guelfes et des Gibelins, rendirent ces dernières plus vives que jamais (i). Malgré le changement de noms, les Blancs étaient les Guelfes, et les Noirs les Gibelins. Ces deux factions avaient pour chefs messer Vieri des Cerchi, du parli blanc; et pour lafaction noire, Corso Donali. La famille dt*s Cerchi. enrichie parle commerce et la banque, se composait de personnes tant soit peu grossières dans leurs habitudes et leurs manières, comme ceux qui, d'extraction basse, s'élèvent rapidement. Les Donati, au contraire, étaient gentiUhommes, guerriers, mais moins riches. Les deux familles avaient précisément des biens de campagne du même côté, en sorte que leur voisinage rendit la grossièreté des uns et la fierté des autres tous les jours plus intolérables à chacun; cepeiiir- * dant ils se faisaient parfois des invitations réciproques. Pendant un repas, la femme de Yi^i des Cerchi, se trouvant blessée de quelques paroles indiscrètes, quitta la table, retourna brusquement chez elle , et par cette vivacité, augmenta encore la haine entre sa famille et celle desDonati,. Llnimitié s'était accrue à ce point dans tous let- cœurS) que Ton attendait, on'(5herchait même une occasion de vider la queselle par les armes. D'après la nouvelle division desfîimilles en factions noire et blanche, ces dernières, les Guelfes, craignant que celles des Gibelins ne s accrussent trop, eavoyèjçeut

(1) Voye«'.I°»vDl., page. 107.

des députés au pape Boniface, en le priant de mettre la paix entre les familles florentines. Le pontife fit demander Vieri des CerAi pour l'engager à faire sa paix avec Donati. Il lui fit même savoir qu'il lui en saurait bon gré et len récompenserait à la première occasion. Mais Vieri des Cerchi, homme ordinairement sage et prudent, le fut peu dans celte circonstance. Il se refusa à faire ce que le pape attendait de lui, et répondit brusquement : « qu'il n elait en guerre avec personne, »ce qui indisposa le pape contre lui.

A compter de cet événement, les jeunes gens des Cerchiet des Don^ili , armés et montés sur des chevaux, se promenaient dans la ville, formant deux escadrons d'une trentaine d'hommes chacun. Avec les Cerchi étaient les Adimari, les Tosinghi, les Gherardini, les Malespini; de l'autre côté, les Donati marchaient entourés desPazzi, desSpini, et d'autres encore.

Un soir du mois de mai de l'an i3oo, il se donnait un grand bal de dames sur la*place de la Trinité. Les deux escadrons ennemis, attirés moins peut-être par la curiosité que par le désir de provoquer une rixe, vinrent pour voir ces danses» Les chevaux furent d'abord poussés les uns contre les autres; on échangea des mots injurieux, on passa bientôt aux menaces, et enfin il se livra un combat pendant lequel un certain Ricovero des Cerchi eut le née abattu d'un coup d'épée. A peine cette nouvellefut-elle répandue, que toute la ville prit les armes, les uns en se déclarant pour les Noirs, les autres pour les Blancs.

Les Blancs ou Guelfes craignant les suites de

cet événement , eurent encore recours au pape, qui envoya à Florence le cardinal d'Âquasparta, son légal , pour concilier les deux partis. Le cardinal arriva au mois de juin , proposa de composer les magistratures de citoyens dont la moitié serait guelfe et l'autre gibeline. Mais les Blancs, ou Guelfes, qui avaient le pouvoir, craignant d'y voir arriver un plus grand nombre de Gibelins, eurent la maladresse de ne pas vouloir consentir à cet arrangement, en sorte que le légat du pape sortit de Florence en laissant celte ville excommuniée et interdite.

Cependant les excès et les combats se renouvelèrent plus d'une fois encore entre les Blancs et les Noirs. Au mois de janvier i3oi , les citoyens du parti des Noirs furent privés du droit de remplir les magistratures, et condamnés les uns à l'exil, les autres à des amendes. Ici les ramifications des deux factions portant le nom de Noire et de Blanche se combinent et se mêlent tellement, qu'il est fort difficile de démêler l'exacte vérité, puisque les historiens tels que Dino Compagni, contemporain, d'autres chroniqueurs de l'époque, et Jean Villani,ne s'accordent pas. Ainsi, dans cette punition infligée aux Noirs, furent compris un nombre à peu près égal de Blancs, d'où il semble résulter que la seigneurie qui porta cette sentence, lasse des troubles qui agitaient la ville, ait voulu faire un acte d'impartialité en étendant la rigueur de sa justice sur les uns comme sur les autres. De savantes recherches ont été faites sur ce point obscur de l'histoire de Florence sans qu'on ait pu y apporter la lumière que la décou-

verte seule de chroniques contemporaines pouis rait faire briller sur ce sujet. L'obscurité qui rè^e sur les faits se répand également sur les hommes, et il est en particulier fort difficile de savoir, non pas quelle était Topinion de Dante, mais à quel parti il s'était rattaché au juste en i3ok Corso Donati, qui se trouvait exilé à Rome dang cette année, comme partisan de la faction noire ou gfl« beline, était au fond cependant du parti guelfe^ ellement qu'il pressa vivement le pape Boniface yiII,.dont il fréquentait la cour, d'aviser au moyen de mettre un terme aux entreprises des Gibelins de Florence, sur le point de prévaloir dans cette ville. Le pape, qui conservait du ressentiment contre les Guelfes depuis le refus insolent de Vierî des Cerchî, fut détourné lui-même, dans sa colère, de la voie politique suivie ordinairement par le Saint-Siège, et désigna Charles de Valois pour pacifier la république florentine, en rccomman'dant en secret à ce prince de favoriser le parti gibelin.

Au mois de novembre i3oi , Charles de Valois, frère du roi de France Philippe-le-Bel, entra à Florence, et jura entre les mains dos prieurs et de l'évêque, rassemblés danslVglise deSainte-Marîe- Nouvelle, de ne porter aucune atteinte à la liberté et au gouvernement de la cité, ajoutant qu'il laissait aux Florentins la faculté d'arranger les affaires au gré de leurs désirs.

Sur ces entrefaites, Corso Donali, qui connaissait les instructions données au prince par le pape, était déjà à Florence. Cet homme, à la lête de quelques bannis , et sans s'inquiéter des dent

m\\\e huit cent cinquante soldats français qui acs compagnaient alors Charles retournant à son palais, se dirigea vers les Slinche (prisons), en mit dehors tous ceux qui y étaient enfermés, et se porta avec cette troupe nouvelle au palais du podestat et des prieurs qu'il en fit sortir. Bon nombre de maisons furent pillées, brûlées, ou abattues aux cris redoublés de : ■ f^ipe messer le * baron Carlo ! »

Le pape, mécontent de cette action téméraire^ envoya encore son cardinal légat pour tâcher de mettre la paix. Mais, tout aussi malheureux que la première fois , le cardinal d'Aqua-Spartasê re* tira encore de Florence en la metlant en interdit Cependant, Charles de Valois chassa les Blancs qui, par suite de toutes les combinaisons les plus étranges, se trouvaient être le parti gibelin eU ûë moment.

Cependant la conduite audacieuse de Corso Bonati, ses succès et Fimpunité, donnèrent une prépondérance dangereuse à ce citoyen non moins turbulent qu'ambitieux; on pensa qu'il Voulait s'emparer du pouvoir. De nouvelles alliances faites par ses parents avec des familles puissantes donnèrent quelque poids à ces soupçons. 11 ffle« naît d'ailleurs un genre de vie propre à gagner l'esprit de tous les hommes de Florence batailleurs et vivant dans le désordre. Sa table leur était ouverte, et il ne se passait guère de jours sans qu'il iïe se promenât A cheval, environné de ces gens qui lui étaient dévoués. Enfin on l'accusa précisé-» ment de vouloir usurper le pouvoir; mais là crainte qu'inspiraient son audacieuse bravoure 6t

7 a FLORE» G£.

celle de ses amis , fut cause que Ton ne parla plus de cette dénonciation. Enfin le gouvernement, contraire à Corso Donati, mais craignant que, si on le faisait appeler à la seigneurie, il ne profitât du temps que la loi lui laissait, entre la réponse à Taccusation, pour réunir ses amis et faire résistance , prit le parti de mettre les formes de côté, et de condanmer Corso comme rebelle une heure après ravoir accusé. On fit aussitôt marcher la force publique contre lui; mais l'intrépide Donati se défendît vigoureusement ainsi que les siens, et il ne fallut rien moins que laide du peuple et de quelques troupes étrangères restées encore dans la ville, pour se rendre maître de lui. Battant en retraite, toujours en se défendant, il arriva enfin à la porte de la Croix, près de l'église Saint-Salyi, où il fut tué et enterré.

