VIII
Apologie de Lorenzino dts Médicis écrite par lai-même.
Ces trois théories : la Monarchie de Dante, le Traité de Savonarola et le Projet de réforme de Machiavelli, sont des points de repos, des jalons fixes au moyen desquels on peut suivre les modifications des idées politiques à Florence, pendant Tespace de deux siècles, de 1820 à 1627. Ce sont trois miroirs où vont se réfléchir nettement d'abord les opinions passionnées et dogmatiques des Guelfes et des Gibelins combattant pour la république et la monarchie; puis le fanatisme et Fignorance en politique des démocrates pendant l'oligarchie de la fin du xv*" siècle; et enfin l'impuissance du parti qui voulait conserver la liberté à Florence , lorsqu'en 1020-27, "^ monarchie absolue était imminente et la république aux abois.
L'agonie de la république florentine dura encore dix ans , car son souffle ne s'éteignit qu'en lôSy, après le meurtre du duc Alexandre et l'avènement de Côme 1", son successeur, au grand - duché. L'assassin d'Alexandre, Lorenzino, a laissé un écrit apologétique fort
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curieux sur le motif ^ le but et le défaut de succès de son crime. Le meurtrier y peint si bien la discordance des opinions de tous les Florentins à cette époque; il y laisse si ouvertement percer la fureur aveugle dont était possédée cette secte d'érudits républicains à laquelle il appartenait , que Ton a regardé comme nécessaire de donner connaissance de cet écrit assez long , au moins par extrait et par citations :
Apologie de Lorenzo Pier Francesco des Médicis ( du Lorenzino ) contre ceux qui^ voulant ou ne voulant pas la tyrannie^ le blâment d\woir tué le duc Alexandre, {y o^. pag. 298 du T'^ vol. )
Après un exorde pédantesque et verbeux où le meurtrier cherche à établir par des preuves tirées de la vie de Néron , de celles de Caligula, dePhalaris et d*Hiéron, que le duc Alexandre n*a pas moins mérité que ces hommes le titre de tyran ^ il fait observer à ceux qui ne reconnaissent pas ce fait, qu'indépendamment des crimes qui lui ont fait donner ce titre, Alexandre était encore tyran par cela seul que quand Charles-Quint Ta imposé comme seigneur à Florence , cet empereur n'en avait pas le droit, puisque , dans le dernier article de la capitulation faite par le peuple florentin à la fin du siège de leur ville, en i53o, il était stipulé expressément qu'on ne le soumettrait pas au joug des Médicis; qu'ainsi Alexandre était tyran tout à la fois par l'atrocité de sa conduite et par l'usurpation du pouvoir.
Il en vient ensuite aux reproches de ceux qui
lui objectent que , tout tyran que fut Alexandre ^ Lorenzino n'aurait pas dû le tuer étant son serviteur, son commensal, son confident et son parent. Il répond qu'il n'a pas été le serviteur d'Alexandre puisqu' Alexandre ne le payait pas , et qu'au contraire lui Laurent était soumis aux gabelles comme tout le monde, et que s'il se trouvait le sujet du duc ce n'était pas une raison pour qu'il devînt son esclave. Pour démontrer ensuite qu'ils n'étaient pas parents, Lorenzino raconte l'origine d'Alexandre. Selon lui , ce prince était fils de la femme d'un cocher du duc Laurent des Médicis , et par conséquent fils , selon la loi , dudit cpcher. Il ajoute que comme Laurent et Julien des Médicis, et bientôt après Clément VII, ont courtisé cette même femme nommée Anne, ce qu'il y a de plus certain pour fixer les idées au BU jet de l'origine d'Alexandre , est de le restituer à son père légitime, le cocher. Lorenzino raconte ensuite qu'Alexandre , embarrassé delà basse condition de sa mère, et craignant qu'on ne la flt connaître à Charles-Quint dont il allait devenir le gendre , la fit mourir.
Après avoir épuisé de nouveau à cette occasion toutes les comparaisons avec Néron et Caligula, Lorenzino revient au reproche qu'on lui adresse, et s'étonne qu'on ne le loue pas au contraire d'avoir tué un tyran, quand même il eût été son ami ou son parent, puisque toute l'antiquité s'est accordée pour célébrer les vertus de Timoléon qui tua son frère, de J. Brutus qui immola son fils, et du jeune Brutus qui assassina. César.
Quant à l'objection qu'on lui fait sur la con-
fiance que lui accordait Alexandre , et dont il a abusé pour le tuer plus sûrement , il demande si lestyrans,en ruinantjCn confondant toutes leslois, n'autorisent pas les par ticuliers a se mettre au dessus d'elles, pour se délivrer des tyrans; et il conclut en disant : <' Je pense que, de quelque manière que Ton se débarrasse d'eux, ils sont toujours bien morts. »
Enfin il touche au point capital et difficile, comme il le dit lui même, de sa défense: il répond d'abord à ceux qui, approuvant le meurtre d'Alexandre, reprochent à Lorenzino de s'être enfui immédiatement après l'avoir commis, et de ne pas avoir cherché à faire tourner cette action au profit du rétablissement delà liberté. Voici les excuses qu'il donne : « Je veux démontrer que la destruction de la tyrannie était la fin proposée, et le meurtre d'Alexandre le moyen indispensable. Sachant que l'impiété que j'avais à commettre ne pouvait être consommée par moi seul , et ne voulant cepëndantpas en communiquer le projet, à cause du danger que j'aurois couru moi-même et dans la crainte de rendre l'entreprise inutile , je pris la résolution de la conduire seul jusqu'au point où je pourrais la mener , me réservant de demander secours aux autres quand il en serait temps et besoin. Tout a succédé au gré de mes désirs jusqu'à la mort d'Alexandre; et seul j'ai suffi à tout. Mais à compter de ce moment, je sentis le besoin d'appui, n'ayant ni amis ni confidents , n^e possédant d'autre arme que ce couteau avec lequel je lui ai donné la mort.
» Comptant peu sur le secours des citoyens de
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rîntérietir de la Tille, je portai mes espérances sur ceux du dehors , sur les bannis , n'ayant pas oublié l'ardeur ayec laquelle ils attendaient l'extinction de la tyrannie , tandis que je ne pouvais me fier à ceux qui , restés dans Florence , s'étaient accoutumés à supporter la servitude avec tant de patience et de bassesse. Les bannis d'ailleurs avaient des armes ; la prudence du tyran avait fait fait enlever celles des citoyens de Florence.
»0n me réproche de n'avoir pas couru par toute la ville , appelant le peuple pour reconquérir sa liberté et lui montrant le cadavre de son tyran ; comme si mes paroles eussent pu exciter un entraînement que le fait même n'a pas produit; car personne dans la ville ne s'est déclaré. Fallait il que, comme un porte- faix, je prisse le corps d'Alexandre sur mes épaules , en criant par toute la ville comme un fou? D'ailleurs aurais-je pu le faire quand le seul homme qui m'ait aidé, Pierro Scoroncolo mon serviteur, après avoir réfléchi au sort qui l'attendait, fatigué, abattu et frappé de terreur, ne put plus m'être utile à rien ? N'étaisje pas en quelque sorte dans la maison même du tyran , au milieu de ses gardes, de ses serviteurs? Pendant cette nuit la lune ne fut-elle pas tellement resplendissante, qu'il n'y aurait pas eu moyen pour moi de sortir sans être reconnu et mis à mort à l'instant? Et puis où aller? à qui m'adresser , à qui me confier à Florence , moi dont la tête était mise à prix, moi que ma conduite apparente avait fait regarder jusque-là comme un soutien de la tyrannie? J'ai dû craindre de compromettre la cause que je servais, et c'est
pourquoi, malgré lopinion contraire, j'ai jugé à propos de tenir la mort d'Alexandre secrète , d'emporter les clefs de la chambre où était son cadavre , afin que la nouvelle de sa mort ne devînt publique que quand j'aurais eu le temps d'avertir les bannis et de les mettre en mesure de reconquérir la liberté ; si les choses n'ont pas succédé ainsi , ce n'est certes pas de ma faute.
• Une circonstance indépendante de ma volonté m'a encore forcé de prendrela fuite sans chercher à exciter le peuple de Florence à ressaisir sa liberté : je perdais une grande quantité de sang de la main que le tyran m'avait mordue avec tant d'acharnement, et je craignais, en découvrant par ce signe une action qu'il fallait tenir secrète encore quelque temps , de compromettre la réussite de mon projet.
» D'autres personnes, ennemies delà tyrannie, prétendent que j'aurais dû convoquer la garde du tyran , me présenter à elle, et l'engager à me nommer successeur dans le gouvernement de l'État pour restituer la liberté à la république , après m'être emparé momentanément du pouvoir,
» Ceux qui tiennent ce langage doivent savoir que l'on ne pouvait mettre aucune confiance dans le peuple de Florence, si divisé d'opinions; que d'ailleurs ces soldats du tyran, à la première nouvelle de la mort de leur maître , m'auraient tué à l'instant même, ce qui m'aurait fait perdre tout à la fois la vie et l'honneur, chacun ayant pensé que, loin de chercher à délivrer ma patrie, je voulais me mettre moi-même à la place du tyran.