A aucune époque le gouvernement de la république florentine et l'état de l'esprit de ses citoyens n'ont été plus en désordre qu'alors. Tant que les factions gibeline et guelfe ont eu pour principe bien déterminé les deux grandes idées politiques, dont l'une se rattachait à la puissance impériale, et l'autre au gouvernement démocratique et à l'appui du Saint-Siège, tout s'est expliqué. Mais quand l'âme de ces deux factions fut évanouie, et qu'il ne resta plus que les haines dont s'emparèrent les Noirs et les Blancs, on s'y perd. On doit croire que les deux principes politiques, demeurés intacts dans quelques têtes fortes comme celles de Dante, n'avaient plus qu'une action faible sur les esprits ordinaires, et surtout sur les générations nouvelles. Mais à ces intérêts

GOirVERIfEMENT. 78

politiques avaient succédé des intérêts vulgaires comme ceux que fait naître la jalousie causée par les richesses et les emplois, comme les vieilles haines de familles qui sont d autant plus fortes qu'on en ignore Torigine. La querelle des Blancs et des Noirs, quand on arrive à i3o2, ne présente plus alors qu'une telle combinaison de basses intrigues et de violences stupides, que le courage manquerait pour les débrouiller, quand bien même Tobscurité des historiens ne s'opposerait pas à ce qu'on les comprit.

C'est vers ce temps ( 1 3o i ) que Dante fut élu des prieurs , prit part au gouvernement, et fut bientôt condamné à l'exil. On suppose, car rien n'est précisément affirmé à ce sujet, que dans l'intervalle de la victoire des Noirs à la condamnation des Blancs donl il faisait partie, par crainte ou par dépit il sortit de Florence. Cependant, quelques auteurs regardent comme certain qu'il se rendit à Rome, en qualité d'ambassadeur des Blancs, pour apaiser la colère du pape, et que le résultat de sa démarche fut l'envoi, en dernier lieu, du cardinal légat, qui ne put rien obtenir de la fierté et de la rudesse des Noirs. Quoi qu'il en soit, Dante fut banni, dans ces circonstances, ainsi que tous ses collègues. Lesegiil fait qui puisse éclaircir les circonstances relatives à sa condamnation, est la certitude qu'il était franc Gibelin, quoique compris alors avec les Blancs; tandis que Corso Donâti, bien que rangé parmi les Noirs, était véritablement Guelfe. Or, le podestat en fonction lorsque Dante, étant des prieurs, alla à Rome, messer Gante des Gabrielli de Gubbio, avait été

^4 fLOREirCB.

éla â rinstigation de Corso Donati. A part \h autres prétextes de la condamnation de Dante, oà est donc autorisé à croire que sa qualité de Gibelin lui a été fatale.

Par sentence de messer Gante Gabrielli de Gubbio, podestat de Florence, Dante et trois an^ très citoyens furent condamnés, le 27 janvier 1 3ôa, à 8,000 livres d'amende, et, faute de payer dans un temps déterminé, à la dévastation et confis* cation de leurs bit^ns; de plus, à deux ans d'exi|i hors de la Toscane. Quant aux délits qui leur fu« rent imputés, on les accusait de baraterie, d'extorsions, de gains illicites^ et de l'être opposés à la venue de Charles de Valois à Florence.

Bientôt après , le 1 mars de la mémeannée 1 3oi, Dante et quatorze magistrats ainsi que lui furent condamnés à être brûlés vifs dans le cas où ils auraient la témérité de mettre le pied sur les terres du domaine de la commune de Florence. Dans cette seconde sentence on impute aux condamnés les mêmes crimes que dans la première, et elle est encore siiscrite parle podestat Gante Gabrielli*

Enfin, la troisième et dernière sentence rendue contre Dante porte la date du mois d'octobre 1 3 1 5, et fut prononcée pardon Rainiero de don Zaccario d'Orvielto. Le crime qu'an lui reproche cette fois est de n'avoir pas comparu pour donner caution de sa sortie delà Toscane. On peut juger, d'après cet acte émnné d'un tribunal suprême, si ce que •l'on a dit précédemment de l'absurdité et de la férocité de l'administration de la justice de la république de Florence est exagéré. Dante fut jugé et condamné pendant qu'il était à Rome^ et les

(U)UTÈM£M1S!NT. 7^

deux sentences qui suivirent furent prononcées sans qu'il eût remis les pieds dans son pays.

Le véritable crime de Dante aux yeux de ses ennemis politiques était sans doute de s'être opposé à la venue de Charles de Valois à Florence. Quant aux extorsions et à la baraterie (i ) qui lui étaient reprochées, on doit croire et nous croyons que ce n'était qu'un moyen de rendre son nom et ceux de ses compagnons d'infortune odieux à la populace.

A défout de renseignements positifs pour purger l^alenlent la mémoire de Dante, on doit citer Tadmirable letfre que telle troisième et dernière sentence lui donna l'occasion d'écrire. Peu de temps après qu'elle fut rendue, on s'occupa à Florence du sort des bannis, et il fut décidé qu'ils pourraient rentrer dans leur patrie, sous la condition de payer une somme d'argent destinée à être offerte à l'autel de Saint-Jean. Dante, en exil, et tout absorbé par ses travaux littéraires, n'eut connaissance de cette mesure que par des amis qui lui en écrivirent la nouvelle. Un religieux, dont on ne connaît ni le nom ni l'ordre, l'engagea surtout à profiter de l'adoucissement de la loi. Mais l'âme fière de Danfe ne voulut pas s'avouer criminelle, et la grand poète répondit :

• Après avoir lu votre lettre avec le respect et la reconnaissance qu'elle a fait naître; après avoir

(i) Baraltrie; on entfndail par ce mot le trafic qu** l^'s majoristrais f.>i>ai( nt «i^s ^^rât* s.qu ils (lunv.iieul ai corder, ou des 2>erviC' s q 'is leitdiieiii. La liaruietiets. aux nin^ibirnib a: iiMum Simonie est pour les ecclc^ia^tiquc8.

bien réfléchi sur ce qu'elle contient, j'ai senti avec quelle bonté de cœur. vous vous employez pour ménager mon retour dans ma patrie.Cette démarche m'a d'autant plus touché qu'il est rare que lès exilés rencontrent des amis. Mais pour répondre précisément à ce que vous m'exprimez, je vous prie en grâce , si par hasard ma réponse ne cadrait pas avec la pusillanimité de certaines gens, de la soumettre à l'examen de votre jugement avant de la condamner. Voilà ce que j apprend* par les lettres de votre neveu , du mien et de beaucoup d'autres amis, sur ce que l'on a décidé dernièrement au sujet âks bannis : que si jé voulais donner une certaine somme d'argent et me soumettre à la honte de l'offrande, je pourrais être absous et rentrer tout aussitôt. A dire vrai, cette proposition, ô mon père, renferme deux choses ridicules et mal imaginées. Je dis mal imaginées par ceux qui l'ont originairement écrite, car votre lettre, dictée par la sagesse et pleine de discrétion, ne contient rien de semblable Mais est-ce la, dites4e-moi, la manière glorieuse avec laquelle Dante Alîghicri est rappelé dans sa patrie après avoir supporté l'exil pendant près de trois lustres? Est-ce ainsi que Ton reconnaît son innocence manifeste pour tous? et regarde-t-on cela comme la récompense de ses pénibles travaux, de ses longues études? Ah! loin d'un homme familiarisé avec la philosophie, celte basse obéissance d'un cœur de terre, qui, selon l'usage de certaines gens sans aucune considération , me ferait présenter comme vaincu pour recevoir des conditions ! Loin de l'homme qui a proclamé la justice, d'être avili

en donnant son argent à ceux qui l'ont injurié' comme s'ils avaient bien fait !

«Non, mon père, ce n'est pas là la vraie voie pour rentrer au sein de la patrie. Mais si vous ou d'autres pouvez en trouver une qui convienne à Fhonneur et à la réputation de Dante, croyez que je ne larderai pas à la suivre pour rentrer dans mon pays. Que si je ne puis rentrer à Florence par un chemin honorable, alors je n'y rentrerai jamais. Eh pourquoi non? en quelque lieu que je me trouve, ne verrai -je pas le soleil et les étoiles? Ne pourrai-je pas toujours sous la voûte du ciel me livrer aux douces spéculations de la vérité, sans que, privé de gloire et chargé même d'ignominie, j'aille me rendre à la discrétion de ce peuple et de cette cité de Florence? Après tout, on ne manque jamais de pain. »

Quoique pendant son exil Dante, comme il le dit lui-même, se soit particulièrement livré à des études littéraires, cependant plusieurs événements politiques arrivés en Italie reportèrent plus d'une fois son esprit sur le sort de cette contrée , et réveillèrent chez lui toute l'ardeur de ses opinions gibelines. Depuis la descente de Frédéric II en Italie, en 12^0, aucun empereur n'était revenu prendre possession de cette annexe de l'empire, lorsqu'on l'an i3io, Henri VII, de la maison de Luxembourg, forma la résolution de rétablir l'empire en Italie. Il y pénétra en 1011, au moment où les factions guelfe et gibeline en partageaient toutes les villes. Mais ces factions , comme on vient de le voir, n'avaient plus le même objet qu'autrefois. Elles ne combattaient plus , l'une pour l'em-

|)ereur, l'autre en fareur du pape ; ce n'était plus qu'un mot de ralliement auquel aucune idée fixe ne se rattachait^ et tout prouve qu'alors l'ancienne ligue des villes d'Italie , qui n'avait été faite que pour ou contre l'empire , était loin de subsister.

C'est au milieu de ces troubles qu'Henri Yll parut en Italie. Après s'èlre fait couronner roi de Lombardie à Milan, il marcha é Rome, où il fut battu avec son armée au Vwxi de se rendre maître de cette ville. Avec des forces extrêmement diminuées par cet échec, Henri revint en Toscane, tenta vainement de faire le siège de Florence, et mourut empoisonné, à ce que l'on croit, en i3i5; sani avoir pu achever son entreprise.

Si la vieille doctrine gibeline ne sermit plus de règle, à cette époque, à certaines niasses de la population italienne, on ne saurait douter cependant qu'elle ne se fût encore conservée pure dans quelques esprits et dans plusieurs villes. Deux kttrctt écrites par Dante , l'une en i.3 1 1 , à l'occasion de la venue de l'empereur BenriVlI en Italie, l'autre adressée à ce prince même, en i3i3, pour Vet^ gager à sévir contre Florence la guelfc , proïKveat quel'ancienet véritable esprit de la factiongibeli«e n'était pas éteint, et qu'il -te conservait mêfnv9 plus vif que jamais dans le cœur de Dante.

Ces deux lettres, précieux monuments littérai-res, ne présentent pas moins d'intérêt comme documents historiques. Elles jettent du jour sur les idées politiques de ce temps, et^font voir jus^ qu'où la haine et l'esprit de parti peuvent con:« duire les hommes dont rintelligence est la pluA haute, dont l'esprit e^le plus édaîré»

GOtJVSBHBHEKT. 79

Première lettre de Dante. A tous les Italiens^ à too» ctision de la venue de V empereur Henri VU en Italie^ i3ii.

• A tous ceux qui gouyernent l'Italie , aux sëna-^ teurs de Rome, aux duos, aux marquis , aux comtes et à tous les peuples, l'humble Italien Dante Alighieri de Florence , injustement banni , demande la paix !

iYoici le temps venu où les signes de paix et de consolation apparaissent. En vérité, un nouveau jour commence à répandre la lumière , à dissi«per les ténèbres de la misère et a annoncer une nouvelle destinée aux nations. Nous qui sommes demeurés si long-temps au désert , nous verrons, au lever de ce nouveau soleil pacifique , la justice obscurcie jusqu'à présent, reparaître dans toute sa splendeur. Ceux qui sont altérés et qui oxA faim se rassasieront à la lumière de ses rayons ; ceux au contraire qui aiment les iniquités seront ccMpi*' fus devant sa splendeur. Oui, le lion de Juda a ouvert ses oreilles miséricordieuses et a eu }ntié des gémissements qui s'élèvent de la prison universelle, puisqu'il a^uscité un autre Moïse pour délivrer ses peuples du joug des Égyptiens et les conduire sur une terre où coule le miel et le lait. Réjouis-toi donc, ô Italie, qui inspire tant de compassion en ce moment, réjouis-toi puisque tu vas bientôt f^e envie même aux Sarrasins, puisque ton époux, la joie et la gloire de tes peuples^ le très pieux Henri Yll, l'illustre César, s'cmprease de venir à te$ noces ! Essuie tiss liurmes , o beUê

8o FLORENCE.

Italie 5 oublie tes douleurs puisque celui qui brisera les chaînes dont t'entourent les méchants est là; puisqu'il va frapper les félons du taillant de sonépée et confier sa vigne à d'autres ouvrî ts quilui feront rendre le fruit de lajustice au temps de la moisson. Mais est-ce qu'il n'aura de compassion pour aucun d'eux ? Bien loin de là , il pardonnera à tous ceux qui imploreront sa miséricorde, parce qu'il est le César, parce que sa bonté émane de la piété. Ainsi, dira-t-on, le méchant viendra lui rendre un frauduleux hommage, et lui, bon et simple, lui présentera un breuvage salutaire? Non, il n'en seja pas ainsi; lui, Auguste, ne punira pas les péchés , mais il poursuivra sa marche jusqu enThessalicet tous l'y suivront pour trouver une pai^ et des délices éternelles. sang des Lombards, dépose ta longue cruauté, et s'il reste en toi quelque chose du sang des Troyens et des Latins, fais-le connaître afin que quand le grand-aigle descendra comme la foudre, il puisse reconnaître ses aiglons et les distinguer des corbeaux qui ont usurpé leur place. Agissez donc avec hardiesse, ô vous descendants des Scandinaves, afin de profiter, autant qu'il est en votre pouvoir, delà présence de celui qui vient. Reconnaissez vos torts, et chantczsur la harpe de la pénitence: que celui qui résiste à la puissance résiste aux ordres de Dieu, et que celui qui refuse volontairement de se soumettre à la volonté céleste ressemble à l'impuissant qui se révolte. Or il est dangereux de se cabrer contre l'aiguillon. Mais vous qui pleurez dans l'oppression, reprenez courage parce que vous êtes près d'être sauvés. Soyez

GOOYERJNTEMENT. 8l

humbles , faites sortir de votre cœur ces horribles inimitiés qui l'endurcissent , afin que la céleste rosée , venant à descendre sur vous y ne tombe pas comme sur les rochers où aucune semence ne germe ; mais qu'elle trouve au contraire votre âme dans l'état d'une fertile vallée où tout croît et mûrit. Produisez de verts rameaux , des rameaux de paix qui engageront le nouvel ouvrier des Romains à attacher ses bœufs à la charrue et à cultiver ses champs. Désormais pardonnez à ceux qui vous ont offensés , ô vous mes très chers , qui avez souffert l'injustice avec moi, afin que le céleste pasteur vous comprenne dans son.troupeau. Soyez tous attentifs, levez-vous pour aller audevant de votre roi , ô habitants de l'Italie; montrez'lui obéissance, soumettez-vous à ses lois et portez-lui respect. Vous qui buvez dans ses fontaines , qui naviguez dans ses mers et marchez sur les îles et les montagnes qui lui appartiennent, qui par l'effet de ses lois jouissez des biens communs et des choses privées, ne cherchez pas à vous tromper vous-mêmes selonl'usage des ignorants, et sachez comment vous possédez ces avantages.

N'est-ce pas Dieu qui a fait la mer, qui de ses mains a fondé la terre? Et ne ressort-il pas de faits merveilleux que l'Éternel a prédestiné le prince romain? L'Église elle-même ne l'a-t-elle pas confirmé par les paroles du Christ? En vérité, si les choses visibles de la nature peuvent être expliquées par les choses invisibles de Dieu , le propre de l'intelligence humaine est de parvenir à la découverte des choses inconnues par celles qui sont

connues; de ndéme que par les mouvements ées eieui nous connaissons celui qui les gouverne, etc. (i).

Deuxième lettre de Dante. A Henri VII ^ i3i3.

« Au très glorieux et très heureux triomphateur at seigneur, par la grâce de la divine providence Fot des Romains , ses très dévoués , Dante Alighieri injustement banni et tous les Toscans qui désirent la paix , nous baisons la terre qui est devant vos pieds. Témoignages vivants de Timmensa bonté de Dieu, à nous est laissé l'héritage de la paix, puisqu'il a voulu que la puissance de notre cavalerie fût humiliée afin que nous méritassions les joies de la victorieuse patrie céleste. Mais Tennemi antique et orgueilleux dont la sagaelté perverse surveille et guette toujours la prospérité quand elle se présente , nous a cruellement fruêtrés nous autres privés d'un tuteur et qui dans notre ignorance n'avons pas accueilli le bien qui nous était oflfert. Aussi avons-nous pleuré longtemps sur le fleuve de la confusion ; aussi avonsnous demandé avec instance le secours du roi Juste, espérant qu'il nous délivrera de la tyrannie et réformera notre justice. Puis donc que toi, successeur de César et d'x\uguste, as fait passer aux enseignes romaines les hauteurs des Apennins , les soupirs ne se font plus entendre et les larmes ne coulent plus. Comme le soleil à son lever, l'ea-

(i) La (^ffîculté du texte et son incorrection n*ont pas permis de traduire (fi fin de cette lettre.