;» J'avoue que j'ai eu tort de ne pas prendre
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Tune de ces résolutions. Mais j'étais .loin de croire que les bannis ne s'empresseraient pas d'achever mon entreprise, surtout après ayoir eu si souvent Voccasion, àNaples, deles entendre redemander la liberté de leur pays à cemême Alexandre,nonseule« mentTivant alors , maisgendre futur de l'empereur* • Lorsque l'empereur lui-même, au lieu d'être à Naples, se trouvait alors en Espagne, n'ai-je pasdù penser que ces bannis montreraient pour reconquérir la liberté plus d'empressement et de cou-* rage encore au moment où j'ai abattu le tyran? .Certes, j'aurais cru leur faire injure si je n'eusse pascompté sur eux en cette occasion, et si, dans la confiance qu'ils m'inspiraient, je n'eusse pas agi comme je l'ai fait. Je dois ajouter que je n'avais jamais supposé que Gôme des Médicis dût succéder à Alexandre. Mais cette pensée me serait venue à l'esprit que je n'aurais pas agi autrement que j'ai fait; car je ne me serais jamais imaginé que ces hommes que nous croyons si vertueux et si déterminés , que ces bannis pussentabandonner la vraie gloire pour un avenir incertain et des ambitions coupables. .
» Entre parler des choses et les faire, ou donner son avis dessus quand elles sont faites , il y a une .• énorme différence ; et ceux qui aujourd'hui raisonnent à leur aise sur la manière dont il fallait agir, en parleraient peut-être tout autrement, slls se fussent trouvés là, reconnaissant l'impossibilité de soulever une population stupéfiée, divisée , désarmée , et de plus menacée par un corps nombreux de troupes et une citadelle, choses que l'on n'avait jamais vues à Florence. De plus, mon nom
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de Médicis était un embarras nouTeâu , car 11 éttfit le synonyme de fauteur de la tyrannie. J'en coâ^ dus donc que ceux qui parlent des bhoses après coup et lorsqu'elles n'ont pas réussi, auroient été fort embarrassés de me donner conseil, s'ilseussent reconnu d'un côté tant d'obstacles à taîncte , et de l'autre cette ferTCur apparente , cette montre de courage dé la part des bannis pour ressaisii* la liberté. Et en eflfet , qui n'aurait cru qu'aussitôt le tyran mort ils ne fussent pas tout aussitôt rentrés à Florence ? Le reproche que l'on m'adresse se réduit donc à m'accu^er de n'avoir pas fait à moi tout seul ce que je comptais faire avec le concours des bannis et des populations envif onnantes de Florence , dans lesquelles les amis de la liberté pouvaient particulièrement mettreleur confiance. Si ces secours n'eussent pas manqué , si on se fût porté avec promptitude et résolution à Florenéé immédiatement après la mort d'Alexandre , pei*sonne n'aurait eu l'idée dédire que les choéés tmt été conduites sans prévoyance. L'élection dé Côme, si imprévue, n'aurait nui à rien, et elle n'eût pas été confirmée.
>En somme, on ne peut exiger l'impoâsîble d'un homme. Si tous les citoyens de Florence avaient été également animés de l'amour de leui* patrie ; si pour rétablir la liberté ils avaient eu lé même dévouement que j'ai montré pour faire disparaître le tyran ; si comme moi ils ti^èilssent pas craint d'eflpoàer leur vie , leurs hteûs , leur mère et tout ce qti'il y a de plus àhët au motiâé^ poar la patrie, les choses eussent rëussi ttû peu
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mieux, et je me féliciterais d'avoir sacrifié à cette cause Texistence des miens et la mienne. » Il résulte du récit de la mert d'Alexandre donné dans le premier volume, joint à Fapologie deLorenzino , homme bizarre et extrêmement pokron, selon toute apparence, qu'en sa qualité de conspirateur, il n'avait pris aucune espèce de précautions pour s'assurer de l'appui qu'il pourrait trouver soit dans le petit nombre des partisans de la liberté à Florence , soit au milieu de ces*bannis qui avaient fait de si belles démonstrations. L'immobilité du peuple florentin après l'assassinat d'Alexandre prouve d'ailleurs que sa masse était devenue bien indifférente pour le rétablissement 4e la république, ou, cequi est plus probable, que ]|a lâcheté du meurtre qui venait d'être commis lui parut une occasion de trop mauvais augure pour s'en servir en faveur d'une si noble cause. Ce lâche assassinat n'eut donc pour effet que de faciliter et de hâter l'établissement de la monarchie à Florence. Quelques jours après sa fuite, Lorenzino apprit, à Mirandola où il s'était retiré, non seulement que Côme , fils de Jean des Bandes- Noires, avait été élu duc de Florence aux acclamations universelles , mais que le peuple, après avoir démoli la maison de l'assassin d'Alexandre , avait encore demandé que le terrain qu'elle occupait fût nommé Place du Traître.
Cependant Philippe Strozzi , en voyant arriver Lorenzino des Médicis à Venise après son crime , lesnluadu nOm deBrutus, de sauveur de la patrie, et Içs partisans de cet assassin firent frapper une
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médaille avec son effigie , sur le revers de laquelle est un poignard. L'exemple de Rome et de Florence prouve que les républiques sont bien malades quand elles ne peuvent plus compter que sur de semblables soutiens.