GOUVERlTEMEirr. 83

pérance d*un siècle meilleur commence àbriller et tous chantent joyeusement avec Virgile le retour du règne de Siturne et de la Vierge. Mais maintenant qu'impatient de voîrnos espérances réalisées, on croit que tu t'arrêtes , on va jusqu'à craindre que tu ne retournes en arrière comme si le fils d'Amos, Josué, l'ordonnait. Dans le doute où nous 8omme3 , chacun répète les paroles de Baptiste ; Es-tu celui qui doit venir ou en attendons-nous un autre ? Plus l'espérance a été vive et plus le doute devient insupportable; mais cependant nous croyons en toi , nous espérons en toi , ministre de Dieu et fils actif de l'Église romaine. Puisque j'écris en mon nom et en èelui de beaucoup d'autres à la Majesté impériale, je dois dire que j'ai reconnu que tu étais rempli de bonté et de piété quand mes mains ont touché tes pieds, quand mes lèvres ont fait leur devoir, quand mon esprit s'est exalté et que je me suis dit à moi-même : Ecce agnus Dei qui tollit peccata mundi.

D Mais qui peut causer ton retard? Nous nou3 le den^andons avec étonnement. Toi qui as été vainqueur déjà dans la vallée du Pô , abandonnerais-tu la Toscane, la laisserais-tu, l'oublieraistu? Que si tu penses qu'autour de la Lombardie seulement se trouvent les nations qui peuvent défendre l'empire , il n'en est pas ainsi selon notre opinion. Car le glorieux empire romain n'est pas irestreint à la cîrconférerfce de l'Italie , ni même de l'Europe divisée en trois parties. Il est certain que si Rome a souffert ce partage , elle pourrait avec la force réunir ensemble tout ce qui doit être régi par elle, et qu'alors son empire se contenterait

84 FLOUEKCE.

à peine d'avoir pour limites et pour enceinte la mer de la Grèce et l'utile Océan. Et il est écrit que le Troyen César naîtra, celui qui doit porter rcmpîre jusqu'à l'Océan et faire monter sa gloire jusqu'aux cieux. Lorsqu'Octavien-Auguste commandait que le monde entier fut exploré et décrit, si le Saint-Esprit, parlant par les mugissements du bœuf de saint Luc, n'avait pas reconnu et autorisé la puissance de la plus juste des principautés, et n'avait pas donné lieu au fils unique de Dieu fait homme de confesser, que s(*lon l'ordre de la nature, il était sujet aux lois d'Octavien, Jésus n'aurait pas voulu naître de la Yierge. Alors il n'aurait pas donné la force à l'homme juste chargé d'accomplir la justice Que celui-là qui est attendu de tout le monde rougisse donc de se laisser retenir si long-temps dans un coin insignifiant de la terre ; qu'il ne s'écar le pas davantage des intentions d'Octavien-Auguste , car la tyrannique Toscane augmente ses forces dans la certitude qu'elle a d'un retard , et exaltant sans cesse l'orgueil des méchants, ajoutant présomption à présomption , elle rassemble des combattants nouveaux. Que ces paroles de Curius à César retentissent au fond de ton cœur :

Dum trépidant nullo firmata; robore partes , Toile iDoras : semper nocuit diffcrre paratis. Par labor, atque metus pretio majore petimtur.

Écoute encore celles-ci descendues du ciel pour réveiller le courage d'Énée :

Si te nulia movet tantarum gloria rcrum , Nec Buper ipse tua moiiris laudé laborum.

GOUVERIVÏlffEICT. 85

Ascamum sorgentem, et spes haeredis luli Respice, coi regnum Italiae, romanaque telloSy Ddientur.

Jean , ton premier né , de sang royal et roi en eflTet ( de Bohème ), ne yient-îl pas derrière le jour qui se lève , n'attend-il pas la succession du monde? N'est-il pas pour nous un autre Ascagne suivant les traces de son père, qui sera terrible comme le lîon envers Turnus et doux comme l'agneau près des Latins? Quels que soient tes desseins, rappelletoi ces paroles de Samuel : Quand tu étais enfant, n'as-tu pas été fait chef des tribus d'Israël ; et le Seigneur après t'avoir oint ne t'a-t-il pas dit : Va, mets à morlles pécheurs d'Amalec , n'épargne pas le roi d'Agag et venge celui qui t'envoie Pour toi, en tardant toujours cl en demeurant à Milan , tu crois pouvoir détruire l'hydre parce que tu coupes quelques-unes de ses têtes? N'oublie pas ce qu'a fait Alcide si tu veux ôter la vie au monstre. C'est perdre inutilement le temps que de CQupcr les branches au lieu de déraciner l'arbre , caria moindre bouture repoussera, tant que la racine sera intacte. Qu'auras- lu fait, ô seulprince du monde, quand lu auras courbé la tête de l'obstinée Crémone? Le mal ne se montrera-t -il pas bientôt plus furieux à Brescia, à Pavie, à Vercellî, à Bergame ou ailleurs? le plus grand de tous les princes, du rang élevé que tu occupes tu ne peux pas apercevoir où le renard se cache pour tromper la vigilance des chasseurs. Non, ce n'est ni le long du Pô ni sur les rives du Tibre que se désaltère celte bête astucieuse et cruelle; c'est dans les eaux de l'Arno qu'elle empoisonne en s'y désalté-

86 FLOEENCE.

rant; et cette béte, tu ne le sais pas peut-être ^ est appelée Florence. C'eàt la vipère dans le ventre d'une mère ; c'est la brebis malade gâtanrpât son . approchele troupeau du pasteur; c'est Myrrha scélérate et impie, sortant brûlante des embrassements deson père j c'est Araale, refusant unépoux pour suivre un amant et qui termine ses jours pat le lacet. Ne crains rien , éventre la mère pour arracher la vipère de ses entrailles ; dessèche les fleuves que la bête a empoisonnés et dont les ondes empoisonnent les troupeaux qui vont s'y désaltérer. Cette*béte, en effet, séduit son père par ses infâmes caresses , puisqu'elle s'efforce de semer la discorde entre toi et le souverain pontife , le père des pères ; cette béte est en effet rebelle à Pieu , puisqu'elle adore l'idole de sa volonté, puisque comme Âmate elle rejette son légitime seigneur; puisque, folle et insensée qu'elle est, elle n'a pas honte de traiter avec qui n'est pas son roi, le tout pour le plaisir de mal faire, et, après avoir attendu le moment où ses injustices seront bien ouvertement connues, pour finir en se donnant la mort.

yi Ne tarde doncpas plus long-temps, race d'Isaïe^ prends confiance dans le regard de ton seigneur Dieu Sabaoth devant lequel tu opères. Avec la fronde de ta sagesse et la pierre de ta puissance abats ce Goliath , parce que dans sa chute l'ombre de la peur couvrira l'armée des Philistins. Les Philistins fuiront et Israël sera sauvé. Alors notre héritage que nous pleurons depuis si long-temps nous sera tout aussitôt restitué, et nous qui tout à l'heure fondions en larmes en pensant qu'étant

de la sainte Jérusalem nous Tirions eti eail à Sabylone , désormais citoyens respirant en j^aixet au milieu de l'allégresse , nous repasserons dans notre esprit tous les malheurs d'autrefois»

:» Écrite en Toscane près des sources de TArno , le 1 6 du mois d'Avril 1 3 1 1 , la première année àà. couronnement d'Italie du majestueux Henri YII. »

Tâtit que Dante vécut, il Concerta l*ëâp6Îr dé faire triompher soti pâtti. Aprèà lâ mort dé Hetiri VII, toutes les espérâtides desâticiétis Glbë* tins sojrepdt1:èJ:*ent Sur soti sucéesdéiif à FÊrtlpifé, Louis de Bavière. Mais l'Italie, toujours partagée en Guelfes et en Gibelîtis , tie prît oepeildànt parti ni pour ce prince ni poilr son compélitetit* â TËmpîre, Frédéric d'Autriche. Les vieux Gibeliiiéèeùlâ *e déclarèrent en fateur du Bavâi'ois; et liante, qui regardait la doctrine relative à la puisgâiicë Impériale comme la seule qui pût aiiietier leâ peuples de l'Italie à formel* une nation homogène ëf forte par son union, saisit encore l'ocCaèiOn deé promesses du nouvel empereur, pour lui âdreâôéP une espèce de manifeste politique en fatéut de Sa puissance et l'engager â venir défendre seâ drôitâ en Italie. Ce manifeste est le livré dé la monai^ehie , signalé dans le récit du prertiier voluttië et dont cri va donner l*extraît.

DE LA MONARCÏÏIE.

Dans le premier livre , l'auteur se propose de faire un examen historique et philosophique de ces trois questions :

• Il s'agit j dit Dante, de rechercher i* si 1»

88 Vlorbnce.

monarchie est indispensable au bonheur du inande ; 2* si le peuple romain s'est acquis justement le droit de mdïiarque ( de commander ) ; et 3* si l'autorité du monarque dépend immédiatement de Dieu ou d'un ministre ou vicaire de fiSeu. »

Il donne ensuite la définition de ce qu*il entend par monarchie : « La monarchie temporelle est donc l'autorité, le commandement d'une principauté unique , sur tous les hommes et sur toutes les choses dont l'existence est limitée ])ar le temps. »

Après avoir produit nombre d'arguments scolastiques , il évoque les grandes autorités d'après lesquelles il croîtpouvoir établir cette proposition : que la monarchie est indispensable au bonheur dçi monde. Il cite Aristote; il rappelle la soumission des apôtres â Jésus-Christ; il compare les différentes parties d'un État aux membres du corps dont les fonctions sont ordonnées par l'intelligence qui règle tout en monarque. Il cite Homère, Averroès, Boétius, qui tous se sont accordés pour dire que les forces n'ayant été données à l'homme que pour les faire concourir à son bien-être, et que cet effet ne pouvant être produit que quand ces forces agissent de concert et tendent vers un seul but, il faut de toute nécessité que la force intellectuelle préside et commande à toutes les autres, et il fait ce raisonnement : « Un des caractères de Dieu est l'unité, à'êireun.Or on ne saurait mieux s'approcher de la perfection qu'en cherchant de tout son pouvoir à ressembler à Dieu , par conséquent à être un. » Puis il étend Tapplica-

GOUVERNEMEirr. S^

tion de ce principe des individus aux êtres coUcctifis comme les nations.

« Là où il y a litige, dit-il après , il doit y avoir jugement; autrement il n'y aurait ni perfection ni vertu , ce qui ne peut être, parce que Dieu et la nature ne manquent jamais d'amener en tout des résultats nécessaires. Par la faute de ceux qui gouvernent ou par celle des sujets , il peut s'éle- . ver par exemple un différend entre deux princes dont l'un n'est nullement soumis à l'autre. Il faut cependant un juge entre eux, car ils ne peuvent connaître l'un de l'autre. C'est alors qu'un troisième prince, dont la juridiction est plus étendue et comprend celle des deux autres, devient indispensable. Ce troisième est ou n'est pas monarque. Dans le premier cas , on a touché le but; dans le second , il faudra de toute nécessité chercher un autre troisième prince, ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on arrive au juge supérieur dont le jugement médiat ou immédiat aura assez d'autorité pour détruire le différend. Alors ce dernier sera le monarque ou empereur. D'où je conclus que la monarchie est indispensable au monde. Au surplus, c'est ce que n'ignorait pas Aristote qui disait : Les hommes n'aiment pas à être mal gouvernés; or la pluralité dans le commandement est mauvaise ; donc il faut un seul chef. »

Dans l'intérêt de l'histoire de l'esprit humain, on lira sans doute avec intérêt et curiosité certaines formules algébriques employées parDan te pour exprimer ses principes philosophiques : « La justice, dit- il, est une force, une vertu qui agit sur tous ; c'est la puissance d'accorder à chacun ce

go . FLOREirCE.

qui lui est propre. D'où il suit que plus le juste est puissant, plus la justice sera étendue dans ses effets. Ce qui donne cette solution : La justice est puissante dans le monde quand elle se trouve dans un individu qui a une volonté et une puissaûcè très fortes. C est de cette manière que Ton arrive à la nécessité du monarque et que Ton reconnaît que ce n'est que quand la justice est seulement confiée au monarque qu'elle devient puissante dans le monde. Ce prosyllogisme se trouve compris dans la seconde figure avec la négation intérieure , et le voici : tout B , est A ; \ unique C , est A; donc \ unique C, est B, ce qui revient à ceci : tout B , est A ; rien excepté C , est A ; donc rien excepté C , est B , etc. , etc-

Après avoir prouvé que la monarchie est philosophiquement nécessaire, que patelle seule le monde peut être bien régi , Dante explique par la faute de nos premiers parents comment cet ordre monarchique a été écarté des gouvernements des nations, accident qui, selon lui, a amené tous les malheurs, tous les troubles qui résultent nécessairement des autres formes de gouvernement inventées par les hommes et au mépris de la loi divine.

Enfin il arrive à la conclusion de son premier livre et affirme qu'après la succession de tous les gouvernements erronés mis en œuvre depuis le commencement du monde, ce n'est que sous Octavien-Auguste que Ton est enfin parvenu à la monarchie parfaite ; et qu'une fois celte monarchie portée à sa perfection par Auguste , le monde a été calme et tranquille, tant qu'on ne s'est pas

écarté du principe sur lequel il avait fondé son gouvernement.

Dans le second livre où il traite cette question : c De quelle manière le peuple romain s'est acquis le droit d'exercer la monarchie ou l'empire, >> Dante liait ressortir l'anciennelé, la noblesse de l'origine du peuple romain , sa supériorité comme peuple conquérant ^ mais dans des vues favorables à lui et aux autres nations qu'il a soumises. Il montre la disposition du peuple-roi à établir l'ordre et une législation uniforme dans tous les lieux où ses armes l'ont fait pénétrer, et il fait ressortir la différence qu'il y a entre ses opérations militaires toujours suivies d'établissements régularisés par une législation forte et sage, et ces expéditions brillantes , aventureuses , mais sans résultats soli^ des, telles que celles des princes de l'Asie, d'Alexandre et de tant d'autres. «Pendant long-temps je m'étonnais, dit-il, de ce que le peuple romain a commandé par toutela terre sans qu'on lui ait en quelque sorte opposé de résistance, tant j'avais envisagé ces grands événements d'une manière superficielle. Je pensais alors qu'il avait obtenu cette supériorité, non par un droit juste, mais seulement par la puissance des armes. Mais après avoir réfléchi plus mûrement, )'ai reconnu à des signes non équivoques que ce qui a été fait par le peuple romain n'est que l'accomplissement des volontés de la divine Providence. -

Des grandes entreprises militaires , il passe à l'examen des actions particulières des Romains célèbres. 11 fait remarquer que dans les vertus

des citoyens de Rome , il y avait toujours quelque chose qui se rattachait à l'idée du bien-ôtre, de la félicité ou au moins de la sûreté publique. C'est sous ce jour qu'il présente l'action du premier Bru tus condamnant ses fils et étouffant les sentiments de son cœur, pour imprimer plus fortement dans l'esprit de ses concitoyens le respect pour les lois et les avantages du dévouement. C'est en suivant ce système qu'il justifie presque le suicide de Caton , qui aima mieux mourir que de supporterla vue d'un tyran. Il se résume en disant : « Ce qui précède rend deux choses évidentes : Fiine , que ce qui tend à l'avantage de la ohose publique tend vers la justice; l'autre, que le peuple romain en soumettant la terre a travaillé au bien général. Or voici comment on prouve ce que je viens d'avancer : celui qui tend vers la justice agit avec équité et il a droit d agir justement. Puisque le peuple romain en soumettant la terre tendait vers la justice ainsi que nous l'avons prouvé plus haut, donc le peuple romain en soumettant la terre a eu le droit de le faire; par conséquent c'est à bon et juste droit qu'il s'est acquis la dignité du commandc^ment ou de l'empire. »

Ce passage est suivi de longs raisonnements à l'appui de cette doctrine et conduit Dante à la conclusion du second livre, où il établit cette proposition : que 1(î peuple romain a été investi de l'autorité impériale par les lois de la nature qui ne sont que les développem'jnts sensibles de la volonté divin(^, d'où il suit que les Romains tirent leur empirer de Dieu même.

GOUVERSTEMSJVT. 98

Yoicirexorde du troisième livre où le poète politique cherche à prouver : que la monarchie ne dépend que do Dieu immédiatement.

c II a fermé la gueule des lions » et ils ne m'ont point fait de mal , parce que mon innocence a été reconnue devant Dieu I ( Daniel ). On a présenté trois questions au commencement de cet ouvrage ; deux ont été traitées à fond , si je ne me trompe ; reste à examiner la troisième.

» La vérité qui va paraître fera rougir sans doute plus d'un homme. Elle pourra m'attirer l'indignation d'une certaine personne ( le pape ). Mais puisque nous l'invoquons cette vérité, armons-nous de courage , comme nous y invite Salomon. Suivons aussi le précepte du philosophe ( Aristote ) , qui ordonne de sacrifier ses intérêts privés à celui de la vérité. Je me suis senti plus confiant aussi en répétant les paroles de Daniel, paroles auxquelles la puissance divine, ce bouclier des défenseurs de la vérité, est comme incorporée. Suivant l'avis de saint Paul , j'ai revêtu la cuirasse de la Foi. Enflammé par ce charbon qu'un des séraphins reçut de l'autel céleste et dont il toucha les lèvres d'Isaîe, je m'avance au milieu de l'arène d'où , avec le secours de celui qui nous a rachetés de son sang , je jetterai hors de la palestre le menteur et l'impie. Qu'ai-je à craindre puisque le Saint-Esprit coéternel avec le père et le fils a dit par la bouche de David : Le juste vivra ' éternellement dans la mémoire et il n'aura rien à craindre de la calomnie !

» La question qu'on va agiter intéresse deux grands personnages : le pontife et le prine?. des

g4 FLOREirCE.

Romains. Il s'agit de savoir si Tautorité de ce dernier qui , comme on Fa démontré dans le second livre, est monarque à juste titre et de droit, dépend immédiatement de Dieu , ou si elle dépend de quelque ministre ou vicaire indirect (oblique^ de Dieu , que je reconnais bien être le successeur de Pierre , de Pierre le véritable porte-cleft du royaume des cieux. i

Âpres cet exorde, où Ton reconnaît la touche de Fauteur des trois Cantiques , le poète théologien pose en principe : « Que Dieu ne peut vouloir çç qui est hors de l'ordre naturel. » Et l'on pressent l'usage qu'il compte faire d'une proposition qu'il a pris tant de soin de démontrer dans le livre précédent. En effet , il ne craint pas d'avancer que les Romains, en agissant selon la justice, ont suivi l'ordre de la nature; <|ue conséquemment ils n'ont fait qu'accomplir la volonté de Dieu , d'oA il résulte que la puissance , l'empire, laMoNARÇHH enfin , est devenu pour eux un droit qu'ils ont

reçu de Dieu même.

Toujours plein de l'idée que la puissance ro^ maine a reçu la forme la plus parfaite en se moulant dans la monarchie impériale d'Auguste, et admettant également que les empereurs d'Occident, et par suite les rois des Romains ne faisaient que continuer l'exercice d'un droit dont l'acquisition légale date de Romulus , l'auteur revient sans cesse sur ces pensées; et bien qu'il reconnaisse l'autorité spirituelle des pontifes comme venant immédiatement de Dieu, il soutient, quant à l'autorité, à la monarchie temporelle, qu'elle appartient de droit aux empereurs d'Allemagne

GOCVERNEMENT. gS

3ui l'ont reçue immédiatement de Dieu et non upape, son vicaire, mais seulement pour leei choses spirituelles.

Dante ne manque pas l'occasion de fulminer contre ses ennemis les Guelfes. Il les peint comme € deshommes non seulement ignorants de toutes les choses divines et humaines; mais ce sont encore, selon lui, des êtres nés du diable, dont la passionest si obstinée qu'elle les prive de toutes les lumières de la raison. »

Tout en condamnant ce qu'il appelle les décret talistes^ il les traite cependant avec plus de ménagements. C'était des jurisconsultes canoniques qui argumentaient des décrétâtes données par Grégoire IX (iqi34), pour faire reconnaître la suprématie des papes sur les empereurs. Dante en parle en termes modérés et enfin il emploie les formes les plus respectueuses pour désigner cepen^ dant le pape , comme faisant partie de ceux qui combattent la vérité.

Quand il croit avoir rétorqué tous les argu-» p^ents contraires aux siens, Dante rappelle qu'un des événements historiques que les défenseurs de Fdutorité absolue despapes onttoujours fait valoir^ est la donation de RoQie que Constai^tin-le-Grand fit aux pontifes, et il dit : » Cet empereur, guéri da la lèpre parTintercession de Sylvestre P% donna à rÉgUse le siège de l'Empire, c'est-à-dire Rom($ ^vec toutes les dignités impériales. En sorte qup Ton en tire la conclusion que ces dignités ne peuvent être possédées que par ceux qui les reçoivent de l'Église à qui, dit-on, elles appartiennent. Mais les arguments tirés de la donation de Constantin

g6 FLORENCE*

sont facilement détruits. Constantin n'avait pas plus le droit d'aliéner la dignité et la puissance impériales, que les papes celui de les accepter. Que si Ton s'obstine à soutenir cette opinion , je dirai : qu'il n'est permis à personne de faire à l'égard d'un ministère ou d'une dignité qui lui sont confiés, ce qui est destructif de ce ministère ou de cette dignité même. »

Cette idée, on le sait, était fortement empreinte dans l'esprit du poète florentin, car à la suite d'un passage assez vif contre l'avarice des papes, il s'écrie dans son Enfer :

« Ahî Constantin ! dî ({uanio mal fu maire Non ia tua cotrversior) , ma que la Dote Clie <ia le prese il primo ricoo l'aire ! (0 »

Après avoir nié à Constantin le droit de disposer de l'Empire qui ne lui était que confié, il faitune distinction précise des bases sur lesquelles reposent le sacerdoce et l'Empire. « Le fondement de l'Église est Jésus-Christ, dit-ll ; ipse est petra super quant œdificata est ecclesia. Imperii vero Jundamentum^ jus humanum est, » Jésus-Christ est la pierre sur laquelle l'Église estédifiée ; mais la base de l'Empire est le droit commun. On ne manque pas de répéter souvent, ajoute-t-il, qu'au temps de Didier, roi des Lombards, le pape Adrien fit venir Charlemagnc vers lui et vers TÉglise; que Charles reçut du pape la dignité impériale , bien

(i) Ah, Constantin! de quel mal fut cause, non ta conversion, mais cette dotation que reçut de toi ie premier pape riche !

/ (infcrno, c** 19.)

GOUVERNEMEOT. 97

que Michel fût empereur de Constantinople. On en conclut que tous ceux qui furent empereurs des Romains après Charlemagne sont avoués et appelés et doivent être ai^oués et appelés par l'Église. Si ce raisonnement était admissible, il con-» clueraît en faveur des pontifes; mais ces arguments sont de vains mots, car l'usurpation d'un droit n'a jamais constitué un droit. S'il en était ainsi, on prouverait, par des raisons analogues, que l'autorité de l'Église dépend de l'empereur, puisque l'empereur Othon remit sur le Saint-Siège le pape Léon, et déposa Benoit qu'il envoya niême en exil dans la Saxe. •

Enfin, à toutes les citations de l'Écriture dont on fait usage pour justifier la puissance des papes dans les choses temporelles, Dante oppose ce fait et ces paroles tirées de l'Évangile : Le Christ s'est présenté devant Pilate et s'est soumis à la loi temporelle. « Mon règne, a-t-il dit, n'est pas de ce monde , car s'il en était, mes ministres s'opposeraient à ce que je sois livré aux juifs. • Il conclut de nouveau que l'autorité impériale ne dépend en aucune manière de l'Église.

Telle est la substance de ce traité de la monarchie, que Dante écrivit en exil sous l'influence de ses violentes passions politiques , mais persuadé , comme le prouvent tant de passages de ses trois cantiques^ que la soumission à la monarchie im-^ périale était le seul moyen , pour Florence comme pour toute l'Italie, de former un corps de nation et d'obtenir un seul et même code de lois. Ce rêve , si c'en était un , a été celui de presque tous les hommes distingués contemporains de Danlo, et

f)8 FI.ORKNCE.

dans le siècle suivant, le xiv* , on compte encore parmi les sectateurs du système impérial , les Pétrarque, les Boccace, et tant d'autres esprits distingués.

Quant au livre de la monarchie, il est vraisemblable que ce pamphlet politique circula danstoute l'Italie au moment où il fut composé. Cependant, il n'a élé connu publiquement, et le nom de l'auteur n'a élé proclamé, que quelque temps après la mort de Dante qui eut lieu en i32i. On ne saurait douter que cet écrit n'ait exercé de l'influence dans la première moitié duxiv* siècle, car en 1 33o, le pape Jean XXII ayant renouvelé, à l'égard de Louis de Bavière, les excommunications que Grégoire VII avait lancées contre l'empereur Henri IV, Louis de Bavière fit élire un anti-pape P. de Corvara, qui prît le nom de Nicolas V. Or, ce derniei pontife s'appuya de l'ouvrage de Dante pour soutenir la validité de son élection, tandis que le légat de Jean XXII, le cardinal B. del Poggetto, non seulement censura le livre , mais voulut encore que l'on jetât au feu les os de celui qui l'avait composé. On fut sur le point de déclarer Dante hérétique; mais la fureur du légat ne prévalut pas.

Système poliliqae de Savooarola ; Démocratie.

Le propre des hommes , même les plus intelligents et les plus probes, lorsqu'ils se sont entêtés d*un système exclusif, est de ne pas supposer qu'il se présentera des difficultés d'exécution pour l'établir. L'écrit de Dante, où il n'indique même pas en aperçu les formes qu'il désirerait que l'on donnât à cette monarchie qu'il préfère et qu'il appelle de tous ses vœux, le démontre ; et c'est ce que va prouver encore un discours ou traité du frère Girolamo Savonarola en faveur du gouvernement démocratique, ouvrage dans lequel on est étonné de voir ce système pour lequel l'auteur est mort sur le bûcher, si faiblement exposé et défendu.

On a vu qu'en i494î après l'expulsion de Pierre des Médicis et de sa famille de Florence , et dans l'état de trouble où était la république rendue à la liberté , on chargea Savonarola d'exposer son opinion à la seigneurie, sur la forme la plus convenable à donner au gouvernement. Le religieux-tribun prononça en effet dans la cathédrale

et en présence des seigneurs et du gonfalonier de justice Giuliano Salvîati , un* discours en forme de traité renfermant le projet fort vague d'un gouvernement démocratique , mais dans lequel il se trouve une satire virulente du gouvernement des derniers Médicis, et en particulier de Laurent-le- Magnifique , désigné sous le titre abstrait de tp'an. L'incertitude et la confusion des principes d'administration politique exprimés dans ce livre est une circonstance fort curieuse , car elle explique comment les partisans de la république démocratique, à cette époque, devaient nécessairement se perdre dans des rêveries imaginaires, puisque Fhomme de ce parti qui offrait le plus de garanties par son honnêteté , son énergie et ses lumières, ne put produire sur le gouvernement des États que des idées abstraites , philosophiques et générales, sans offrir un seul moyen pratique propre à dotkier la vie au système démocratique qu'Q regardait comme le seul applicable à la cité de Florence. Mais le rôle important qu'a joué Savonarola, la sincérité de ses opinions républicaines, son caractère religieux et le courage avec lequel il est mort, feront lire sans doute avec intérêt l'analyse et quelques extraits de ce discours dont on a pris soin de conserver le titre et les divisions :

TRAITÉ DE FRÈRE GIROLAMO SAVONAROLA SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CITÉ DE FLORENCE.

«Magnifiques et très hautis seigneurs, dit-il dans son exorde, tant d'hommes éclairés ont écrit sur le gouvernement des cités et des royaumes ,

GOUVERNEMENT. l O I

qu'il me paraîtrait superflu de traiter de nouveau cette matière , si vos seigneuries ne m'avaient pas. demandé mon opinion sur la meilleure forme de gouvernement à établir à Florence. Ne pouvant vous refuser, je m'acquitterai de ce devoir le plus brièvement que je pourrai. Depuis plusieurs années que, par la volonté de Dieu, je prêche dans votre ville , j'ai toujours insisté sur quatre points principaux: i° Je me suis efforcé de prouver la vérité de la foi; â"" que la simplicité de la vie chrétienne est la suprême sagesse; S"" j'ai dit les choses futures dont quelques unes sont déjà accomplies, et dont les autres ne tar^ deront pas d'arriver; 4° et enfin, j'ai traité du nouveau gouvernement de votre cité. Deux livres sont déjà publiés; le troisième, sur la vérité prophétique, ne l'est point encore, quoiqu'il soit écrit, et nous allons vous faire connaître le quatrième, afin que tout le monde sache que nous prêchons une science pure, conforme à la raison naturelle et à la doctrine de l'Église. J'avais eu d'abord l'intention d'écrire en latin comme il convient à un religieux qui ne doit pas se mêler aux choses du siècle; mais d'après le désir que vous avez «lanîfesté que ces matières entendues de plus de personnes apportassent plus de bien et de fruit, je les ai écrites en langue vulgaire. Nous traiterons donc d'abord du meilleur gouvernement pour la cité de Florence, puis ensuite du plus mauvais^ de celui qui lui convient le moins; et enfin nous ferons savoir quel est le moyen de détruire le plus mauvais goui^ernemeni et comment

102 FLOllENCE.

on doit s'y prendre pour établir, conserver et perfectionner le meilleur. •

Ces trois questions font le sujet de trois traités subdivisés chacun en trois chapitres. Dans le premier traité , il établit en principe que les choses humaines ne peuvent se passer d'un gouvernement; que dans les différents pays l'expérience en à fait établir de trois sortes : celui d'un seul homme que l'on appelle règne; celui desop/imats^ où la puissance est divisée entreles mains de plusieurs réputés bons ; et enfin le gouvernement civil^ où le pouvoir appartient à l'ensemble des citoyens. Selon Savonarola, ces trois gouvernements, considérés abstraitement, peuvent être bons ou tyranniques^ selon qu'ils concourent au bonheur ou au malheur des peuples. Mais en accordant que le gouvernement d'un seul ou celui des optimats pouvaient être ^0/2 j, il fait bbserver que ce n'est pas une raison pour que leurs formes soient applicables à tous les pays ; et il conclut en particulier qu'elles ne conviennent pas à la cité de Florence destinée, selon lui, par la nature du caractère de ses habitants, à n'admettre que le gouvernement civil. Savonarola termine donc, son premier traité en établissant que le gouvernement civil (la démocratie) est le meilleur ^l celui qui convient le mieux à la cité de Florence.

Dans le second traité, l'orateur explique comment legouvernement d'un seul, du moment qu'il est mauvais, est le pire de tous. Puis il s'étend longuement sur la méchanceté et les mauvaises qualités qui distinguent un tyran ^ et après avoir

désigné satiriquement Laurent- le- Magnifique dans le portrait du tyran , il conclut que le gouvernement du tyran est nuisible à Florence.

Enfin, dans le dernier traité, il parle de Finstitution du gouvernement civil, et donne des préceptes aux citoyens pour le conserver et l'amener à sa perfection. Voici le passage le plus important de cet ouvrage, celui où Savonarola détermine de la manière la moins vague, la forme qu'il désirait que Ton donnât à ce qu^il affecte d'appeler le gouvernement civil.

De Vinêtitution et du mode de gouvernement civil.

« Après avoir reconnu que pour la cité de Florence le meilleur gouvernement est leczV/7, et qu'entre toutes les cités, Florence est celle pour qui le gouvernement tyrannique est le plus mauvais , il nous reste à chercher comment on peut empêcher qu'il ne s'établisse un tyran au milieu d*elle , et comment au contraire on peut y introduire le gouvernement civil.

» H arrive parfois que le tyran s'établit par la force des armes; or la raison ne peut rien contre laforce; aussi ne saurions-nous indiquer de remède à ce mal. Mais nous avons la prétention de faire connaître les moyens d'empêcher qu'un citoyen ne se fasse peu à peu le tyran de la cité , non par la force desarmes, maispar son astuce etparles intrigues de ses amis , comme cela est arrivé dans les derniers temps. On pensera sans doute qu'une des meilleures précautions à prendre serait de s'opposer à ce qu'aucun citoyen ne devînt excessivement

104 FLOîŒJVCf..

riche , attendu que l'argent attire et séduit le pciw pie, et qu'au moyen de cet appât il devient ainsi facile à un homme très opulent de se faire tyran. Mais cette précaution entraîne avec elle de trop graves inconvénients. Rien n est plus dangereux que de vouloir enlever les biens aux riches , et c'est une mesure impraticable que de chercher à mettre des limites aux richesses que les citoyens peuvent acquérir. Au fond , les richesses ne sont pas la véritable cause qui fait qu'un citoyen devient tyran; car avec ces ressources seulement, quelque grandes qu'on les suppose , on ne pourrait jamais acheter ou payer tous les citoyens qui composent le gouvernement, La plupart d'entre eux d'ailleurs ne consentiraient pas à laisser faire un tyran pour de l'argent.

«Mais ce que les hommes recherchent avec empressement, ce sont plutôt les dignités , l'autorité dans la ville ; sachant très bien que ces avantages sont ce qui aide le plus à faire fortune. Ce qu'il serait donc utile d'empêcher, c'est qu'aucun citoyen n'en vînt à avoir le droit de disposer envers ses concitoyens des bénéfices , des emplois et des dignités de la cité, car c'est là proprement la racine du mal. C'est l'amour des honneurs et du crédit et lasoumission de ceux quiles recherchent envers celui qui peut les donner, qui engendrent le tyran. Lorsque dans un État il se trouve plusieurs hommui puissants et se partageant Tautorité, le peuple se divise en partis qui combattent l'un contre l'autre, et le chef qui a le plus de partisans ou qui demeure victorieux, devient Ivran.

GOUVEaNEMENT. lo5

• U ert donc indispensable d'établir en principe qua rautorité de distribuer lespmploiset les honneurs réside dans l'ensemble du peuple » afin qu'il y ait égalité parfaite entre les citoyens et qu'aucun d'eux no puisse se faire chef.

» Mais comme il serait trop difficile de rassembler chaque jour tout le peuple , il faut instituer un certain nombre de citoyens qui reçoivent et aient cette autorité du peuple même, sans oublier cependant qu'un trop petit nombre de citoyens pourrait être plus facilement accessible à la corruption par l^ffet des amitiés , des parentés ou même de l'argent. Il serait donc à propos de constituer l'autorité du peuple entre les mains d'un grand nombre de citoyens. Ce qu'il y aurait à craindre dans ce dernier cas , serait la prétention générale à faire partie de ce grand nombre, source de confusion; comme si par exemple la plèbe voulait s'ingérer dans le gouvernement , ce qui ne manquerait pas d'amener de grands désordres ; mais alors il faudrait limiter ce nombre, do manière à ce qu'il n'y entrât aucun élément dangereux et que les citoyens cependant n'eussent pas droit à se plaindre. Cette masse de citoyens étant composée, pourrait prendre le nom de Grand- Conseil^ et être chargée de distribuer tous les emplois et les honneurs ; elle serait véritablement /e Seigneur de la Cité,

« Ce conseil une fois créé, il ylluraitensuitetrois choses à faire : i^* de l'instituer en l'entourant do lois fortes qui empêchent qu'on ne lui enlève roxislcnccet l'autorité. 11 y a de mauvais citoyens

à qui leurs intérêts particuliers sont plus chers que le bien de la commune. Ceux-là pourraient, en mettant de la négligence à se rendre au conseil , risquer de compromettre son existence. Il serait donc à propos d'arrêter que celui qui ne serait pas présent au conseil au temps voulu, serait condamné , sauf les cas d'excuses légitimes, à uneforte amende pour la première fois , à une plus forte à la seconde, et enfin à être privé du droit de faire partie du conseil à la troisième absence ;

> 2"* On s'opposerait à ce que tel seigneur ( taie signore) ne pût devenir tyran. Car de même qu'un homme naturellement seigneur se laisse parfois corrompre par les méchants et devient tyran, il peut arriver aussi qu'un Conseil bon peut devenir mauvais et tyrannique parla méchanceté de quelques uns de ceux qui le composent Il faut donc prendre toutes les précautions imaginables pour exclure les gens vicieux de ce Conseil. De plus il sera bon de soumettre aux peines les plus graves ceux qui font des intrigues , qui quêtent des votes et des suffrages; car qui ne punit pas sévèrement ne peut pas conserveries États. 11 est donc indispensable de prévenir tous les maux qui pourraient corrompre leConseil, parce qu'une fois son intégrité morale entamée, tout aussitôt il deviendrait le tyran de la cité.

» ?** Une attention principale qu'il faut avoir est de ne pas fatig||fer ce conseil, c'est-à-dire de ne pas rassembler inutilement un si grand nombre de citoyens. On pourrait donc faire choix des instants qui leur conviennent le mieux pour les

réunir et disposer tout de manière à ce que les élections se fissent plus promptement que de coutume. »

Le chapitre dernier, qui suit celui que Ton vient de lire, ne renferme que des conseils adressés aux citoyens de Florence pour les disposer à calmer leurs haines privées , et à ne faire qu'un corps et qu'une âme pour bien servir l'État. A cela près de la haine que Savonarola montre pour le tyran dans cette exhortation pieuse d'ailleurs , la fin de ce chapitre ressemble beaucoup plus à un sermon qu'à un traité de politique.

Le seul endroit de ce livre où il y ait de la verve, est le chapitre deuxième du second traité, où Savonarola, en parlant des mauvaises qualités qui caractérisent le tyran ^ fait évidemment la satire de son ennemi personnel, Laurent des Médicis dit le Magnifique.

€ Tyran , dit-il , est le nom par lequel on désigne un homme de mauvaises mœurs, plus mauvais que tous les autres hommes ; celui qui par la force veut régner sur les autres ; celui surtout qui de citoyen s'est fait tyran. En effet, n'est-ce pas l'orgueil qui pousse l'homme naturellement inférieur à tous les autres, à s'élever au-dessus de ses égaux, et de ceux même qui valent infiniment mieux que lui ? Plein d'envie envers les autres et surtout envers ses concitoyens , souffrant impatiemment les louanges que l'on en fait et dissimulant avec peine le chagrin qu'il çn éprouve, on le voit, au milieu des terreurs et des dégoûts intérieurs qu'il éprouve , chercher des distractions à ses ennuis. 11 est bien rare qu'un tyran ne soit pas luxurieux,

108 FLOREJNCE.

-et que, pour satisfaire ce mauvais penchant, il ne devienne pas avide de richesses. De là à rayariee <ït au vol il n'y a qu'un pas. Aussi ne tarde-t-il pas à s'emparer successivement du bien de l'État, de la commune et même des particuliers , d'abord par adresse, puis bientôt ouvertement. Il est donc dans la nature du tyran d'avoir tous les défauts. Premièrement il est orgueilleux , luxurieux et avare, source de tous les maux; secondement, ayant trouvé les ressources dont il ne peut plusse passer, dans l'État qu'il possède, il ose tout pour le conserver et il n'y a pas de mauvaise actioa qu'il ne soit décidé à commettre pour se maintenir à la place qu'il occupe. Troisièmement , les fautes que commet le peuple par l'effet de son mauvais gouvernement retombent sur lui comme s'il les avait faites lui-même; d'où il résulte que son âme s'abîme dans une dépravation inconcevable. Oublieux des bienfaits, toujours occupé à se venger des injures, rongé de haine et de désirs, le tyran n'a jamais que des idées fausses , des sentiments pénibles pour lui et pour les autres. Cet -état de trouble et d'inquiétude , il le doit à l'insa* tiable désir qu'il a de demeurer maître de l'Etat qu'il gouverne et qu'il sent qu'il ne possédera pas toujours , parce que rien de violent ne peut durer. £omme ses intentions et son but sont mauvais, ses moyens et ses actions ne peuvent manquer de l'être; et si pai^hasard il fait bien, on peut être certain que c'est par orgueil et dans l'intention de conserverie pouvoir. Plus le tjran se montre doux et humain extérieurement , et plus on doit penser qu'il est inléiieuromcul aslucicux et mé-

GOUVERTVFMENT. 1 O^

chant. C'est le diable sous la figure d'un ange. » Maisc^est pour ce qui touche le gouvernement que le t^an est surtout à craindre. D'abord il met tout en usage pour que ses sujets n'entendent rien aux affaires publiques , afin qu'ils ne puissent apprécier les méchancetés de celui qui les gou- Terne. Puis il ne manque pas de semer la discorde entre les citoyens afin de les gouverner plus facilement en usant de son autorité pour élever tantôt un parti et en abaisser un autre. On le voit encore humilier les puissants pour s'en rendre maître, tourmenter et préparer une fin malheureuse aux hommes de mérite, aux gens intègres, jeter le ridicule sur la probité de quelques uns et les exposer à la raillerie publique afin d'intimider les âmes faibles disposées à imiter ces exemples. Il ne veut pas des citoyens pour compagnons, mais il en fait des serviteurs. Ennemi des congrégations, des assemblées, il les condamne et le& défend dans la crainte qu'il ne s'y trame quelque conjuration contre lui. Son désir est que les citoyens solitaires ne se fréquentent et ne s'aiment pas. Et pour parvenir plus sûrement à ce but, il' trouble et dissout les mariages et les relations que les particuliers forment entreeux sous prétexte de mieux arranger les choses , mais au fond pour diviser les familles par des haines. Hommes , femmes, prêtres et écoliers sont transformés en es-pions qui lui rapportent ce qui se fait, ce qui se dit. Il n'est pas jusqu'à sa femme, ses filles et ses sœurs, à qui il ne recommande de contracter des amitiés dans la ville pour apprendre par ce moyen ce qui se passe dans l'intérieur des maisons. L'une

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